XXVI. a
Ainsi, quand le grand -duc n'arriverait que vers les six heures, nous serions plus sûrs d'avoir tout achevé. Je ne vous écris rien sur les affaires, parce que j'aurai demain la satisfaction de vous embrasser et de pouvoir vous parler sur tout; mais il est certain que la fureur où est l'apostat d'Hippocratc « me sert plus que tout au monde. Il y a quelqu'un envers lequel il se déboutonne, et dans le sein duquel il répand ses secrets et son venin contre nous, car, mon cher frère, il ne vous épargne pas plus que moi. Mais il me parait certain que la cour de V ienne a fait un traité avec la Russie au sujet de la démarcation de la Pologne, et que j'en ai été le sacrifice. Voilà le gros de la chose.
Ne craignez pas qu'il manque du monde sur le passage du grand -duc: ici, de ma chambre, je vois au delà de deux mille personnes, depuis deux heures, qui regardent l'arc de triomphe où quelques charpentiers travaillent. On loue des fenêtres dans la rue Royale vingt écus la pièce. Jugez du reste. Il se rassemble du monde de tous les côtés et de tout pays. Beaucoup viennent pour juger par leurs yeux si c'est réellement le grand -duc qui vient ici. Je m'en vais vous souhaiter le bonsoir, mon cher frère, pour me reposer et rassembler toutes mes forces pour demain, b vous assurant de la tendresse infinie et de tous les sentiments avec lesquels je suis , etc.
Rheinsbcrg, 9 août 1776.
Mon trks-ciikr frkrk.
Je reviens de Schwedt, où j'ai quitté le grand-duc rempli de reconnaissance pour vos bontés, mon très -cher frère, et de regret de vous avoir quitté. Il m'a chargé de cette lettre pour vous, que j'ai l'honneur de vous envoyer. Je suis parti ce matin sans
* Van Swielcn, dont le père était médecin.
Voyei t. XXIII. p. 3Sa; t. XXIV, p. 388 — 991 ; et ci -dessus, p. 43 et 44-
prendre congé. Il était trop ému hier au soir, et, ces sortes d'émotions étant préjudiciables à sa santé, j'ai cru mieux faire d'éviter un congé, de quoi aussi j'étais convenu avec le général SoltykofT. J'ai reçu à Schwedt la réponse que vous avez eu, mon très-cher frère, la bonté de m'adrcsser au sujet des escortes que le grand -duc désire pour lui et pour la future grande -duchcssc • • * .
27a AU PRINCE HENRI.
Le 1" octobre 1776.
.... L'Impératrice est extrêmement contente de la princesse de Wurtemberg: elle a trouvé le moyen de gagner toute la cour, et si elle continue à se conduire ainsi, son crédit augmentera de jour en jour chez l'Impératrice. Ce que je cède aux Polonais a fait grand plaisir à la cour, et j'espère, sous l'ombre de ces aspects favorables , de pouvoir proroger mon alliance avec la Russie jusqu'à l'année 1790; et, en attendant, il faudra voir comment on pourra se tirer d'affaire. Voilà exactement la situation présente des choses, et vous pouvez compter que les Autrichiens n'attendent que mon départ pour mettre toutes leurs machines enjeu.
Je profite du séjour de ma sœur de Brunswic pour la préparer à la perte du Duc son mari, ce qui lui causera une sensible douleur; mais c'est un mal inévitable; ainsi il faut la familiariser avec cette idée, pour que nous la conservions. Ma sœur Amélie se remettra dans vingt-cinq jours ou trois semaines tout au plus. Elle devra sa guérison à son courage ; • je l'admire , et je l'en aime davantage.
Les Wurtemberg sont partis pour le Montbelliard , à cinq cents milles d'Allemagne de leur fille. Je suis sûr que les Fran-
■ Frédéric avait écrit au prince Henri, le 16 septembre : • J'ai été à Berlin
• voir ma sœur Amélie ; l'on a été obligé de lui faire une opération a son mauvais
• œil ; il va mieux à présent, et l'oculiste assure qu'elle se rétablira entièrement. »
çais leur apprêteront à rire par les ridicules questions qu'ils leur feront au sujet des Russes. Mais peu importe. Je souhaite, mon cher frère, que vous vous portiez bien, et que vous jouissiez tranquillement à Rheinsberg des restes de la belle saison, étant avec toute la considération, etc.
Le '.\ décembre 1776.
Mon thk.s-ciier fhkhe,
La confiance que j'ai, mon cher frère, en vos lumières m'a rassuré des appréhensions que Solms m'avait données. Cependant je vous avoue que je ne me fie pas beaucoup à la politique russe, assujettie à l'esprit léger et peu conséquent de celte nation. Leur monarchie est si puissante, qu'elle n'a besoin d'aucun allié, et que c'est plutôt par air de grandeur qu'ils entrent en liaison avec d'autres peuples que pour leur défense. Cela fait qu'ils seront toujours recherchés, et ne feront des avances envers personne. Repnina est de retour à Pétersbourg. Autant que j'en apprends, la cour n'est pas trop contente de lui, parce qu'il n'a rien terminé à la Porte; mais la Porte est si épuisée et si peu en état d'agir à présent, qu'elle a emprunté neuf cent mille piastres pour avoir de quoi payer les janissaires, ce qui est sans exemple depuis la fondation de cette monarchie. J'ai envoyé ces nouvelles à Pétersbourg, telles que je les ai reçues de Pétersbourg,1» pour rassurer l'Impératrice.
On commence déjà à parler à Paris des desseins que l'Empereur forme contre nous. Ainsi vous voyez, mon cher frère, que je reçois de tous les côtés la confirmation de l'orage qui s'élève contre nous; mais je n'ai point peur, au contraire, grande envie de donner bien dru sur les oreilles des plus perfides des
• Voye* t. VI, p. 118.
h 11 faut évidemment lire de Conslantinople.
hommes, et de les punir de toutes leurs méchancetés. Tous mes arrangements sont achevés dans les provinces pour accélérer la marche et rassemblée de Tannée. Ma plaie sera guérie dans sept ou huit jours; ainsi ils n'ont qu'à venir lorsqu'ils le voudront. Voici encore un bulletin où sont jointes des nouvelles de Ferney; on y a joint un dessin de Voltaire, en caricature, qui ressemble plutôt à un vieux singe qu a une figure humaine.
C'est dans l'espérance de vous voir bientôt que je vous prie de me croire avec la plus parfaite estime, etc.
Berlin, 6 avril 1777.
Mon thks-chkk kkkhe,
Je ne saurais vous exprimer ma joie lorsque j'ai trouve hier à Brandebourg la lettre dont vous m'avez, honoré, mon très -cher frère. EUc est d'autant plus sensible par l'espoir que vous me donnez de vous voir demain.3 Comment puis -je, à ce sujet, vous exprimer ma reconnaissance? Je vous supplie d'être convaincu que je n'oublierai de ma vie cette marque gracieuse de votre attention. A l'exception du sommeil et d'une grande faiblesse de poitrine, je suis remis aussi bien qu'on peut l'être après une si longue maladie. 1> J'ai voyagé avec beaucoup de lenteur, dont j'aurais honte en toute autre occasion. J'ai pourtant éprouvé qu'il m'aurait été impossible de faire autrement, l'haleine raetant encore très -courte, et la voiture par conséquent fatigante. Vous avez, daigné ajouter, mon cher frère, des nouvelles à votre lettre, et des bulletins, pour lesquels je vous rends très -humblement grâce. J'ignorais la maladie de l'impératrice de Russie, et également tous les changements arrivés en Saxe. Cette dernière af-
« Le prince Henri était parti de Brunsvric le 3 avril. •» Voyex t. XXV, p. 70.
3oo IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
faire est affreuse dans ses circonstances, et l'Electrice mérite bien d'être comptée parmi lès femmes atroces. a
Je ne fais que d'arriver, et me trouve surtout très -ému par vos bontés et par l'espérance de vous assurer demain, mon trèscher frère, et de ma reconnaissance pour vos bontés, et du tendre et respectueux attachement avec lequel je serai toute ma vie, etc.
a75. AU PKIiNŒ HENRI.
Le 10 avril 1777.
Mon trks-cher fkkmk.
Cve n'est pas à vous de me remercier, mon cher frère, de ce que j'ai été chez vous; cela m'a procuré une véritable satisfaction, et je vous ai trouvé mieux que je ne m'en étais flatté, ce qui me donne à présent la ferme persuasion que, si vous continuez à vous ménager comme vous le faites, vous pourrez encore vivre longtemps, et, mon cher frère, c'est un des principaux objets de mes vœux. Comme je n'ai rien de caché pour vous, mon cher frère, je vous ai confié le renouvellement de notre alliance avec la Russie.1* Je dois cependant vous dire en même temps que l'Impératrice exige de moi sur cet article un secret impénétrable, apparemment pour ne point choquer la cour de Vienne. L'Empereur est parti le a de ce mois pour Paris, et il ne retournera qu'au mois de juillet chez lui. Quoique van Swietcn soit un très-mau-
* Ce» dernière» lignes se rapportent à une affaire sur laquelle on peut consulter C.-W. Bottîger, Grschichte des A'urstaales und Komgretches Sachsen, Hambourg, t. 11, p. et .{00. (Juant à lélcctrice Marie- Antonic «le
Saxe, voyez notre t. XXIV.
*> L'alliance entre la Prusse et la Russie, conclue en 1764 0- VI, p. 1 1 et 1a, et ci-dessus , p. 399) , avait été renouvelée pour huit ans à Saint-Pétersbourg le la octobre (vieux style) 1769 (t. VI, p. ait et a4 )• Le renouvellement dont il est question dans cette lettre eut lieu à Saint-Pétersbourg le 16 mars (vieux style) 1777. également pour huit ans. En 1781, l'Impératrice refusa de renouveler cette alliance. Voyei t. XXV, p. 3i5.
AVEC LE PRINCE HENRI. 3ni
vais sujet, ce n'est pourtant que la créature du prince Kauiul/., et cette haine que l'élève nous marque, il l'a sucée à Pccolc de son maître. Je sais de science certaine que le prince KauniU a dit : «Jamais la cour impériale ne doit supporter la puissance prussienne; pour que nous dominions, il faut l'écraser.» Ces paroles saeramentales doivent se conserver dans le cœur de chaque Prussien, pour nous empêcher de nous endormir et de tomber dans une dangereuse sécurité. Il est sûr que cette maison obligera longtemps les souverains de ce pays -ci à être tout nerf, ou ils seront perdus.
J'attends demain des bulletins de France, et je vous les enverrai, mon cher frère, pour vous amuser un moment.
J'ai fait l'acquisition du troisième prince de Wurtemberg, a et je ne saurais en dire assez de bien. Ce jeune homme promet beaucoup. Je ne fais pas difficulté de le préférer à ses frères. Il ne prévient pas par l'extérieur; mais je suis très - trompé , ou ce jeune homme, s'il vit, fera son chemin. Voilà, mon cher frère, toutes les nouvelles que la stérilité de Potsdam me fournit. C'est eu faisant des vœux pour votre entière convalescence que je vous prie de me croire avec la plus haute estime et la plus parfaite tendresse, etc.
Le i3 avril 1777.
Mon tkès-chek fkkkk,
Je vous remercie de la patience que vous voulez, bien avoir pour continuer encore une diète , mon cher frère , indispensable pour votre entier rétablissement. Je conçois bien qu'il vous en coûte pour vous soumettre à un régime qui vous rend l'esclave de la Faculté; mais, d'un autre côté, vous prolongerez, par là vos
» Frédéric-Eugène-Ilenri, ne le ai novembre 1758, nommé licutenaot-colunel en 1777 et, le ai mai 1801, général de cavalerie, mort en i8a3.
39a IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
jours, et vous me conservez un frère que je serais au désespoir de perdre.
Depuis votre maladie, il s'est passé bien des choses que je n'ai pas voulu vous communiquer, parce que vous étiez malade, et que ces choses doivent rester cachées. Voici le plan que je me suis fait, mon cher frère, et que je suis pied à pied : d'être le plus intimement lié que possible avec la Russie; de veiller sur les grandes comme sur les moindres démarches delà cour de Vienne, et d'être aussi bien que possible avec toutes les autres puissances, cela pour ne me point faire des ennemis de gaîté de cœur; mais surtout d'être avec ces puissances sur un pied que, si les conjonctures exigent de nous allier, l'on soit en état d'entamer une négociation. Cela m'a si bien réussi en France, que c'est par mes insinuations indirectes qu'ils ont envoyé Tott en Turquie pour calmer la Porte et la porter à s'accommoder avec la Russie. En revanche, ils m'ont informé de toutes les calomnies que les Autrichiens leur avaient lâchées contre moi en exagérant des desseins ambitieux auxquels je n'ai jamais pensé. Je les ai détrompés facilement sur tous ces points. Reste encore à nous expliquer au sujet de la Bavière, ce que je ne presse pas encore. Ceci a pourtant produit l'effet que la cour de France m'a fait déclarer par M. de Pons» qu'elle se voyait sur le point d'entrer en guerre avec l'Angleterre, mais qu'elle m'assurait qu'elle ne ferait passer aucunes troupes en Allemagne; à quoi j'ai répondu que je lui étais très-obligé de cette ouverture, et que, pour y répondre, je croyais lui devoir déclarer de même que je n'étais en aucune liaison avec l'Angleterre. En me rapprochant de la France, je détruis une des machines du prince Kaunitz, qui est de faire accroire à Versailles que l'Empereur est intimement lié avec moi, et de vouloir me persuader que la cour de Vienne a la France dans sa manche. Ceci, mon cher frère, donnera lieu à d'autres explications avec les Français, par lesquelles on sera à même d'éclairer les ténèbres dont le prince Kaunitz enveloppe ses desseins. On m'écrit que l'Angleterre sollicitera dans peu ma garantie pour le pays de Hanovre; nous verrons ce qui en sera.
' Voyci t. VI, p. 1J1 cl i3a . et t. XXV, p. 34.
AVEC LE PRINCE HENRI. 3o3
Pour ce qu'on dit de rélecteur de Saxe, cela part eucore de sa mère , qui a semé ces bruits de changement de religion pour le brouiller avec les cours catholiques.
Voilà bien de la politique. Je crains bien de vous ennuyer* mon cher frère, par tout ce fatras du système de ma conduite que je vous ai tracé; mais un vieux casanier comme moi ne peut guère fournir d'autres nouveautés que celles dont il s'occupe.
Recevez avec amitié les assurances de la tendresse et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.
Le 17 juin 1777.
. . . . Nous avons ici des députés de l'Amérique, a qui nous proposent un traité de commerce. Je me propose de tirer en longueur cette négociation, pour me ranger du côté pour lequel la fortune se déclarera. Voilà, mon cher frère, ce que je crois le plus convenable à nos affaires ; ni plus ni moins , les Français nous prennent pour deux cent mille écus de marchandises, pour les débiter en Pensylvanie.
J'ai fini pour cette année toutes les affaires qui regardent la grande finance, et j'espère de jouir à présent de quelque repos pour guérir ma jambe, si elle est guérissable. En vous priant de me croire avec toute la tendresse et la considération possible, etc.
• Voye* t. VI, p. n4 et M.i vailles, cl t. XXV, p. 78.
3g4 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
Le a5 juin 1777.
. . . . A l'égard de messieurs les Américains, j'ai oublié de vous dire, mon cher frère, qu'ils veulent se servir du port d'Emden pour leurs pirates, ce que je n'ai pu leur accorder en aucune manière, à moins de me vouloir brouiller ouvertement avec l'Angleterre; et quant au commerce, nous ne pouvons l'entreprendre qu'avec perte, parce que les assurances pour l'Amérique sont montées à cinquante pour cent, ce qui absorbe bien au delà du profit qu'on pourrait faire avec ces colons. Mais ces gens-là ne peuvent pas nous manquer; il y a beaucoup de marchandises que nous leur pouvons fournir à meilleur marché que le reste de l'Europe, comme étoffes de laine et entoilages; ils en ont besoin, et cela établit un troc contre leur tabac, leur indigo et leurs cannes à sucre. A présent nous nous bornons à cultiver cette branche à la faveur de la marine marchande des Français, qui nous achète et transporte nos marchandises dans ce nouveau continent, de sorte que, sans choquer personne, nous profitons sans bruit de l'occasion qui s'offre à nous.
Le 29 juin 1777.
. ... Il vient d'arriver une singulière histoire à Berlin. L'envoyé d'Angleterre* est allé, dans l'absence du sieur Lee, envoyé des colonies, dans l'auberge où il logeait, et lui a enlevé son portefeuille; mais il a eu peur, et l'a jeté, sans l'ouvrir, sur l'escalier de la maison. Tout Berlin en parle. Je fais semblant de
• Le chevalier Hugne» Kliott. Il eut sa première audience du Roi le 7 avril 1777. Voyci t. XXIV, |». ASç).
l'ignorer. « Si l'on voulait agir à la rigueur, il faudrait défendre la cour à cet homme, qui a commis un vol public; mais pour ne point faire de bruit, je supprime la chose. Cependant je ne laisserai pas d'en écrire en Angleterre, pour que ces gens sachent au moins qu'on pourrait en agir moins modérément que je ne le fais, car ils sont impertinents.
Le g juillet 1777.
. . . . Saint-Germain b n'est pas encore venu; peut-être se ravisera- t-il. parce que je l'ai fait prévenir sur l'esprit d'incrédulité qui dominait chez nous. Je vous envoie, mon cher frère, un mémoire de ses tours d'adresse qu'il sait faire, qu'il m'a fait tenir. S'il savait faire de l'or, il s'en serait fourni lui-même; c'est un appât usé qu'il n'ose pas même mettre en avant. Pour nous, la seule façon de faire de l'or, c'est d'augmenter l'agriculture et le commerce; mais encore cela ne peut aller loin, car les matières d'exportation et d'importation sont circonscrites par nos produits et nos besoins. Ainsi, mon cher frère, il parait assez que tant que nous demeurerons sur le pied actuel , Crésus et Montézuma l'emporteront sur nous. 11 faut s'en consoler. On peut être fort heureux sans regorger d'or; la tranquillité et la gaîté desprit tiennent lieu de tous les trésors du Pérou.
» Voyei J.-D.-E. Prcuss, Urkundenbuch zu der hebensgeschichte Friedrichs des Orossen, t. IV, p. 378 cl 279, 11" '.M . a — c. »» Vovu t. XX11I, p. 75 el 80.
3<jC IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
Le 3 août 1777.
Mon thks-cher frère,
Voici des nouvelles curieuses que je vous communique, mon cher Frère; je les dois à la façon honnête et cordiale de penser du grand -duc. J'ai la confiance en votre discrétion que vous n'en parlerez à personne, ni que vous n'en écrirez à notre sœur la reine de Suède, parce que le grand -duc a exige le secret. Vous savez si, en considération d'une sœur que j'aime, je n'ai pas eu tous les ménagements pour son fils ; mais cette vipère envenimée me pousse enfin à bout, et je ne le regarde plus ni comme mon neveu, ni comme mon parent. Vous avez eu votre part à ses calomnies, et vous trouverez ce qu'il vous impute touchant la Courlande. Heureusement que ses méchancetés n'ont point fait d'effet, et qu'il a découvert lui-même son indigne caractère à une cour où il aurait dû tacher d'établir l'idée d'une bonne réputation. Quel fonds de méchanceté ne faut- il pas qu'il y ait dans l'âme de ce M. Gustave pour haïr, pour calomnier, pour persécuter des parents qui lui ont fait du bien, et jamais du mal! Cela m'indigne, je vous l'avoue, et principalement parce que celte créature atroce tient de si près à notre famille. Il a dit de même des horreurs au sujet de sa mère au grand -duc, qui l'en a sagement repris, en lui remontrant les devoirs des enfants envers ceux dont ils tiennent la vie. A présent, mon cher frère, je penserai entièrement comme vous au sujet de cet indigne neveu, et je ne le ménagerai pas plus que de raison.
Pour vous dire deux mots de ma santé , vu l'intérêt que vous y daignez prendre, j'ai pris une sorte d'érésipèle à la jambe, qu'on nomme Blatterrose ce qui encore est fort douloureux. Le chirurgien dit que c'est à merveille. De pareil bonheur ne peut
• Viovex ci -dessus, p. 4a-
•» Frédéric se faisait alors traiter par les deux chirurgieJift-çénéraux Schttiuckcr et Theden.
être souhaité qu'à «les ennemis. Mais il faut subir son destin. Je suis, etc.
28a. DU PRINCE HENRI.
Rheinsberg. 9 septembre 1 777.
Mon trks-ciikr frkhe,
«J'ai appris votre heureuse arrivée à Potsdam avec la plus grande joie. Vous daignez, mon très-cher frère, me parler, dans la même lettre, de votre passage par la Lusace.* Accoutumé à voir vos troupes, je ne suis pas étonné que la comparaison en soit peu avantageuse pour les troupes saxonnes que vous avez vues. Tout le pays, d'ailleurs, a essuyé tant de sensibles secousses, qu'il doit s'en ressentir encore.
Je me suis hâté de répondre sur le premier sujet de votre lettre ; mais j'en viens à l'essentiel , c'est de vous remercier trèshumblement, mon très -cher frère, de Y Essai sur les formes de gouvernement et sur les devoirs des rois,b que vous avez daigné m'envoyer. Je l'ai relu avec toute la reconnaissance et le plus grand plaisir. Vous avez recueilli dans un très -petit volume le résumé de ce qu'on peut dire et penser sur les gouvernements. Vous avez fait le plus beau portrait des devoirs d'un souverain; ce tableau, cependant, ne peut guère être imité. 11 faudrait toujours des princes doués de votre génie, et qui eussent vos connaissances. La nature n'en produit pas de cette espèce; je désirerais donc encore un chapitre utile pour un homme que la naissance place sur le trône, mais auquel la nature a refusé les dons que vous possédez. 11 lui faut une marche;6 il est impossible qu'il agisse par lui-même, et je pense que ce serait un malheur
» Frédéric partit le a octobre de Poloisch - Neudorf , près de Brcslau , et passa par ChrisliansUdt , Forsta. etc. pour se rendre à Potsdam.
I» Voycx t. IX, p. xvii, ic)3— aïo; t. XXIII, p. 4©5 et 4«75 t- XXV, p. 87 et 91.
e Nous lisons marche, mais le mot est presque illisible dans l'autographe.
s'il le voulait. Comment peut-il faire et quels sont les moyens pour que le corps de l'État se conserve, si la tète en est faible? Ce serait un chapitre excellent pour le bon roi de France. 11 se peut que je me trompe, mais je le crois rempli du désir et du zèle à faire le bien; mais n'ayant pas de génie et de connaissances, il ne sait comment s'y prendre.
Je vous rends très -humblement grâce, mon très -cher frère, pour les bulletins ; mais je me réjouis que les Autrichiens qui vous regardent vous trouvent encore tel, qu'on peut espérer de vous conserver longtemps. C'est l'idée la plus flatteuse pour moi . et l'objet de mes vœux et de mon espérance. Si vous daigne/, seulement, mon très -cher frère, ne vous point négliger lorsque vous ressentez quelques incommodités, je puis alors me flatter que votre conservation sera égale à mon espérance et à mes souhaits, lesquels partent du tendre et respectueux attachement avec lequel je suis, etc.
Le i3 septembre 1777.
MON TRES -CHER FRKRE
Votre approbation m'est plus précieuse que celle de la multitude, parce que, mon cher frère, vous êtes un bon juge, et le peuple ne l'est pas. L'article que vous désirez, que je devais ajouter à ma petite brochure, j'en ai commis le soin à Prométhée; il est le seul qui puisse le fournir. Mes facultés ne s'étendent pas aussi loin.
Voici encore un bulletin ; mais toutes ces nouvelles sont bien stériles, et le bulletier exalte sans cesse son imagination dans l'avenir, faute d'avoir pour le présent de grandes choses à annoncer.
J'ai voulu me rendre hier à Berlin. J'en ai été empêché par un maudit abcès qui s'est venu placer non loin de l'os pubis, et qui me cause de cruelles douleurs. La seule situation qui me sou-
lagc est d'être couché sur le ventre. Le chirurgien me promet que cela s'ouvrira bientôt, et qu'alors je pourrai me remettre en action. Je ne vous entretiendrais pas de ces misères, si je ne savais, mon cher frère, combien les fainéants se complaisent à fabriquer de fausses nouvelles. Ma situation, que je ne puis soutenir longtemps à cause des douleurs, m'oblige de finir, en vous assurant de la tendresse parfaite avec laquelle je suis, etc.
Le 6 octobre 1777.
. . . . J'ai lu avec beaucoup d'attention ce que vous avez eu la bonté de m'écrire touchant l'Empereur. Je conviens avec vous, mon cher frère, qu'il est bien difficile d'avoir un jugement fixe du caractère de ce jeune prince, tant qu'il est sous la tutelle de Kaunitz et de sa mère. Je veux croire que si l'électeur de Bavière décédait pendant ma vie, peut -être l'Empereur voudrait s'arranger avec moi; mais pensez, je vous prie, que je suis vieux et infirme, et qu'il ne faut plus compter du tout sur mon existence. ... Si donc, mon très -cher frère, vous avez la bonté d'ajouter ces considérations à celle que je vous ai communiquée ci -devant, vous conviendrez que je ne saurais assez prendre de mesures pour l'avenir, quoique je sache très -bien qu'aucun homme ne peut prévoir ce qui se fera quinze jours après son trépas. Je crois cependant que mon devoir demande de ne rien négliger des précautions que la prudence me prescrit de prendre, car tout ce que j'aurais omis, dans la situation où sont les affaires, tomberait à ma charge.
4oo IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
a85. AU MÊME.
Le ta octobre 1777.
Mon très-cher frère,
Le voyage d'ici à Berlin, mon cher frère, n'est pas celui de l'amiral Anson autour du globe ; il y a encore moyeu d'y arriver, principalement en voyageant en carrosse. J'ai vu beaucoup de choses, à Berlin, qui m'ont fait plaisir: ma sœur Amélie qui se portait mieux; le bon ordre des troupes; le congé que j'ai pris de notre apothicaire éternel;* le départ du revenant de Pons;!» l'embellissement de la ville , et tout ce qui est maisons publiques achevé; les grands progrès de notre commerce de draps; la nécessité où nous sommes, ayant consumé toute la laine de nos produits, d'avoir recours à l'étranger. Voilà, mon cher frère, des articles dont l'amélioration nie cause une véritable satisfaction. Je doute cependant que, malgré tout cela, un corps usé comme le mien ose lutter pour la durée avec le corps de l'Impératrice- Reine. Les femmes ont la vie si dure, mon cher frère! Elles remettent de l'huile dans leur lampe, et nous, nous épuisons le peu d'huile que nous avons. Dame Thérèse m'enterrera, moi et l'électeur de Bavière.
(Potsdam) 3 novembre «777.
Mon très -cher frère.
Je puis à présent, mon cher frère, vous donner des nouvelles plus intéressantes que par le passé. Nous avons eu ici la comtesse Sacken, la comtesse Schwerin et madame de Heinitz. Je
• Le baron van Swieten, rappelé par sa cour, eut pour successeur le comte de Cobenzl.
k M. de Pons, ministre de France à Berlin, fut remplace en 1783 par le marquis d'Esterno (t. XXV, p. a38 et a4o).
AVEC LE PRINCE HENRI. 4oi
me suis trouvé dans cette compagnie élégante, et, ne pouvant pas voyager, * j'en ai profité, comme on dit, pour me former le cœur et l'esprit. Ce sont des personnes qui feront très -bien à Berlin, sociables, aimables, et dont l'éducation tient à quelque chose de cette ancienne éducation de nos dames de Berlin. Je leur donnerai mercredi un intermezzo où dansera la fille de la Marianne, le fils d'un figurant, et une nouvelle danseuse italienne. Vous voyez, mon cher frère, que je remonte sur le tréteau de la représentation ; mais j'y serai pour peu de chose.
Mes lettres de Paris contiennent à peu près les mêmes matières que celles dont je vous ai communiqué la substance : même timidité dans le ministère, même faiblesse dans le souverain; de sorte qu'il faudra une émotion violente pour tirer ces gens de la paralysie politique qui les affaisse.
Deux postes me manquent de la Russie, ce qui m'empêche de vous en rien dire.
L'on me parle de deux batailles qui se sont données en Amérique; la cour en est informée à Londres, et elle en supprime les nouvelles. De Paris, l'on annonce positivement que le général Burgoyne a été battu ;u cependant nous n'aurons de tous ces événements des notions bien claires qu'à la fin de cette année. Toutefois résulte-t-il de ce qu'on apprend que les Anglais seront obligés de se préparer à la campagne prochaine , s'ils veulent entièrement subjuguer les Américains. Pour nous, mon cher frère, nous ne subjuguons, ni ne sommes subjugués. H me semble que nous sommes dans le cas de ces comédiens allemands qui , pendant leurs fériés, vont voir jouer les acteurs français, pour se mouler sur leur modèle. Nous observons les Washington, les Howe, les Burgoyne et les Carleton, pour apprendre d'eux ce grand art de la guerre dont on ne trouve jamais le bout, pour rire de leurs sottises, et pour approuver ce qu'ils peuvent faire conformément aux règles. Sa Majesté Britannique et son conseil occupent les premières loges, nous sommes au paradis, et nos sifflets même ne sont pas comptés. Le lord Bute,o qUj est l'au-
» Voyez t. XXIV, p. 6i5, el t. XXV, p. 78.
»> Voyez t. VI, p. n7; t. XXV, p. 83.
e Voyez t. V, p. i53 et suivantes; t. VI, p. u4 et suivante*.