‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 4)Chapitre 87 sur 104 · VI. ÉPITRE A MA SŒUR DE BAIREUTH · texte numérisé non relu

VI. ÉPITRE A MA SŒUR DE BAIREUTH

A l'image trop douloureuse Des maux que je craignais que vous pouviez souffrir!

Ah! fut -il jamais un modèle

D'une tendresse plus fidèle

Que celui que vous nous donnez?

Si la vertu rend immortelle ,

Les autels vous sont destinés.

Qu'un cœur pétri de boue ou qu'une âme commune,

Sans sentiments et sans honneur,

Place le souverain bonheur Dans ces frivoles biens, jouets de la fortune;

Qu'en lâche il se livre à l'erreur

De l'intérêt qui l'importune :

Mais qui possède votre cœur,

Espoir sur lequel je me fonde,

Le trouve au-dessus, tendre sœur,

De tous les trésors de ce monde.

Ah ! si tous ces mortels d'un faux éclat surpris , Qui par de vains désirs empoisonnent leur vie, D'un cœur fidèle et pur reconnaissaient le prix, A mes tristes grandeurs ne portant plus d'envie, Quittant tous leurs projets, ils ne seraient jaloux Que du bonheur que j'ai d'être chéri de vous. Mais quel trouble soudain me coupe la parole?

Tandis qu'une image frivole

Me rappelle mes jours sereins,

Quand, pour adoucir mes chagrins,

Votre souvenir me console ,

Des cris lugubres et perçants Me font frémir d'horreur et me glacent les sens.

Mes yeux se couvrent de ténèbres; Les Grâces, les Vertus, sous des voiles funèbres,

Par leurs plaintifs gémissements, Méprisant leurs attraits et négligeant leurs charmes ,

M'annoncent, en fondant en larmes,

Et vos dangers, et mes tourments.

La mort, l'affreuse mort menace votre vie;

APPENDICE

Les dieux , jaloux de leurs bieufaits ,

A mon bonheur portent envie,

Et le trépas, d'un bras impie, S'apprête à déchirer, ô comble de forfaits!

Les vertueux liens de deux amis parfaits.

Non, jamais la nature avare

N'avait de ses arides mains Prodigué de présent plus parfait ni plus rare Quelle le lit, ma sœur, vous donnant aux humains. Peut-être ce séjour, où l'audace et le crime

Ne cessent de se déborder,

Est indigne de posséder Un mérite aussi rare, une âme aussi sublime.

Hélas! quand mon cœur révolté

Contre tant de méchanceté Détestait les humains et leur scélératesse, Alors, de vos vertus rappelant la splendeur,

Je pardonnais en leur faveur

A tous les vices de l'espèce.

O divine Amitié! dont l'aide et la douceur, Secourable à mes maux, apaisa leur douleur, Ne souffrez pas, mes dieux, qu'en vain je vous implore; Arrachez au trépas une sœur que j'adore, Agréez mon encens, mes larmes, mes soupirs.

Si votre culte fut l'objet de mes plaisirs , Si jusqu'aux cieux ma voix de vous se fait entendre,

Exaucez les vœux d'un cœur tendre, Et daignez accorder à mes ardents désirs Le seul bien qu'à jamais de vous j'ose prétendre.

Conservez les précieux jours

De votre plus parfait ouvrage; Qu'une santé brillante accompagne leur cours, Et qu'un bonheur égal soit toujours leur partage. Si l'inflexible sort qui nous donne la loi

Demande un sanglant sacrifice,

Mes dieux, implorez sa justice, Que son choix rigoureux ne tombe que sur moi.

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