DU PRIISCE HEIN Kl
Pctersbourg, 8 janvier 1771.
* . . . Après avoir achevé cette lettre, j'ai été le soir chez l'Impératrice , qui me disait en badinant que les Autrichiens s'étaient emparés en Pologne de deux starosties, et qu'ils avaient arboré sur les frontières de ces starosties les armes impériales. Elle ajouta : «Mais pourquoi tout le monde ne prendrait-il pas aussi?» Je répliquai que, quoique vous aviez, mon très - cher frère , un cordon tiré en Pologne, cependant vous n'aviez pas occupé de starosties. «Mais, dit l'Impératrice en riant, pourquoi n'en pas occuper?» Un moment après, le comte Czernichew m'approcha, et me parla sur le même sujet, en ajoutant: «Mais pourquoi ne «pas s'emparer de l'évèché de Varraie? Car il faut, après tout, « que chacun ait quelque chose. » Quoique cela n'était qu'un discours de plaisanterie, il est certain que cela n'était pas pour rien, et je ne doute pas qu'il sera très -possible que vous profitiez de cette occasion. Demain le comte Panin viendra chez moi. Je lui
* Jacquet -Frédéric de Rohd, ne dan» la province de Prusse, el envoyé extraordinaire à la cour de Vienne de 1763 à 1771.
dirai ce que vous m'avez écrit au sujet des Autrichiens, et par la poste prochaine je vous rendrai compte de notre cou versa tion.
aa8. DU MÊME.
Saiot- Pctersbourg, m janvier • 77 1 .
Je dois vous rendre compte, mon très -cher frère, de la conversation que j'ai eue avec le comte Panin au sujet de la cour de Vienne. Je lui disais que vous m'avez fait l'honneur de m'écrirc comme quoi celte cour était trop intimement liée à la France pour qu'on puisse croire qu'elle s'en détache. Il me répliqua qu'il en était convaincu, mais que si cette cour désirait sincèrement la paix, comme son intérêt l'y obligeait, il espérait que lorsque les vraies intentions de la cour de Russie lui seraient connues, elle s'y emploierait ofGcieusemeut, et que peut-être on pourrait alors insensiblement l'engager à prendre d'autres vues. Ce qui est certain, c'est qu'on ne veut de la cour de Vienne que par votre entremise, et autant on serait bien aise d'établir mie harmonie entre ces trois cours, aussi peu on la recherchera seul, puisque le premier principe est très-bien établi ici, c'est d être intimement lié avec vous, mon très -cher frère.
Le comte Panin n'est pas si content de la démarche que les Autrichiens ont faite en s'emparant des starosties en Pologne. H ne m'a point parlé de 1 cvêché de Varmie. Tout cela provient de la division du conseil ; tous ceux qui sont portés pour l'agrandissement voudraient que tout le monde prenne , afin que la Russie pût profiter en même temps, tandis que le comte de Panin est porté pour la tranquillité et la paix. J'éclaircirai cependant encore cette affaire, et je suis toujours d'opinion que vous ne risquez rien de vous emparer, sous quelque prétexte plausible , de cet éveché, au cas que la nouvelle soit véritable que les Autrichiens aient effectivement pris ces deux starosties, sur lesquelles
on prétend qu'ils réclament des droits qu'ils ont recherchés dans les archives, en Hongrie.
(Berlin) a3 janvier 1771.
Mon très -cher frère,
Comme cette lettre vous sera rendue sur ma frontière, je crois, mon cher frère , pouvoir vous féliciter hardiment à présent d'avoir heureusement terminé votre voyage. Je vous considère comme Pythagorc ou Platon, qui voyageaient chez les Scythes et les peuples les plus barbares, pour approfondir les secrets de la nature et recueillir des connaissances. Je vous avoue que je consens à admirer fort tout ce que vous avez vu d'admirable, mais que pour tous les trésors du monde on ne me ferait point aller d'où vous venez. Je vous remercie mille fois de ce que du fond de la Scythie vous vous ressouvenez encore de mon vieux jour de naissance et de ma chétive personne. Je vous avoue, mon cher frère, que j'aime mille fois mieux vous savoir ici que parmi les barbares d'où vous venez. Les lions les plus apprivoisés donnent souvent des marques que l'instinct de leur naturel féroce ne se dompte pas, et je crois qu'il en est de même des Russes. Je vous remercie de la bonté que vous avez de m'envoyer des cailles fumées. Je suppose que c'est de l'espèce dont les Juifs mangèrent en traversant le désert de Sina et d'Horcb;» toutefois ce souvenir obligeant m'est bien précieux, et je me réjouis d'avance sur votre retour. Mais il faut vous préparer d'avance, mon cher frère, à être bien questionné; c'est un tribut que tout voyageur doit payer, à son retour, à ses compatriotes. Je voudrais à présent qu'il gelât fort et ferme, pour que votre voyage en fût moins fatigant et plus agréable; sans quoi je crains, mon cher frère, que vous serez arrêté désagréablement en des endroits où vous n'au-
• Exode. ch«J). XVI. v. t'A et i4-
rez aucune envie de séjourner, que vous briserez des voitures, et que vous resterez longtemps en chemin. J'ai dîné aujourd'hui chez ma sœur Amélie, où il a été beaucoup question de vous, mon cher frère ; mais comme vous étiez en bonnes mains , vous n'avez rien à appréhender de ce qui s'est dit sur votre sujet. Demain je retourne à Potsdam, dans ma solitude, où j'espère, comme vous m'en flattez, d'avoir le plaisir de vous voir et de vous embrasser le mois qui vient, et de vous assurer de vive voix de la tendresse sincère et de la haute estime avec laquelle je suis , etc.
a3o. AU MÊME.
Potsdam, a4 janvier 1771.
Je crains beaucoup que si les Russes ne se désistent de leur grand projet d'abaisser les Turcs, ils n'entrent, cette année encore, en guerre contre la maison d'Autriche. Cela me mettra dans un grand embarras. Jamais les Autrichiens ne consentiront à l'abaissement de la Porte ; pour moi , je me verrai forcé de demeurer neutre dans cette bagarre, la guerre étant encore trop prématurée pour nous. Celle dont nous sortons a été trop ruineuse et trop violente pour que nous puissions sitôt en entreprendre une nouvelle, et ce qu'on nous fait voir en perspective, l'Ermeland, ne vaut pas la peine de dépenser six sous pour l'acquérir. Si les Autrichiens entrent en guerre avec les Russes , comme je le crains fort, il y aura bien entre eux d'autres choses à régler que ce cordon de la Pologne, qu'ils ont envahie; ainsi je ne me presserai pas , et j'attendrai si les événements favorisent pour faire quelque acquisition, ou bien je demeure comme je suis. En attendant, à tout moment que la paix continue nous acquérons de nouvelles forces, et si la Russie et l'Autriche s'épuisent les unes contre les autres, je crois qu'il y aura plus à gagner pour la puissance neutre que pour les puissances belligérantes; du moins pourraije soutenir ma neutralité avec dignité. J'attends votre retour,
mon cher frère , pour profiter de vos lumières et de ce que vous avez vu là -bas: mais je crois que, en vous ayant mis au fait de certaines circonstances que je n'ai pu confier à des postes étrangères, vous serez peut-être de mon avis; car je croirais faire une faute impardonnable en politique , si je travaillais à l'agrandissement d'une puissance qui pourra devenir un voisin redoutable et terrible pour toute l'Europe. Je suis, etc.
a3i. AU MÊME.
Potsdam, 3i janvier 1771.
Je vois, mon cher frère, qu'il n'y a pas toute l'union possible dans le conseil de Pétersbourg; mais j'ose vous dire positivement qu'il y a une impossibilité manifeste dans l'exécution des idées du comte Panin relativement à l'Autriche. La haine secrète qu'on a dans ce pays pour les Russes surpasse toute imagination, et, si je l'ose dire, il n'y a que moi qui tâche de l'étouffer et de l'empêcher » d'éclater. Si les Russes voulaient seulement se servir de / leur ministre à Vienne pour sonder le terrain , ils ne tarderaient pas à voir que cela va plus loin que ce que j'en dis. Et quant à l'article de prise de possession du duché de Varmie, je m'en suis abstenu, parce que le jeu n'en vaut pas la chandelle. I> Cette portion est si mince, qu'elle ne récompenserait pas les clameurs qu'elle exciterait; mais la Prusse polonaise en vaudrait la peine, quand même Danzig n'y serait pas compris, car nous aurions la Vistule et la communication libre avec le royaume, ce qui ferait un article important. S'il s'agissait de dépenser de l'argent, cela en vaudrait la peine, et d'en donner même largement. Mais quand on prend des bagatelles avec empressement, cela donne un ca-
* Les moU de V empêcher sont omis dans l'autographe.
!• Voyex J.-D.-E. Preuss. Urkundenbuch su der Lcbensgcschicltie Friedriclts de* Grossen, t. V, p. i83 et suivantes.
35o IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
ractèrc d'avidité et d'insatiabilité que je ne voudrais pas qu'on m'attribuât plus qu'on ne le fait déjà en Europe. Je suis, etc.
Le 17 mars 1771.
Mon cuer frkre,
Je souhaite que le temps barbare qu'il fait ne porte aucun préjudice à votre santé; je suis très-las, mon cher frère, car il n'y a pas moyen de sortir, ni d'habiter encore la campagne. Le comte Hoditz n'a point son sérail avec lui, 1» et il semble qu'il lui manque quelque chose; on l'amuse avec la comédie allemande et choses pareilles. L'idée que vous avez, mon cher frère, d'un Dialogue des morts entre Alberoni et Choiseul est admirable ; c c'étaient des esprits à peu près de la même trempe, inquiets, vastes et superficiels. Choiseul commence à porter impatiemment la peine de son exil, et il intrigue autant qu'il peut à Versailles pour se faire rappeler, jusqu'ici sans apparence de succès. Les Autrichiens, comme je vous l'ai marqué, se prêtent aux propositions de bons offices que les Russes leur ont faites, et j'ai quelque faible espérance que l'affaire de la négociation réussira. Jusqu'ici je n'ai point encore de réponse de Pétersbourg sur la grande dépêche que j'y ai fait passer après que vous l'aviez, mon cher frère, approuvée. Ce sera sur cette réponse que nous réglerons nos petits
» Le prince Henri était alors à Rhcinsberg. De retour de Saint-Pétersbourg à Berlin le 17 février, il avait séjourné à Potsdam du 18 au »4- »» Voyei t. XX , p. xxiii et xxiv.
e Ce passage semble indiquer que c'est le prince Henri qui donna au Koi la première idée de son Dialogue des morts entre le duc de Choiseul, le comte de Strucnsc'e et Socrate, que nous avons imprime t. XIV, p. 337 — a4G, et dont Frédéric parle en ces termes dans une lettre inédite au prince Henri, du a6 février 177a : 'J'aime quelquefois à m égayer aux dépens des *ots et des méchants •dont ce malheureux monde abonde, et pour mamuscr j'ai fait un Dialogue • des morts entre Socrate, Choiseul et Struensée. •
projets d'acquisition, qui, s'ils réussissent, mon cher frère, vous seront entièrement dus. On dit que le nouveau roi de Suède passera par ici pour retourner chez lui; mais cela n'est pas sûr. J'ai reçu une lettre de nia sœur, qui parait anéantie dans sa douleur. Je lui ai écrit tout ce que j'ai pu imaginer pour la tranquilliser; mais ce ne sera qu'à pure perte ; il n'y a que le temps qui console. Je vous embrasse, mon cher frère, en vous assurant de la tendresse infinie et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.
a33. AU MÊME.
Le iCjuin 1771.
Mon cher frkhe,
Je vous renvoie, comme vous le désirez, la lettre de l'impératrice de Russie, qui, me semble, est aussi aimable, aussi obligeante qu'on peut le désirer. J'ai reçu un courrier de Solms touchant les affaires de Pologne, et j'espère que, au retour du courrier que je renvoie à Pétcrsbourg, nos intérêts réciproques seront combinés ensemble et assurés par une convention. Si cela est une fois conclu, je me moque des Autrichiens, qui, n'ayant point de secours à tirer de leurs alliés, seront bien obligés de passer par ce que nous voudrons. Enfin, les ouvertures de la paix se sont faites; les Russes ont usé d'assez de modération pour que les Autrichiens n'aient pas lieu de se fâcher, et quoiqu'il faudra encore bien barbouiller du papier, je commence à voir jour à la conclusion de la paix. J'ai appris, mon cher frère, que .vous avez cherché un tableau de van der Werff, dans l'intention de le donner à l'Impératrice. Si vous avez encore le même dessein, je pourrai vous en fournir un beau; c'est une descente de croix.» J'attends sur cela votre réponse. On m'écrit de Prusse que les grains y manqueront cette année; cela ne me met pas de la meilleure humeur du monde. Cette année -ci est bien dure, nous
* Ce tableau fut en effet envoyé à Saint - Pctersbouri;.
35a IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
éprouvons une suite de calamités; il serait à souhaiter pour tout le monde que des années heureuses rétablissent les campagnards , et rendissent, après tant d'infortune, ce pauvre pays aussi florissant qu'il le fut autrefois. Je suis, etc.
Ce ai (juillet 1771).
Mon cher frkhe ,
Je suis charmé de voir par votre lettre que vous jouissiez toujours d'une parfaite santé. Ma sœur Amélie, qui a bien voulu venir chez moi, se porte aussi très -bien à présent; je l'amuse comme je puis; je lui ai donné hier la tragédie de Rhadamistc,* que Fierville a jouée d'une façon à pouffer de rire. Quant aux choses plus sérieuses, j'ai reçu aujourd'hui des lettres de la Russie , touchant notre convention ; ma portion consistera , à ce que je vois, dans la Pomérellie jusqu'à la Netze, Culm, Marienbourg et Elbing. Cela est fort honnête, et vaut la peine des subsides payés et d'autres dépenses inévitables que cette guerre des Turcs m'a causées. On m'écrit de Vienue que le prince Kaunitz continue d'être de très -mauvaise humeur. Comme je ne crois pas qu'il puisse compter sur les Français, cela pourrait bien y contribuer. J'attends à présent en peu des nouvelles comment on aura pris en Russie la réponse de la cour de Vienne. Selon toutes les apparences , elle doit brouiller ces deux cours plus que jamais. Ensuite de cela, il faudra voir quelle résolution on prendra àPétersbourg pour la pacification avec les Turcs. Tout cela, mon cher frère, nous mènera jusqu'à la fin de cette année, où il n'y aura probablement que des négociations entamées et de nouvelles propositions à faire. J'attends toutes ces choses patiemment pour voir comment cette fusée se débrouillera. Je vous embrasse. » Voyez t. Il, p. ao.
mon cher frère, de tout mon cœur, en vous assurant de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.
Le 27 septembre 1771.
Mon cuer frère ,
Je vois, mon cher frère, que vous êtes étonné de la singulière conjoncture où se trouve l'Europe à présent. Il est vrai que , en lisant l'histoire même, je ne me rappelle pas d'y avoir lu quelque trait qui ressemble à la position présente où nous nous trouvons. Cependant, depuis que j'ai eu la satisfaction de vous écrire, les conjonctures et les événements- ont pris une tournure infiniment plus favorable pour nos intérêts; les Russes, piqués de la réponse x sèche et impérieuse des Autrichiens, ont résolu de faire marcher au mois de janvier prochain une armée de cinquante mille hommes en Pologne. Leur animosité se tourne tout entière contre les Autrichiens; ils veulent céder aux Turcs la Moldavie et la Valachie, et ils veulent même animer cette puissance à se déclarer contre l'Autriche. Voici le moment de signer notre convention avec eux ; cela améliorera pour moi les conditions que je désire, et, d'un autre côté , cette nouvelle armée , portée entre Sandomir et Cracovie , empêchera bien les Autrichiens d'agir, de sorte que nous ferons des acquisitions sans tirer l'épée. Vous voulez savoir comment la Saxe se trouve actuellement avec l'Autriche? A ce qu'on m'écrit, ils ne sont ni bien ni mal ensemble. L'Electeur a fait une réduction, et se prépare à la renouveler encore, de sorte que son armée ne demeurera forte que de douze mille hommes. Ce ne serait pas, en tout cas, un bien puissant secours pour l'Autriche , et quoi que ce bon électeur fasse , si le feu de la guerre s'allume, il sera, ni plus ni moins, obligé de servir nappe aux parties belligérantes. Je suis les Autrichiens dans toutes leurs négociations; je les éclaire d'aussi près qu'il m'est possible. Je