XXVI. ai
dans votre voyage. Vous devinez bien pourquoi je ne veux point me servir de celui de Solms. Il n'y aura personne d'étranger, au camp de Moravie, que le duc de Gloccster, qui, par ses importunites, a forcé l'Empereur à le recevoir malgré soi. D'ailleurs, il y sera beaucoup question de la paix avec les Russes et les Turcs, et s'il y a quelque chose de bien intéressant à insinuera l'Impératrice, cela pourra passer par vous, et cela en acquerra du poids.
aofi. AU MÊME.
Ncïmc , 3o août 1 770.
Mon cher fkkke,
Je suis ravi, mon cher frère, de tout ce que vous m'apprenez, de ma sœur de Suède, et vous connaisse/, trop mes sentiments pour me soupçonner de n'y pas répondre avec la même tendresse. Je sens tout le plaisir qu'on doit avoir de revoir ses parents après une si longue absence, car je sais quel plaisir j'aurais, si je pouvais revoir ma sœur de Suède ; mais je n'ose pas m'en flatter, car je crois en entrevoir l'impossibilité morale. Vous avez encore, mon cher frère, un grand voyage qui vous attend, et qui malheureusement est inévitable; je parle de celui de Pétersbourg. Vous vous trouverez à portée de rendre de bons offices à ma sœur de Suède , que je regarderai comme si vous me les aviez rendus. Vous pourrez aussi, en louant l'Impératrice et en la flattant, la faire expliquer sur les conditions auxquelles elle compte faire la paix avec les Turcs, qui est une chose qui nous intéresse très -directement; car vous sentez bien que, après toute la gloire qu'elle s'est acquise par ses armées, rien ne peut la relever encore que sa modération dans les conditions de la paix qu'elle dictera à ses ennemis. Je pars le 2 pour la Moravie, où je trouverai des gens que cette paix intrigue beaucoup, et qui, à la fin, pourraient s'impatienter, si la guerre continuait encore l'année prochaine. D'ailleurs, je serai très-bien reçu; l'Empereur n'a voulu
admettre d'étrangers à ce camp que ceux qui m'y suivent; le due de Glocester a voulu y venir, mais le St. Ver. « le relient à Hanovre. Je juge à peu près de tout ce dont il pourra être question; mais j'aime mieux vous le communiquer lorsque j'aurai entendu parler les personnes moi - même que de vous donner des nouvelles fondées sur des on dit, et des rapports qui peuvent être infidèles. J'ai trouvé que nous avons fait quelques progrès ici, en Silésie, depuis l'année passée, tant pour les forteresses, l'armée, les finances, que le plat pays. La guerre s'oublie petit à petit, la population augmente, les champs sont bien cultivés, et le crédit commence à se rétablir. Si je n'étais pas surchargé d'affaires, je vous en dirais davantage; mais je compte encore, mon cher frère, de vous écrire d'ici, avant d'aller en Moravie, une lettre avec le chiffre de CoccejiJ» Vous priant d'être persuadé de la tendresse et de la parfaite estime avec laquelle je suis, etc.
Brcslau , o, septembre 1 770.
Mon cher frère.
J'ai reçu votre chiffre de Suède. Je suis charme d'y voir ma sœur en de si bonnes dispositions. Qu'elle reste avec ses Français tant qu'elle voudra , pourvu qu'elle garde des ménagements indispensables et nécessaires avec les Russes , pour que l'animosité ne devienne pas trop grande, et que l'impératrice de Russie ne pousse pas son animosité trop loin. Pour revenir à présent aux affaires importantes, vous saurez que le jour de mon arrivée à
• Nous ne savons ce que signifient les mots le Si. Ver., que nous avons exactement copiés sur l'autographe. #
•» .Jean-Frédéric-Henri baron de Cocccji, lieutenant - colonel et adjudant du Roi, nomme envoyé extraordinaire de Prusse à Stockholm le 17 novembre 17C3, rappelé le a8 janvier 1771. Voyes t. V, p. 87.
ai*
3a4 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
Neustadt « j'ai reçu un courrier de Constantinople, par lequel on me mande que la Porte ottomane a demandé ma médiation et celle de la cour impériale pour faire la paix avec les Russes. Ceci a donné lieu à des conférences que j'ai eues avec le prince de Kaunitz sur ce sujet. Nous sommes assez d'accord dans nos principes et dans nos idées. Je vais donc d'abord, à mon retour, expédier un courrier en Russie, pour apprendre si l'Impératrice approuve cette médiation, ou si elle la refuse. Je crois que la cour de Vienne laissera Asow à la Russie , sans en prendre autrement jalousie, pourvu que la Valachie et la Moldavie soient restituées, et que le despote de ces provinces demeure sous la domination turque. Et quant aux affaires de la Pologne, si l'impératrice de Russie se modère un peu sur ses demandes relativement aux dissidents, qu'ils n'aient point part à la législation, que le grand général soit maître de l'armée, et qu'on n'impose de subsides à la nation que du gré des diètes, tout se tranquillisera, et nous et les Autrichiens , nous nous engagerons nous-mêmes à ranger les Polonais récalcitrants à leur devoir, au cas qu'ils ne voulussent consentir à des propositions aussi modérées. Vous aurez deux grands arguments, mon cher frère, pour appuyer ces propositions auprès de l'impératrice de Russie. L'un est celui de sa gloire, qui ne peut monter plus haut qu'en témoignant de la modération après tant de victoires ; les succès de la guerre se partagent entre tant de personnes qui y participent sans doute, mais la clémence du vainqueur ne se partage avec personne; elle lui est propre , et tourne uniquement à sa gloire. Le second argument est celui que pour jouir d'une paix solide , il la faut faire à des conditions supportables; et si l'impératrice de Russie ne prend pas ce parti, elle sera continuellement obligée de retoucher à son ouvrage en Pologne, et à la fin il en pourra venir des troubles si considérables, qu'ils engageront toute l'Europe dans cette querelle. Sa gloire, ainsi que sa tranquillité, exige donc qu'elle dicte de telles conditions de la paix qui la rendent supportable aux Polonais, b et qui fassent qu'elle soit stable et du-
» Le 3 septembre. Voyea t. VI, p. ag— 3i ; t. XXIII, p. 169; et t. XXIV, p. ao5.
b Voye«t. XXV,p.47o.
rable. Vous qui avez tant d'esprit, vous étendrez comme vous le jugerez à propos ce que je vous dis en deux mots; et en insinuant ces idées à l'impératrice de Russie, et en les répétant quelquefois au comte de Panin , je ne doute point que vous ne réussissiez, mon cher frère, à les faire agréer et à devenir dans ce moment critique le principal instrument de la pacification de l'Europe. Je suis, etc.
PoLsdara, i3 septembre 1770.
. ... Je vous envoie en même temps, mon cher frère, le plan de Neustadt, pour vous faire à peu près une idée comme tout a été. L'infanterie autrichienne a beaucoup gagné ; cependant je ne troquerais pas. La cavalerie est pitoyable. L'Empereur en était fâché ; il a renvoyé d'Ayasassa , pour le remplacer par un Kinsky. L'artillerie est très -bien. Les spectacles ont été beaux, surtout les ballets de No verre,* qui surpassent tout ce qu'on peut voir en ce genre. J'ai recueilli bien des particularités là-bas, que je pourrai vous redire de bouche, quand j'aurai le bonheur de vous revoir. L'Empereur est toujours le même, tel que vous l'avez vu. Le prince Kaunitz est un homme de beaucoup d'esprit; il le sait, et prétend quelque hommage. 11 traite l'Empereur comme son fils, et celui-ci le traite comme son père. Voilà tout ce que je puis vous écrire sans chiffre. Je vous embrasse, mon cher frère, de tout mon cœur.
» Voyc* le Mémoire sur le roi de Prusse Frédéric le Grand, par Msgr. le P. de L .... , p. 5 et 6. Noverre avait été au service du Roi de 1745 à 1 747*
3a0 IV. CORRKSPONDANCE DE FRÉDÉRIC
PoUdam, 1" octobre 1770.
Mon tkks-chek fkkhk,
Je vous envoie une lettre ostensible, que vous pouvez montrer à Paniu ou même à l'Impératrice, si l'occasion s'en présente. Sans doute, mon cher frère, que pour être bien informé des choses, il faut puiser aux sources mêmes, et les conversations que vous pourrez avoir avec l'Impératrice ou son ministre nous donneront des notions sûres, sur lesquelles on pourra tabler. La nouvelle de l'Espagne que je vous mande est très - certaine. D'autre part, les Français, en Danemark, ont été assez adroits pour culbuter Bernstorff. Cela va sûrement détacher ce royaume de l'alliance des Russes, et cela ne peut que nous être favorable, car nous sommes le seul allié qui leur reste, et en même temps ce changement, quoiqu'il ne soi}, pas encore tout à fait à maturité, doit faire désirer la paix à l'Impératrice; elle est d'ailleurs modérée dans les conditions qu'elle exige, de sorte que tout me fait espérer la lin de cette malheureuse guerre. Il s'agit en» core de voir si l'Impératrice ne voudrait pas se hâter de pacifier les troubles de la Pologne, même avant de signer la paix avec les Turcs. Vous verrez, à Pétersbourg, tout ce que je propose sur ce sujet; c'est à quoi, mon cher frère, je vous renvoie. Je suis. etc.
a 10. AU MÊME.
l'oUdAiu, 8 «itlultrc 177*».
Mon thks-chkk hù.uk,
Vous pouvez sans doute parler en mon nom à l'impératrice de Russie. Vous voyez bien, mon cher frère, qu'il ne vous convient pas d'avoir un créditif. Si vous étiez parti d'ici directement, je vous aurais sans doute chargé d'une lettre pour cette princesse;
AVEC LE PRINCE HENRI. 3a7
mais moi qui étais» e» Moravie lorsque vous deviez, entreprendre ce voyage, je ne pouvais en aucune façon vous faire le porteur d'une lettre. D'ailleurs, je n'écris à l'Impératrice que de loin en loin, pour ne la point importuner. Elle m'a fait communiquer, depuis, les conditions auxquelles elle compte faire la paix. Je les trouve si modérées, que je ne doute point de les faire accepter. Je crois qu'une des grandes difficultés que vous rencontrerez là-bas, ce sera de leur faire accepter la médiation des Autrichiens. Comme Solms a reçu l'ordre de vous montrer toute ma correspondance , il ne reste qu'à appuyer les raisons par des arguments que la fécondité de votre génie vous fournira sans doute. L'article qui regarde la pacification de la Pologne sera plus difficile. Il faut lui faire entrevoir que jamais il n'y aura de paix stable, si elle ne relâche pas sur quelques articles, que les dissidents mêmes l'en supplieront, et que, pourvu que la forme de ce gouvernement ne soit pas trop grièvement blessée, j'essayerai de persuader les Autrichiens de forcer, conjointement avec moi, les confédérés à se mettre à la raison, et même à garantir de tout ce qu'on pourra convenir sur le sujet de la Pologne. D'autre part, il est sûr qu'il est de la gloire de l'Impératrice que les troubles de ce royaume soient paciGés, s'il se peut, même avant que la paix se signe avec les Turcs ; car si cela traîne , elle sera obligée d'entretenir sans cesse des troupes en Pologne , et elle ne sera jamais assurée de n'y voir pas renaître des confédérations nouvelles, qui, à la fin, pourraient occasionner des guerres générales, en y mêlant d'autres voisins. Mais j'espère que des raisons que vous devinez sans doute les rendront pacifiques, et les feront passer sur des bagatelles qui, dans le fond, n'importent point à la Russie, et ne préjudicieiit en rien à la gloire de l'Impératrice. Je m'en repose sur vos talents, mon cher frère, qui mettront ces choses dans un plus beau jour que moi , qui ne fais qu'ébaucher la matière. Je suis, etc.
Le» mots y«i états sont omis tlaus l'autographe.
3a8 IV. CORHESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
an. DU PRINCE HENRI.
Pétersbourç, i3 octobre (aouvcau style) 1770. MON TIlhS-CtIER FHKHE,
Je suis arrivé hier au soir, et ne puis vous exprimer toutes les attentions que l'Impératrice a pris le soin de prendre depuis que j'ai touché les frontières de ses Etats jusqu'à mon arrivée ici. Sans compter le nombre de ceux qui m'ont reçu, elle a envoyé au-devant de moi des officiers et des généraux pour me faire des compliments de sa part, et j'ai trouvé le comte Panin pour me recevoir à l'hôtel qu'elle m'a destiné. Vous connaissez, mon trèscher frère, ce ministre par la réputation qu'il s'est acquise, et vous aurez la grâce de juger combien j'ai été sensible qu'il fût le premier, à Pétersbourg, dont je fis la connaissance. Il est sensiblement pénétré de reconnaissance pour les compliments que je lui ai faits de votre part. J'ai été aujourd'hui à midi chez l'Impératrice. Son accueil répond à la réputation de ses grandes qualités; elle met toute l'aisance avec toute la dignité dans le commerce de la vie. J'ai droit d'être flatté de la manière dont elle m'a reçu, et j'ai été sensiblement réjoui sur sa façon de penser, lorsqu'elle m'a répondu au compliment, mon cher frère, que je lui ai fait de votre part. Sa cour est des plus brillantes; le goût et la magnificence y sont réunis. Le grand -duc parait extrêmement aimable, et répond à la bonne éducation et aux soins que le comte Panin lui a donnés sous les yeux de l'Impératrice. Tous les seigneurs de la cour dont j'ai pu faire la connaissance sont très - polis , et dignes du choix de l'Impératrice. Le comte Orloff est un de ceux qui sont les plus empressés à me faire politesse , et j'en sens» le prix d'autant plus, à cause que l'Impératrice l'honore beaucoup de son estime. Voilà en peu de mots le tableau de ce que j'ai vu aujourd'hui; il est assez beau pour que j'aie cru, mon très - cher frère, qu'il mérite votre attention. Mon voyage, d'ailleurs, a été fort pénible. J'ai été huit jours sur mer par des tempêtes continuelles. J'ai échappé heureusement à toute
* Le mot sens manque dans l'autographe.
AVEC LE PRINCE HENRI. 3a9
sorte de hasards que nous avons couru risque d'avoir. La Fuilande, par où j'ai passé, est un pays horrible; cela fait, depuis Âbo jusqu'à Pétcrsbourg, au delà de cent milles d'Allemagne. On passe par des sentiers dans une espèce de désert. Les contrées de la Suède paraissent un paradis à côté de celles-ci; mais on se trouve dédommagé amplement en voyant Pétersbourg, où les palais somptueux et tous les embellissements que l'Impératrice fait à la ville la rendront une des plus belles de l'Europe. Voilà , mon cher frère , où je terminerai ma lettre. Puissiez- vous être convaincu du désir sincère que j'ai de vous prouver en toute occasion le tendre et sincère attachement avec lequel je suis, etc.
(Potsdam) 26 octobre 1770.
Mon cher frkrk,
Je suis bien aise de vous savoir arrivé en bonne santé à Pétersbourg par tous les mauvais chemins et les déserts que vous avez traversés ; mais , mon cher frère , vous avez passé par Je purgatoire pour arriver en paradis, et je suis persuadé que vous vous trouvez parfaitement dédommagé des fatigues les plus rudes que vous avez souffertes , par l'avantage que vous avez de voir vousmême une des plus grandes princesses du monde. Je souhaite que le froid et la fatigue ne nuisent point à votre santé, et que je vous voie ici de retour en bonne santé. Demain le neveu de Suède" repart d'ici pour Stockholm; je l'ai lesté de compliments et d'avis. Je vous embrasse tendrement, mon cher frère, en vous assurant de toute l'estime et l'attachement avec lequel je suis, etc.
3 Le prince Charles, duc de Suder manie, second fils du roi de Suède. 11 était né en 1748. il succéda en 1809, sous le nom de Charles XIII, à son neveu Gustave IV, et mourut en 1818.
33o IV. CORRESPONDANCE DE FRKDKR1C
ai3. AU MÊME.
l'oUdam , a6 octobre 1 77».
Je voudrais volontiers, mon cher frère, vous indiquer une autre voie que celle de Solms; mais je n'en connais point, et à présent j'enverrai moins de courriers en Russie que par le passé; car, par la réponse que je viens de recevoir à présent, l'Impératrice ne refuse ni n'accepte la médiation. Ainsi je compte ne plus me mêler de tout cela, d'autant plus que le général Romanzoff a ordre de traiter directement avec le caïmacan et le grand vizir; ainsi on se moque de nous. L'Impératrice m'écrit, et demande que mon ministre à Varsovie doit appuyer tous les ordres qu'elle fera donner à son ministre; mais je ne suis pas accoutumé de faire agir mes ministres en ignorant de quoi on les charge, et d'ordinaire entre puissances alliées on se communique et concerte les choses ensemble avant que d'agir. J'espère que vous voudrez bien rappeler cette coutume généralement reçue dans l'esprit de M. Panin. Restez, mon cher frère, dans ce pays autant que cela vous sera agréable, et que vous pourrez être utile à notre sœur; car pour tout ceci, je suis très -résolu de ne me mêler ni de la paix, ni des affaires de Pologne, et de n'être que simple spectateur des événements; car ces gens -là peuvent nous accepter ou nous refuser pour médiateurs, mais il ne faut pas qu'ils se moquent ouvertement de nous.
Le 3o octobre 1770.
Mon cher frkrk,
Je n'ai pas douté que tous les objets que vous verriez à Pétcrsbourg exciteraient vos applaudissements; mais qu'est-ce que des maisons et une cour pompeuse, eu comparaison de la princesse