‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 5)Chapitre 42 sur 81 · XXVI. a · texte numérisé non relu

XXVI. a

4o2 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

leur de la pièce, pour rendre la scène touchante, devrait être pendu au dernier acte; trois sont déjà passés; ainsi, à la fin de l'année 1779, ce grand homme pourra servir d'ornement à une potence anglaise. Mais, mon cher frère, je n'y pense pas: il vous est indifférent que Bute soit pendu ou non, et je ne sais de quoi je m'avise de vous entretenir de ces balivernes. Mais les postes ont apporté peu de nouvelles: j'ai épuisé ce que nous fournissent les dames et les spectacles, et le hasard m'a fait tomber sur le sujet des goddams. Je ne finirai cependant pas cette longue missive sans vous assurer de la haute estime et de la tendresse avec laquelle je suis, elc.

l'nUriam. 4 février 1 77S.

MON TfÙS-CIIEK FHKRK,

Je suis très -sensible, mon 1res- cher frère, à l'intérêt que vous prenez à ma santé. J'espère de recouvrer en quelques jours l'usage libre de la main. Mais ce sont de grandes bagatelles, en comparaison des grandes affaires «le l'Europe. « Selon les dernières lettres que j'ai reçues de France, l'on voit la confirmation de la faiblesse du gouvernement, et le peu de parti qu'on en peut tirer; et je prévois à peu près que tout ce qu'on en pourra attendre se réduira à une neutralité. En revanche, les lettres de Russie me sont d'autant plus favorables. Sur la simple nouvelle de la mort de l'électeur de Bavière, la cour de Russie, sentant l'importance de la cour de Vienne contre les lois et libertés germaniques, s'est offerte d'elle-même de me donner tous les secours, qui ne seraient que plus considérables en cas que la paix avec les Turcs puisse continuer. Mes lettres de Constanlinople me font espérer aussi que, pour celte fois -ci, les Turcs ne rompront pas la paix avec la Russie. Ainsi, mon très-cher frère, » Voye* t. VI, p. 137 et suivantes.

vous verrez que , sitôt que nous serons sûrs de la continuation de cette paix, nos affaires ne seront pas dans une aussi mauvaise situation, et que, d'autre part, la cour de Vienne pourra se repentir de la conduite injuste, tyrannique et précipitée à laquelle elle s'est abandonnée avec l'électeur de Bavière. Je suis, etc.

Lie premier usage que je fais de ma main convalescente est de vous remercier de la lettre de l'impératrice de Russie que vous avez la bonté de me communiquer. Toutes les apparences annoncent à présent que les troubles avec les Turcs paraissent se pacifier. Jamais conduite n'a été moins mesurée que celle de la cour de Vienne. Il n'y a qu'un cri dans l'Empire contre elle. Tout paraît annoncer que l'Electeur palatin chantera la palinodie, et se retournera vers nous. Pour ce qui regarde la France, vu sa mollesse, sa lâcheté et la reine autrichienne qui s'y trouve, tout ce que nous pouvons obtenir d'elle sera un traité de neutralité, dont il faudra se contenter, faute de mieux. Dans peu de jours mon courrier reviendra de Paris, et vous serez informé, mon cher frère, du contenu de la réponse. La Saxe s'est jetée entièrement en nos mains; j'ai demandé à l'Electeur de s'adresser également à l'impératrice de Russie, et de lui demander sa protection; il m'enverra cette lettre, que j'accompagnerai d'une de ma part, et où je ferai valoir à l'Impératrice l'étendue de ses influences, de sa puissance et de sa gloire. Le prince Gagarin est arrivé ; je le verrai après-demain , et je ferai partir au plus vite Cocceji, a avec toute une charge de dépêches, pour Pétersbourg. Jamais, mon cher frère, l'on n'a tant barbouillé de papier dans ma maison qu'à présent; ce sont courriers sur courriers qui ar-

• Voyez ci -dessus, p. 3a3.

Mon trks-cher frkrk,

l.c 6 février 1778.

rivent de tous côtés, et des préparatifs à faire d'avance pour que l'ouvrage ne devienne pas trop lourd vers la fin. Pardon: ma main ne veut plus m'obéir. Je suis, etc.

Le 9 février 1 7 7 S .

(/est en vous remerciant, mon cher frère, de la lettre (pie vous avez eu la bonté de m'écrirc que je puis vous apprendre bien des nouveautés. J'ai le traité que la cour de V ienne a fait avec l'Électeur palatin, où rien n'est fixé ni conclu, d'où il parait que le prince Kaunitz se ménage une porte de derrière, en cas que les conjonctures ne lui conviennent pas. Mes lettres de France, quoique mon courrier ne soit pas encore de retour, me confirment dans l'opinion que j'avais de ce ministère et de la crainte qu'il a de la jeune reine; tout ce qu'on pourra obtenir de lui sera une neutralité, à quoi il se portera peut-être volontiers, persuadé qu'il aura la guerre avec l'Angleterre. Le prince de Mecklenbourg s'est également adressé à moi pour des droits qu'il a sur la principauté de Leuchtenberg. De plus, on a toute espérance de faire revirer l'Electeur palatin, ou du inoins de faire crier le prince de Deux -Ponts. Mais ce qui m'embarrasse beaucoup, c'est que le prince Gagariu étant arrivé, voilà M. Cocceji qui. par je ne sais quel travers, s'avise de faire le malade, et ne veut point aller à Pétersbourg. Vous voyez, mon cher frère, combien cela me vient mal à propos dans un moment où je suis surchargé de soins et d'une multitude d'affaires. Pour me tirer d'affaire tant bien que mal, j'ai jeté la vue sur Podewils qui a été dans les gendarmes, et qui est un bon garçon. Si je devais mourir, je ne saurais quelqu'un sous ma main dans ce moment pour l'envoyer là -bas. Je l'endoctrinerai de mon mieux, et je vous l'enverrai, mon cher frère, vous priant de lui faire sa leçon, en quoi vous réussirez mieux que moi. Gagarin m'a apporté des

lettres de chancellerie de I Impératrice, mais aucune de main propre, quoique autrefois elle eût coutume de m écrire elle-même. Moi qui n'entends rien aux cérémonies, je ne sais s'il faut y chercher finesse ou non. Jamais tant de testaments, de conventions, de traités, de constitutions de l'Empire ne m'ont passé par les mains comme maintenant. Je crains de devenir un petit Cujas, un Pufendorf , un animal empesé de la rouille de Ratisbonne. Mais il faut être, dans ce monde, caméléon et réfléchir les couleurs des conjonctures. Du reste, je suis dans la plus grande tranquillité pour l'avenir, résolu de faire mon devoir, soit comme scribe, soit comme militaire, et abandonnant l'avenir aux vagues destinées. Je vous embrasse , etc.

Le 16 février 1778.

Mon trks-chkr fhkhe,

J'ai reçu votre lettre, mon très -cher frère, avec bien du plaisir, et je puis vous annoncer que mes lettres de France sont presque aussi bonnes que celles de Russie. Ils semblent déjà se déterminer à des déclarations soutenues d'armes; ils n'attendent qu'une déclaration de la cour de Vienne pour prendre un parti plus décidé. Nous aurons donc la France et la Russie. Il ne s'agit point, mon cher frère, dans l'affaire présente, d'acquisitions ou d'agrandissement, mais de réprimer une bonne fois l'ambition autrichienne, pour que son autorité ne devienne pas despotique dans l'Empire, ce qui serait à notre plus grand détriment. Ainsi, quelques propositions d'acquisitions qu'ils me fassent, je les rejetterai toutes également, très -résolu de ne remettre l'épée au fourreau que lorsqu'ils auront restitué toutes leurs usurpations. Pour la Saxe, elle ne doit pas vous causer d'embarras; appuyés comme nous le serons par la France et par la Russie, ces gens se joindront sûrement à nous pour coopérera leurs propres intérêts.

4o6 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

Je ne puis avoir de réponse de Vienne que mercredi ; je vous la communiquerai. Je suis, etc.

agi. AU MÊME.

Le a4 février 1778.

MON THÈS-C1IEK KHKKK ,

«Je viens, mon très-cher frère, de recevoir la réponse à mon mémoire adressé à la cour de Vienne. Cette réponse est si mal raisonnée , qu'un écolier en droit pourrait la réfuter. On y travaille actuellement, et quoique je réserve encore mes meilleurs arguments pour la fin de la négociation, la cour de Vienne ne sera pas moins réduite ad absurdum. Je crois bien que l'impératrice de Vienne veut la paix; elle aurait des conquêtes qui ne lui auraient rien coûté; mais il n'en sera pas ainsi. La France se déclare absolument pour nous, et elle agira vigoureusement. Je n'entretiens cette négociation que pour terminer mon traité avec la France et gagner le printemps. Les Autrichiens ne se doutent de rien; ils ne savent pas que la France et nous sommes d'accord. Voilà , de plus , le roi de Sardaigne qui s'offre à faire une diversion dans le Milanais. Vous voyez les Autrichiens entamés de tous les côtés, et vous comprenez bien que, après avoir signé avec la France et la Sardaigne, toutes les offres de la cour de Vienne viendront après coup. Je vous expose cette affaire telle qu'est sa situation actuelle, et vous jugerez, mon cher frère, comme moi , que notre situation n'est pas mauvaise. Voici un bulletin où vous verrez tout ce que le public de Paris juge des affaires. Je suis, etc.

I,c '.i mars 1 778.

MON TltfcS-CHKK FHKHK,

«Je ne puis, mon cher frère, jusqu'ici vous rien écrire encore qui puisse vous éclaircir sur l'obscurité de l'avenir. Les Français ne donneront une réponse précise qu'au retour de leur courrier de Vienne, et vous voyez quel circuit ces nouvelles font avant qu'elles nous parviennent. Je suis entièrement de votre opinion sur la conduite de la cour de Vienne; je n'y vois que de la hauteur, de l'arrogance, de la violence, mais point d'adresse ni de bonne politique. Messieurs les Saxons me donnent aussi de l'occupation. Ces princes de l'Empire sont tous éreintés, sans énergie et sans honneur; ce prince de Deux -Ponts a été poussé à ce qu'il a fait; mais, abandonné à lui-même, il se serait livre à l'infamie comme son oncle l'Électeur palatin. Cela fait la boute de notre siècle, et j'en rougis pour l'Allemagne. On ne sait encore rien à Pétersbourg du dessein des Turcs d'en venir à une rupture. Je vous avoue que mon étonne ment est extrême de la léthargie de cette puissance, et de la nonchalance dont elle traite les affaires qui tiennent à sa conservation. Voici un bulletin de France; il ne contient pas des choses évidemment vraies, mais ce sont les discours du tiers état, où l'on démêle parmi bien des fausses nouvelles quelques étincelles de vérité. Voici encore des nouvelles de Bavière et quelques nouvelles de la Silésie. Tout cela, mon cher frère, ne fournit jusqu'à présent que de faibles inductions. Ce ne sera que vers la lin de ce mois qu'on pourra juger quel tour prendra cette maudite affaire. Je suis, etc.

4o8 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

Ce ."» (mars 1778).

Mon tkks-chek frkre.

Ne pensez pas, mon cher frère, que je me croie au bout de mes travaux. J'aperçois clairement toutes les difficultés qui s'opposent en mon chemin, et d'autres hasards auxquels les conjonctures critiques où nous nous trouvons peuvent donner lieu. C'est pourquoi je suis obligé d'aller si lentement, pour ne pas poser le pied avant d'avoir sondé si le terrain où je le mets est solide. Je sais et connais quelles pauvres espèces sont ces pauvres princes de l'Empire; aussi n'est-ce pas mon intention de devenir leur Don Quichotte. Mais, mon cher frère, laisser usurper à l'Autriche une autorité despotique en Allemagne, c'est lui fournir des forces contre nous-mêmes, et la rendre beaucoup plus formidable qu'elle ne l'est déjà; et c'est ce qu'aucun homme qui se trouve dans le poste que j'occupe ne doit tolérer. La balance des forces respectives est la seconde raison qui m'oblige à m'ingérer dans cette affaire, pour ne pas conniver à ce que l'Autriche nous devienne si supérieure, que, avec le temps, on ne puisse plus lui résister; et vous comprenez que ce sont des raisons si fortes et si importantes, qu'il faut se ranger de cet avis. Je n'ai point, à la vérité, reçu ma réponse définitive de la France; mais je m'aperçois que Goltz gagne du terrain dans sa négociation, parce que tous les ministres de France ont reçu ordre de déclarer aux cours où ils résident que la France n'était point d'accord avec l'Empereur sur ses procédés avec l'Électeur palatin, et qu'elle n'approuvait point sa conduite. Voilà un pas en avant, mais ce n'est pas tout. Or, à présent, il faut attendre le parti que ces gens prendront. Je ne crois pas qu'ils pourront s'en tenir à une stricte neutralité, vu que le prince de Deux-Ponts a réclamé leur assistance; il leur reste donc ou de subjuguer la cour de Vienne par leurs négociations (ce qu'on ne me persuadera pas), ou, en cas de rénitence, de se déclarer contre eux. Il m'est impossible actuellement , mon cher frère , de deviner ce qui en sera , mais j'en dois être instruit dans quelques jours. J'ai épuisé tous les argu-

menU qui peuvent les déterminer, soit gloire, soit foi donnée, soit intérêt, soit facilité des opérations; je vous défie qu'on en dise davantage. Mais je suis dans le cas d'un médecin qui traite un homme grièvement malade; il lui donne de bonnes drogues, et il est pourtant contraint d'attendre avec une espèee d'incertitude reflet qu'elles opéreront. Il ne s'agit pas de bagatelles; il faut rendre l'énergie à un gouvernement paralytique, aiguillonner d'ambition des âmes impalpables, et, dans le corps d'un vieillard octogénaire,* réchauffer ce feu élémentaire que Prométhée déroba des cicux. Voilà, mon cher frère, de quoi s'occupe un autre vieillard presque septuagénaire, qui aurait lui-même besoin de feu pour ranimer son corps délabré et son esprit presque éteint. Je n'ai que quelques nouvelles de Silésie que je puisse vous communiquer à présent; mais ce n'est rien de bien authentique. Je suis, etc.

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