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LETTRE DE PHILOPATROS.
Non, mon cher ami, je ne vous fais point la guerre, je vous honore et vous estime. Vous séparant de la matière que nous traitons, j'attaque uniquement des préjugés et des erreurs qui se propageraient de génération en génération, si la vérité ne se donnait la peine de les démasquer pour en détromper le public Je vois avec une satisfaction extrême que vous commencez à vous
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famlliaiiser avec quelques-unes de mes opinions. Mon système tend uniquement au bien général de la société, et il ne vise qu'à resserrer les liens des citoyens, pour les mdre plus durables;
j'exip;c ce que leur intérêt bien enlciitlu demande également d eux, c'est qu'ils soient attachés véritablement à leiii- patrie, qu'ils concourent avec un incmc zèle à I'ha antage de la société; cai* plus ils y travaillent, et iriieii.x. ils y réussissent.
Mais avant de continuer ce que j'ai à vous dix'e, il est nécessaira que j'écarte une nouvelle difliculté que vous faites naitre sur le sujet dont nous traitons. \'ous dites que vous ignorez en quoi consiste le paete social. Le voici : il a été foimé par le besoin mutuel qu*ont les honunes de s'assister; et parée qu'aucune communauté ne peut subsister sans moem-s vertueuses, il £dlaît donc que chaque citoyen sacrifiât une partie de son intérêt k celui de son semblable. Il en résulte que si vous ne voulez pas qu'on vous tiompe, vous ne devez tromper personne; vous ne voulez pas qu'on vous vole, ne \(»Ie/> point \ous-nieme; vous voulez qu'on vous asbiste dans vos besoins, soyez toujours prêt à servir les autres: vou^ ne voulez pas qu'on soiL inutile, travaillez; vous voulez que IKtaL vous défende, contribuez -y de voti-e argent, mieux encore de votre personne; vous désirez la sûreté publique, ne troubles pas vous-même son repos; et si vous voulez que votre patrie prospère, évertuez -vous, servez -la de tout votre pouvoir. Vous ajoutez que personne ne vous a instruit ni parié de ce pacte social ; c'est la faute de vos parents; ceux qui ont présidé à votre éducation n auraient pas dû négliger un artidc aussi important. Mais pour peu que vous y eussiez réfléchi, vous l'auriez deviné sans peine.
Vous poursuis cz, ainsi : Je Jic sais quelle dette je dois acquitter envers la société, et je ne sais où trouver le capital dentelle exige les intérêts. Ce capital, c'est vous, votre éducation, vos parents, vos biens; voilà le capital dont vous êtes en possession. Les intérêts que vous lui devez, c'est d'aimer votre patrie comme votre mère, de lui consacrer vos talents; en vous rendant utile, vous vous acquittez de tout ce qu'elle a droit d'exiger de voos- J'ajoute à ceci qu'il est égal sous quel genre de gouvemeineot ss trouve votre patrie; ils «ont tous l'ouvrage des hommes, 11 n'en
SUR L'AiMOUR DE LA PATRIK.
est aucun de parfait. Vos devoirs sont donc égaux; soit monai** ebie, ou république, cela revient au même.
Allons plus en avant. Je me souviens que votre lettre fait mention de quelque idée des encyclopédistes* dont on vous a parlé. 11 y a quelques années que nous étions inondés de leurs ouvrages. Parmi un petit nombre de bonnes choses et un petit nombre de vérités qu'on y trouve, le reste m'a paru un ramas de. paradoxes el didées légèreiiicut avancées qu'on aurait dii revoir et corriger avant de les exposer au jugement du public. Dans un sens il est vrai que la terre est l'habitation des hounnes, (•oiïiTiK' V;uv l'est des oiseaux, l'eau, des poissons, et le feu. des salamandres, s'il yen avait. Mais ce iiélait j)as la peine d annoncer avec tant d'emphase une m érité aussi Uivlale. Vous dites «ncore, d'après des encyclopédistes, que le sage est citoyen de Tunivers. Je vous l'accorde, si l'auteur entend par là que les hommes sont tous Irères et quiis doivent tous s'aimer; mais je cesse detre de son avis, si son Intention est de former des vaga- « bonds, des gens qui, ne tenant à rien, courent le monde par ennui, deviennent fripons par nécessité, et finissent, soit dans un lieu, soit dans un auti'c, par être punis de la vie désordonnée qu ils ont menée. De semblables idées entrent et s'inculquent facilement dans des têtes légères ; les suites qu'elles produisent sont toujours opposées au bien de la société, parce qu'elles nièaeiil à dissoudre l'union sociale, en déracinant insensiblement de l'esprit des citoyens le zèle et l'attachement qu'Us doivent à leur patrie. Ces mêmes encyclopédistes ont de même jeté tout le ridicule <pi'ils ont pu sur l'amour de la patrie tant recommandé par Tauti<}uité, et qui de tout temps a été le principe des plus belles actions. Us raisonnent aussi pito) ablement sur ce sujet que sur bien d'autres : ils vous disent doctoralement qu'il n'y a point d'être qui s'appelle patrie, que c'est une idée creuse de quelque législateur qui a créé ce mot pour gouverner des citoyens, et que par conséquent ce qui n'existe pas l'^ement ne saurait mériter notre amom*. Gela s'appelle pitoyablement argumenter; ils ne distinguent pas ce qu'on nomme selon le langage de l'école ens
* D Akiubert prend la défcaitc dtn vcnublc:> ccieyciopcdistes dans deux de SCS lettres au Hoi, celles du 19 novembre et du 37 décembre 1779,
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ptr 9e, d*avec ena per aggregatianem. L'un signifie un être seul et unique : te! homme» tfel cheval» td éléphant; l'autre joint plusieurs corps ensemble» dont il forme une masse : la ville de Paris, en sous -entendant ses habitants; une armée, c'est une quantité de soldats; un empire, c*est une nombreuse association d'hommes. Ainsi le pays oii nous avons reçu la lumière s*appelle rlotre patrie. Celle patrie existe donc rcclleinent, et ce n'est point un être de raison; elle est composée d'une multitude de citoyens qui tous vivent dans la même société, sous les mêmes lois et avec les incnics coutumes; <'t comme nos intérêts et les siens sont étroitement unis, nous lui devons notre attachement, notre amour et nos services. Que pourraient répondre ces cœurs tièdes et lâches» qud pourraient répondre tous les encyclopédistes de Tunivcrs, si la patrie personnifiée se présentait subitement devant eux» et leur tenait à peu près ce langage : «£n£uits dénaturés autant qu'io- «grats auxquels j*ai donné le jour» serez -vous toujours insen- «sibles aux bienfaits dont je vous comble? D'oii tenez-vous vos «aïeux? c*est moi qui les ai produits. D*où ont-ils tiré leur nour- «riture? de ma fécondité inépuisable; leur éducation? ils me la «doivent; leurs biens et leurs possessions? c*est mon sol qui les «leur fournit. Vous-mêmes, vous êtes nés dans mon sein. Enfin, ««vous, vos parents, vos amis, tout ce tjuc vous avez de plus cher «an inonde, c'est moi qui vous donnai l'être. Mes tribunaux de «justice vous protègent contre Tinit^uité, ils défendent vos droits, «ils garantissent vos possessions; la police que j'ai établie veille à «votre sûreté; vous parcourez les villes et les campagnes égale- «ment à Fabri des surprises des voleurs et du poignard des assasasins; et les troupes que j'entretiens vous défendent contre la «violence, la rapacité et les invasions de nos ennemis communs. «Je ne me borne pas à contenter vos besoiiis urgents; mes soins «vous procurent les aisances et toutes les commodités de la vie. «Enfin» si vous voulez vous instruire, vous trouvez des maîtres «en tout genre; désirez -vous de vous rendre utiles, les emplois «vous attendent; ètes-vous infirmes ou malheureux» ma tendresse «pour vous a ménagé des secours que vous trouvez tout prépa- «rés; et pour tant de faveurs que je vous prodigue journellement, «je ne vous demande d'autre reconnaissance si ce n'est d'aimei*
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«cordialemeat vos concitoyens, et de vous intéresser avee un «attachement véritable à ce qui leur estjivantageux; ils sont mes «membres, ib sont moi-même, vous ne pouvez les aimer sans «aimer votre patrie. Mais vos cœurs endurcis et farouches n^esti- «ment pas le prix de mes bienfaits. Une folie effrénée qui s'est « emparée de vos sens vous dirige. Vous désirez de vous séparer «tic Ja société, de vous isoler, de rompre tous les nœuds qui ^olls «doivent attacher à moi. Quand la patrie l'ait tout pour ^olls, «lie ferez- vous rien poui* elle? Rebelles à tous mes ^ uns. Mmrds «à toutes mes représentations, rien jic pourra- L-il m ilcciiir ni «amollir vos cœurs de bronze? Keutrez en ^ous- mêmes; que «l'avantage de vos parents, que vos véritables intérêts vous «touchent; que le devoir et la reconnaissance s'y joignent, et con- «duisez-vous désormais envers moi selon que l'exige de vouis la «vertu, le soin de votre honneur et de la gloire.» Pour moi, je lui répondrais, en m'élançant vers elle : «Mon cœur, vivement «touché de tendresse et de reconnaissance, n'avait pas besoin de «vous voir et de vous entendre pour vous aimer. Oui, je con- «fesse que jfe vous dois tout; aussi vous suîs-jc aussi indissoluble- «ment que tendremeul utachc: mon amom' et ma rcconnais- « sauce u'auront de fin qu avec ma vie; cette vie même est votre «bien; quand vous me la redemanderez, je vous la sacrifierai «avec plaisir. Mourii' pour vous, c'est vivre éternellement dans la «mémoire des hommes; je ne puis vous servir sans me combler «de gloire.»
Pardonnez, mon cher ami, ce mouvement d'enthousiasme ou mon zele m'emporte. Vous voyez mon âme toute nue. Et comment vous cadMBrais-je ce que je sens si vivement? Pesez mes paroles, ezammez tout ce que je vous ai dit, et je croîs que vous conviendrez avec moi qu'il n'est rien de plus sage ni de plus vertueux que d'aimer véritablement sa patrie. Laissons à part les imbéciles et les aveugles, dont limpuissanee saute aux yeux. A l'égard des vieillards et des personnes infunies, quoiqu'elles ne puissent pas agir pour le l)ieji de la société, elles doivcn! |iourtant conserver pour leur patrie ce tendre attachement que des fils ont pour leur père, partager ses pertes et ses succès, et faire au moins des vœux pour sa prospérité. Si notre condition IX. 16