‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 5)Chapitre 37 sur 81 · MU · texte numérisé non relu

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qui gouverne ce pays avec tant de gloire, et qui répand la splendeur de son règne dans toute l'Europe? Ce sont de ces objets qu'on ne trouverait pas en parcourant tout le monde connu. C'est le seul avantage que je vous envie là -bas, de pouvoir connaître ce puissant génie qui surpasse presque celui du fondateur de cet empire. Il n'y a plus moyen de féliciter l'Impératrice sur les succès de ses armes; il faudrait l'importuner trop souvent, de sorte que, en participant au succès de ses troupes en Bessarabie, sur le Pruth, à Bender, je l'admire et me tais. a

Je ne puis guère vous mander des nouveautés d'ici, sinon qu'il paraît que la guerre entre l'Angleterre et l'Espagne est inévitable. Heureusement qu'ils se la feront sur mer, et que nous en serons les tranquilles spectateurs. Je vous envoie ci -joint encore quelques réflexions que ma solitude et ma vie recueillie me permettent de faire; ce sont des rêveries dans le goût de celles de l'abbé de Saint-Pierre, dont on disait qu'il rêvait en honnête citoyen de l'univers. Je vous embrasse mille fois, mon cher frère, en faisant mille vœux pour votre sauté, et vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

La grande affaire pour la politique consiste à ce que les Russes fassent une paix honnête avec les Turcs. Je crois que ces derniers digéreront la perte d'Asow, peut-être encore de quelques hordes indépendantes de Tartares, pourvu que les Russes ne s'y mêlent pas, ou ne s'avisent de vouloir avoir un hospodar de la Valachie de leur dépendance; c'est ce qui serait difficile à digérer aux Autrichiens, et que j'ai bien compris qu'ils ne souffriraient nullement. Pour ce qui regarde les affaires de Pologne, vous pouvez compter que tout le royaume est dans des dispositions aliénées des Russes, de sorte que si l'impératrice de Russie eroit y avoir des partisans, elle se trompe très -fort. Il s'agit également de pacifier ces troubles. Si, à la paix, on impose des lois que les Polonais croiront ne pas devoir observer, ce sera à recommencer avec eux de trois mois eu trois mois, et je dois ajouter à cette considération une autre qui est bien plus importante.

a Vovcx t. XVIII, p. a34; t. XXIII, p. 169 et ,170; et t. XXV, p. 188. •> Vovci t. XXIV, p. i3j, 11S et 4;»«-

33a IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

qui est que la cour de Vienne regarde ces affaires de Pologne avec le plus grand mécontentement; et je ne voudrais pas répondre que si les Russes, la paix faite, ne retirent pas leurs troupes de ce royaume , à la fin la patience n'échappera aux Autrichiens. Pour moi, qui voudrais, autant qu'il dépend de moi, perpétuer la paix du Nord aussi longtemps que cela se pourra, je voudrais qu'on écartât tout ce qui pourrait servir d'aliment à une nouvelle guerre, et que par conséquent la Russie fit un plan de pacification tolérable pour la Pologne, qu'elle me le communiquât, ainsi qu'à la cour de Vienne, et ce plan se trouvant être raisonnable, c'est-à-dire, en maintenant le Roi sur le trône et relâchant un peu du reste, je me ferais presque fort de porter la cour de Vienne, conjointement avec moi, à gourmander de façon les confédérés pour les forcer à le souscrire. Cela peut donner lieu à une paix stable jusqu'à un nouveau règne. Mais si l'Impératrice ne veut pas suivre mes avis , je crains que tôt ou tard ce feu qui couve sous la cendre n'allume un incendie qui ne devienne un embrasement général de l'Europe. D'ailleurs, je renonce au titre de médiateur, et, pourvu qu'on fasse la paix cet hiver, j'abandonne de bon cœur tout intérêt de vaine gloire , qu'il faut toujours, comme de raison, sacrifier au bien public. *

2i5. AU MÊME.

PoUdam , 5 novembre 1 770.

Mon cher frère,

Je me réjouis de ce que le voyage fatigant que vous avez fait, mon cher frère, n'ait porté aucun préjudice à votre santé. 11 est vrai que vous êtes bien récompensé de vos peines en voyant tous les établissements utiles et agréables que l'Impératrice a faits dans sa capitale. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que cette grande ville, dont vous admirez la magnificence et la beauté, n'a

* Ce dernier alinéa est eu chiffre dans l'original.

pas existé au commencement de ce siècle, et qu'un terrain sauvage était tout ce qu'on trouvait alors où vous voy ex maintenant une ville superbe. Cette nation, cultivée, s'est policée avec une rapidité incroyable. Tous ces progrès sont dus à son fondateur et à une suite d'impératrices qui ont adouci à leur cour ce que la nation avait encore conservé de son ancienne férocité. L'impératrice régnaote met le comble aux travaux de ses prédécesseurs, et si ses vues vastes et grandes étaient toutes exécutées, la Russie serait dans peu la première nation de l'univers. Pour vous donner quelques nouvelles de l'Europe, je puis vous apprendre que l'on croit que le ministère d'Angleterre est sur le point de s'accommoder avec celui d'Espagne, de quoi je doute encore, parce que la nation a été mise en fermentation par les grands préparatifs de guerre que le gouvernement a ordonnés, et que, dans ce pays-là, la volonté du ministère est souvent obligée de s'accommoder à celle du peuple. On m'écrit de Hollande qu'on y dit l'électeur de Bavière mort ; je n'en crois rien , parce que, si cela était, on me l'aurait mandé de Vienne et de Dresde. Je suis, etc.

PoUdam, 11 novembre 1770.

Mon cher frkre,

J'espère qu'on ne passera pas le Rubicon. Les Turcs demandent la paix à cor et à cri ; vous l'aurez vu par la dépêche originale que je vous ai envoyée ; mais trop de gens veulent se mêler de cette paix , de sorte que le meilleur parti et le plus court est que l'Impératrice la fasse négocier à la tête de ses troupes. Les conditions qu'elle demande sont tolérables; elles ne peuvent point donner lieu à rompre la négociation, et pourvu qu'entre eux ils terminent au plus vite ces différends , c'est tout ce que nous pouvons désirer de mieux. Les Turcs veulent relâcher Obreskoff dès qu'ils sauront sûrement que les Russes veulent faire la paix.

Je m'étonne de cette lenteur qu'on marque pour les affaires de la Pologne. Dans le fond, on cède sur tous les articles innovés à la dernière diète, et l'on s'en tient à conserver le Roi, comme de raison: cela est si modéré et si raisonnable, que personne n'y peut trouver à redire. Si l'on m'envoie un plan, je tâcherai de le faire valoir à la cour de Vienne de mon mieux; mais je ne dois pas vous dissimuler que la France a gagné là -bas du terrain depuis mon retour, et que ce Durand qui se trouve envoyé là -bas intrigue sans cesse avec les confédérés. Si les Russes passaient le Rubicon, il n'y aurait plus moyen d'arrêter les Autrichiens, et vous pouvez compter qu'une guerre générale s'ensuivrait infailliblement. Ayez, la bonté de faire valoir là-bas les mortiers et les munitions de guerre que j'ai prêtés à Drewilz" pour mettre les confédérés à la raison. Je suis, etc.

Le 17 novembre 1770.

Mon cher frkre,

Il y a sans doute une distance immense qui nous sépare, et qui empêche, mon cher frère, qu'une correspondance si lointaine puisse être bien régulière. Il faut six semaines pour avoir des réponses; cela fait un grand tort à la correspondance, sans compter la lenteur de l'arrivée des nouvelles, et les changements qui, pendant cet intervalle, arrivent ailleurs dans le monde. Mais ce qui m'intéresse principalement, c'est votre santé, et je me réjouis inGniment qu'elle triomphe des fatigues du voyage et des rigueurs du climat. On ne peut sans doute pousser les attentions plus loin, mon cher frère, que l'impératrice de Russie daigne les avoir pour vous. Elle a daigné vous pourvoir de magnifiques pelisses; c'est assurément aussi obligeant que possible; mais si elle pense à tout, il ne faut pas s'en étonner, car, du grand jus-

• Colonel rime, commandant un corps en Pologne. Voye* t. XIV, p. aoi.

qu'aux petites choses, ses vues s'étendent et enferment tout dans leur immensité. Les Russes ont bien raison de célébrer ses grands succès. L'invention du ballet dont vous me parlez, mon cher frère, est ingénieuse: mais il faut du marbre et de l'airain pour transmettre ses grandes actions à l'immortalité. La modération que cette princesse met dans les conditions de la paix qu'elle impose aux Turcs couronne le tableau de tant de hauts faits, et y ajoute le dernier lustre; car il est beau de pardonner à ses ennemis, et plus beau encore de ne les point opprimer lorsqu'on les peut écraser. Ce sont des choses supérieures aux plus grandes victoires, car la gloire s'en partage entre bien des personnes, qui sans doute y ont contribué; mais la clémence, l'humanité, la générosité, partent du cœur du souverain; cette gloire est personnelle, et personne ne peut la lui disputer. Voilà ce qui rendit César le premier des Romains, son vaste génie et sa clémence; et je me réjouis de trouver les mêmes grandes qualités dans une impératrice dont je suis le fidèle allié. Je ne finirais point sur ce sujet, mon cher frère, la matière est inépuisable: mais comme vous trouvez en vous-même toutes les réflexions que ce sujet fait naître si naturellement, je me renferme cette fois dans les assurances de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.

J'ai perdu cet honnête et brave chancelier Jarigcs. «

Le 16 novembre 1770.

Mon chek frkre,

Votre courrier est arrivé ici avec votre lettre, qui m'a été bien rendue. Vous me demandez des ordres; je suis obligé de les faire accommoder. Cela demande huit jours, de sorte que tout au plus

» Voyci t XVIII, p. xiv, art. IV, et p. i5q— 161 ; t. XX , p. xxi, art. XII, et p. 195.

tôt mon courrier ne peut repartir que le a4, de sorte que sa pacotille ne peut vous être rendue au plus tôt que le 8 et peut-être le 10 de décembre. Comme vous partez le i3, j'ai été obligé de hâter l'ouvrier, de façon que vous ne devez pas vous attendre à ce que l'ouvrage soit fort élégant. Je vous prie , en attendant ma dépêche, d'inspirer le plus que vous le pourrez des sentiments pacifiques à ces gens -là. Le courrier vous apportera un paquet qui vous en détaillera toutes les raisons amplement. Point de Rubicon à passer, je vous prie, et point de convention nouvelle quelconque; cela n'est pas du tout de saison. Les Turcs demandent la paix à cor et à cri; il faut la faire, ou la Russie, de gaîté de cœur, doit s'attendre à se précipiter dans une toute nouvelle guerre. On vous a bien malmené , mon cher frère ; on vous a mis à contribution volontaire, qu'un empereur ni un roi de France n'auraient payée. Il n'en faut pas croire tout le monde sur son avidité, ou ce serait le moyen, pour faire plaisir à des gens , de se ruiner, qui ne vous en auraient guère d'obligation ; avec de petits présents on va aussi loin qu'avec de plus considérables, et il ne faut point aller au delà de ses forces.

Je vous prie, quand vous repasserez par Konigsberg, de voir des troupes ce que la saison vous en permettra, et de jeter de même un coup d'œil, en passant, sur ces endroits qui ont été rebâtis après le dernier incendie. En vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis à jamais, etc.

Le 19 novembre 1770.

Mon cher frère ,

Les ordres que vous me demandez m'embarrassent d'autant plus, qu'hier le juif m'avait promis de me les livrer en huit jours, et aujourd'hui il m'est venu dire qu'il faut trois semaines pour les achever. Comme vous voulez partir le i3 de décembre,

je vous envoie trois ordres ordinaires. Si vous croyez ne les devoir pas donner, vous me les rendrez; en attendant, je fais brillanter les autres, que j'enverrai à Solms, car le temps ne me permet pas de faire autrement. J'attends donc, mon cher frère, d'apprendre enfin si les Russes veulent continuer la guerre. Vous leur rappellerez que mes engagements ne vont pas jusque-là, et que, sans exposer mes pays à des risques certains et évidents, à une ruine certaine, à la perte de toutes mes possessions du Rhin, je ne me pourrais engager dans une entreprise où tout le risque est de mon côté. Mais vous serez assez circonspect pour ne le point dire, s'ils se déterminent à la paix; mais sinon, il faut représenter que de bons alliés doivent avoir égard à leurs intérêts réciproques, et ne point prétendra les uns des autres qu'ils se sacrifient entièrement pour leurs intérêts. Mais peut-être Ces représentations ne seront -elles pas même nécessaires: et comme je suis sûr que le vizir ne demandera pas mieux qu'à faire la paix, ils n'auront point d'excuse pour prolonger la guerre. Je suis, etc.

Le a a novembre 1770.

Mon thks-cher fhkre,

Je vois par vos lettres, mon cher frère, tous les nouveaux sujets d'admiration que vous fournit la Russie ; mais des palais et des maisons ne sont que des monuments morts qui ne font rien à la société; ce qu'il y a de vraiment admirable en ce que vous venez de m'écrire, c'est cette institution pour élever des filles et leur donner une éducation convenable. C'est par de tels soins, vraiment dignes des souverains, qu'ils peuvent mériter les noms de pères de la patrie. Le bienfait que nous recevons de nos parents, c'est la vie; mais ceux qui nous éclairent, qui nous inspirent des mœurs, qui nous humanisent, ce sont nos vrais, XXVI. a»

nos seuls bienfaiteurs;1» ceux des souverains qui peuvent produire de tels titres sont sûrs d'obtenir des brevets d'immortalité par tous les siècles.

Je vous ai dépêché, mon cher frère, un courrier depuis peu, et je dois encore ajouter que mes efforts ont été superflus pour achever ces ordres, qui ne pourront, je crois, partir d'ici que le mois prochain. On croit la guerre inévitable entre l'Angleterre et l'Espagne; Choiscul se trouve pris dans les filets qu'il avait tendus à d'autres. Ainsi la meilleure politique est l'unie qui chemine droit; par là on ne cherche niche à personne, et l'on ne s'embarrasse pas soi-même.

Notre nièce n'est point encore accouchée.1» Il fait ici depuis quelques jours un temps abominable. Je vous conjure, mon cher frère, de vous bien empelisser et de vous bien calfeutrer à votre retour. Je crains que vos nerfs délicats ne souffrent de la rigueur du froid.

Je suis, etc.

Le 3o novembre 1777 (1770).

Mon cher frère ,

Je ne sais si ma lettre vous trouvera encore à Pétcrsbourg, ou si vous serez sur votre retour, mon cher frère; toutefois suis -je bien réjoui d'apprendre que votre santé est assez bonne pour résister aux rigueurs des climats du nord. Je ne suis pas étonné du tout des belles fêtes que l'Impératrice vous a données. Ce même génie qui gouverne un Etat, et qui met tant de grandeur et de combinaisons dans ses projets, et dont la justesse des mesures étourdit l'Europe par des succès étonnants, ce même génie, dis -je, se déploie dans les fêtes dont vous avez été spectateur;0

» Voyez t. XVII. |>. 273.

k 11 s'nçit 'le la prince*«e «l'Ornnçe, qui accoucha fl'une fille le 28 novembre. « Voyez 1. XXIII. p. cl t~ XXIV. p. 2S2.

ce goût, cette élégance, l'invention qui a dirigé ces différentes féeries dont vous me parlez, sont des délassements d'un vaste génie qui, dans ces amusements, se donne quelque relâche des plus grands travaux. On m'a envoyé un dessin de cette illumination de Zarskoe-Selo , où j'ai été surtout flatté de la justice que l'Impératrice rend à mes sentiments et aux liens qui m'attachent indissolublement à ses intérêts. Mais, mon cher frère, je ne puis point riposter à votre lettre sur le même ton; je ne saurais rien vous mander ni de prises de villes, ni de batailles gagnées, ni d'ennemis humiliés, ni de fêtes superbes, ni des amusements d'une cour polie; rien de cela n'a lieu ici. Nous n'entendons parler que des Anglais et des Espagnols; on ne saurait dire jusqu'ici s'il y aura paix ou guerre entre eux. La faiblesse du ministère anglais penche pour la paix; mais si elle continue, elle sera si chevillée, qu'elle ne se maintiendra pas longtemps. Incertain si ma lettre vous trouvera encore à Pétcrsbourg, ou en chemin, . j'ai adressé au comte Solms un résumé de la conduite de Choiseul qui a été présenté au Roi, qui ne l'a pas lu, qui l'a donné à Choiseul, qui s'en est fait des papillotes. Les faits sont vrais et bien détaillés, et pourront faire connaître le caractère et la façon d'agir de cet homme à Pétersbourg, où on le connaît bien pour un tracassier, mais non pas toutes ses intrigues et ses ruses, telles qu'elles sont détaillées dans cette pièce. Le plus grand chagrin qu'on pourrait faire à cet homme serait de faire imprimer ce factum et de le répandre dans le public.

Je vous embrasse, mon cher frère, bien cordialement, en vous assurant de la tendresse infinie et de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.

34o IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

2i2. AU MÊME.

Le 3o novembre 1770.

Pour notre médiation , mon cher frère , j'y renonce de bon cœur, pourvu que l'ouvrage de la paix s'accélère. J'avoue que , vu les liaisons de la cour de Vienne avec celle de Versailles , je ne crois pas qu'on puisse compter qu'elle se mêle bien nettement de la médiation; elle voudra faire intervenir le crédit de la France, qui gâterait tout. Il vaut donc mieux, pour finir vite, que l'Impératrice négocie directement, comme elle se le propose; mon ministre à Constantinople » pourra seconder cette négociation, et personne ne pourra y intervenir pour croiser l'acheminement de la paix. Pour ce que le comte Panin vous a dit de la cour de Vienne, je crois que cela est absolument impraticable, par les liaisons intimes qui subsistent entre l'Impératrice et la France, liaisons auxquelles la cour de Vienne est aveuglément attachée, parce que la France lui garantit le dos en Italie et son flanc gauche en Flandre, et lui donne la faculté de se servir de toutes ses forces contre moi quand bon lui semblera. Cela étant, on ne déterminera du grand jamais Kaunitz à rompre avec les Turcs, alliés de la France, et à partager le gâteau avec les Russes; et il faut même n'y point penser, mais plutôt se rappeler que l'Impératrice ne peut continuer la guerre sans passer le Rubicon, et qu'en ce cas ce serait allumer un incendie dont Dieu sait quelle serait la fin. J'en reviens donc à mon sentiment: la paix, la paix la plus prompte que possible, en ne proposant pas des conditions intolérables et trop humiliantes aux Turcs. Je suis persuadé que l'Impératrice parviendra à la faire; les insinuations des Français, mon cher frère, perdent toute leur force dans la situation désespérée où se trouvent les Turc>. Ils feront sûrement la paix, et volontiers; ainsi j'espère que tout se pacifiera cet hiver, et que l'Europe pourra être tranquille, autant que le permettra Choiseul.

Je vous rends grâces des soins que vous vous êtes donnés pour ma sœur de Suède. Je vous en ai autant d'obligation que

» Le major <le Zegelin, nomme colonel le 3o m*r» 1776, à son retour de Constantinople, mort à Berlin le 8 février 1809. Voyei t. XIX , p. 197.

si vous aviez travaillé pour moi-même. Au reste, j'abandonne absolument à votre discernement et à votre jugement le temps que vous passerez à Pétersbourg; car, mon cher frère, vous êtes sur les lieux, et mieux que moi en état de voir ce qui est convenable, et quel parti il vous convient de prendre.

vît. AU MÊME.

Le 5 décembre 1770.

Mon cher fkkkk,

Je suis bien fâche d'apprendre que vous avez été incommodé; mais j'espère, mon cher frère, que ce sera un mal passager. Vous êtes sujet à ces sortes d'incommodités tous les hivers, et le froid du pays où vous êtes les aura peut-être encore augmentées. En revanche, vous avez le plaisir de voir de tous côtés des productions d'un grand génie, et j'avoue que je suis plus sensible aux soins que l'on prend de la race future que de la race présente. La bonne éducation est la nourriture de l'âme, comme le lait sert à l'accroissement de la partie matérielle ; et les législateurs dont les soins s'étendent sur l'éducation de la jeunesse recueillent tout Je fruit de ce qu'une postérité bien élevée produit d'avantages à l'Etat. Dans peu arrivera ce que j'ai prophétisé à Valori,* qu'on serait obligé de faire venir des précepteurs de la Russie pour bien élever les enfants. A propos d'enfants, notre nièce de Hollande est accouchée d'une fille. M. de Heyden est arrivé hier en apporter la nouvelle. Elle s'est acquittée galamment de cette couche; elle n'a presque pas souffert, et au bout de deux heures tout a été expédié.

Je suppose, mon cher frère, que vous êtes curieux des nouvelles de l'Europe, ce qui m'engage à vous en apprendre. Les Anglais et les Espagnols ne se feront point la guerre ; ils veulent remettre la partie à une autre fois , mais je crois que ce ne sera

• Voyex t. XVII, p. xiii et xiv, et3n-3i6.

34a IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

pas de durée. La cause existant de même de leur mésintelligence, il ne faudra attendre que le moment où Tune ou l'autre nation aura plus d'humeur qu'à l'ordinaire; et si je connais bien les Anglais, je présume que ce seront eux qui s'impatienteront les premiers. Pour nous autres , nous nous défendons contre la famine domestique et la peste étrangère; pour la dernière, on y a bien pourvu par les cordons qu'on a tirés tout du long de la frontière, et pour la famine, en ouvrant les magasins et faisant face à la disette, qui est générale en Allemagne, en France, comme en Italie. Cela n'est guère réjouissant; mais il faut bien espérer de l'année qui vient, car en tout le bien et le mal est mêlé sur ce malheureux globe. Je vous embrasse mille fois, en vous assurant de la tendresse inGnie et de l'estime avec laquelle je suis, etc.

Potsdam, 16 décembre 1771».

Mon trks-cuer krkrk,

Les Autrichiens disent que les Russes se moquent d'eux, et qu'ils n'ont pas envie de faire la paix, mais bien de donner lieu à une guerre générale. Vous aurez reçu à présent, mon cher frère, mon courrier touchant les Turcs, par où tout s'éclaircira ; car ils promettent de relâcher Obreskoff sitôt qu'on aura des sûretés que les Russes veulent faire la paix. Je sais que ces gens sont très-lents dans leurs résolutions ; mais s'ils voulaient sincèrement la paix, comptez, mon cher frère, qu'ils s'empresseraient davantage pour en poser les fondements. La fortune les éblouit, et s'il ne tenait qu'à eux, l'Europe serait bientôt en feu. Je comprends qu'il faut, dans le pays où vous êtes, bien des complaisances et bien du manège. Voilà encore ce voyage de Moscou qui retardera la négociation. On verra venir le printemps, et l'on dira qu'on ne peut se dispenser de continuer la guerre. Je crains bien que cela en viendra là, et qu'on me traira comme une vache à

lait, pour des subsides qui sont de l'argent jeté dans la rivière. Je souhaite, mon cher frère, que je devine mal, mais je crains que ces gens-là n'aient leur système tout arrangé, et qu'ils tâcheront de vous tenir le bec à l'eau le plus longtemps qu'ils le pourront. D'ailleurs , je fais mille vœux pour que cet affreux climat ne porte aucun préjudice à votre santé. Je suis, etc.

PoUdaiu, H) décembre «770.

T-OUt ce que nous devons désirer le plus, c'est que la paix se fasse au plus tôt entre la Russie et la Porte. Je vois bien que les Turcs ne la feront que par les médiateurs qu'ils ont proposés; ainsi c'est à savoir si la Russie les acceptera, ou non. Si elle les accepte, je crois bien qu'il y aura quelques difficultés que la cour de Vienne fera pour rogner aux Russes quelques avantages; mais le besoin de rétablir la paix dans leur voisinage l'emportera par-dessus l'humeur à laquelle le prince Kaunitz. est un peu sujet. Je ne puis pas répondre corps pour corps pour ces gens -là; souvent les insinuations de la France prévalent sur les véritables intérêts de la cour de Vienne. Cette cour m'a répondu à la communication de la première pièce russe, touchant la médiation, qu'on se moquait d'eux; je n'ai pas pu vous envoyer cette réponse, car elle n'était pas édifiante. Pour les ordres, je vous abandonne entièrement, mon cher frère, l'usage que vous trouverez à propos d'en faire. Je suis, grâce à Dieu, à cent quatrevingts milles de Pétersbourg, et je ne puis pas juger comme vous de ce qui est convenable ou non. Je crois que l'ordre pour le grand-duc n'essuiera aucune difficulté; pour les deux autres, on pourrait les donner à l'occasion de la paix, sinon, les garder plus longtemps. J'approuverai tout ce que vous ferez sur cet article , ainsi que votre voyage à Moscou, car je sens très -bien que ce n'est qu'à force de complaisances qu'on réussit dans ce pays. Dès

que j'aurai une réponse de Vienne sur les affaires de Pologne, je ne manquerai pas de vous la faire parvenir, étant, etc.

Berlin, 3 janvier 1771.

Les cornes nie soûl venues à la tète , mon cher frère , lorsque j'ai reçu les propositions de paix que les Russes présentent. Jamais je ne puis me charger de les proposer ni aux Turcs, ni aux Autrichiens, car, eu vérité, elles ne sont pas acceptables. Ce qui regarde la Valachie ne peut eu aucune façon s'ajuster avec le système autrichien: premièrement, ils ne quitteront jamais l'alliance de la France, et en second lieu, ils ne souffriront jamais les Russes dans leur voisinage. Vous pouvez, regarder cette pièce comme une déclaration de guerre. On se moque de nous en nous donnant un tel leurre ; pour moi , qui ne puis en aucune façon me compromettre par complaisance pour la Russie, je leur ferai quelques remarques sur les suites de leurs propositions,* et, s'ils ne les changent pas, je les prierai d'en charger quelque autre puissance, et je me retire du jeu; car vous pouvez compter que les Autrichiens leur feront la guerre; cela est trop fort, et insoutenable pour toutes les puissances de l'Europe. Les États se dirigent par leurs propres intérêts ; on peut avoir de la complaisance pour ses alliés, mais il y a des bornes à tout; ainsi, quoi qu'il puisse en résulter, il m'est impossible de dissimuler en ce moment, et il faut parler net. La cour de Vienne s'est déjà désistée de sa médiation, comme je vous l'ai écrit, parce qu'elle prend la première réponse de la Russie pour un refus; je la leur ai

* Voye* les Mémoires et actes authentiques relatifs aux négociations qui ont précédé le partage de la Pologne, tirés du portefeuille d'un ancien ministre du dix -huitième siècle (le comte de Goerti) (Tubinçue) 1810, p. 107 et suivantes, et p. 129 et suivantes.

communiquée comme je l'avais reçue. Rohd » ne m'a pas encore répondu sur le projet de pacification de la Pologne, contre lequel on ne trouvera rien à dire; mais pour ce projet -ci, je me garderai bien de le communiquer à Vienne, ni à Constantinople, parce qu'il serait équivalent à une déclaration de guerre. Ainsi, mon cher frère , si on ne change et modère pas beaucoup de choses , je renonce à toute médiation, et abandonne ces messieurs à leur propre fortune. Je suis bien fâché que cela tourne ainsi tandis que vous vous trouvez dans ce pays; mais, mon cher frère, il ne vous reste qu'à faire une retraite honnête, car il n'y a plus rien à faire ni même à espérer avec ces gens.

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