‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 4)Chapitre 80 sur 104 · IV. (a) ÉPITRE AU MARQUIS D'ARGENS. i · texte numérisé non relu

IV. (a) ÉPITRE AU MARQUIS D'ARGENS. i

Ou la plaintive tourterelle

Chanter et soupirer d'amour?

Depuis longtemps pour moi l'astre de la lumière N'éclaira que des jours signalés par nos maux; Depuis longtemps Morphée, avare de pavots, N'en daigna plus jeter sur ma triste paupière. Je disais au matin, les yeux chargés de pleurs :

Le jour qui dans peu va renaître

M'annonce de nouveaux malheurs; Je disais à la nuit : Ton ombre va paraître

Pour éterniser mes douleurs.

Lassé de voir toujours la scène injurieuse

D'un concours de calamités, Des coupables humains la rage audacieuse Décharger contre moi leur haine furieuse Et les perfides traits de leurs iniquités, J'espérais que du temps le tardif bénéfice Ferait renaître enfin un destin plus propice;

Que les cieux longtemps obscurcis,

Livrés aux ténébreux ravages

Des aquilons et des orages,

Seraient à la fin éclaircis Par l'astre lumineux qui, perçant les nuages, De ses rayons brillants dorant les paysages, Ramènerait des jours par ses feux radoucis.

Je me trompais, hélas! tout accroît mes soucis : •Je vois briller l'éclair au sein de la tempête, Le tonnerre en éclats va fondre sur ma tête ; Environné d'écueils, couvert de mes débris, A l'aspect des dangers qui partout me menacent,

Les cœurs des pilotes se glacent, Ils cherchent, mais en vain, un port et des abris. Du bonheur de l'Etat la source s'est tarie,

* Le ver»

• Je vois briller l'éclair au sein de la tempête • appartient au texte primitif. — Le Roi l'a corrige à la marge, comme suit : «La mer mugit, l'éclair brille dans la tempête. •

APPENDICE

Ses palmes sont flétries, ses lauriers sont fanés; Mon Ame, de soupirs et de larmes nourrie,

'De ses douleurs trop attendrie, Pourra-t-elle survivre aux jours infortunés Qui sont près d'éclairer la fin de ma patrie? Devoirs jadis sacrés, désormais superflus!

Défenseur de l'État, mon bras ne peut donc plus

Venger son nom, venger sa gloire,

En perpétuant la mémoire

De nos ennemis confondus!

Nos héros sont détruits , nos triomphes perdus ;

Par le nombre , par la puissance

Accablés, à demi vaincus,

Nous perdons jusqu'à l'espérance De relever jamais nos temples abattus.

Vous, de la liberté héros que je révère, O mânes de Caton ! ô mânes de Brutus !

Votre illustre exemple m'éclaire

Parmi l'erreur et les abus ;

C'est votre flambeau funéraire Qui m'instruit du chemin, peu connu du vulgaire, Que nous avaient tracé vos antiques vertus.

"Tes simples citoyens, Rome, en tes temps sublimes,

Étaient -ils donc plus magnanimes

Que, ce siècle, les plus grands rois?

Non, il s'en trouve encor qui, jaloux de ses droits, Fermement résolu de vivre et mourir libre, De lâches préjugés osant braver les lois,

Le texte primitif porte :

« De tant de malheurs attendrie , • la marge »e trouve le vers amélioré :

« De ses douleurs trop attendrie. •

" Var. Rome, tes citoyens, en tes siècles sublimes ,

Etaient -ils donc plus magnanimes

Qu'aujourd'hui les plus grands rois?

Non , il s'en trouve encor qui , jaloux de ses droits ,

Qui , voulant vivre et mourir libre , De lâches préjugés osant braver les lois ,

Imite les vertus du Tibre.

Page 1