nu prince m PRISSE
(vamp de I.ci|>.i, 8 (juillet 17J7), au «oir.
Mon très-cher krkhe,
Le hussard m'a rendu la lettre en date du 7. La correspondance que je dois entretenir avec les commandants des forteresses de Silésic sera difficile, puisque toutes les communications sont coupées par la vigilance des troupes légères des ennemis; cependant je ferai mon possible. Ayez la grâce de me donner un ordre positif sur ce que je dois faire, soit de couvrir la Silésic, ou de conserver un pied en Bohême, en couvrant Zittau aussi longtemps que je trouverai du fourrage; car si vous appréhendez une prochaine invasion en Silésic, je crois qu'il sera très -difficile, pour ne pas dire impossible, que je prenne un autre chemin que par Zittau, à cause du grand train de chariots et de caissons qu'il faut faire marcher d'avance et couvrir à proportion de la difficulté des chemins. De plus, nous ne pouvons avoir du pain pendant la marche qu'autant que le magasin de Zittau nous en fournira, qu'il faut prendre avec, et s'arrêter à Zittau autant de temps qu'il faut pour le cuire. Pour couvrir Zittau. au cas que
je doive marcher en Silésie, il faudra pour le moins un corps de dix bataillons, de la force qu'ils sont à présent la plupart, car le corps de Nadasdy doit être de dix mille hommes. Le général Brandeis m'a écrit de Gabel, où il est arrivé avec la tête du convoi, le 7, fort heureusement; pour assurer son arrivée, j'ai détaché le colonel Krockow, » avec deux bataillons de hussards et dragons , pour marcher à sa rencontre. De l'armée de Daun nous n'avons pas la moindre nouvelle. Tout notre camp est entouré de petites troupes de hussards qui se montrent à peine hors des hoîs. Un homme venu de PoliU rapporte que, ce midi, l'ennemi s'y est campé ; je tâcherai de m'en éclaircir. Du général Wintcrfeldt je n'ai pas eu la moindre nouvelle. Son intention était d'être aujourd'hui à Georgenthal. Je crois qu'il y sera , et que la lettre qu'il m'a envoyée, ou bien le messager, auront été enlevés. Pour avoir du pain pour six jours, le général Goltz1» m'assure que, avant le i4» nous ne pourrons marcher, car la farine n'arrive que demain.
Dans l'instant, le général Winterfeldt arrive, ayant mis deux bataillons à Reichstadt, et des hussards. Il n'a vu que quatre cents pandours et quelques hussards, qui ont pris la fuite. Le chemin d'ici à Zittau est probablement assuré par ce poste. Je compte que demain le général Brandeis arrivera. Le général Goltz m'a dit qu'il sera absolument nécessaire d'ordonner que, après que les chariots de Silésic seront arrivés à Zittau, et auront remis la farine, on les fasse partir, la consommation étant trop grande par rapport au pain et fourrage. Ainsi j'ai suivi son avis et donné l'ordre. Le général Winterfeldt m'a dit avoir des nou-* velles sûres qu'il n'y a jusqu'à présent que six cents chevaux de marchés vers les frontières de Silésie; il espère pouvoir être en peu éclairci des desseins que l'ennemi forme; il a fait l'acquisition d'un bon espion.
J'ai l'honneur d'être avee le plus profond respect, jusqu'au tombeau, etc.
» Voyez t. XX, p. xviu, cl 178 — 176; 1. XXV, p. *xvi, rt 590—597. »» Voyei t. IV, p. 199.
i3o III. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
Camp de Lcipa, 10 juillet 1737.
Mon trks-cher frkre,
J^c hussard est arrivé heureusement ee matin avee la seconde lettre en date du 7; celle que j'avais envoyée avant-hier à Leitmeritz m'est revenue aujourd'hui, le hussard n'ayant pu passer. J'espère que celui-ci sera plus heureux; aussi je lui donne les deux lettres. Le général Brandeis est arrivé fort heureusement avec de la farine qui nous donnera pour dix jours de pain, et l'argent pour deux mois. Il a amené l'augmentation; l'infanterie a perdu par désertion cent trente hommes, la cavalerie treize. Les postes de Gahel et Reichstadt étant occupés par nos grenadiers, le convoi s'est fait avec sûreté. Quelques hussards et pandours se sont montrés à l'arrière -garde; mais un coup de canon les a fait partir. Un trompette autrichien est venu hier du général Morocz avec des lettres. Ce général a son quartier à Niemes; son détachement doit être entre cinq et six mille hommes, tous hussards et pandours. Demain les chariots que le général Brandeis a amenés partiront avec deux bataillons d'escorte; les bataillons resteront à Zittau, pour que, en cas qu'il nous faille de la farine, ils puissent nous l'amener. Je joins les dépositions d'un déserteur et d'un autre homme. Je n'ajoute pas plus de foi qu'il ne faut à de pareils rapports. Je ne bougerai de ce camp sans ordre ou raison évidente. Je n'ai jamais compté •que ce corps, entrant par Zittau en Saxe, y ferait long séjour, mais bien qu'il passerait, pour entrer en Silésie et couvrir la froutière. Comme sur ceci j'ignore vos desseins, je crois avoir bien fait de faire reconnaître les marches, et de les assurer par des postes. Le lieutenant -colonel Le Noble, soutenu de cent hussards, compte d'attaquer cette nuit un détachement de pandours; ayant reconnu les chemins par les bois , il espère de les couper. Dans ce moment, un trompette autrichien vient d'arriver avec une lettre du maréchal Daun; la lettre est du 7, datée de Mùnchengratz. Ils ont envoyé en même temps un valet qui a volé son maître, le capitaine Bosse, d'Itzenplitz. J'ai fait examiner ce
AVEC LE PRINCE DE PRUSSE. i3i
garçon, el je joins toute sa déposition sur ce qui regarde Tannée ennemie. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, jusqu'au tombeau , etc.
Camp de Lcipa, 1 1 juillet 1757.
Mon très-cher frère,
^ïous avons envoyé ce matin le trompette autrichien qui avait des lettres pour le général de Retzow à Leitmeritz, et on a cru que, accompagné d'un de nos trompettes pour sa sûreté, on le laisserait passer; le coup n'a pas réussi, et notre trompette revient dans l'instant avec ma lettre. J'ose demander vos ordres sur les cas qui pourraient arriver. Toutes nos nouvelles confirment que la grande armée , après avoir passé l'Iser à Miïnchengrâtz, doit se camper à Niemes, où est à présent le général Moroez. Ce mouvement les approche du chemin de Zittau par Reichstadt et Gabel. S'ils le font, ils seront à même d'être à Zittau aussitôt que nous; et si nous devons nous rendre à Zittau, il ne nous reste alors d'autre chemin, pour ne leur point prêter le flanc, que par Georgentlial , qui doit être très-difficile. Je joins la déposition d'un hussard et d'un autre déserteur, d une femme, et un rapport du major Belling, de Gabel. Le trompette autrichien qui est arrivé hier a été questionné par le général Winterfeldt sur toutes sortes de matières; il a dit que le général Keil était détaché avec quinze mille hommes. Je vous demande en grâce de me donner des ordres positifs sur ce que vous ordonnez que je fasse. J'ose encore vous avertir qu'ici nous n'avons que pour dix jours de pain , et que le transport que le général Brandeis a conduit à Zittau n'a amené que pour quatre semaines de farine. Je ferai reconnaître un camp qu'on m'a proposé de prendre, au cas que l'armée de Daun se campe à Niemes; alors la droite sera à Brins, Walten devant le front, et la gauche à
i32 III. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
Gabcl , ce qui couvrira le chemin de Zittau. Ce qui commence le plus à manquer ici, c'est la viande, la plupart des régiments n'étant point fournis de bœufs. Le pays n'en fournit pas suffisamment, à cause que les pandours et hussards l'empêchent. Le Nohlc a mis le feu à une centaine de huttes de pandours, et pris leurs manteaux.
J'ai l'honneur d'être jusqu'au tombeau, etc.
(io. AU PRINCE OE PRUSSE.
Leitmrritz, 8 juillet 1 7 5 7 .
Mon cukk fkkre ,
Je vous prie de prendre bien vos mesures, afin que le secret de tout ce qui suit ne sorte pas de vos mains , ce qui est de la dernière importance. Vous n'avez rien à craindre pour SchweidniU. La place ne peut pas être surprise; il faut un siège régulier pour s'en emparer. Voici ce que, selon moi, l'ennemi peut faire, et à quoi il faut penser. La première affaire pour vous est d'attirer Brandcis, l'argent pour l'armée, sept cents chariots de farine, qu'il faut renvoyer après qu'ils seront déchargés, et d'attirer à vous l'augmentation. Voilà ce que l'ennemi peut faire : iu un projet sur la Silésie; je vois qu'il n'y pense pas pour le moment présent; il ne veut que nous pousser hors de la Bohême, a" Si nous nous retirons en Saxe, comme il faudra bien que cela arrive entre ci et six semaines, il pensera ou à percer en Lusacc, ou peut-être encore à opposer un corps vers Cotta. Je vous ai instruit de mes intentions , tant pour la Silésie que pour la Lusace. J'ai appris de science certaine que trois régiments de hussards marchent à Nuremberg. L'armée de l'Empire ne pourra se mettre en marche que vers le i5 d'août. Je compte alors laisser un corps à Cotta, et exécuter le plan que j'avais formé cet hiver sur Merscbourg ou Weissenfels , leur tomber à dos et les couper. Vous ferez la même chose du côté de la Lusace. Mais
AVEC LE PRINCE DE PRISSE. i33
comme nous ne sommes pas en état d'agir offcnsivcment de tous les cotés, il faudra que, pendant mon expédition, vous conteniez les ennemis, où vous serez, par des camps forts, jusqu'à ce que, après la fin de mon expédition, je puisse venir ou vous envoyer des secours, pour vous mettre en état d'agir offensivement; et dans ce cas, je vous recommande de ne point mettre enjeu toute l'armée, mais de vous borner à un seul point d'attaque, et de préparer d'avance les officiers à cette manœuvre. H faudra aussi , dès que l'occasion et la tranquillité le permettront, fondre les grenadiers de Kalenberg et Bàhr dans vos bataillons de grenadiers délabrés, les régimeuts de Manstein et Wietershehn dans Bevern, Henri, Miïnchow, Schultze et VVied. Chaque général pourra choisir de ces régiments, pour compléter le sien, les meilleurs officiers. Les autres, comme Wietersheim et les officiers non employés, je les payerai, en attendant, extraordinaircment de ma bourse. Il faut aussi que votre cavalerie songe sérieusement à se recompléter, et quand vous aurez attiré à vous tous vos secours, vous pourrez reprendre le camp de Neuschloss. Ce mouvement en avant fera un bon effet. Je suis avec estime , etc.
(ii. DU PRINCE DE PRUSSE.
Camp de Lcipu, i a juillet 1757.
Mon trks-cuer frère.
J'ai reçu hier au soir la lettre en date du 8. Je n'abuserai point de la confiance que vous me portez, et je garderai un parfait secret sur ce qu'elle contient. Vous permettrez que je vous écrive avec franchise , tout naturellement, comme j'envisage les choses. Vous saurez déjà que le général Brandeis nous a joints, et qu'il a laissé à Zittau pour près de quatre semaines de farine. Les chemins de Zittau jusqu'ici sont difficiles. Pour dix jours de pain , il faut cinq cent cinquante chariots , ce qui demande une escorte
i34 IÏI. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
proportionnée à la quantité de troupes que l'ennemi peut employer à inquiéter le convoi. Dans le camp que nous occupons à présent, tenant* Gabel et Reiehstadt, nous pouvons faire les convois avec facilité, étant en état et à portée de soutenir ces postes; et si l'ennemi met un gros corps à Niemes, nous pouvons, sans risque , camper quelques bataillons près de Gabel. Si nous prenons un camp en avant, cela peut se faire, et je réponds que l'ennemi ne nous en empêchera pas; mais je ne puis répondre de la sûreté des chemins vers Zittau. Si l'ennemi peut nous enlever un convoi , les troupes manqueront de pain , et les suites ne sauraient qu'être mauvaises. L'ennemi, suivant toutes nos nouvelles, est campé entre Liebcnau et Swigan, le corps de Nadasdy en avant, et Morocz à Niemes, comme l'avant-garde de Nadasdy. H me semble que le plus grand mal que l'ennemi pourrait nous faire serait de nous enlever nos magasins en Silésic; celui de SchweidniU est à l'abri de toute insulte; il ne lui en reste donc d'autre que celui de Zittau, sur lequel il pourrait faire quelque tentative. Tant que nous sommes à portée d'y arriver aussitôt qu'eux, ils n'y toucheront pas; mais si nous nous éloignons, ils ont le champ libre pour y envoyer un gros détachement, et le couvrir par l'armée. Le manque de fourrage nous obligera de changer en huit jours1» de camp. Je vous demande de décider si je dois prendre un camp en avant, au risque de perdre la communication avec Zittau, ou si je dois prendre le camp près de Gabel , qui est peu éloigné d'ici , et qui couvre le chemin de Zittau. Les troupes légères de l'ennemi ne se montrent presque pas du tout. Le plus grand mal qu'elles font est d'empêcher l'entrée des vivres. La plupart des régiments ne sont point pourvus de bœufs. Le général Golu tâche d'y suppléer en faisant livrer le pays; mais comme la contrée qui respecte ses ordres est de peu d'étendue, il a peine d'y suffire. L'incorporation des bataillons saxons dans les régiments qui ont perdu le plus aux dernières
• Ce mot, ou un autre ternie équivalent, a été omis par le déciiiflrenr. La traduction allemande de 1769 porte, p. g3 : • Da Gabel und Heichstadt 6etetzt ist. .
b Nous ajouton*. d'après la traduction allemande de 1769, les moto huit jours , qui mauquent dans l'original déchiffré.
batailles aura lieu, je pense, lorsque ces régiments seront dans des garnisons, car, en campagne, il serait à craindre que la plupart, avant d'être accoutumés à leurs nouveaux officiers, déserteront. J'attendrai Tordre quand il vous plaira que ce changement se fasse. J'ai vu les recrues de l'augmentation que les régiments ont reçue; elles paraissent bien dressées et en état de faire service. Les chevaux sont la plupart très-jeunes ; ceux des régiments de Kyau et de Stechow sont le mieux en état ; dans le régiment de Wartenberg, l'ordre n'est pas tel qu'il doit être. Le major Dalwig est absent et blessé; ainsi le régiment n'a ni le chef, ni le commandeur qui, dans le commencement de la campagne, ont été cause que le régiment a si bien fait son devoir. J'ai l'honneur d'être jusqu'au dernier moment de ma vie, etc.
LcitiucriU, i4 juillet 1757.
Mon cher frkre,
J'ai reçu la lettre que vous m'avez faite du 12. Si vous vous retirez toujours , vous serez acculé à Berlin entre ci et quatre semaines. L'ennemi ne fait que vous suivre. Vous manquez ici de bceufs; faites- en venir de la Lusace. Si vous vous retirez, vous manquerez de fourrage, et vous aurez toujours cette race maudite sur vos flancs, de quelque côté que vous vous tourniez. Vous n'avez que Morocz à vos côtés, à Nicmcs; Nadasdy est ici, à Gastorf ; Daun est à Neuschloss , nous avons entendu son canon. Je vois que l'on vous en impose par les nouvelles , et que l'on grossit tous les objets. Vous avez le Proviant - Fuhrwesen ,» qui peut vous mener de la farine tant que vous en voulez. Je crois plutôt qu'il sera nécessaire de faire un détachement de cinq à six mille hommes vers Schweidnitz , pour couvrir la frontière contre Keil. Vous vous réglerez, sur cela, sur vos nouvelles. Quand
» Traiu «les équipage».
i36 III. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
vous incorporerez les régiments saxons , il faut que cela se fasse en un jour. Dalwig est malade à Dresde ; je le presserai de retourner au régiment. Il faut, en attendant, que Puttkammer le commande , ainsi que le sien. Nadasdy a ici deux régiments de hussards, deux de cuirassiers, deux de dragons saxons, six bataillons de l'infanterie hongroise réglée, et à peu près trois mille pandours. Loudon est au Paschkopole avec quinze cents hommes, pandours et hussards; et cinq cents à huit cents sont tantôt à Graupen, tantôt à Zinnwald, Ossek, Mariaschein et Schneeberg. Décomptez tout cela, vous verrez que l'on grossit le nombre de ceux qui sont dans votre voisinage.
Je suis, mon cher frère, etc.
(il AU MÊME.
Leitracritz, 10 juillet 1757.
Mon cueu frèke.
Depuis hier au soir, nous avons un gros corps d'ennemis devant nous, qui s'est campé depuis Wegstâttl vers Zahorzan. Je ne saurais pas dire si c'est toute l'armée ennemie, ou ce que c'est Ils ont fait de gros détachements vers Ausche, que je compte de quatre mille hommes. Autant que je saurais deviner, leur dessein va purement de vouloir .prendre Tctschen. Vous êtes en état de faire de derrière des détachements là, ce que je ne saurais point faire d'ici. Ainsi il sera bon et même très -nécessaire que vous détachiez un corps de six à sept mille hommes, pour chasser l'ennemi de là et pour faire échouer son entreprise. Je suis avec estime, etc.
Camp de Leipa, i3 juillet 1757.
Mon très -cher frère,
Le chasseur est arrivé cette nuit avec la lettre du 10. Le général Winterfeldt marchera, aussitôt qu'il sera pourvu de pain, avec sept bataillons, dix escadrons de dragons et dix de hussards. Les chemins sur Panzen doivent être impraticables pour les canons; ainsi il marche sur Kamnitz, où il compte de devancer le corps destiné pour l'attaque de Tetschen et de Pirna , comme un de ses espions le débite. Je viens de recevoir des lettres de M. de Schlabrendorfr et du général Kreytzen, que l'ennemi s'est emparé de Landeshut. Le général Kreytzen m'écrit qu'il est entré avec ses bataillons à Schweidnitz. Il ignore le nombre des ennemis, et se rapporte sur une lettre précédente qu'il m'a écrite, mais que je n'ai point reçue. Demain nous envoyons deux bataillons à Zittau pour amener pour neuf jours de farine. En cas que vous m'ordonniez que je marche, il me faut trente-six heures, afin que la quantité des chariots prenne les devants. Il nous reste ici trente-deux bataillons, trente-cinq escadrons, et quinze escadrons de hussards. D'aujourd'hui , je n'ai eu aucune nouvelle de l'ennemi. Nous changerons cette après-midi le camp, pour qu'il n'y ait point de lacune dans les lignes. Un trompette qui a été envoyé ce matin, pour conduire les équipages qui doivent joindre le général Treskow et d'autres officiers prisonniers, revient dans l'instant. Le récépissé qu'il a apporté est signé par le général Hadik, et daté de Neuschloss.
J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, jusqu'au tombeau , etc.
i38 III. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
LeitmcriU, 1 3 juillet i757.
Mon très - cher frère ,
Pour vous mettre en état de juger ce que vous et moi devons ou pouvons faire , je dois d'avance vous mettre au fait de notre situation présente. Vous avez vis-à-vis de votre armée Daun, j'ai vis-à-vis de moi Nadasdy ; vous avez Morocz sur le flanc , et Keil, s'il est détaché, marche, selon toutes les apparences, vers LandeshuL D'un autre côté , les Suédois assemblent un corps de dix- sept mille hommes à Stralsund; les Français sont entrés en Hesse; on m'écrit que huit mille hommes ont passé le Wéser, qui seraient suivis d'autres huit mille; je crois ces seize mille hommes destinés à se joindre avec les troupes de l'Empire et pour marcher ou vers Halle, ou vers Magdebourg. Cette situation est certainement mauvaise; mais voilà ce que nous devons tâcher d'exécuter le mieux qu'il se pourra : vous de couvrir la Lusace et la Silésie; car si vous ne couvrez pas la Lusace, un essaim de troupes légères pénétrera, la flamme et le fer en main, jusqu'à Berlin; la Silésie, sans quoi le pays sera ruiné, et les forteresses prises, faute d'être secourues. Je ne saurais vous prescrire la façon de l'exécution. Tout cela est très- difficile; mais consultez avec les généraux que vous avez avec vous, et prenez le meilleur parti, selon que les circonstances l'exigent, pour quoi je ne vous gêne ni sur vos positions, m sur vos marches. Quant à moi, j'ai deux objets : l'un de couvrir les montagnes de la Saxe pour garder l'Elbe et mes magasins, l'autre de m'opposer à l'armée française et de l'Empire. Quant à la Poméranie, j'y lève cinq mille hommes de garnison, et pour soutenir Stettin, vous y enverrez le régiment de Bevern, et j'y enverrai de même deux bataillons. Ceci n'est pas la fin de mon embarras ; je reçois aujourd'hui la nouvelle que les Français ont pris Emden, et Lehwaldt m'écrit hier qu'il s'attend à la prise de Memel, que les Russes assiègent. Apraxin s'est retranché à Kauen, et la flotte et les galères font des descentes sur les côtes de la mer. *
» Voyci t. IV, p. 170 et 171.
AVEC LE PRINCE DE PRUSSE. i39
Que tout ceci ne vous fasse point perdre courage ; il faut à présent redoubler d'efforts ; mais mon sentiment est de tacher d'en venir quelque part à une décision par une bataille. Si nous n'en venons pas là, l'un et l'autre, avant la fin de la campagne, nous serons perdus.
Vous aurez apparemment reçu dans mes lettres précédentes ce qui regarde les régiments saxons, dont il faut compléter vos régiments. Vous avez donc Manstein, Wietersheim, les bataillons de grenadiers Kalenberg, Bahr et Diezclski à votre disposition; je permets aussi aux chefs des régiments de prendre les meilleurs enseignes et porte -enseigne dans leurs régiments.
Si Daim et le gros de l'armée autrichienne restent vis-à-vis de vous, il faudrait détacher huit à dix bataillons et quelques hussards en SHésie pour couvrir les montagnes, surtout Schweidnitz, et, en cas de besoin, on peut vous fournir pour un mois de farine de Dresde. Vous êtes pourvu à présent jusqu'au la août, et l'on pourrait sans peine vous donner jusqu'au 12 septembre.
Fr.
Ces marches en arrière, à la longue, ne vont pas; il vous manquera toujours ou du fourrage, ou du pain, ou Dieu sait quoi , et vous perdrez autant par désertion que si vous vous battiez avec l'ennemi; et, dans notre situation désespérée, il faut avoir recours à des remèdes désespérés.
Fr.
Il faut toujours vous tourner du côté de la grande armée ennemie; si elle détache pour la Silésic, vous pouvez détacher de même; si elle va en Silésie, et qu'elle détache vers la Lusace, vous ferez la même chose. Envoyez, je vous en conjure, cette lettre à mon frère Henri pour laquelle je vous ai vainement tourmenté avant votre départ.
Federic.
■ 4o 111. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
(Bautxen, 3o juillet 1757.)
Mon très -cher frère,
Les lettres que vous m'avez écrites, et la réception que vous m'avez faite liier, ne me prouvent que trop que je suis perdu d'honneur et de réputation dans votre esprit. Ceci m'attriste, me chagrine, mais ne m'abat point, n'ayant aucun reproche à me faire, et étant foncièrement persuadé que je n'ai point agi par caprice, que je n'ai point suivi les conseils de gens incapables d'en donner de bons, mais que j'ai fait ce que j'ai cru être pour le bien de l'armée. Tous vos généraux me rendront cette justice.
Je sens bien qu'il serait inutile de vous demander de faire examiner ma conduite. Ce serait une grâce que vous me feriez; ainsi je dois y renoncer.
Ma santé étant fort dérangée par les fatigues, mais encore plus par les chagrins , je me suis logé en ville pour tacher de la rétablir.
J'ai prié le duc de Bevern de vous faire les rapports de l'armée ; il est à même de vous rendre compte de tout.
Soyez persuadé, mon très -cher frère, que, indépendamment des malheurs non mérités qui m'accablent, je ne cesserai jamais de ma vie d'être dévoué à l'Etat, et que, en bon citoyen, ma joie sera parfaite d'apprendre l'heureuse réussite de vos exploits. J'ai l'honneur d'être , etc. *
« L'autographe de celte lettre ne se trouvant pas aux Archives de l'État , nous avons eu recours à la copie que le Prince de Prusse en a insérée dans la Relation mentionnée dans Y Avertissement de ce volume , article 111 , et ci - dessus, p. ia4-
AVEC LE I'RINCE DE PRUSSE. i4i
(Camp de BauUen) ce 3o (juillet 1757).
Vous avez mis par votre mauvaise conduite mes affaires dans une situation désespérée; ce n'est point mes ennemis qui me perdent, mais les mauvaises mesures que vous avez prises. Mes généraux sont inexcusables, ou de vous avoir mal conseillé, ou d'avoir souffert que vous preniez d'aussi mauvais partis. Vos oreilles ne sont accoutumées qu'au langage des flatteurs; Daun ne vous a pas flatté, et vous en voyez les suites. Pour moi, il ne me reste, dans cette triste situation, qu'à prendre les partis les plus désespérés. Je combattrai, et nous nous ferons massacrer tous, si nous ne pouvons vaincre. Je n'accuse point votre cœur, mais votre inhabileté et votre peu de jugement pour prendre le meilleur parti. Je vous parle vrai. Qui n'a qu'un moment à vivre n'a rien à dissimuler. Je vous souhaite plus de bonheur que je n'en ai eu, et que, après toutes les flétrissantes aventures qui viennent de vous arriver, vous appreniez dans la suite à traiter les grandes affaires avec plus de solidité, de jugement et de résolution. Le malheur que je prévois a été causé en partie par votre faute. Vous et vos enfants en porterez la peine plus que moi. Soyez, malgré cela, persuadé que je vous ai toujours aimé, et que j'expirerai avec ces sentiments.
(Camp Hc Bautzen) ce 3o (juillet 1757).
Mon cher hù.rk,
Vous ne pouvez aller en sûreté qu'il Torgau. II faut partir demain pour vous y rendre , et vous attendrez là la fin de notre campagne. Je suis, mon cher frère, etc.
i4a III. CORRESPONDANCE DE FRÉDKRIC
Leipzig, la no> ombre 1707.
Comme vous quittez ces contrées, mon très -cher frère, j'espère que vous m'accorderez de me rendre à Berlin, où je tâcherai de rétablir entièrement ma santé.
Je suis avec le plus profond respect et un inviolable attachement , toute ma vie , etc.
Leipzig, 1a novembre 1757.
Monsieur mon frère,
Je suis bien content que vous vous rendiez à Berlin pour y soigner le rétablissement de votre santé , et je souhaite sincèrement que vous soyez bientôt remis tout à fait de votre indisposition, et suis avec considération, monsieur mon frère, etc. a
Oranicnbourg, 8 décembre 1757.
Mon très -cher frère,
Je vous félicite, mon très-cher frère, de la victoire que vous venez de remporter. Soyez persuadé que les malheurs qui m'ont effacé de votre souvenir et privé de votre estime n'ont point
* Ce billet est de la main d'un secrétaire et signe par le Roi, qui avait mis au dos de la lettre de son frère (n° 69) : • licne. Kr. •
AVEC LE PRINCE DE PRUSSE. i43
éteint les sentiments qui me font prendre part à tout ce qui contribue à la gloire de vos armes, à la vôtre, et à la conservation de I*£tat. Cette façon de penser ne me quittera qu'avec la vie. J'ai l'honneur d être, etc.
Berlin, 34 janvier 1758.
Mon thks-chbr FKKRK,
J'ai toujours taché de régler ma conduite en sorte de n'avoir aucun reproche à me faire. Cette persuasion fait mon unique consolation dans ma situation présente. H serait raesséant que je vous renouvelle le souvenir des causes qui m'ont privé (peut-être injustement) de l'honneur de votre estime et confiance; mais, étant persuadé et convaincu d'en être privé, je crois que nul autre parti ne me reste à prendre que celui de la retraite. Soyez persuadé, mon très -cher frère, que je regrette mon inutilité, et que je sacrifierais avec plaisir ma vie pour le bien-être de l'Etat et la gloire de l'armée, si vous m'en croyiez digne, mais que j'aime plutôt vivre dans l'oubli que de vous être à charge et inutile à l'armée. Ces sentiments sont conformes à ceux dont j'ai toute ma vie tâché de vous donner des preuves. Soyez persuadé qu'ils ne me quitteront jamais.
J'ai l'honneur d'être, etc.
CORRESPONDANCE
AVEC
(3 FKVKIEK 1737 — 28 .H IN 178G.)
i. AU PRINCE HEMd.
Rhcin*licrg. 3 février 17H7.
Mon très -cher frkre,
Je vous suis infînimctit obligé de votre souvenir, et des fromages que vous avez la bonté de m envoyer. Je souhaiterais avoir quelque chose qui pût vous être agréable, afin de vous montrer, mon cher frère, que l'amitié que j'ai pour vous ne le cède en rien à celle que vous avez pour moi. Soyez-en bien persuadé, mon très -cher frère.
Je suis à jamais avec une sincère amitié,
Mon très -cher frkre,
Voire très -fidèle frère et serviteur,
Frédéric.
Mettez-moi , je vous prie, très-respectueusement aux pieds de la Reine, et assurez -la de ma part que personne ne peut lui être plus attaché que je le suis.
Kemusbers;. a4 septembre 17M.
Mon cher frère,
Je vous suis très -obligé de votre souvenir; c'est une marque que vous pensez encore aux absents. Nous ne les oublions pas,
de notre côté; ils nous sont trop chers, et ils nous tiennent trop à cœur.
Je voudrais, mon cher frère, que la verrerie ou les contrées de ces environs produisissent quelque chose digne de vous être envoyé. Si vous recevez quelque chose de fragile, je vous prierai de vous ressouvenir de moi.
Je suis avec bien de l'estime, etc.
(Rhcinsbcrg) 5 novembre ■ 74°-
Mon cher frère,
Votre lettre m'a été rendue, et les réflexions que vous faites sur les nouvelles qu'on débite m'ont été agréables. Continuez toujôurs à vous appliquer de raisonner avec justesse a et de bien faire votre devoir. Je suis très- sincèrement, mon cher frère, etc.
Quartier gênerai de Herrendorf .
37 décembre 174°'
Mon cher frèrk,
C'est avec chagrin que je viens d'apprendre que vous commencez à vous relâcher, en préférant les divertissements aux études.
• Le coloocl de Stillc (vover t. VII, p. 28 — 3i, et t. X , p. 84 et 137— i3.r>). à qui le Roi avait coolie l'éducation de ses frères cadets les princes Henri et Ferdinand, dit dans son premier rapport , du 3 septembre f 74°* cn faisant l'éloge de ses élèves, que le pasteur des Champs (t. XXI , p. i5 et 16) , qui leur enseignait la logique, contribuerait beaucoup k leur donner sur toutes choses des idées nettes et justes. Voye» (Konig) Jlislorischc Schildcrung von Berlin, t. V, IIe partie , p. 1 07.
AVEC LE PRINCE HENRI. i4g
Si vous voulez me plaire , vous vous appliquerez avec plus d'assiduité aux affaires des belles-lettres, ce qui vous sera infiniment plus utile que toute autre chose. Je suis avec une tendre affection , mon cher frère , etc. *
Si vous voulez devenir quelque chose dans le monde , sachez distinguer les choses utiles des agréables, le solide du frivole; et que le plaisir ne vous empêche jamais de vous appliquer à des choses qui vous sont mille fois plus essentielles que la bagatelle. Pensez - y, je vous prie, h
Quartier général de Drcslau , 4 janvier ■ 74 ■ •
MON TKfcS - CHER FHKRE ,
J'ai été ravi de trouver dans votre lettre des sentiments dignes d'un prince du sang qui, après s'être oublie, sait reprendre le bon chemin. Je me fie à vos promesses, étant persuadé que vous redresserez le passé par une ferme application à vos études. Cette conduite me causera du plaisir, et vous servira à faire votre bonheur. Je suis plus que jamais, mon cher frère, etc.
* De la main d'un secrétaire.
t> De la main du Roi.
i5o IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
Le 1 1 mai-» ■ 74 ■ •
Mon très -cher frère.
Ne prenez pas en mauvaise part que par ces lignes je vous témoigne la joie que j'ai ressentie au sujet de la prise de la ville de Glogau. Je souhaite du fond de mon cœur que toutes les glorieuses entreprises de Votre Majesté réussissent de la même manière. Les gardes du corps et les gendarmes sont partis le 9. 11 y avait beaucoup de monde qui regardait, et on avait de la peine à passer. Le même jour entrèrent les prisonniers, au nombre de deux cents, à ce qu'on dit.
J'espère, mon cher frère, de pouvoir bientôt vous assurer de bouche de mon attachement et du respect avec lesquels je suis.
Mon très -cher fhère,
Voire très - fidèle frère et serviteur,
Henri.
Brcslau, il mars tj+ô.
Mon cher fhère,
Je suis bien aise de voir les sentiments d'amitié «pie vous ave/, pour moi. Je vous prie de me les continuer, car je me flatte de les mériter par la façon dont je vous aime. Patientez- vous à Berlin, cher Henri, car il n'y a pas grand' chose à faire ici, qu'à pourvoir aux arrangements des magasins, des hôpitaux, etc. Il y a des maladies à Neisse , et j'aime mieux vous laisser tous deux à Berlin jusqu'au temps où l'armée s'assemblera que de m'exposer à vous perdre malheureusement et mal à propos par quelque maladie. Adieu, mon cher; faites mes respects à la Reine, mes compliments au grand Guillaume, mes amitiés à Amélie, mes
AVEC LE PRINCE HENRI. i5i
tendresses à Sophie, et dites- vous à vous-même que je vous aime de tout mon cœur.
Donnez-moi des nouvelles de Jordan,» et écrivez-moi des bagatelles.
Ncisse, 28 mars 1745.
Mon cher Henhi,
J'ai reçu votre lettre, qui m'a bien fait du plaisir. Mandez -moi toutes les balivernes qui viennent à votre connaissance; elles amusent plus que les choses sérieuses , dont j'ai tout mon soûl. Mandez-moi dans toutes vos lettres comment se porte notre chère mère, et comment va la santé de Jordan. Adieu, mon cher; quoique les opérations soient encore éloignées, je ne manque ni d'embarras, de souci, ni d'inquiétude. Aimez -moi toujours, et soyez persuadé que l'absence ni rien au monde n'effacera le cher Henri de mon cœur.
Ncisse, 4 avril 1 745-
Mon cnER Hknri ,
Je suis bien aise d'apprendre par vous que la Reine -mère jouit d'une parfaite santé, et qu'elle est contente. Ce m'est une satisfaction de savoir également que vous vous divertissez bien. Continuez sur ce ton, et prenez patience. Vous m'écrivez que les gardes et les gardes du corps vont bientôt se inellrc en marche; a Voyei t. VII , p. 3— g ; t. XVII , p. x , xi , cl 4g— aG5.
mais , mon cher, vous ne distinguez pas qu'il faut quatre semaines pour qu'ils arrivent, et qu'il ne vous faut que quatre jours. Malgré toute votre ambition et votre bonne volonté, vous avez pensé mourir en Bohème, et ma présence vous a été entièrement inutile. Je vous aime de tout mon cœur; mais je ne veux pas exposer inutilement la vie d'un frère qui m'est cher. Si le bien de l'Etat et votre propre gloire le demandent, à la bonne heure; c'est alors votre vocation; mais il ne faut point que ce soit mal à propos. Soyez donc tranquille, mon cher Henri, et attendez qu'il soit temps de venir ici. Adieu; n'oubliez pas le vieux frère, et soyez persuadé que jusqu'à sa mort il vous aimera tendrement.
Khein&berg. 1 8 avril 1745.
Mon tkks-ciiek fkkkk,
La Reine-mère est arrivée ici en très-bonne santé. Ce fut le i5 qu'elle arriva à Oranieubourg. Elle s'y est plu infiniment, et elle est de la meilleure humeur du monde. Hier elle est arrivée ici; elle couche dans le même appartement où vous avez couché autrefois; ma sœur Amélie couche dans la chambre de lit de la reine régnante, et la princesse dans la chambre bleue attenante. La maison plaît infiniment à la Reine, et elle trouve ce séjour-ci charmant. Tout le monde tâche à l'amuser de son mieux ; Pôllnitz y contribue beaucoup, étant aussi de très-bonne humeur. La Reine a souhaité voir la cour de Mirow, et je crois qu'ils viendront demain au soir ici. Mercredi elle retournera à Oranienbourg, et jeudi à Rcrlin. Mon frère et moi , nous partirons samedi; nous nous réjouissons beaucoup du prochain bonheur de vous revoir, et moi en particulier de pouvoir vous assurer de l'attachement inviolable avec lequel je serai toute ma vie, mon très -cher frère, etc.
ii. AU PRINCE HENRI.
Mon cher frère,
Nous n'avons nul reproche à nous faire, nous avons la même froideur les uns envers les autres; et puisque vous le voulez ainsi, j'en suis content. Il n'y a que mon entremise pour vos amours qui vous adoucisse quelquefois envers moi, lorsque vous en avez besoin. D'ailleurs, le peu d'amitié que vous me témoignez dans toutes les occasions ne m'excite pas à faire de nouveaux efforts de tendresse en faveur d'un frère qui a si peu de retour pour moi. Voilà tout ce que j'ai à vous dire pour cette fois, vous as* surant que je suis, mon cher frère, etc.
Mon cher frkre,
Voire plume éloquente vous dit des choses merveilleuses. Apparemment vous y entendez finesse; pour moi, j'avoue franchement ma bêtise, mais je n'y comprends rien. Il faut, si vous m'aimez, que votre amitié soit métaphysique, car je n'ai jamais vu aimer les gens de la sorte, sans les regarder, sans leur parler, sans leur donner le moindre signe d'affection. Heureux sont les gens que vous aimez, je veux le croire. Si vous me mettez de ce nombre, je puis vous assurer que je vis dans une ignorance profonde des sentiments que vous avez pour moi. Je ne connais que votre éloigneraient, votre tiédeur, et la plus parfaite indifférence qui fût jamais.
Je suis , monsieur mon frère , etc.
Mon cher frkue ,
Je vois par votre lettre que vous souhaitez que je m'explique envers vous sur les raisons de mécontentement que vous m'avez données. Vous savez avec quel soin j'ai recherché votre amitié; que je n'ai épargné ni caresses, ni ce qui se peut appeler des avances, pour gagner votre cœur. Vous savez que j'ai fait pour votre établissement tout ce que mes facultés me permettaient de faire. Mais , malgré cette cordialité et tout ce que mes procédés ont eu de plus affectueux, je n'ai pu gagner votre amitié. Vous avez eu de la confiance en moi lorsque l'histoire » de vos amours vous obligeait à recourir à moi , comme le seul capable de vous satisfaire ; mais dans aucune autre occasion vous ne m'avez témoigné la moindre confiance. Au contraire , je n'ai vu dans votre conduite qu'une froideur extrême; vous n'avez pas vécu avec moi comme avec un frère , mais comme avec un inconnu. J'ai enfin perdu la patience, et j'ai moulé ma conduite sur la vôtre. Comment pouvez-vous prétendre que mon amitié s'échauffe , lorsque la vôtre est froide à glacer? J'ai été d'autant plus sensible au peu de retour que vous me témoignez , que les liens du sang ne m'attachent pas plus à vous que ceux de l'inclination. Vous ne pouvez pas condamner ma conduite sans condamner la vôtre; c'est un miroir qui vous représente fidèlement l'image de vos extrêmes froideurs. Il ne dépend que de vous de les faire cesser, et pour vous montrer que je ne demande que votre amitié et votre confiance, je fais volontiers un pas en avant, et je vous envoie les plans que vous me demandez, vous assurant que, malgré votre réserve et l'extrême éloignement que vous me témoignez , je sens que je suis votre frère , et que vous avez infiniment plus de part à mon cœur que je n'en ai au vôtre.
» Ce mot c»t presque illisible dans l'autographe.
i4- AU MÊME.
Mon cher frkrk,
Assurément je ne m'attendais pas à recevoir une lettre de vous; mais depuis six mois entiers que vous trouvez à propos de bouder avec moi, que vous vivez dans la même maison sans me voir et me parler que lorsque la bienséance vous empêche absolument de vous en dispenser, rien ne me doit plus surprendre. J'étais encore moins préparé au projet que vous formez. Je ne condamne point l'envie que vous avez de vous instruire; mais il me semble que le peu d'application que vous avez à notre militaire ne doit pas promettre de grandes espérances pour ce que vous feriez en campagne. D'ailleurs, le militaire étranger est si différent du nôtre, qu'il n'y a rien à apprendre pour vous, sans compter que, dans la situation présente de l'Europe, je ne puis vous envoyer à aucune des deux armées* sans marquer une prédilection qu'il ne me convient point de témoigner. A toutes ces raisons j'en pourrais ajouter une autre, qui est peut-être la plus forte: c'est que je sens toujours que je suis votre frère, malgré l'extrême tiédeur que vous me marquez, et que je ne crois pas que votre vie doive être prodiguée, si ce n'est pour le salut de la patrie. Je ne puis donc en aucun sens consentir au projet que vous avez forme; mais je vous prie cependant, si vous pouvez vous vaincre à ce point, de me rendre votre amitié; sinon, il faudra continuer à vivre avec vous comme le médecin Horch vit avec sa femme.
Je suis, mon cher frère, etc.
* Voyc* t. IV, p. iu et suivaulc
(Juillet 1749)
Monsieur,
J'ai trouvé à propos de mettre de la règle dans votre régiment, * à cause qu'il se perdait. Je ne vous suis pas comptable de mes actions. Si j'ai fait des changements, c'est qu'ils étaient à propos. Vous au liez besoin d'en faire beaucoup dans votre conduite; mais je compte de m'expliquer une autre fois sur cette matière. Voilà tout ce que j'ai à vous dire pour le présent. Je suis, monsieur mon frère, votre bon frère,
Federic.
Mon cuer frkre,
Depuis les dernières marques de vivacité que vous m'avez données, j'agirais bien imprudemment, si je vous perdais de vue. Je vous avoue tout naturellement que je me suis proposé de ne vous point abandonner à vous - même avant que je ne vous voie un caractère fixe et assuré ; c'est pourquoi , quand même je vous aurais donné le régiment de Kleist *> (que le général Meyerinck avait reçu il y a deux mois passés), je l'aurais fait incessamment changer de garnison, et le dessein pour lequel vous le demandiez ne vous aurait pas réussi. Mais d'ailleurs est-ce à vous d'avoir si
* Le Roi en avait charge le colonel Gaspard - Frédéric de Rohr, commandeur du régiment du prince Henri depuis le i4 mai 1 747 î il était général-major lorsqu'il fut blessé mortellement à la bataille de Leuthcn. Dans sa lettre inédite à Frédéric, Berlin, 17 juillet 1749. le prince Guillaume dit que le prince Ilenri ne pouvait se consoler de ce que le Roi avait conGc au colonel Rohr le soin de rétablir Tordre dans son régiment.
b Le 26', en garnison à Berlin. Le l'eld - maréchal llenniog- Alexandre de Kleist mourut dans cette ville, le aa août 1 74o>
AVEC LE PRINCE HENRI. i57
mauvaise opinion du régiment que vous avez?" Ne voyez -vous point que j'y fais entrer nombre de gens du pays, et que, en le disciplinant encore dans la garnison, il deviendra tout aussi bon qu'un vieux régiment? Si vous aimiez véritablement le service, vous vous feriez un point d'honneur de le mettre sur ce pied; mais, à ce qu'il me parait, vous ne vous servez du nom de militaire que de prétexte pour parvenir à vos petits desseins. Quant à la maison de Berlin que je fais bâtir, elle ne sera pas faite sitôt, et vous n'y entrerez que dans le temps que vous pourrez en jouir sensément. Je crains fort que ma lettre ne vous fera monter la moutarde au nez; mais j'aime mieux vous dire les chopes naturellement que de dissimuler avec vous. Je ne vous en aime pas moins pour cela ; mais il ne faut plus que de pareilles scènes comme était la dernière arrivent, et si vous voulez que je prenne confiance en vous, il faut que je puisse être sûr et certain que vous savez vous conduire. Vous assurant que je suis avec tendresse, mon cher frère, etc.
Berlin, a8 juin ijôi.
Mon thks-cher frkre,
Si quelque chose me reste à désirer après les bontés et grâces que vous avez eues pour moi , c'est de vous donner des preuves de ma reconnaissance. c Je souhaiterais que vous pussiez lire au fond de mon cœur ; vous y verriez gravés les sentiments les plus tendres et respectueux. Tant que je vivrai, mes soins et mes désirs se borneront à me rendre digne de ces soins généreux que vous avez eus pour moi , et de vous marquer partout l'emprcsse-
* Le 35*, en garnison à Spaudow.
^ 11 s'agit du bâtiment où fie trouve, depuis 1809, l'université de Berlin.
* Le prince avait épousé , le a5 juin , la princesse Wilhelmine de liesse.
i58 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
ment, la soumission et le respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, mon très -cher frère, etc.
Le 1 (novembre ijôS).
Mon cheh fhkrk,
Je suis charmé de vous voir penser si sagement sur vos propres intérêts. Il est sûr, mon cher frère, qu'une économie modérée, qui évite autant la prodigalité que la lésine, est ime vertu nécessaire à tout homme, quelque riche qu'il soit, qui ne veut pas se déranger. La dot de la princesse vous est toujours sûre, et, dans un besoin que vous ni moi ne saurions prévoir aujourd'hui , et qui cependant se trouve dans la possibilité des événements, vous pourrez vous en servir, et cela vous sera alors d'autant plus agréable, que vous vous devrez cette ressource à vous-même. Vous recevrez une lettre de moi , par laquelle vous verrez que la compagnie de Roi est vacante dans votre régiment; j'attends à vous avoir parlé pour disposer de la compagnie, en vous assurant, mon cher frère, que je suis, etc.
Potsriam. 8 novembre 175X
Mon très -cher frère,
J'ai été charmé de voir, par la lettre qu'il vous a plu me faire le 5 de ce mois, que vous avez été content des arrangements qui ont été faits pour vous faire avoir la dot de la princesse votre épouse en entier et sans aucun rabais: mais, par une affection
AVEC LE PRINCE HENRI. i59
tout à fait fraternelle, je ne puis vous cacher que j'ai été un peu surpris de ce que vous en destinez une partie pour abolir quelques dettes. J'ai cru que comme depuis peu de temps elles ont toutes été payées, il ne vous en restait absolument plus. Si un conseil qui part de l'amitié très-sincère que j'ai toujours pour vous peut trouver lieu , vous garderez cette somme en entier, et tâcherez de régler votre maison de façon que vos revenus y puissent subvenir; car si vous touchez une fois à cet argent, dans peu de temps il sera évanoui, et vous ne saurez plus où il est resté. Si donc, mon cher frère, vous voulez suivre l'avis que mon affection pour vous a fait naître, vous tâcherez de placer cette somme pour en tirer parti, et éviterez de contracter de nouvelles dettes , comme cela est fort possible avec les revenus que vous avez. Je me flatte que vous voudrez bien déférer à un conseil qui ne part que de l'amitié et de l'affection avec laquelle je serai toujours, mon très -cher frère, clc. «
Vous irez à l'hôpital, mon cher frère, si vous continuez à manger votre bien et à faire des dettes. Dépense faite, j'ai calculé qu'il vous reste par an vingt-sept mille écus pour vos menus plaisirs. Cette somme, me semble, devrait vous satisfaire, et vous en pourriez payer toute dépense extraordinaire. h
Ce i" (août ijTiS).
Mon chek frère.
Je vous suis fort obligé de la pari que vous daignez prendre à ma maladresse. Je suis tombé de cheval, c aussi mauvais écuyer
■ De la main d'un secrétaire.
I> De la main du Roi.
« Le a8 juillet 1755. Voye» t. XXV, p. 271.
que saint Paul, • mais je ne me suis pas encore converti de même. Il ne me reste de ma chute qu'une physionomie chiffonnée, et faite plutôt pour le carnaval que pour l'usage ordinaire de la vie. Je vous embrasse, en vous assurant de la tendresse avec laquelle je suis , etc.
Mille amitiés à madame.
ai. DU PRINCE HENRI.
Rheinsherg. a5 juin 175(1.
Mon très -cher frère,
En conséquence de vos ordres, je me rendrai à Potsdam vers le temps que vous me l'ordonnez, et je reçois avec reconnaissance l'avis que vous avez, la grâce de me donner.
Je suis convaincu de votre prévoyance, et l'expérience me prouve que par elle vous parerez à tous les événements. Pardonnez-moi, mon très -cher frère, celle réflexion; je n'ai pas la présomption de vouloir pénétrer vos desseins, mais j'ose vous assurer que, quelles que soient vos vues, personne ne peut prendre un intérêt aussi vif à leur réussite que je le fais. C'est une suite du tendre attachement, du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, mon très -cher frère, etc.
» Acte* des apôtres, rhap. IX. v. H et 4 : chap. XXII, v. 0 et 7: cl chap. XXVI, v. i3 et 14.
AVEC LE PRINCE HENRI. iGi
Konigsbriick , ig (novembre 1757).
Mon cher frère,
Je vous remercie de toutes les bonnes nouvelles que vous me mandez de chez vous.» J'espère que vous communiquerez au prince Ferdinand les avis que vous avez reçus du duc de Richelieu. 1» Je souhaiterais de vous donner d'aussi bonnes nouvelles d'ici ; mais malheureusement je suis obligé de vous dire qu'hier j'appris la nouvelle que Schweidnitz s'est rendu. Je ne saurais vous dire des détails, mais il n'y a eu ni brèche, ni rien. Vous savez ma façon de penser; ainsi vous jugerez de tout ce qui se passe dans ma tète, sans que j'aie besoin de m'expliquer là -dessus. Je ne me laisserai cependant point distraire de mon projet, et arrive ce qui pourra , je ferai tous les plus grands efforts pour remettre les choses. Vous avez très -bien fait d'endoctriner le sieur de Mailly;0 je souhaite, plus que je ne l'espère, qu'il réussisse. Faites, je vous prie, faire mes compliments à Seydlitz, «" et ayez les plus grands soins pour votre personne. N'oubliez rien de tout ce que je vous ai si souvent dit quand nous nous sommes entretenus de l'avenir; car soyez persuadé que vous ne me reverrez que victorieux. e Écrivez au maréchal Keith que nos gens
» Le prince Henri, légèrement bleue à Rossbach, était allé se faire soigner à Leipzig.
b Voyez t. IV, p. i44 et i45.
« Le lieutenant -général comte de Maillv, fait prisonnier à la bataille de Rossbach, avait demandé un congé pour aller quelque temps en France. Il se proposait de conseiller à sa cour de faire la paix avec la Prusse.
A Le géoéral de Seydlitz, blesse à Rossbach d'un coup de feu au bras, t'était rendu à Leipzig, où l'on avait fait l'extraction de la balle.
* Depuis la bataille de Kolin , Frédéric, menacé du naufrage, était décidé à penser, vivre et mourir en roi, comme il s'exprime dans des vers célèbres qui rappellent la belle réponse d'Alexandre à Parménion. Voyez M iL tans cher Nach- Uus des General- Lieutenants Victor Amadeus Grafen Henckel von Donnersmarck , U, II' partie, p. a35, a36, a46. 3oi, 3o8 et 3ig. Voyez aussi notre t. XII, p. Ji. 4> et 5o— 56; t. XIX . p. 43 et suivantes; t. XXIII . p. 9 et suivantes, et
iGa IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
m'ont la mine d'aller à Gorlit/.. Voilà tout ce que j'y comprends jusqu'à présent; mais Finck * écrit que Loudon est revenu à Frcyberg, ce dont je crois que le maréchal doit être instruit. Adieu, mon cher frère ; je suis avec une parfaite et sincère amitié , etc.
On me mande de Dresde que la reine de Pologne était morte d'un catarrhe suffocatif. Cela ne nous fait ni froid ni chaud.
Parchwilz, 3o novembre lySj.
Mon trks - ciikr frkre ,
Vous ne sauriez, croire en quel état d'horreur et de confusion j'ai trouvé les affaires de ce pays-ci quand j'y suis entré. A mon arrivée, je vous faisais part des bruits qui couraient le pays d'une victoire complète que le prince de Bevern avait eue sur l'armée ennemie près de Breslau ; quoique je n'eusse encore aucune nouvelle directe de ce prince, ces bruits n'étaient pas sans fondement. L'armée autrichienne avait attaqué le prince de Bevern dans son poste; les troupes s'étaient bien défendues; on avait repoussé à différentes fois l'ennémi avec une perte immense. Le général Zicten avait battu entièrement l'aile droite de l'ennemi sous les ordres de Nadasdy; l'aile gauche de l'ennemi tint mieux. Celle de l'armée du prince de Bevern, sous les ordres de Lcstwilz, plia; l'ennemi se replia sur Neumarkt, tandis qu'en même temps le prince de Bevern se retira, et passa, la nuit, avec toute l'armée
p. i4 et suivantes; ci-dessus, p. 1 1 8 ; voyez enCn la lettre de Frédéric à la margrave de Baireuth. du 17 septembre 1757. Si l'on veut se faire une juste idée de la résolution que Frédéric avait formée de ne pas survivre à la ruine de sa patrie, il faut lire, dans notre t. XXV, p. 317 et suivantes, Y Instruction secrète pour le comte Ftnck de Finckenstein, Berlin , 10 janvier 1757. •■> Voyci t. IV. p. i36.
if,3
par Breslau et l'Oder, en sorte que l'ennemi , voyant le champ de bataille vide, prit la résolution d'y retourner et de s'attribuer une victoire qui était au prince deBevern, s'il avait osé rester campé en deçà de Breslau et de l'Oder. Le 2^, ce prince sort à quatre heures du matin, accompagné d'aucun officier ni escorte, mais d'un seul palefrenier, hors de son camp , pour aller reconnaître , à ce qu'il marque, au clair de la lune, la position de l'ennemi, qui n'était pas là, hormis quelques détachements de pandours sous les ordres du général Bekil Seyare, et vient à un des avant-postes de celui-ci, consistant d'un bas -officier et quelques Croates, qui le font prisonnier. Le général Kyau se charge du commandement de l'armée, marche, en abandonnant Breslau, où, par mon ordre, le général Lestwitz s'était jeté, qui trouva les désordres et les horreurs dans la ville au point qu'il la rend à l'ennemi sans coup férir, croyant avoir tout fait en faisant une capitulation pour en faire sortir la garnison à condition de ne plus servir durant cette guerre contre la reine de Hongrie.
Voilà, mon cher frère, un précis de la situation dans laquelle j'ai trouvé, après la perte de Schweidnitz , et en entrant dans ce pays-ci , les affaires. Tous ces malheurs ne m'ont point abattu. Je marche mon droit chemin vers ici, selon le plan que je m'étais formé. Je joindrai demain le corps d'armée ci -devant sous les ordres du prince de Bevern , à présent sous ceux du général Zie- • ten ; quand cela sera ensemble , cela composera une armée au delà de trente-six mille hommes combattants, avec laquelle j'irai droit à l'armée autrichienne pour la combattre, qui, après ses pertes au siège de Schweidnitz, qui vont au delà de huit mille hommes, et surtout par celle de la bataille susdite, qu'on compte au delà de vingt- quatre mille hommes, et après d'autres pertes considérables qu'elle a eues par une campagne extrêmement rude, ne doit plus être composée que de trente-neuf mille hommes. Si la fortune seconde mon entreprise, ce qu'il faut qu'il se déclare entre ci et le 6 de décembre, et à quelle fin je me munirai d'une grosse forte artillerie de Glogau, outre celle que j'ai avec moi et celle que Zieten m'amène, je reprendrai Breslau et Schwcidnit7., et redresserai tout dans ce pays -ci; mais ce sera aussi tout ce que je pourrai faire pour finir une fois la campagne. Ayez, la
ii •
ï64 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
bonté d'informer Je maréchal de Keith de ce que dessus, afin qu'il puisse s'en orienter et prendre ses mesures.»
S'il plaît au ciel, tout se redressera, mais avec grand' peine. 1>
Farchwiti, 1" décembre 1757.
Mon cher irkre,
Je m'en rapporte à mon chiffre pour ce qui regarde nos affaires. J 'ajoute qu'aujourd'hui toute mon armée sera rassemblée et en ordre de bataille. Par ce que contiennent les listes, nous sommes trente -neuf mille hommes. Vous pouvez être sûr que l'ennemi a perdu, de son aveu, vingt- quatre mille hommes à la dernière bataille. J'ai tout lieu de bien augurer de ce que nous allons entreprendre;
Mais pour être approuvés,
De semblables desseins veulent être achevés, c
Attendez donc en patience ce que le sort en décidera.
Vous me parlez de ce commis des vivres; il faut l'échanger contre le Landrath Gravenitz , que les Français retiennent à Lùnebourg, pour délivrer ce pauvre diable.
Vous pouvez bien croire que je suis extrêmement occupé ici; ainsi je ne vous en dis pas davantage, sinon que je me réjouis de votre convalescence, et que je vous prie de faire mes amitiés à Seydlitz, étant avec toute l'estime et la plus tendre amitié, mon cher frère, etc.
Je suis ici, depuis le a8, à attendre les autres; j'ai fait depuis
* En chiflrc.
De la main du Koî.
p Racine, Mtthridatc, acte III , scène I.
AVEC LE PRINCE HENRI. i65
le la, départ de Leipzig, quarante-deux milles d'Allemagne avec les troupes.
Vous avez très -bien fait par rapport à la réponse que vous avez faite aux états de la Priegnitz et de la Vieille -Marche, et il faut espérer que dans peu la marche des Hanovriens fera changer la face des affaires. Le corps de Bevern, sous les ordres du général Zieten, me joint aujourd'hui ici. Nous ferons demain jour de repos; le lendemain j'irai marcher droit à l'ennemi pour l'attaquer dans son poste derrière Lissa , ce qui se fera le 4 le 5, ou le 6 de ce mois. Nous l'attaquerons avec autant de vigueur que de prudence et de disposition, et je me flatte que, sous l'assistance du ciel, nous le battrons. Je me vois forcé de l'entreprendre, au risque de ce qui en pourra arriver. J'ai cependant bonne espérance que cela réussira à mon gré , quoique non pas sans peine ni hasard. Si la bataille sera à nous, je reprendrai incessamment Breslau, que le commandant a rendu sans coup férir à l'ennemi. Je tâcherai après de reprendre Schweidnitz. Voilà beaucoup de nouvelle besogne jusqu'au commencement de janvier, et, avant que de nettoyer la Silésie des ennemis qui l'infestent, il faut que tout cela aille bien et heureusement, après quoi les troupes ont un très -grand besoin de repos assuré*1
Lissa, 5 décembre (1757).
Mon cher cœur, aujourd'hui, un mois du jour de votre gloire, j'ai été assez heureux de traiter les Autrichiens ici de même. Je crois que nous avons huit mille prisonniers, prodigieusement de canons et de drapeaux. Ferdinand se porte à merveille; point de général de tué. Notre perte en tout va à deux mille hommes.
• Cette partie île la lettre, à partir de «Vous nvex très- bien fait., est en chiffre.
iGG IV. CORRESPONDANCE DE FREDERIC
J'ai attaque à une heure avec nia droite, et il est sept heures que j'arrive ici. Demain je les poursuis à Breslau. J'ai tourné tout à fait leur année, en masquant ma marche et leur cachant mon mouvement. J'ai refusé ma gauche, et cela a réussi à merveille. Demain je marche à Breslau. Adieu, mon cœur; je vous embrasse.
Leipzig, iu décembre 1757.
Mon TUKS-CHER FRKHfcl.
Vous avez vaincu, mon très -cher frère, les plus fiers ennemis que nous ayons. Vous pouvez juger de l'excès de ma joie; l'honneur des troupes, le bien de l'Etat et votre gloire, c'est à quoi je suis le plus intimement attaché. L'ancienne réputation de vos troupes reprend ses droits sur nos ennemis, et l'Etat, qui se trouvait dans une situation bien triste, peut tout espérer du succès que vous avez eu et de celui que, sans doute, vous aurez encore. J'espère apprendra bientôt que vous êtes entré à Breslau, et que la Silésie est entièrement délivrée de nos ennemis ....
(Durgov) ce 18 (décembre 1707).
Mon cher frère.
Il serait inutile de vous dire toute la peine et les embarras que j'ai trouvés ici. Imaginez - vous que Breslau a une garnison de dix mille hommes bien portants, que j'ai été obligé de faire venir de l'artillerie, par des chemins horribles, de Bricg et de Neisse, que, malgré la gelée et les neiges, nous avons fait nos parallèles,
que nous les avons à trois cents pas du fossé , qu'ils nous ont démonté une batterie, et qu'enfin, sans beaucoup de constance, nous aurions manqué notre coup. Mais à présent nous avons une brèche, aujourd'hui trente -deux pièces en batterie, les sapes à cent cinquante pas du fossé, le feu de l'ennemi éteint, une sortie vigoureusement repoussée cette nuit. Le commandant a déjà demandé à capituler, et je crois que demain ou après - demain la chose sera sûrement faite, et réussira à notre honneur. L'ennemi a quitté la Silésie; il n'y a plus que Buccow et Pathay à chasser; Zieten et Fouqué sont à leurs trousses. Dès que Breslau sera rendu, je marcherai aux montagnes pour établir les quartiers, après quoi je compte prendre à Breslau un repos dont ma santé chancelante a grand besoin. Je n'ai eu que du chagrin et des angoisses depuis huit mois, et à force d'inquiétudes et d'agitations la machine s'use. Je vous remercie de tout mon cœur de la tendre part que vous prenez à ma situation. Mon page m'a assuré que vous êtes tout à fait rétabli. Si le prince Ferdinand chasse les Français du pays de Hanovre, et que tout se tranquillise de votre côté, j'espère de vous revoir dans ce pays, que je n'ose quitter à présent, ayant cent arrangements à y faire, et ne m'osant absenter, de crainte qu'on n'y fasse des sottises. Adieu, mon cher frère ; je suis avec la plus haute estime et la plus parfaite amitié, etc.
a8. AU MÊME.
Breslau, aa décembre 1727.
Mon cher krkrk,
Comme je crois devoir satisfaire votre curiosité et le tendre intérêt que vous prenez à l'État et à la gloire de l'armée, je puis, à présent que je suis positivement instruit de tout, vous accuser au juste le détail de nos avantages. La perte de l'ennemi à la bataille consiste en six mille et quelques cents morts, enterrés par les paysans de Leuthcn, de Lissa et de Gohlau; dix -huit mille
trois cent cinquante prisonniers, dont douze cents sont morts, depuis, de leurs blessures; cinq mille quatre cent cinquante de coupés, qui ont jeté leurs armes, et se sont sauvés en Pologne; cent vingt -trois canons, trois cent vingt -sept officiers, et à peu près seize cents hommes qui leur sont désertés sur la route de Traulenau. Total de leur perte : trente et un mille quatre cents. Nous avons pris dans la ville, selon le billet ci-joint, » sept cent quinze officiers; onze mille hommes portant les armes, consistant en quatre cent vingt cuirassiers et dragons, trois cents hussards, quatre mille trois cents Croates, Ogulins de la Save et Licaniens , et douze bataillons, cinq mille hommes, cinq mille blessés et malades; ce qui (ait monter le total de leur perte à quarante -sept mille sept cent sept hommes. Nous avons pris ici douze drapeaux, qui font, avec ceux de la bataille, soixante - trois ; cent soixante -dix artilleurs et dix -sept pièces de vingt- quatre, dix obusiers, six mortiers et huit pièces de trois livres qu'ils ont menés ici; leur caisse de guerre consistant en soixante - trois mille florins; et vingt -deux de nos canons, qu'ils avaient pris sur le prince de Bevern. Fouqué, qui nettoie les montagnes, leur a fait, à ce qu'il m'écrit, un grand nombre de prisonniers, entre autres, le général Schrcyer des hussards. Demain nous marchons sur Liegnitz, qu'ils ont accommodé, et qu'ils évacueront ou que nous prendrons encore. Je les tiens bloqués par ma cavalerie. Il me sera impossible de prendre Schweidnitz, vu la rigueur de la saison; nous avons déjà tenté l'impossible pour réussir ici, ayant poussé nos sapes à cent pas du fossé , en travaillant dans la terre gelée d'un pied et couverte de quatre pouces de neige. Werncr a chassé Simbschon de Neustadt , et leur a enlevé un petit magasin. En un mot, la fortune m'est revenue; mais envoyez -moi les meilleurs ciseaux que vous pourrez trouver, pour que je lui coupe les ailes. Ayez la bonté de communiquer toutes ces nouvelles au cher Seydlitz, qui, j'en suis sûr, y prend une part sincère. Ajoutez de ma part que je lui défends de sortir avant que ses plaies soient guéries, et qu'il ne doit point monter à cheval sans en avoir la permission de la Faculté.
Je suis malade de la colique depuis huit jours; je n'ai ni som-
» On n'« pa* retrouvé ce billeU
meil ni appétit; mais je supporte et maladies et fatigues gaîment, puisque, grâces au ciel « les affaires vont bien. J'ajoute à ma longue lettre des extraits de lettres d'officiers interceptées, par lesquelles vous jugerez que je ne fais point le fanfaron, et que tout ce que je vous écris est simple et conforme à la plus exacte vérité. J'ai oublié de vous parler de nos pertes; nous avons eu positivement neuf cent trente morts et trois mille neuf cents blessés à la bataille; le siège uous coûte les capitaines Schweinichen et Weiher de Charles, et trente hommes, les compagnies franches y comprises. Adieu, mon cher frère; j'espère que vous serez content de moi, et que je vous enrôlerai dans la bande des généraux audacieux et entreprenants, ce que je souhaite de tout mon cœur pour le bien de l'Etat, étant, etc.
Vous pouvez communiquer ces particularités au maréchal Keith, à ma sœur de Baireuth, et à qui vous le jugerez à propos. Il ne sera pas mauvais de les faire parvenir à vos officiers français, pour que cela passe en France par leur canal, et qu'on y apprenne la vérité.
(Breslau) 1 4 janvier 1758.
. . . . Mes deux nièces a sont arrivées ici; la joie qu'en a eue mon frère Ferdinand a pensé lui causer une récidive; il en prit hier des transports au cerveau. J'ai obligé ma nièce à faire la malade, et je viens de chez lui, et l'ai trouvé beaucoup mieux qu'hier. C'est le meilleur enfant du monde; jusque dans son délire, il a les rêves d'un honnête homme. J'ai ici le comte Finck, Knyp-
* La femme du prince Ferdinand , et sa sœur cadette , femme du prince Frédéric -Eugène de Wurtemberg. Voye* Dr. B. L. Tralles aufnchtige Erxàh* lung seiner mil Àônig Friedrich dem Grossen, etc. gehaltcncn Untcrredungcn , Breslau, 1789, p. 3y et suivantes.
hausen» et d'Argcns;l> je suis aise de pouvoir jouir, du moins pendant quelque temps, d'une société douce, pour perdre ce que cette terrible campagne pouvait avoir répandu de sauvage dans les mœurs ....
3o. AU MÊME.
Breslau, 16 (janvier 1758).
. . . . Nous sommes ici très -tranquilles dans nos quartiers. Si vous pouviez lever cinq cents hussards, c ce serait un grand bien; mais comment les armerez- vous, et d'où prendrez- vous les officiers? En tout cas, ayez la bonté de m'envoyer l'état de ce que vous voulez lever, pour que je pourvoie au payement. Je me repose d'ailleurs si fort sur votre capacité , que je n'ai pas la moindre inquiétude pour votre besogne, vous donnant carte blanche de faire tout ce que vous croirez utile pour le bien de l'Etat. Adieu , mon cher frère; je suis avec une parfaite tendresse, etc.
Voici une lettre pour Baireuth.
3i. AU MÊME.
(Breslau) ce a4 (janvier 1758).
. ... Je vous rends mille grâces des choses obligeantes que vous me dites pour mon jour de naissance. A Si l'année dans laquelle
■ Voyei t. XX , p. 5i , et t. XX V, j». xvi , 370 et 307. b Voyes t. XIX, p. 48, 49 et So, n°* 4o et 4a.
«= Ceci est relatif à la formation du régiment de Bellinç. Voyex t. V, p. i35 , et ci -dessus, p. 120.
4 Ces mots eu italique sont soulignes dans l'autographe, ce qui est rare dans les Œuvres du Itoi.
j'entre devait être aussi cruelle que celle qui est finie, je souhaite que cela soit la dernière de ma vie. Ma sœur Amélie est arrivée ici, ce qui m'a fait grand plaisir; elle aura la complaisance de rester une huitaine de jours ici. Mon frère Ferdinand est hors de cour et de procès, entièrement rétabli; il n'attend que le retour des forces. Voilà , mon cher frère , tout ce que pour le présent je puis vous mander d'ici. Je me recommande à la continuation de votre précieuse amitié, étant avec une très -haute estime et une parfaite tendresse, etc.
3x DU PRINCE HENRI.
Liebenbourg, 8 mars 1758.
. . . . Vous voulez, mon très -cher frère, me confier le commandement de l'armée en Saxe. Je m'estimerai heureux , si je puis remplir vos intentions. Si l'empressement suffisait, j'oserais me promettre des succès heureux. Au reste, j'attends que vous vouliez me faire connaître en quoi je puis satisfaire à la confiance que vous me témoignez. « Je vous supplie de m'aceorder la permission de faire un tour à Berlin, afin de jeter un coup d'œil sur mes affaires domestiques. Je ne me servirai de cette permission que lorsque j'y pourrai aller avec sûreté et sans rien négliger. Je suis avec le plus profond respect et l'attachement le plus inviolable, mon très -cher frère, etc.
» L'Instruction pour le prince Henri, chargé du commandement de l'armée en Sa.re, du 11 mars 1758, »er* reproduite, d'apre* l'autographe, parmi les écrit» militaires de Frédéric.
i72 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
Grussau, 5 (avril 1758).
.... Vous saurez sans doute que les Français ont abandonné Wésel. Quels coïons, mon cher frère! Revenez des préjugés favorables que vous aviez pour eux à Erfurt. Leurs officiers ont un jargon militaire qui en impose; mais ce sont des perroquets qui ont appris à siffler une marche , et qui n'en savent pas davantage. J'espère que vous en conviendrez à présent, et que vous voyez que tous les hommes, quels qu'ils soient, font des sottises, et que ceux qui valent le mieux font les moins grossières. Voilà, mon cher frère, le propre de l'humanité. La carrière de la sagesse est plus bornée que Ton ne pense ; la perfection ne se trouve en aucun genre; l'on tourne alentour, on en approche , mais on ne l'atteint jamais. Vous me donnerez au diable avec ma morale ; je ne saurais qu'y faire. Ce sont des vérités humiliantes pour l'humanité, qui n'en restent pas moins vraies, mais qui n'empêchent pas d'agir comme si nous étions parfaits. Adieu, mon cher frère; je vous embrasse. Ne m'oubliez pas , aimez - moi un peu , et soyez sûr de la tendresse avec laquelle je suis, etc. *
Camp de Prossniti, a5 juin 1758.
J'ai reçu une très -triste et fâcheuse nouvelle de Berlin, la mort de mon frère , à laquelle je ne m'attendais aucunement. J'en suis d'autant plus affligé, que je l'ai toujours tendrement aimé, et que j'ai pris tous les chagrins qu'il m'a donnés comme une suite de sa faiblesse à suivre de mauvais conseils, et comme un effet de son tempérament colère, dont il n'était pas toujours le maître; et, faisant réflexion à son bon cœur et à ses autres bonnes qua-
AVEC LE PRINCE HENRI. i73
lités, j'ai supporté avec douceur beaucoup de choses» dans sa conduite, qui étaient très-irrégulières, et par lesquelles il a manqué à ce qu'il me devait. Je sais la tendresse que vous avez eue pour lui; j'espère que, après avoir donné à l'amitié et à la nature les premiers mouvements de votre douleur, vous ferez tous les efforts dont une âme forte est capable, non pas pour effacer de votre souvenir un frère dont l'empreinte doit sans cesse vivre dans votre cœur et le mien , mais pour modérer l'excès d'une affliction qui pourrait vous être funeste. Pensez, je vous prie, qu'en moins d'une année je viens de perdre une mère que j'adorais et un frère que j'ai toujours tendrement aimé; dans la situation critique où je me trouve, ne me causez pas de nouvelles afflictions par le mal que le chagrin vous pourrait faire, et usez de votre raison et de la philosophie comme des seuls remèdes pour nous rendre supportables les maux pour lesquels il n'y en a point. Pensez à l'Etat et à notre patrie, qui serait peut-être exposée aux plus grands malheurs, si, dans le cours de cette terrible guerre, nos neveux tombaient en tutelle; pensez enfin que tous les hommes sont mortels, et que nos liaisons les plus tendres, nos attachements les plus forts ne nous garantissent pas de la loi commune qui est imposée à notre espèce, et que, après tout, notre vie est si courte, qu'elle ne nous laisse pas même le temps de nous affliger, et que, en pleurant les autres, nous pouvons croire sans nous tromper que dans peu on nous pleurera à notre tour. a Enfin, mon cher frère, je ne veux ni ne puis m'étendre sur le triste sujet de cette lettre; je crains pour vous, je vous souhaite longue vie et bonne santé, et je souhaite en même temps que la multitude de vos occupations et la gloire que vous acquerrez voua servent à vous distraire d'objets qui ne peuvent que vous percer le cœur, vous affliger et vous abattre, étant avec une parfaite tendresse et estime, etc.
» Voye* t. X , p. aoa.
i74 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
Camp de Tschopa, 8 juillet 170S.
Mon très - cher frère ,
Dans 1'âçitation où je me trouve depuis la mort de mon frère , il m'aurait été impossible de vous écrire sur un sujet qui me fait tant souffrir, si je n'avais reçu la lettre que vous avez, daigné m'écrire le a5 du mois passé. Le sentiment qui m'anime est plus puissant que ma raison. Je n'ai devant mes yeux que le triste objet d'un frère que j'ai tendrement aimé , ses derniers jours, et sa mort. Quoique la vie soit remplie de disgrâces et de vicissitudes, et que je n'aie pas été exempt d'en souffrir, celle-ci cependant est la plus terrible et cruelle que j'éprouve. Si, durant le peu de temps que je dois passer à vivre , j'ai encore quelque bonheur à espérer, que ce soit celui de rendre la vie douce et heureuse à tous ceux à la satisfaction desquels je puis contribuer; comme ce bonheur dépend de vous, ainsi je vous le demande, comme l'unique consolation que je puis recevoir. Au reste j'avoue que, peu touché de mes intérêts, et sans être aucunement susceptible au plaisir que la vanité inspire, je ne suis que mon devoir et le peu de lumières que la nature m'a données en partage , pendant que j'occuperai l'emploi que vous m'avez confié. Si je m'égare avec ces guides, je serai malheureux, à la vérité, mais sans avoir de reproche à me faire. Je dois cependant vous assurer que je n'ai rien négligé à mes occupations , pendant que je suis navré de chagrin et de tristesse. Vous devez bien juger que. peu sensible au plaisir de vivre, les occasions pour perdre la vie ne me toucheront pas, et qu'ainsi mon affliction ne nuira pas à vos intérêts, et ne m'abattra point. Ceci ne m'empêche pas de trouver que ceux qui vivent le plus éloignés de la société des hommes sont plus heureux que les princes. Après cet exposé de ma triste situation, il ne me reste qu'à vous supplier de m'accorder toujours vos bontés, étant avec le plus respectueux attachement , mon très-cher frère , etc.
Camp de Tschopa, 4 juillet 1758.
J'ai reçu par ma sœur Amélie la copie d'une Disposition* que feu mon frère a faite peu avant que de mourir. Elle m'envoie en même temps une lettre cachetée de mon frère, dans laquelle j'ai trouvé cette même Disposition, écrite de sa propre main, adressée à moi, et, au cas que je ne lui survécusse point, à mon frère Ferdinand. Je n'ignore pas que sans votre protection je n'ai aucun droit pour remplir les intentions de mon frère ; je réclame donc votre assistance, afin de pouvoir satisfaire au dernier engagement que mon frère exige de moi. La bonté de son cœur, la tendresse pour ses enfants, et l'amitié envers sa famille, sont les principes par lesquels il a disposé de son bien; je regarde, pour moi, le devoir de lui satisfaire comme sacré; les sentiments que mon cœur a eus pour lui pendant sa vie , et que je lui conserverai éternellement après sa mort, sont les seuls que je consulte dans cette triste nécessité qui me force à me mêler de ses affaires domestiques. Je n'ai aucun doute que vous n'entriez dans des vues aussi équitables, et que vous voudrez bien me faire savoir vos intentions là - dessus.
Je suis avec le plus profond respect et rattachement le plus inviolable, mon très -cher frère, etc.
» On conwrve aux Archives de l'Etal la Disposition suivant laquelle je désire qu'on se règle après ma mort, faîte à Berlin, le ao avril 1758, et signée Guillaume. Le Prince de Prusse dit, à la fin de cette pièce : • J établis mon frère Henri exécuteur du testament.*
(OpoUchna) ce 19 (juillet 1758).
Mon cher frère,
Il est sûr que c'est se tromper très -fort que de vouloir trouver un bonheur parfait dans ce monde, ainsi que tout ce qui s'appelle perfection; vous devez donc vous y attendre aussi peu que tout autre mortel. Les malheurs de la vie ont tous des ressources, hors la mort des personnes qui nous sont chères. On vint dire à une femme Spartiate que son fils avait été tué à la bataille de Ma* rathon; elle répondit à celui qui lui apportait cette triste nouvelle: • J'ai su, en le mettant au monde, qu'il n'était pas immortel;»11 et voilà ce que l'on doit penser en pareil cas, et, dans toutes les pertes que nous faisons, que nos affections s'attachent à des objets mortels, que nos biens ne sont qu'une jouissance précaire et incertaine, en un mot, qu'il n'y a rien de stable ni d'assuré dans cette vie. Mais, mon cher frère, après avoir fait ces réflexions, il ne faut pas devenir misanthrope. Tout homme qui vit en société doit tâcher de se rendre utile à cette société ; principalement un prince comme vous doit penser qu'il ne peut renoncer au monde qu'en le quittant tout à fait. Tout ce que je puis vous conseiller, c'est de faire tous les efforts sur vous pour vous distraire et détourner vos yeux d'un objet douloureux qui ne fera qu'aigrir vos peines sans vous soulager. Je sens la force des premières impressions; il n'est point de constance qui n'y succombe; mais, cela fait, il faut pourtant prendre le dessus sur soi-même. Vous avez perdu un frère ; mais il vous reste toute une famille qui vous aime, et vous devez vous conserver pour elle. Faites donc, je vous prie, tout ce que vous pourrez imaginer de mieux, non pour vous consoler, mais pour vous étourdir. Je suis véritablement en peine pour vous, et je crains bien que ce chagrin n'altère vos jours, et ne ruine entièrement le peu de santé que vous avez. Je ne vous écris rien d'affaires, parce que mon gri-
» Voyez t. XXV, p. a46.
moire * en sera d'ailleurs assez rempli. Mandez-moi , je vous prie , ce que vous savez de ma sœur de Baireuth; il y a longtemps que je n'ai pas de ses nouvelles. Je suis avec une parfaite tendresse, mon cher frère, etc.
Quartier «I Opotschnn, 90 juillet 1758.
Vous voyez que mes lettres changent selon les nouvelles qui me viennent. Ce que je vous mande, mon cher frère, doit être une opération de vitesse. Quant à nous, je crois que peut-être dans peu de jours nous aurons une affaire aux environs de Chlum. Je viens de recevoir encore des nouvelles de Berlin. Quelquefois mes affaires m'étourdissent sur nos malheurs communs; mais tout d'un coup, quand cela me revient à l'esprit, mon cœur saigne, et je deviens d'une mélancolie horrible. Chaque lettre de mes sœurs, la vue du régiment, tout me rend d'une sensibilité affreuse. Je suis avec cette estime que vous me connaissez, etc.
Camp de Tschopa , a8 juillet 1758.
Mon très-cher frère,
J'attendrai l'hiver pour ensuite vous faire souvenir de la Disposition que feu mon frère a faite. Je n'ai aucun intérêt qui m'en
• Par ce mot, Frédéric désigne ordinairement dans se* lettres, par exemple dan* celle du 1" juillet 1757 à sa sœur Wilhelmine, le chiffre qu'il emploie dans sa correspondance secrète.