IV. (a) EPITRE AU MARQUIS D'ARGENS
Imite les vertus du Tibre.
Ah! pour qui doit ramper, abattu sans espoir,
Sous le despotique pouvoir De triumvirs ingrats, de monstres politiques, Vivre devient un crime, et mourir un devoir.» Le trépas, croyez-moi, n'a rien d'épouvantable; Ce n'est point ce squelette au regard effroyable, Ce spectre redouté des timides humains;
C'est un asile favorable,
Qui d'un naufrage inévitable
Sauva les plus grands des Romains.
J'écarte les romans et les pompeux fantômes Qu'engendra de ses flancs la superstition, Et pour approfondir la nature des hommes,
Pour connaître ce que nous sommes, Je ne m'adresse point à la religion.
J'apprends de mon maître Epicure
Que du temps la cruelle injure
Dissout les êtres composés ;
Que ce souffle, cette étincelle, Ce feu vivifiant des corps organisés,
N'est point de nature immortelle.
Il naît avec le corps, croît avec les enfants,
Souffre de la douleur cruelle; Il s'égare, il s'éclipse, il baisse avec les ans; Sans doute il périra quand la nuit éternelle Viendra nous effacer du nombre des vivants.
Je vois, quand l'âme est éclipsée, Qu'il n'est plus hors des sens mémoire ni pensée,
Et que l'instant qui suit la mort
Se trouve en un parfait rapport
Avec le temps dont l'existence
A précédé notre naissance;
Et que, par un ancien accord,
Tout homme est obligé de rendre
Au sein divers des éléments
a Voyei t. XII, p. ai 3.
APPENDICE
Ces principes moteurs, ces immortels agents
Que d'eux la nature sut prendre Pour former la texture et l'accord de nos sens. Tout disparaît enfin de ce songe bizarre; Mégère» Tisiphone et le sombre Tartarc, La vérité détruit ces fantômes savants;
Lieux que la vengeance prépare,
Vous êtes vides d'habitants.
Ainsi donc, cher ami, d'avance je m'attends
Que ton esprit un peu profane Ne prendra pas le ton des mystiques pédante
Dont la rigidité condamne Les sentiments hardis , des leurs trop différents.
Je ne m'étonne point, d'Argens,
Que ta sagesse aime la vie;
Enfant des arts et d'Uranie ,
Bercé par la douceur des chants
Des Grâces et de Polymuie, Sybaritain heureux , abreuvé d'ambroisie , Tes destins sont égaux , tes désirs sont contents.
Ainsi , sans crainte et sans envie ,
Sans chagrin, noirceur ni tourments,
Ta tranquille philosophie
Trouve dans ses amusements ,
Avec ta moitié tant chérie,
Sur le trône des agréments,
Couvert des ailes du génie,
Le paradis des fainéants. * Pour moi, que le torrent des grands événements
Entraine en sa course orageuse,
Je suis l'impulsion fâcheuse
De ses rapides mouvements.
• Entre ce ver» et le suivant il s'en trouve deux dans le manuscrit : D'Argens, dans tes sages penchants Mon amitié te justifie.
Mais ces deux vers sont entre parenthèses , et on lit à coté le mot « payé , ln main du Roi.