I.(b) ODE A MON FRÈRE HENRI
Mes accents ne sont plus ceux d'un mortel profane , C'est Apollon lui-même, animant mon organe,
Qui parle par ma voix; Des destins éternels la volonté secrète Se dévoile à mes yeux, je deviens l'interprète
De leurs augustes lois.
O Prussiens! c'est à vous que l'oracle s'adresse, Vous, que l'acharnement d'un sort barbare oppresse
Sous cent calamités :
Sachez qu'aucun Etat dans sa gloire naissante N'éprouva sans revers la course triomphante De ses prospérités.
Rome parut souvent au bord du précipice,
Sans que pour son secours l'appui d'un dieu propice
Détournât son affront; Les sénateurs en deuil pleuraient la république Quand Annibal, vainqueur, de ses guerriers d'Afrique
Eut écrasé Vairon.
Au sein de ses dangers s'accrut son espérance; Elle maintint ses murs plutôt par sa constance
Que par ses légions.
Prêt à récompenser ce sublime courage , Mars nomma pour vengeur d'un si cruel outrage
L'aîné des Scipions.
Du Tibre désolé le démon de la guerre
Porte, en passant les mers, sur la coupable terre
Le carnage et l'horreur; Dans les champs africains l'ennemi prend la fuite, Rome fut délivrée, et Carthage réduite
Sous son nouveau vainqueur.
APPENDICE
Dans nos jours criminels, la guerre qui vous mine, Prussiens, semble annoncer la prochaine ruine
De vos vastes Etats; L'Europe frénétique, et l'œil brûlant de rage, Porte dans votre cœur la flamme, le carnage,
L'horreur et le trépas.
Cette hydre, en redressant ses têtes enflammées, Vomissant des soldats, enfantant des armées,
Sur nous fond en courroux; Le monstre vainement de vos mains triomphantes Sentit l'effort puissant; ses têtes renaissantes
Bravent encor vos coups.
Si la Haine et l'Envie, avides de leur proie, Pensent traiter Berlin comme Agamemnon Troie
Après la mort d'Hector, O peuple généreux! abattez leurs trophées; Leurs couleuvres bientôt sous vos pieds étouffées
Feront changer le sort.
C'est dans les grands dangers qu'une âme magnanime Peut déployer la force et le pouvoir sublime
Du courage d'esprit Q'importe la tempête et Jupiter qui tonne?
L'homme qui, plein d'effroi, lui-même s'abandonne
Est le seul qui périt.
Le souverain des dieux, de ses mains libérales, Répand sur les humains, de deux urnes égales.
Et les biens et les maux ; Tandis que la nature attentive, assidue.
Fait naître en même temps la casse et la ciguë,
Le cèdre et les roseaux.