‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 5)Chapitre 35 sur 81 · I.e 4 niai · texte numérisé non relu

I.e 4 niai

Mon cueh fhkre,

Vous donnez des marques d'un cœur vraiment patriotique en prenant part au rétablissement de notre discipline; car, après tout, c'est sous la protection de l'art militaire que tous les autres arts fleurissent, et, dans un pays comme le nôtre, l'État se soutient autant que les armes le protègent. Si jamais on négligeait l'armée, c'en serait fait de ce pays -ci. La dernière guerre avait ruiné les troupes et anéanti la discipline. J'ai envisagé comme le premier de mes devoirs de rétablir l'un et l'autre. A présent nous commençons à nous apercevoir de nos progrès; mais dans trois ans l'armée aura repris le ton de solidité qu'elle avait autrefois, et ce temps sera employé à bien former les officiers et les bas officiers gentilshommes , dont l'espèce est devenue rare. Vous avez trop de bonté de vous ressouvenir, mon cher frère , du séjour que vous avez fait ici. J'aurais souhaité de pouvoir vous amuser plus agréablement. Il fait un temps barbare, comme il a coutume de l'être au commencement de mars; mais nous sortons malgré tout cela, rien n'arrête notre ouvrage. J'espère, mon cher frère, de vous revoir en bonne santé. En vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

3ofi IV. COU R ESPON DAfJCE DE FRÉDÉRIC

(PoUdam) ce 8 (mai 17G7).

Mon cher frère ,

Je vous ai notifié aujourd'hui en cérémonie que nous n'avons fait qu'une fille.» Ce n'est pas ma faute, et nous ferons mieux à la première occasion. Nous baptisons mardi, où je me flatte que vous voudrez bien être de la fête. Je vais demain à Berlin pour la revue d'inspecteur, afin d'avoir autant d'avance pour les grandes revues. Ce sont beaucoup de détails désagréables, mais qui sont indispensablcmcnt nécessaires pour l'ordre et l'économie intérieure des régiments. Il est sûr, mon cher frère, que depuis cent cinquante ans la guerre est devenue un art immense. Autrefois, du temps des Condé et des Turennc, nous ne trouvons que Mercy et Montécuculi qui sussent tirer tout l'avantage du terrain en y adaptant leur ordre de bataille; les troupes étaient mal disciplinées de part et d'autre; la première décharge était la plus meurtrière, parce que les armes étaient bien chargées; mais le reste allait comme il pouvait, et les généraux fatiguaient plutôt leurs ennemis à force de répéter les attaques, qu'ils ne les vainquaient par l'ordre. Le prince d'Anhalt s'aperçut le premier qu'on ne tirait pas des armes à feu tout l'avantage qu'on devait s'en attendre ; il se procura la supériorité du feu en dressant les soldats à charger vite, à quoi l'usage des baguettes de fer contribua beaucoup. Depuis, les bataillons sont devenus des machines de guerre qui se meuvent comme par ressort, par où un général se peut procurer de grands avantages dans les affaires de plaine. Un beau secret, qui perfectionnerait entièrement cet art, serait si on pouvait rendre le soldat invulnérable au feu de mitraille des grandes batteries. Qui ferait cette belle découverte pourrait se flatter d'avoir trouvé le grand œuvre en fait de militaire. Pour moi, mon cher frère, j'y renonce, et je borne tous mes soins à donner par la routine aux officiers l'intelligence et la fermeté dans tous les mouvements que les troupes peuvent exécuter contre

» Il s'agîl île la princesse Frcdérique , fille du Prince de Prusse, nec le 7 mai 1 7G7.

AVEC LE PRINCE HENRI. 3o7

l'ennemi, pour qu'on soit sûr de l'exécution, s'il est nécessaire de les employer dans le sérieux. Dans l'espérance de vous revoir bientôt, je vous prie de me croire avec la plus parfaite tendresse, etc.

(37 ou 28 mai 1767.)

Mon cher frère ,

J'ai reçu votre triste lettre,* et vous remercie de tout mon cœur de la part que vous prenez à mon affliction. Cette nouvelle est venue me frapper comme un coup de foudre. J'ai aimé cet enfant b comme mon propre fils. L'Etat y fait une grande perte. Mes regrets sont superflus. Dieu ne peut pas faire que ce qui est n'ait pas été. « Nous l'avons perdu pour toujours ; mes espérances s'évanouissent avec lui. Voilà ce que c'est de vivre; on n'y gagne que la douleur d'enterrer ses plus chers parents. Je vous embrasse, mon cher frère. Veuille le ciel que ce soit le dernier auquel je rende ce funeste devoir! ^ Je suis, etc.

* Datée de Berlin, 37 mai 1767.

k Le jetinc prince Henri, mort le afi mai. Voyez t. VU, p. x, 37—49- «"» ci -dessus, p. 376 et 377.

e Voyex t. XII, p. 100; t. XXIII, p. ag3; I. XXV, p. 49; et ci -dessus, p. 53.

d II semble que le Roi ait pleuré en ccrivaut les dernières lignes de cette leUre, et que l'écriture encore fraîche de quelques mots ait etc mouillée Hr ses larmes.

ao*

3o8 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

PoUdam, 9 juin 1767.

Mon cher frère,

Vous avez bien de la bonté de participer au chagrin qui me ronge. J'ai pris sur moi de le dissiper le plus qu'il m'a été possible, en me livrant à des occupations de devoir et de nécessité; mais, mon cher frère, il est bien difficile d'effacer les profondes impressions du cœur. Mon enfant m'avait volé le cœur par un nombre de bonnes qualités qui n'étaient contre-balancées par aucun défaut Je me complaisais dans les espérances qu'il me donnait; il avait la sagesse d'un homme formé, avec le feu de son âge; il avait le cœur noble et plein d'émulation, se poussant à tout de lui-même, apprenant ce qu'il ne savait pas avec passion. Il avait l'esprit plus orné que ne l'ont la plupart des gens du monde; enfin, mon cher frère, je voyais en lui un prince qui soutiendrait la gloire de la maison. Je me proposais de le marier l'année prochaine, et je m'attendais qu'il contribuerait à assurer la succession. Si je pense avec cela que cet enfant avait le meilleur cœur du monde, qu'il était né bienfaisant, qu'il avait de l'amitié pour moi, alors, mon cher frère, les larmes me tombent des yeux malgré moi , et je ne saurais m'empêcher de déplorer la perte de l'Etat et la mienne propre. Je n'ai jamais été père, mais je me persuade qu'un père ne regrette pas autrement un fils unique que je regrette cet aimable enfant. La raison nous fait voir la nécessite du mal et l'inutilité du remède. Je sais que tout ce qui commence doit finir. Tout cela, mon cher frère, n'éteint point la douleur. Je me dissipe, et c'est au temps à faire le reste. Je souhaite de tout mon cœur que vous jouissiez d'une bonne santé à Rhcinsberg, et que vous ajoutiez foi aux sentiments de sincère tendresse et d'estime avec lesquels je suis, etc.

ig3. AU MÊME.

Le 3i octobre 1767.

Mon chkk fhkke ,

Je suis charmé de vous savoir eu bonne sanlé à Rheinsberg, à portée de proGter du beau temps qu'il fait. Le portrait de l'éiectrice de Saxe* ne servira pas, mon cher frère, d'ornement à votre maison, en tant qu'une belle figure; ce que cette princesse a de mieux, c'est son esprit, et on ne le saurait peindre. Je ne crois pas que le moment de la majorité de son fils sera le plus agréable de sa vie, car je soupçonne cette bonne princesse de n être pas assez philosophe pour mépriser tout ce qui tient à l'empire et à la domination. Les lettres sont sans doute la plus douce consolation des esprits raisonnables, car elles rassemblent toutes les passions,' et les contentent innocemment. Un avare, au lieu de remplir un sac d'argent, remplit sa mémoire de tous les faits qu'il peut entasser; un ambitieux fait des conquêtes sur l'erreur, et s'applaudit de dominer par son raisonnement sur les autres; uu voluptueux trouve dans divers ouvrages de poésie de quoi charmer ses sens et lui inspirer une douce mélancolie; un homme haineux et vindicatif se nourrit des injures que les savants se disent dans leurs ouvrages polémiques; le paresseux lit des romans et des comédies qui l'amusent sans le fatiguer; le politique parcourt les livres d'histoire, où il trouve les hommes de tous les temps aussi fous , aussi vains et aussi trompés dans leurs misérables conjectures que les hommes d'à présent. Ainsi , mon cher frère, le goût de la lecture une fois enraciné, chacun y trouve son compte ; mais les plus sages sont ceux qui lisent pour se corriger de leurs défauts, que les moralistes, les philosophes et les historiens leur présentent comme dans un miroir. Tout ceci est bel et bon ; mais si l'électrice de Saxe se trouve malheureusement avoir un fonds d'inquiétude dans l'esprit, elle se croira très -malheureuse à Pretzsch, et regrettera dans le fond de l'âme le tracas des affaires. Je lui souhaite de la tranquillité et du bon-

' Voycx l. XXIV, p. i45 et suivante».

3io IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

heur, parce que c'est d'ailleurs une bonne princesse, et qui possède plus de talents qu'on n'en trouve communément dans son sexe. Vous m'avez mis en train de bavarder; je m'oublie, mon cher frère, quand je vous écris, en laissant courir ma plume à l'aventure. Il est temps que je l'arrête, en vous réitérant les assurances du plus tendre attachement avec lequel je suis, ete.

Le 5 février 17G7 (17G8).

. . . . J'ai perdu le bon vieux Eichol,» ancien domestique démon père, qui, à la vérité, depuis trois ans ne travaillait plus, mais qui cependant tenait Tordre dans le bureau. Cela m'oblige à prendre de nouveaux arrangements, pour que le secret si nécessaire aux affaires importantes soit observé à l'avenir comme par le passé. Je suis, etc.

i()5. AU MÊME.

(Juillet 1768.)

Mon CI1EH HtKHE ,

Je suis sensible au plaisir que vous voulez me faire de passer par ici avant votre voyage.1» Les lettres, mon cher frère, dont

.* Auguste - Frédéric Eichcl était secrétaire de la chambre (Kammcr-Secretàr) h Halberstadt avant d'entrer dans le Cabinet de Frédéric -Guillaume 1". Il mourut à Potadatn le 3 février 1768, dans sa soixante - dixième année, après avoir servi quarante ans la maison royale. Voyez U XX . p. 376, et ci -dessus, p. 85 et a4 1.

b Le prince Henri arriva à PoUdam le i'ô , et eu partit le aG pour la Ilollaude.

vous voulez bien vous charger sont toutes prêtes, et n attendent que votre arrivée. Le parallèle que je vous ai fait dernièrement était impertinent, et ne doit s'attribuer qu'à la fougue d'un instant de gaité dont la présence de ma sœur était cause. D'ailleurs, en parlant sérieusement, je sais fort bien me ranger dans la place qui me convient, et je n'ai pas la vaine folie de m'attribuer une supériorité sur les autres que je n'ai point en effet. Mais vous verrez toujours que ceux qui sont dans les grandes agitations, et qui remuent les plus grands ressorts de l'Europe, font plus de sottises que ceux qui se tiennent dans l'inaction, parce qu'il est donné à tous les hommes de commettre des fautes, et plus ils agissent, plus ils en font.

Les affaires de Pologne prennent un mauvais train pour les Russes. Ils seront obligés d'y envoyer de puissants renforts , et s'ils n'ont pas subjugué les confédérés avant l'approche de la diète qui doit se tenir au mois d'octobre, Us verront s'animer un feu qu'ils auront de la peine à éteindre. En attendant, Choiseul nous montre les cicux ouverts, et je compte de participer de son prétendu paradis sans me désunir des autres, parce que ces objets sont compatibles de réunion. J'ai assisté à la Conversion de saint Augustin;* la musique en était belle, et cela me suffit. Le système merveilleux répugne à la simplicité de mon esprit, et je n'ai encore point vu d'exemple d'hommes qui aient changé de caractère, parce qu'ils naissent comme les fruits et les plantes, qui ne pourraient changer de propriétés sans que l'ordre général de la nature en fût bouleversé. D'ailleurs, ce bon évêque d'Hippone, après sa conversion même, était si mauvais dialecticien , que dans quelques ouvrages il prêche la tolérance , dans d'autres la persécution; tantôt la fatalité absolue, tantôt le libre arbitre. 11 me semble que l'effet principal de la grâce efficace devrait consister à rectifier le raisonnement; et ce qui me console d'en manquer, ce sont les pitoyables raisonnements de saint Augustin. J'attends, mon cher frère, avec impatience le plaisir de vous embrasser et

• Pour inaugurer le Nouveau-Palais , Frédéric y fit exécuter, le lundi 1 8 juillet 1768, en présence de sa sœur la princesse Amélie, l'oratorio de liasse, La conversions di Sont' Agostino, paroles de l'éleetricc Marie Antonic de Saxe. Voycr ci - dessus , p. 379.

3n IV. CORRESPONDANCE DE FREDERIC

de vous assurer de vive voix de la tendresse infinie et de la haute estime avec laquelle je suis , etc.

Le 3 décembre 1768.

Mon CHEll FHKKE .

Vous voyez, mon cher frère, que souvent les apparences sont bien trompeuses. Nous sommes dans une grande crise, où il faudra du bonheur pour en bien sortir. La nouvelle de la guerre a surpris et consterné les Russes, parce qu'ils ne s'y attendaient pas du tout; jamais ils n'ont tenu un langage plus poli qu'à présent. Toutefois ils exigent beaucoup, et je suis très -résolu à ne point m'embarquer dans une guerre qui ne nous regarde pas, et dont le fruit serait pour un autre. Cependant les courriers vont et viennent, les négociations s'échauffent, et je crois qu'il n'y aura que les marchands d'encre et de papier qui y gagneront. Les Polonais commencent à ouvrir les yeux sur le précipice qui s'ouvre pour eux ; ils sont sûrs de voir leur pays dévasté par les deux partis, qui se disent leurs amis. Je leur dis, pour les consoler, qu'ils avaient été spectateurs tranquilles de la dernière guerre, et qu'à présent leurs voisins se trouvaient à leur tour les bras croisés.

Je vous renvoie, mon cher frère, la lettre du sieur Bramcamp. « Il m'a demandé la même chose, et je lui ai répondu que la coutume n'était pas contraire à ce que l'on eût en d'autres pays des résidents ou consuls de commerce, mais que les envoyés, on ne les employait que réciproquement; et comme le roi de Portugal n'a pas témoigné d'en vouloir envoyer à Berlin , il serait ridicule d'avoir un ministre à sa cour. Ces bons Hollandais ne pensent qu'à leurs petits intérêts de famille, et ils ne

» Négociant d'Amsterdam. Sa collectiou de tableaux avait attiré en 1755 l'attention de Frédéric , qui voyageait alors incognito en Hollande , en se faisant

passer pour un musicien du roi de Pologne.

AVEC LE PRINCE HENRI. 3i3

comprennent pas qu'il y aurait de l'indécence d'entrer en de pareilles idées.

Je vous embrasse, mon cher frère, sincèrement, en faisant mille vœux pour votre contentement, vous priant de me croire avec une parfaite tendresse, etc.

Le H mars 176g.

Mon cher frère,

Je souhaite de tout mon cœur que l'air de la campagne vous fasse du bien , et je me prépare également à le prendre à Sans- Souci, où je serai en quelques jours. A présent, mon cher frère, je puis vous dire positivement que les Russes sont tout à fait d'accord avec moi, et qu'ils sentent qu'il leur est plus avantageux de prendre notre argent que nos soldats. Le ciel les maintienne dans ces heureuses dispositions, qui nous épargnent la guerre pour cette fois! Ils font une petite augmentation de cinquante mille hommes qu'ils veulent conserver sur pied, soit en guerre, soit en paix. C'est une terrible puissance, qui dans un demi - siècle fera trembler toute l'Europe. a Issus de ces Huns et de ces Gépides qui détruisirent l'empire d'Orient, ils pourraient bien dans peu entamer l'Occident, et causer aux Autrichiens des sentiments de douleur et de repentir de ce que, par leur fausse politique, ils ont appelé cette nation barbare en Allemagne, et lui ont enseigné l'art de la guerre. Mais l'aveuglement des passions , cette haine envenimée que les Autrichiens nous portaient, les a étourdis sur les suites de leur conduite, et à présent je n'y vois plus de remède qu'en formant avec le temps une ligue des plus grands souverains pour s'opposer à ce torrent dangereux.

Goltzl> u'est pas encore assez établi à Paris pour être en état

• Voyez t. III, p. a8; t. VI, p. a4 et suivantes; et ci -dessus, p. 370. •» Voyez t. V, p. 1S6, cl l. VI, p. si.

3i4 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

de me donner toutes les nouvelles nécessaires de ce pays -là; cependant il me paraît que la sécurité que le faible gouvernement des Anglais inspire à Cboiseul le rassure sur ses opérations, et le refroidit vis-à-vis de nous. Le mal n'est pas grand, et nous resterons sur nos pieds, quand même le traite de commerce ne se fera pas.

Fiervillc * est reveuu. Sa troupe est complète, et sera ici au mois d'avril. 11 la dit bonne. Je lui ai parlé sur son séjour de France. Il ne parle que de la misera qui règne dans ce royaume, et de l'immense différence qu'il y a trouvée à proportion de ce que c'était autrefois. J'ai ajouté à sou récit la croyance que l'on donne à celui de Tbéramène ou d'Ulysse dans les tragédies. *> 11 a été obligé de quitter Paris pour s'être brouillé avec ce petit Lauraguais que vous vous souviendrez d'avoir vu ici. et cette lettre de cachet lui pèse encore sur le cœur.

Je vous embrasse, mon cher frerc, en vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

Rhein&berg, 16 juin 1769.

Je suis dans la joie de mon cœur de savoir votre retour, mon très -cher frère. L'intérêt que je prends à votre santé doit vous être connu; je réprime tout ce que je pourrais dire à ce sujet, et enferme dans mon cœur les plus tendres souhaits pour votre prospérité.

Vous daignez m'apprendre des nouvelles bien intéressantes: les Français malmenés en Corse, un Paoli* qui résiste à la puissance d'un Roi Très-Chrétien, fait un événement intéressant dans l'histoire. La disgrâce arrivée à M. de Vaux pourrait bien rcjail-

• Yo*rx t. XX , p. 100 , et t. XXIV, p. 17a.

k Allusion au» tra^dies de Phèdre et à lphçén*, par Racine.

« Vovei l XIV. p. 1x111 et xiiv, et t. XVIII, p. xvi et aW.

AVEC LE PRINCE HENRI. 3i5

lir sur le duc de Choiseul; ses ennemis attribueront aux méchantes mesures qu'il a prises tout le malheur arrivé aux troupes françaises, et je m'imagine que cette aventure pourra beaucoup faire pour qu'il soit culbuté de l'éminent emploi qu'il occupe, et de la place qu'il a tenue jusqu'à ce temps avec aussi peu d'honneur pour lui que pour son souverain. U paraît que ses intrigues en Suède* sont les seules qui ont pris une tournure heureuse pour lui; la France a toujours maintenu son parti dans ce royaume depuis l'époque de Gustave - Adolphe ; actuellement ils ont entièrement le dessus. C'est une prospérité à laquelle ma sœur n'est pas habituée; je crains avec vous, mon très -cher frère, qu'elle ne se laisse emporter par la fortune. H est très-difficile de savoir s'arrêter lorsqu'elle est favorable; c'est peut- être un des plus grands efforts de l'esprit humain, lorsqu'on sait se contenir dans le bonheur. J'espère que ma sœur aura cet empire sur elle; mais je le souhaite plus que je n'ose le croire.

Vous ne vous intéressez guère, mon très -cher frère, au chef que l'Eglise vient de nommer. C'est un pauvre moine, à ce qu'on dit; on prétend que son esprit est très-borné. Le Saint-Esprit l' éclairera sans doute; il faudra en juger par la conduite qu'il tiendra à l'égard des volontés des couronnes, et s'il aura la complaisance d'abolir l'ordre des jésuites. Je l'espère, car cela pourrait peut-être les conduire à souhaiter un établissement dans vos États , et à y faire couler une partie de leur richesse.

Comme je ne puis autre chose que souhaiter pour le bonheur de votre règne, il faut donc m'y borner; du moins je le fais du fond du cœur, inintéressant à votre gloire par le sentiment rempli du plus tendre attachement avec lequel je suis, etc.

» Vo>c« 1. XXIV. |>. 45o.

3i6 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

Ce 19 (juin 1769).

Mon cher frère,

Comme je prends les eaux à présent, vous ne vous étonnerez pas si ma lettre est plus laconique que d'ordinaire. Je me hâte, mon cher frère, de vous répondre en peu de mots sur ce que vous m'écrivez. Le malheur a voulu qu'en Corse la corruption française ait prévalu sur l'habileté et l'esprit de ressources de Paoli. M. de Vaux s'est conduit, en Corse, comme un brigand rouable; il a fait massacrer dans les villages tous les êtres vivants, jusqu'aux enfants à la mamelle. D'autre part, en répandant de grosses sommes, il a débauché les Corses, et Paoli, n'ayant plus que deux cents hommes, sur lesquels il ne pouvait guère compter, s'est embarqué pour Livourne. La jalousie que les Autrichiens ont de cette conquête est énorme; on dit que l'Empereur en est outré. C'est à Neisse qu'il veut venir à la fin d'août a

Les Anglais vculenfc"se charger de la médiation entre les Turcs et les Russes , conjointement avec nous ; je crois que nous trouverons plus de roideur de la part des Russes que des Musulmans. La grande armée turque n'a pas encore passé le Danube. Le pape abolira les jésuites; mais je ne crois pas que nous y gagnions la moindre chose , parce q^ue ces bons pères ont été mis à sec par les enfants chéris de l'Eglise, et sûrement qu'où les dépouillera du peu qui leur reste avant de les extirper. Il y a eu une nouvelle scène à Londres entre l'ambassadeur de France et de Russie; celui de France s'est conduit avec une insolence et mie indécence qui choque tout le monde. Il semble que Choiseul ait résolu de rendre sa nation détestable à tous les peuples par l'impertinence dont se conduisent ses ministres, sans que je voie l'avantage qui en résultera pour la France. Ma sœur de Suède triomphe du

• Voyei t. VI, p. a4 — a6, et t. XXIV, p. 461.

*» Voyci t. XIX, p. a53, a54 et3ai ; t. XXIII, p. taa, 1 35 et 4'4; t. XXIV, p. >49> 399. 4" et 588; voyes enBn la lettre de Frédéric à sa »œur de Baircoth, du 10 décembre 1754.

sénat; mais le parti qu'elle a formé paraît lui manquer au moment qu'elle croyait recueillir les fruits de ses travaux ....

Rheinsbcrg, a3 jnin 1769.

Mon trks-cher frère,

Puissent les eaux que vous prenez, mon très -cher frère, contribuer au bien de votre santé , et conserver une vie qui m'est si précieuse, et pour laquelle je fais les vœux les plus sincères et les plus tendres!

Je ne m'attendais à rien moins qu'à la retraite de Paoli et à l'abandon de la Corse. Je puis avouer que j'en suis affligé; on s'intéresse toujours pour les grandes âmes; celle de Paoli avait paru supérieure jusqu'ici. Les Français, quoique triomphants, jouiront du bénéfice d'une conquête, sans que la gloire daigne orner le char de victoire de M. de Vaux; la trahison et la cruauté n'embellissent pas celui que la fortune seconde. Le duc de Choiseul sera très -fier d'avoir réussi; cela pourrait le maintenir dans le ministère, quoique les gazettes ont nommé le cardinal Bernis, qui rentrerait à son retour de Rome, comme ministre, au conseil du Roi. Les mêmes gazettes disent que le duc de Richelieu remplacerait le maréchal d'Estrées au conseil. Vous saurez, mon très-cher frère, le cas qu'on doit faire de ces nouvelles. Celle que vous daignez m apprendre relativement aux démêlés qu'il y a eu à Londres entre les ambassadeurs de France et de Russie m'a fort surpris; les Français oublient que le temps est passé où Louis XIV soutenait l'insolence de ses ambassadeurs par des armées commandées par des Condé , des Turenne ou des Luxembourg. En décomptant le nombre des troupes qu'ils ont en Corse, je crois que, non compris les milices, il ne reste pas à Louis XV soixante mille hommes de troupes réglées dans toute la France ; si un orage politique s'assemblait contre cette nation, la fierté

3i8 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

du ministère serait très -embarrassée, et je crois que leur affaire irait bien plus mal que la présomption d'un duc de Çhoiseul lui permet de le penser. Je crois toujours que ce ministre sera fort intrigué lorsque vous aurez eu, mon très -cher frère, l'entrevue à Neisse avec l'Empereur; c'est un événement tout nouveau, qui doit naturellement intriguer les têtes politiques qui sont contraires à vos intérêts. Si ensuite il arrive que vous soyez si heureux, mon très -cher frère, de pacifier l'Orient et le Nord, il en résultera, outre un degré de considération de plus dans l'Europe entière, que particulièrement l'impératrice de Russie vous devra de grandes obligations; car, pour peu qu'elle pense juste, elle doit désirer de sortir d'une guerre qui, à la longue, ne lui sera que coûteuse, et dont elle ne pourra jamais tirer de grands avantages. J'envisage toutes les affaires du côté où elles peuvent être avantageuses à votre gloire, que je désire de voir toujours accroître, par le sentiment que j'ai du tendre et respectueux attachement avec lequel je suis, etc.

aoi. DU MÊME.

Berlin, a «oût 1769.

Mon très -cher frère,

Si vous ne trouvez pas beaucoup de satisfaction dans le grand monde, mon très-cher frère, je ne m'en étonne pas, et comprends que la retraite vous plaît davantage. Je pense de même, et pour cet effet je pars en quelques jours pour Rhcinsberg, d'où je serai de retour d'abord que j'apprends que le jour est fixé pour votre départ pour la Silésie; je me contenterai d'apprendre, en attendant, par les gazettes, la suite des succès des Russes. Je lis tranquillement si le pape fait un bref contre les jésuites, ou s'il élude encore cette fâcheuse affaire par des finesses sacerdotales; je m'intéresse jusqu'aux galopades que fera le roi de Danemark au carnaval qu'il donne pour le duc de Gloccster. C'est ainsi que m'

AVEC LE PRINCE IIENRJ. 3i9

les affaires les plus sérieuses peuvent être envisagées par ceux qui s'en occupent dans la retraite, et qui n'ont aucun rapport direct à l'intérêt qui agite ceux qui paraissent sur le grand théâtre du monde. Je voudrais que tous ces objets ne fussent qu'un simple amusement pour vous, et que du moins ces affaires intéressantes n'eussent toujours que des objets agréables à vous offrir, ou bien que, si elles sont plus intimes, elles n'aient pour fin que ce qui contribue à votre satisfaction, à votre gloire et à votre contentement; c'est ce que je désire du fond du cœur, étant avec le plus sincère et respectueux attachement, etc.

Ce 3 (août 1769).

Je vous félicite de jouir d'une tranquillité philosophique à Rheinsberg. Je voudrais, mon cher frère, que les choses de l'Europe ne fussent qu'un simple spectacle pour moi; je m'en amuserais, au lieu qu'à présent elles me donnent souvent de l'inquiétude. Par exemple , les Russes viennent de prendre Chotzim. Cela va leur donner une supériorité si marquée pour cette campagne sur leurs ennemis , que l'arrogance et la hauteur de l'Impératrice en augmenteront encore, si tant y a qu'elles puissent augmenter. En attendant, l'Empereur a fixé le jour de son arrivée au 25 de ce mois , de sorte qu'il faudra que nous partions le 1 2 , « pour que j'aie le temps de faire une petite tournée en des lieux où ma présence est nécessaire. Nous verrons alors par nos yeux ce qui en est, et à quel point ce prince mérite les éloges qu'on lui donne, ainsi que ce que l'on pourra s'attendre de lui. Tout cela , dans le fond, ne me touche guère, puisque je serai longtemps mort et .oublié quand il commencera à paraître. Je vous embrasse, mon

■ Frédéric, accompagne «lu prince Henri, partit le ta de Charlottcnbourg '.pour la Silésic.

3ao IV. CORRESPONDANCE DE FREDERIC

cher frère, en vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

2o3. AU MEME.

Le 17 juin 1770.

Mon cher frère,

Oui, mon cher frère, les maux de la guerre ont été le mieux réparés que les circonstances l'ont permis. Nous commençons à revoir naître une armée qui, en cas de besoin, pourra rendre de bons services. Mais ne pensez pas que ces choses influent sur les politiques; ils sont si accoutumés à traiter le militaire en bagatelle, qu'ils ne tiennent aucun compte du bien que Ton peut dire de l'armée de leur voisin. Mon petit voyage en Moravie fera des impressions plus pacifiques sur l'impératrice de Russie que toutes les troupes et toutes les revues du monde. Les Autrichiens forment des magasins sur leurs frontières de la Hongrie; à vous dire la vérité, je ne les crois pas bien considérables, mais je les fais valoir à Pétersbourg le mieux qu'il m'est possible , et je me flatte que la paix se fera l'hiver prochain, ou la guérit: pourrait bien devenir générale l'aimée prochaine ....

Ce ta (août 1770).

Mon cher frère,

Dans ce moment je reçois une lettre de l'impératrice de Russie dont, mon cher frère, je vous envoie la copie. Elle vous demande avec tant d'empressement, que c'est un voyage auquel je ne crois pas que vous puissiez vous refuser. Je comprends bien que peut-

être il ne vous fera pas tout le plaisir possible, mais il faut faire de nécessité vertu; vous arrangerez tout cela comme vous le jugerez à propos. Si vous avez besoin d'argent, marquez-le-moi, et je pourrai vous faire tenir huit mille écus à Pétersbourg. Vous comprenez, mon cher frère, combien il faut ménager cette femme. Si vous pouvez la réconcilier avec ma sœur de Suède, ce sera une bonne œuvre, et qui me fera bien du plaisir. D'ailleurs, je vous recommande tout ce qui regarde nos intérêts. V ous apprendrez à connaître là bien des gens dont nous avons besoin. Vous ferez, s'il vous plaît, les compliments les plus flatteurs à l'Impératrice de ma part, et vous direz tout ce que vous pourrez de l'admiration qu'elle inspire à tout le monde, enfin tout ce qu'il faut. Vous aurez le temps, en voyage, de recueillir un magasin de louanges dont vous pourrez vous servir dans l'occasion. Si elle veut vous donner son ordre , il faut l'accepter. Enfin je m'en rapporte bien du reste sur votre bon esprit, qui tirera parti de toutes les occasions qui se présenteront là-bas. Je suis bien fâché de n'avoir pas su cela plus tôt; j'aurais pu vous mettre au fait de bien des choses. Je vous prie cependant d'éclairer Solms,* pour voir par vos yeux si mes soupçons sont bien fondés. Adieu , mon cher frère; vous reviendrez sans doute par la Prusse, au lieu de revenir par le Danemark, et mandez -moi vos voitures, pour que j'expédie des passe-ports pour vos chevaux. La Princesse de Prusse est accouchée d'un iils;l> l'Impératrice est marraine. Je suis avec toute la tendresse possible, mon cher frère, etc.

2o5. AU MÊME.

Drcsliui, «3 août 1770.

. ... Je suis surchargé d'affaires, mon cher frère, ce qui m'a empêché de vous écrire ; mais ce chiffre pourra devenir nécessaire

• Voyex t. XXIV, p. xiii et xiv, article IV, et p. 333 ; t. XVIII, p. a6a. k Voyex t. VI, p. a3; t. XX, p. 175; et t. XXIV, p. aoo et ao4-

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