‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 4)Chapitre 81 sur 104 · IV. (a) EPITRE AU MARQUIS D'ARGENS · texte numérisé non relu

IV. (a) EPITRE AU MARQUIS D'ARGENS

Imite les vertus du Tibre.

Ah! pour qui doit ramper, abattu sans espoir,

Sous le despotique pouvoir De triumvirs ingrats, de monstres politiques, Vivre devient un crime, et mourir un devoir.» Le trépas, croyez-moi, n'a rien d'épouvantable; Ce n'est point ce squelette au regard effroyable, Ce spectre redouté des timides humains;

C'est un asile favorable,

Qui d'un naufrage inévitable

Sauva les plus grands des Romains.

J'écarte les romans et les pompeux fantômes Qu'engendra de ses flancs la superstition, Et pour approfondir la nature des hommes,

Pour connaître ce que nous sommes, Je ne m'adresse point à la religion.

J'apprends de mon maître Epicure

Que du temps la cruelle injure

Dissout les êtres composés ;

Que ce souffle, cette étincelle, Ce feu vivifiant des corps organisés,

N'est point de nature immortelle.

Il naît avec le corps, croît avec les enfants,

Souffre de la douleur cruelle; Il s'égare, il s'éclipse, il baisse avec les ans; Sans doute il périra quand la nuit éternelle Viendra nous effacer du nombre des vivants.

Je vois, quand l'âme est éclipsée, Qu'il n'est plus hors des sens mémoire ni pensée,

Et que l'instant qui suit la mort

Se trouve en un parfait rapport

Avec le temps dont l'existence

A précédé notre naissance;

Et que, par un ancien accord,

Tout homme est obligé de rendre

Au sein divers des éléments

a Voyei t. XII, p. ai 3.

APPENDICE

Ces principes moteurs, ces immortels agents

Que d'eux la nature sut prendre Pour former la texture et l'accord de nos sens. Tout disparaît enfin de ce songe bizarre; Mégère» Tisiphone et le sombre Tartarc, La vérité détruit ces fantômes savants;

Lieux que la vengeance prépare,

Vous êtes vides d'habitants.

Ainsi donc, cher ami, d'avance je m'attends

Que ton esprit un peu profane Ne prendra pas le ton des mystiques pédante

Dont la rigidité condamne Les sentiments hardis , des leurs trop différents.

Je ne m'étonne point, d'Argens,

Que ta sagesse aime la vie;

Enfant des arts et d'Uranie ,

Bercé par la douceur des chants

Des Grâces et de Polymuie, Sybaritain heureux , abreuvé d'ambroisie , Tes destins sont égaux , tes désirs sont contents.

Ainsi , sans crainte et sans envie ,

Sans chagrin, noirceur ni tourments,

Ta tranquille philosophie

Trouve dans ses amusements ,

Avec ta moitié tant chérie,

Sur le trône des agréments,

Couvert des ailes du génie,

Le paradis des fainéants. * Pour moi, que le torrent des grands événements

Entraine en sa course orageuse,

Je suis l'impulsion fâcheuse

De ses rapides mouvements.

• Entre ce ver» et le suivant il s'en trouve deux dans le manuscrit : D'Argens, dans tes sages penchants Mon amitié te justifie.

Mais ces deux vers sont entre parenthèses , et on lit à coté le mot « payé , ln main du Roi.

Page 1