XXVI. j
4i8 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
semblées en cantonnements près de Frankcnstein . pour veiller sur l'ennemi. Je m'attends au 10 à la déclaration de la guerre. Je vous enverrai un courrier, et vous pourrez vous mettre le i5 en marche pour la Saxe. Si la déclaration de la guerre ne se fait pas, je traînerai les choses jusque vers la fin de mai, que nous entrerons en action. Voici un bulletin de France qui ne dit pas grand' chose. Je suis, etc.
3o3. OU PRIiXCE II EMU.
Berlin, 3 avril 177S.
MON TKKS-C.I1ER FKKKK ,
Je marcherai le jour et la minute que vous le désirerez, pourvu que j'aie des troupes; mais je crois qu'il sera impossible d'en rassembler avant le iG. Cependant je vous parlerai du projet que j'ai, lorsque j'aurai l'honneur de vous voir. Si j'avais seulement deux escadrons de hussards; mais Belling est en arrière, et c'est encore un inconvénient. Il manque encore deux généraux à l'armée en Saxe, en place de Stutterhcim et de Steinkellcr, et même pour le général Saldcrn, si, comme ou assure, il n'est pas en état d'aller; je vous prie de les remplacer, car sans les outils on ne peut manœuvrer. Quant au pari , je crois que vous aimeriez mieux le payer, mon très -cher frère, puisqu'il serait très - nécessaire qu'on eût six semaines et deux mois même de temps pour bien rassembler tout ce qu'il faut, et pour que les années fussent ensemble telles qu'elles doivent l'être. Je suis, etc.
3o4. AU PRINCE HENRI.
Frankenstcin . 10 (avril 1778).
Mon ciieh fhkhe,
Je viens de recevoir la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire. Je dois vous avouer d'avance que j'ai perdu ma gageure , et que je vous la payerai : l'Empereur ne partira que le 20 pour son armée, de sorte que, si même il voulait agir d'abord, il ne pourrait gagner les frontières de la Saxe au plus tôt que le 28; mais je sais en même temps qu'il manque encore de bien des choses. Son projet a été de pénétrer par la Lusacc ; mais s'il l'a à présent, je me mettrais à ses trousses pour lui couper ses magasins, ce qui le mettrait dans l'impuissance de poursuivre sa pointe. Tout mon corps est rassemblé ici, et j'aurai tout ce qui me manque encore d'artillerie et de chevaux pour les munitions de bouche au plus tard le 18. Vous ferez bien de presser la marche des régiments de Prusse, qui sont bien lents selon mes vues. Stutlerhcim* ne sait point s'aider. J'ai écrit encore aujourd'hui à lui et à Domhardt. Les régiments passeront la Vistule le 7 ou le 8, mais le gros canon et le Provianl - Fuhrwesen c n'y sont pas encore. Les Autrichiens veulent laisser Nadasdy avec des insurgeais pour couvrir la Lodomérie et la Gallicie, signe qu'ils craignent les Russes; leurs régiments de Flandre restent encore, à l'exception de deux escadrons qu'ils ont envoyés dans le Brisgau. Je sais de bonne part qu'ils se méfient des Français. Tout cela me fait croire que vous pourrez en sûreté gagner le mois de
• Voyez t. VI, p. ;>3 et i4'">-
I» Jean- Frédéric Domhardl. ne en 171a à Alrodc, dans le duché de Brnnswic. gagna par son mérite l'entière confiance de Frédéric , qui le nomma en 1 75c» président de la chambre (h'ammer) à Cumhiuiicn cl, en 17G3, président des deux chambres de la province de Prusse, l.c in juillet 1771. le Itoi l'anoblit, et, l'année suivante, il lui confia aussi la présidence des deux chambres de la Prusse occidentale, avec le titre de président supérieur (Ober-l'riïsident). ('c d'elle magistrat mourut à Konigsbcrg le ao novembre 17811. Voyez sa vie dans les Hritriigc zur Kuttde Preusscns , Kiinigsbert;, 1S18, t. I, p. 1 — Ha. Voyez aussi J.-D.-E. Preuss, Vrhundcnbuch su der Lebcnsgeschichlr. Friedrichs drs Grossen, t. IV. p. 3—195, t. V, p. i83— a34; et ci- dessus, p. 36o.
e Traiu des équipages. N'oyez ci -dessus, p. 1 35.
4ao IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
mai. S'il se passe ici la moindre chose qui en vaille la peine, je vous l'écrirai d'abord. Pour Marwitz., s'il veut avoir le titre de général-major des vivres, il l'aura. Je vais demain à Glatz pour m'accommoder un camp sur le Hoehwald,* et je vous réponds que j'y pourrai attendre en toute sûreté la jonction des troupes de la Marche, qui ne peuvent être ici que le i'rmai; celles de Prusse ne viendront que le 7 ; mais pour moi, je ne m'en embarrasse pas, car j'en ai même à présent suffisamment pour la défensive. Les Autrichiens ne pourront avoir ma réponse que vers le a4 de ce mois; ainsi, quand même ils voudraient déclarer la guerre, cela ne pourrait avoir lieu avant le Ier de mai. Tout ce que j'apprendrai d'intéressant vous sera incessamment communiqué; mais par ma position actuelle je puis toujours faire avorter sûrement le projet sur la Lusace, car il n'est pas possible de fourrager encore de deux mois, et si je coupe par derrière les vivres à cette armée, elle sera obligée de rebrousser chemin plus vite qu'elle n'est venue. Dans ce moment, j'apprends que les Autrichiens forment un magasin à Reichenberg, sur les frontières de la Lusace; mais je crois qu'ils changeront d'avis quand ils apprendront notre assemblée. Je suis, etc.
3o5. AU MÊME.
Srhiïiiw.ilrie . près <le Sill)rrl>crç .
ilJ avril 1778.
Mon tkks-chkk frkuk,
A présent, mon cher frère, toutes mes affaires sont ici mises en règle, et j'apprends par toutes mes mouches, et par Vienne même, que les armées autrichiennes ne pourront être toutes rassemblées au plus tôt que le 25 de ce mois; donc nous sommes sûrs jusqu'au 1" de mai. Les fortes représentations de la France ont un peu attiédi la première vivacité de l'Empereur, et il croit
» Sur les hauteurs de Fischkowits. Voycï t. VI, p. 1 43.
AVEC LE PRINCE HENRI. 4* i
à présent que ce n'est point être l'agresseur que d'envahir la Bavière, sur laquelle il n'a aucun droit, mais qu'il n'est question que de commettre les premières hostilités. Ce faux et vicieux raisonnement me donnera, comme je l'espère, le temps d'achever tranquillement mes arrangements, tant ici qu'à Berlin. Mes lettres de Russie sont très -bonnes, et j'espère qu'ils s'accommoderont avec les Turcs. Les Français assemblent deux corps de troupes, l'un auprès de Viset, et l'autre auprès de Strasbourg; les Autrichiens en sentent beaucoup d'inquiétude, et je vois que c'est pour parler avcca et montrer les grosses dents à l'Empereur lorsque nous entrerons en action, afin de l'obliger d'autant plus vite à entrer en accommodement. En attendant, nous barbouillons du papier que c'est merveille. Quand l'encre sera épuisée, la poudre aura son tour, et celle-là décidera de tout ceci plus vite que les plumes les mieux acérées. h Je suis, etc.
3o6. Al) MÊME.
Schonwalde, iG avril 1778.
Mon trî:s-cher frkhk,
Je suis au désespoir des sottes difficultés que les magasiniers vous font; je leur écris aujourd'hui une bonne lettre. Il n'y a rien qui empêche les magasins de remonter l'Elbe vers Dresde, et pourvu, mon cher frère, que vous ayez du fourrage pour un mois , cela est suffisant ; c'est pour le mois de mai , après lequel vous pourrez fourrager. Voici à présent l'assiette des choses. Finck vous aura montré la lettre que l'Empereur m'a écrite , et les impertinentes propositions qu'on me fait, ainsi que ma réponse.0 L'Empereur est aujourd'hui à Troppau .... Voilà, mon cher frère, ce qui peut arriver de plus prématuré; cepen-
* Ce passade est fidèlement copie sur l'autographe. >• Voyct t. XI, p. 118, et t. XXIV, p. 109. f Voye* t. VI, p. i83-i85, et 186-188.
4a* IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
dant la négociation dure toujours, et j'aurai bien encore assez de matière pour la traîner jusqu'au 1 5 ou 20 de mai. Cependant il faut se préparer à tout, car je ne saurais vous répondre de la vivacité et du feu d'un jeune prince qui brûle d'acquérir de la gloire.
Je suis, etc.
3o7. AU MÊME.
(Schonwaldc) ce 17 (avril 1778).
MON THKS-CUBIt FHKHB,
Je vous prie de vous souvenir qu'à la dernière guerre, vous et moi nous nous sommes souvent trouvés à la tête de vingt- six mille hommes contre soixante mille ennemis, et que nous nous sommes tirés d'affaire; et à présent que, avec les Saxons, vous en avez quatre -vingt mille, et moi à peu près autant, je ne vois pas ce qui nous doit embarrasser. Si d'ailleurs cette guerre vous répugne, vous n'aviez qu'à me le dire comme mon frère Ferdinand, et vous étiez maître de vous en dispenser; mais dans le fond des choses, je ne vois pas ce qui vous peine tant. a Je suis ici avec mon armée, et je n'en bougerai que vous ne soyez en Bohême. Le corps des Autrichiens qui est contre moi ne saurait branler, à moins de risquer que je lui prenne ses magasins et tout. L'Empereur n'oserait hasarder présentement d'aller en Lusace, à moins de risquer que je lui tombe sur les derrières. Vous n'aurez donc contre vous que quinze régiments d'infanterie, soit à Teplilz, soit du côté de Lowositz; je ne vois rien là qui me fasse trembler, et vous pouvez expédier ces gens - là avant que ces quinze régiments d'infanterie qui sont dans notre voisinage puissent se remuer. Comme je vous l'ai mandé, j'ai fait camper un corps à Pischkowitz, et je compte de faire des reconnaissances
* Le prince Henri n'aimait plus la guerre; il craignait de compromettre la gloire qu'il avait acquise, cl voulait vivre tranquillement à Rheinsbcrg. Yovcz Mtliliinscher Nuchlass des Grufen Ue/tckel ton Dottnrrsmarck , t. II. cahier II. p. 17S. 1H3, i8(>. 187. iSi), Mjo, ii5 et -ni).
jusqu'à Jaromircz, dès que je vous saurai sur les frontières de la Bohème, pour fixer sur moi l'attention de l'ennemi. De plus, un corps se trouve encore du côté d'Eger, de sorte que l'armée de Bohème est partagée en trois parties. Si vous dépostez, ce premier corps de Teplitz, l'Empereur sera bien obligé de couvrir Prague et ses magasins; et supposé même qu'il voulût pénétrer avec un petit corps en Lusacc, vous pourriez l'en chasser avec un détachement, car il ne saurait abandonner les frontières de la Silésie sans courir risque qu'on ruinât tous ses magasins. Pour ce qui regarde la guerre, elle est, mon cher frère, autant que déclarée; je me tue de vous le dire, il n'y a pas moyen de reculer, à moins de perdre son honneur, et celte réponse que l'on attend encore ne sera certainement pas satisfaisante. Comptez donc, je vous prie, sur la guerre, et mettez de côté toutes ces idées de pacification, qui sont impraticables à présent. Le comte Finck est instruit de tout; il vous donnera, mon cher frère, avant la déclaration formelle de la guerre, le temps qu'il vous faudra pour gagner les devants en Saxe. Voilà, foi d'honneur, tout ce que je puis vous dire, car le a a ou le a4 nous entrerons en action. Je suis, etc.
3o8. AU MÊME.
(Schonwalilc) ce a5 (avril 177S).
Mon tkks-ciikh khkkk,
Je reviens des frontières de Bohème, où j'ai été pour voir par moi-même de quoi il est question. Je crois, mon cher frère, que nos ennemis se tiendront tranquilles jusqu'à l'éclaircissement de la nouvelle négociation. J'en sais les points, qui ne me paraissent en aucune manière acceptables. Cela n'empêchera pas que je profite de cette occasion pour gagner le mois de juin, qui nous est si nécessaire. J'ai encore donné des ordres aujourd'hui pour ce magasin de Dresde, et j'espère qu'on ne m'importunera plus sur ce point. Voici mes nouvelles de différents endroits. Les
Autrichiens ont fait ce qu'ils ont pu pour ébranler la France, sans y réussir. Le roi d'Angleterre, comme électeur de Hanovre, commence à vouloir jouer un rôle en Allemagne; on pourrait l'employer pour opérer une bonne diversion en Bavière; mais nous avons encore du temps pour y penser, et ce ne sera pas, mon cher frère, la dernière lettre que je vous écrirai avant la rupture. Je vous avoue que je suis un peu fatigué; avant-hier j'ai été huit heures à cheval, hier dix, aujourd'hui six; il faut un peu de repos pour un vieillard. Je suis, clc.
3o9. AU M Ê M K.
fSchotiwaldc) iti avril 1778.
Mon ruLs-ciiKii mkiiK.
Il ne faut pas encore crier victoire avant de savoir précisément quelles seront les propositions que fera la cour de Vienne. Pour moi, mon cher frère, j'entrevois dans cette négociation des difficultés presque insurmontables : le traité fait avec l'Electeur palatin, la prise de possession, l'hommage prêté. Comment revenir de si loin? Croyez -vous que la cour de Vienne voudra céder? Comment satisfaire l'électeur de Saxe? Enfin, mon cher frère, la seule certitude que m'offre l'avenir est de gagner du temps jusqu'au mois de juin. Voilà sur quoi nous pouvons compter, et c'est pourquoi j'ai d'abord écrit à nos messieurs, à Berlin, de quelle façon il faut employer l'argent qui est déjà assigné pour sustenter hommes et chevaux tout le mois de mai, et pour acheter le magasin en Saxe. Personne de ces gens qui sont employés à présent n'a été charge de cette besogne la dernière guerre, et à présent je les ai si bien mis sur les voies, qu'ils pourront faire le reste sans que je les pousse pour chaque pas qu'ils ont à faire. Mes nouvelles du jour sont que les Autrichiens, craignant une révolte dans la Lodoméric, ont fait rebrousser chemin à des troupes qu'ils en avaient tirées, et qu'en tout ils y renvoient dix mille
hommes. C'est autant tle gagne pour nous. A présent nous pourrons déchiffrer à notre aise les mesures que les ennemis se proposeront de prendre, et nous serons toujours surs d'avoir le temps d'arranger nos affaires avant l'ouverture de la campagne. Voici des bulletins de France et des lettres de Hanovre. Ce que le bulletier dit deMercy* est très -vrai; les Autrichiens ont vu nettement échouer leurs négociations à Versailles; le prince Kaunit7. en est piqué au vif. Je suis, etc.
3io. Al MÊME.
(Sehonwaldc) 39 avril 177S.
Mon tkks-ciik it i-kkhk,
J'ai été voir hier mes bons alliés de la Marche, qui sont arrivés en bonne santé; demain arrivent mes alliés prussiens, et avec leur secours nous serons en force. Je n'ai rien à vous dire, mou cher frère, de la négociation de paix, qui semble oubliée et languissante; pour moi, qui n'ai pas autant de foi qu'un grain de moutarde, h je crois aussi peu à cette négociation qu'au miracle des sept pains.1» Mais cela sert à gagner du temps, et voilà probablement à quoi cela pourra mener. Vous ferez fort bien, mon cher frère, d'envoyer des troupes à Cottbus; mais il faut calculer avec la chambre de la Nouvelle -Marche quel nombre vous y pourrez placer ....
• Le comte de Mercy, ambassadeur de l'empereur Joseph 11 à la cour de hiancc.
'» Kvansilc selon saint Matthieu, chap. XVII, v. 20, et chap. XV, v. .14 — 38.
3n. AU MÊME.
(Schonwahlc) 6 mai 177S.
MON TIIKS-CHER FRKBK ,
Je réponds premièrement, mon cher frère, au sujet de la Ictlre que l'impératrice de Russie vous a écrite. Je vous avoue que je la trouve un peu froide et sèche. Vous pourrie/, cependant lui répondre que, en conformité de ses idées, on faisait tout pour s'accommoder, sans cependant savoir si l'on pourrait y réussir, et que le système et le maintien des constitutions germaniques était un point de si grande importance, que, au cas que la cour de Vienne ne voulût pas se modérer, il faudrait bien que les armes en décidassent.
J'en viens présentement à votre seconde lettre, qui demande plus de détails de ma part. Je commence par ce qui regarde la paix, et vous saurez sans doute que Cobenzl a commencé de parler;8 et voici les points sur lesquels doit rouler la négociation: iw que la cour de Vienne indemnise l'Électeur palatin, pour qu'il puisse contenter l'électeur de Saxe; a" que la cour de Vienne renonce aux fiefs qu'elle a en Saxe, en faveur de cet électeur: 3° que, pour ôter d'avance les aliments qui pourraient produire une nouvelle guerre, l'on convienne de l'arrangement des successions de Baireuth et d'Ansbach. Voilà, mon cher frère, de quoi il s'agit, et comme je ne lis pas dans le cœur des hommes, je ne saurais vous dire si nous pourrons nous accommoder sur tous ces sujets avec les Autrichiens, car vous voyez de tous côtés des difficultés énormes. D'antre part, l'on croit à Vienne que votre armée n'est qu'un corps qui se doit tenir sur la défensive, et je suis sûr que le projet de l'ennemi est de porter et d'établir le théâtre de la guerre en Saxe. Pour vous faciliter les moyens d'arriver aussi vite que les Autrichiens, c'est de vous faire appeler en Saxe quand le comte Finck et Hcrtzbcrg jugeront que la négociation est sur le point de se rompre. Cela peut vous faire gagner quatre jours; de plus, si vous avancez un corps à Cottbus et Peilz, vous gagnez encore du temps par là: mais il reste
' Vo\c* t. VI, p. i(|J et Minante*.
toujours certain que les Autrichiens sont plus près de Dresde et de Zittau que vous ne l'êtes. Or, mon cher frère, quand Cobcnzl sera entré cri matière, je vous dirai bientôt ce que j'augure de la paix; si Ton donne satisfaction au Palatin, si l'on entre dans les propositions que je vous ai marquées, il n'y aura sans doute point de guerre, parce que, la cause étant levée, les effets ne peuvent plus avoir lieu ; mais je doute que la cour de Vienne pousse sa modération aussi loin, et je crois qu'elle se roi dira plus que vous ne pensez, par morgue et par hauteur. Si cela en vient à la guerre, il faut sans doute, mon cher frère, que vous soyez le premier en action. Mais, pour vous favoriser, j'ai dessein de faire, de mon côté, des incursions en Bohème, et de donner de ce côté des jalousies, comme si mon intention était d'y entrer avec toute l'armée. De cette façon, j'attirerai toujours un corps d'ennemis vers Konigingratz, ce qui facilitera vos opérations, et quand je vous saurai au delà de Dresde, alors je marcherai en Moravie, où il faut nécessairement qu'une bonne bataille décide du reste. En attendant, mon cher frère, le comte Finck vous avertira de tout; mais, quoi qu'il arrive, celte négociation ne peut être rompue qu'au mois de juin. Cependant, si les Autrichiens veulent véritablement la paix, et que je voie jour à un accommodement, je vous le manderai moi-même. Je suis, etc.
3 12. AU MÊMIi.
Le 7 juin 1778.
Mon trks-ciikh hune,
IVIoi qui fais toujours des vœux pour votre conservation et pour tout ce qui peut vous être agréable, j'ai été frappé plus qu'un autre des idées sinistres que vous me présentez, et j'espère, mon cher frère, que tout ce que je vous écris sur ce sujet sera peine perdue. Mais a,\ vous deveniez malade, il y a le prince de Bern-
bourg,» auquel conviendrait le commandement de l'armée, en lui adjoignant Mollcndorff. avec des instructions que vous lui donneriez comme si elles étaient de moi. Les Saxons ne sont que des auxiliaires, et leurs généraux ne peuvent prétendre au commandement de mon armée, le triple plus forte que la leur, et dont je dirige et paye toutes les opérations. Il se peut que les Saxons se flattent que nos négociations réussissent, et que cela cause leur relâchement; ils seront toutefois bientôt détrompés par la communication que nous leur faisons des propositions peu convenables des Autrichiens. 11 est vrai que Cobenzl attend encore un courrier, mais je ne m'alteuds à rien de bon de la part de la cour de Vienne; elle n'a négocié qu'en intention de gagner du temps pour rassembler toutes ses troupes, amasser ses magasins, et fortifier ses positions. Cobenzl n'a point été instruit de ses véritables desseins; il a été trompé le premier, et à présent encore qu'on négocie, voilà les troupes de Flandre qui marchent pour la Bavière, et des insurgents hongrois qui arrivent en Moravie. Tout cela, certainement, ne dénote aucune envie de faire la paix, mais bien de soutenir à toute outrance les usurpations faites en Bavière. Selon mou calcul, mon cher frère, nous en avons encore pour dix jours de négociations, avant que tout soit rompu. Je suis, etc.
3i3. AU MEME.
Le 17 juin 1778.
Mon cher frère,
Je suis bien fâché que vous voyiez tout en noir, et que vous vous représentiez un avenir funeste , quand je ne vois , de mon côté, que de ces sortes d'incertitudes qui précèdent tous les grands événements. Il n'y a point de gloire, mon cher frère, qu'à surmonter de grandes difficultés; dans le inonde, on ne tient aucun
» Voyci t. V, p. 186, cl t. VI . p. 157.
compte des choses qui ne coûtent aucune peine. Voici une lettre de Vienne ....
3i4- AU MÊME.
Le ai juin 1778.
. . . . Quant à mon projet de campagne, je ne saurais le changer sans tomber dans de grands inconvénients et commettre de lourdes fautes; mais je ne précipiterai rien avant d'apprendre que vous avez, déblayé cette troupe qui se trouve en Bohème, sur votre chemin. Je le répète encore, mon cher frère, l'ennemi ne saurait se mettre dans une plus mauvaise position que celle qu'il a choisie; ce ne sont que des détachements, mais point d'armée. Dès qu'une couple de ces corps sera raflée , la bredouille se mettra dans tout le reste. J'aurai de Vienne la réponse de Kaunitz par Riedescl, et je l'enverrai à Berlin; mais vous pouvez compter que celte cour ne se prêtera à aucune des conditions acceptables qu'on lui a proposées, et qu'il faudra que l'épée en décide. Que cette hauteur vienne de l'Empereur ou de Kaunitz, peu importe; ni plus ni moins, il faudra prendre les canons pour les avocats de notre cause; '» ni ma plume ni ma voix n'ont l'efficace des sabres et de l'artillerie , et vous devez me connaître assez, mon cher frère, pour ne pas me soupçonner de reculer après m'étre avancé dans les négociations au point où j'en suis. Tout ira bien; bon courage et confiance en soi-même, et je vous réponds que Joseph, tout César qu'il est, apprendra à mettre de l'eau dans son vin. Voici, mon cher frère, un Dialogue qu'a fait un poète autrichien; je l'ai eu de la Bohème. Vous pourrez juger par là de la verve des beaux esprits bohémiens. Je suis, ele.
» Voycx ri . dessus , p. 4^ • •
43o IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
3i5. AU MÊME.
Ce !»7 (juin 177S).
Mon cher fhère.
Je viens de recevoir dans ce moment la réponse des Autrichiens . qui, bien loin de stipuler la moindre réversion pour l'électeur de Bavière, et ne s'expliquant qu'en termes vagues sur le sujet de la Saxe qu'ils peuvent expliquer à leur gré, ne veulent rien annoncer de positif dans cette dépêche, comme vous le verrez en la lisant. Je me vois obligé de leur déclarer la guerre. Ma dépêche arrivera le 3o à Berlin. Vous pourrez marcher le 1", et la déclaration partira deux jours après. A présent je vois par la dépêche de Ricdesel que les Autrichiens veulent avoir quarante mille hommes en Bavière, de sorte qu'ils seront obligés de détacher de Bohême et de Moravie vingt-trois mille hommes. Voilà donc pourquoi ils évacuent les frontières de la Silésic. Je crois toutefois que les nouvelles que vous pourrez tirer de Saxe vous donneront le plus de jour dans ceci; car je ne me fie pas assez à ce qu'on décrit de Vienne, et, dans des choses de celte importance, il faut que les événements soient bien constatés pour pouvoir compter dessus. Les deux régiments de hussards se mettront en marche le 2 juillet; ils pourront être à peu près le 8 à Dresde. Je suis, etc.
3i6. DU PltlNCE HENRI.
L'biçnu, 7 juillet 177S.
Mon thés -cher frère.
J'ai eu un moment bien heureux en apprenant, mon cher frère, que vous entrez en Bohême avec toute l'armée, et que vous y serez comme aujourd'hui le 7. Si quelque chose peut déconcerter les mesures de l'ennemi, ce sera celte entreprise; car si les
Autrichiens ont un gros corps de troupes vers la Lusace, il est possible que j'empêche leurs opérations tant que je suis en Saxe. Mais dès que j'entre en Bohème, il est impossible que je laisse un gros détachement en arrière; car pour entrer en Bohème, il faut nécessairement que je divise l'armée en plusieurs corps, afin de trouver un endroit par où percer. Les deux passages vers MoIlendorlT, par les mesures qu'ils ont prises, sont impraticables; il faut donc monter plus haut, et je me trouve alors trèséloigné de la Lusace. J'y laisserai cependant un petit corps qui puisse aisément se mettre en mouvement et garantir Berlin, en cas de nécessité; et je passerai demain la rivière pour camper la première ligne près de Dresde, afin de pouvoir marcher en avant, s'il est nécessaire, ou être à portée de faire repasser la rivière à une partie des troupes. Je resterai quelque temps dans cette position, pour voir ce que feront les Autrichiens , pour attendre ma boulangerie, pour arranger le pain; et, d'après les nouvelles que je recevrai, je prendrai les mesures convenables.
L'Electeur, que j'ai vu à Moriubourg, est très-bien disposé, et je puis assurer que tout le pays parait être de la meilleure volonté. J*ai des assurances à vous faire, mon très -cher frère, de la part de l'Electeur, de son attachement et de la constance de ses sentiments. J'ai vu le prince Charles, appelé duc de Courlande, à Elstcrwerda, lequel m'a également témoigné combien il est dévoué à votre personne.
Les régiments sont arrivés en très-bon état; il n'y a que trois hommes désertés, qu'on reprendra sans doute. Il n'en est pas ainsi des valets polonais auprès de l'artillerie: leur défection nous causera de l'embarras. J'ai reçu tout à l'heure la nouvelle que les Autrichiens ont occupé Zitlau avec trois cents Croates. Celte ville est une langue de terre qui s'avance en Bohême; elle ne peut nous nuire, et j'espère que dans quelque temps d'ici ils n'auront pas un homme en Saxe. Je suis, etc.
43a IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
Camp de WeUdorf . prè* de Jaromirc* .
10 juillet 1778.
Mon trks-ciieh khkkk.
Je suis venu avec une grosse avant -garde me planter vis-à-vis de l'Empereur, qui, comme Lacy et le prince Albert, se trouve dans le camp de Jaromircz. Ce camp s'étend de Jaromircz an delà d'Arnau. J'ai examiné tous les endroits où j'avais espéré de pouvoir passer, mais j'en ai reconnu l'impossibilité, dont la principale consiste dans des défilés où jamais nous ne pourrions traîner l'artillerie avec nous. Je sais que tout le corps de l'Empereur, celui d'Ellriehshausen, et le corps du prince Albert, se trouvent vis-à-vis de moi. Des déserteurs, des prisonniers et des paysans l'ont également cette déposition, de sorte que, vu l'impossibilité de rien faire de décisif de ce côté, j'ai résolu d'envoyer le Prince héréditaire, à la tête d'un gros corps, en Moravie, pour y faire une diversion qui oblige l'ennemi de détacher de ce côté-là. En ce cas, je détacherai à mesure de l'ennemi, el j'espère d'y attirer tous ces gens -ci: et comme ils n'auront pas le temps de se fortifier là -bas comme ils l'ont eu ici, j'espère qu'une occasion assez favorable pourra se présenter pour que nous gagnions quelque avantage sur eux. Il n'y a que Loudon contre la Saxe.
NB. L'Electeur palatin se repent de ses sottises, et, selon ce qu'on me mande, protestera contre tout ce qui s'est passé: ni plus ni moins, le droit canon décidera de tout ceci. Je suis, etc.
3i8. DU PRINCE HENRI.
Camp de Plaueo, 1 3 juillet 1778.
Mon très -cher frère,
Noire boulangerie n'est arrivée qu'hier. Avant le i(>, l'armée ne peut être fournie de pain pour neuf jours, et avant ce moment je n'ai rien pu entreprendre. Il n'y a que deux projets que je puisse avoir, l'un de passer en Bohême par le Basberg, route principale, et d'autres routes mauvaises où le canon ne saurait passer. Mais ce projet m'expose à tout plein d'inconvénients: i° j'entre en Bohême par des corps séparés les uns des autres; a° j'ai toutes les difficultés pour les vivres; 3° je cours risque que le gros de l'armée se jette en Lusacc: j'aurais alors tous les défilés derrière moi , il me serait impossible de pouvoir parer à tous les coups qui pourraient être portes par là. Voici donc à quoi je me détermine. Je prends tous les arrangements comme si j'entrais de ce côté-ci en Bohême; mais je ferai jeter deux ponts sur l'Elbe, près de Pirna. Je marche sur Stolpen et Neustadt. Je détache un corps qui prend Tetschen. J'ai toutes les hauteurs de ce côté de l'Elbe pour moi. Tous les retranchements qu'ils ont faits leur deviennent inutiles; je puis peut- être brûler leurs dépôts à Aussig, Lowositz et Leitmeritz: j'empêche que l'on détache vers votre armée, mon cher frère, et je favorise vos opérations. Je puis traîner mes vivres sur la riv ière jusqu'à Kônigstein; je couvre tout notre pays, et, si le sort me favorise, je puis, en faisant cette marche vers Leipa, et ma droite vers l'Elbe, repousser Loudon , qui est à Nicmes, et qui vient tous les jours vers Zittau, où les gens lui ont parlé; je puis le séparer de l'Elbe, et peut-être, avec le temps, m'ouvrir une communication avec vous. S'il est possible que vous détachiez quelque chose à ces gens qui sont vis-à-vis de moi, entre Niemcs et Gabel, je vous réponds que je favoriserai tout de mon côté, et que j'espère du succès de mon entreprise, dont personne ne se doute. Je laisse un corps considérable de vingt bataillons de ce côté -ci; et comme j'espère que le camp que l'ennemi a pris près d'Aussig XXVI. *8
m IV. CORRESPONDANCE DE FREDERIC
pourra être mis en désordre par les hauteurs que j'espère occuper de l'autre rive de l'Elbe, alors, obligé à la retraite, le corps qui reste au camp de Gamig entre par ce côté -ci en Bohème. Voilà du moins tout ce qu'il me parait que je puis faire de mieux dans les circonstances où je me trouve. Je suis , etc.
3i9. AU PRINCE HENRI.
Camp devant Jaromircx. iti juillet 177H.
Mon trks-cheh frkrk,
Un dieu, mon cher frère, vous inspire le beau dessein que vous me communiquez par votre lettre du i3; rien de plus sage ni de mieux imaginé que ce que vous vous proposez d'entreprendre. Sur ce projet admirable j'ai pris la résolution de régler d'abord toutes mes opérations. Je n'ai envoyé que sept bataillons en Haute- Silésic, qui seront suffisants pour contenir les ennemis qu'ils ont vis-à-vis d'eux. Ici je vais faire d'abord un détachement vers Arnau, pour contenir l'ennemi, et même voir ce qu'on pourra entreprendre de ce côté. Je fais avancer ma boulangerie à Nachod, pour pouvoir suivre l'ennemi sitôt qu'il décampe, et pour pouvoir le pousser, au cas qu'il se tourne de votre côté. Vous pouvez être persuadé que je vous seconderai selon tous les moyens que j'en ai, et que je ne négligerai rien pour vous rendre vos opérations faciles, ou pour suivre l'ennemi autant que le permettront mes magasins. D'ailleurs, je loue et bénis le ciel du sage et admirable projet qu'il vous a suggéré. Ici tout va fort bien pour nous; l'ennemi se restreint dans une défensive rigoureuse, et qui doit lui porter préjudice à la longue. Je suis, etc.
3ao. AU MÊME.
Camp devant Jaromirrz. ai juillet 177S.
Je suis charmé, mon cher frère, du parti que, selon votre lettre du 19, vous avez pris de suivre le beau dessein que vous avez conçu. L'avantage qui vous en reviendra sera de nettoyer l'Elbe, de prendre Leitmcritz, qui est à dos de Loudon, de prendre sa tète de pont de revers, et par conséquent de l'obliger de décamper pour se mettre à Budin, derrière l'Eger. Vous aurez encore l'avantage de prendre à revers ces troupes qui sont à Gabel, ainsi que vers Reichenberg, ce qui dégage la Lusace des incursions qu'on aurait à craindre par cette voie; après quoi vous pourrez repasser l'Elbe à Leitmcritz, et entreprendre ce que vous jugerez faisable et à propos. De mon coté, je trouve des difficultés presque insurmontables pour l'offensive. J'ai un corps à Kottwitz, près d'Arnau; d'Alton campe à Arnau, et un nommé Lattcrmann est posté entre Niedcr-Langcnau et Hcrmannsciffen. Je n'ai pas encore pu faire assez reconnaître le pays pour vous marquer ce qui sera faisable de ce côté, et ce que nous pourrons entreprendre, ou ce que la prudence nous interdira. Toutefois vous pouvez être assuré que je ne négligerai rien de possible, et qu'il n'y aura que les choses imprudentes que je n'entreprendrai point. Je vous envoie un croquis du camp autrichien. Le poste d'Arnau est fautif, parce qu'il est à un mille et demi de Kôniginhof; d'ailleurs, vous pourrez par ce dessin vous faire en gros une représentation du camp des Autrichiens et du mien. Ajoutez à cela que toutes leurs flèches sont minées, et je me flatte que vous ne désapprouverez pas ma circonspection. Mais dès que vous aurez pris Leitmcritz, et que vous aurez repassé l'Elbe, il ne me restera d'autre projet que d'attirer par des détachements la guerre en Moravie, où le terrain, moins rcvêehe, me fournira peut-être quelque occasion favorable de donner sur les doigts à celte maudite engeance et de prendre la Bohême en Moravie. Je suis, etc.
43fi IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
3a i. DU PRINCE HENRI.
Jorçeotha], !" août 177S.
Mon trks-cher fhkkk,
I /ennemi ne s'est pas attendu que nous entrerions par Sehlukkenau et Humbourg en Bohème, à cause des chemins horribles que nous avons eus à passer, et que nous avons encore devanl nous. C'est ce que m'a dit un officier prisonnier. J'espère demain gagner les débouchés vers Leipa. Le général Mollendorff vise sur Tetschen, et a passé hier quatre abatis. Il y a eu des pandours brûlés dans une maison. Nous avons en tout une centaine de prisonniers. J'ai cinq corps qui ne peuvent pas se joindre aisément; mais il n'y a pas moyen de passer par cet horrible pays sans avoir ses flancs garnis. Voici mes nouvelles ....
Cniiip de KohrsHorf. 3 août 1778.
Mon trks-chkr frk.rk,
Je me suis mis en marche hier pour venir jusqu'ici. J'ai le bonheur d'avoir Gabel. J'ai Zwickau, où j'ai un débouché pour Zittau. Je suis obligé daller très -prudemment, car si jamais ma retraite était coupée, il n'est pas possible de se tirer d'ici. Si vous allez en Moravie, je ne puis rester en Bohème. En voulant s'approcher de l'Elbe, on garde lous les défilés derrière soi, et il faut les avoir vus pour s'en former une idée. Le général Platen campe à Gamig; le prince de Liechtenstein est dans ses redoutes d'Aussig et Tûrmitz. Loudon a élé à Ncuschloss; de là il a été à Nicmes, et hier il est allé à Hûnervvasser et Wcisswasscr ; il veut nous tourner par la gauche, du côté de Gabel. J'y fais retrancher les Saxons jusqu'aux dénis. J'y ai Belling* et le corps
• Voye* ci -dessus, p. ia5 et 170.
de Podjurski. « Malgré le succès de cette entreprise, je ne la tenterais plus, si l'on voulait me donner trois royaumes. Avec mille hommes et deux canons, toute l'armée eût été arrêtée sans pouvoir passer. Si un corps de votre armée pouvait passer, je suis certain que Loudon serait très - embarrassé. Du reste, il est impossible que j'aille plus loin. Je ferai demain une marche en avant, où je rassemble un peu plus l'armée; mais je suis obligé d'établir ma boulangerie à Zittau, et il faut quatre jours pour aller et revenir. Nos chevaux sont abîmés par les chemins. Je ne crois pas qu'il soit prudent de m'arréter ici trop longtemps. C'est d'ailleurs un pays de bois et de rochers. Nous avons eu quatre bataillons à notre dos, qui s'étaient égarés dans les fonds; ce sont ceux-là que nous avons ensuite tous pris; mais cela prouve aussi la difficulté du pays. D'ailleurs, il faut le connaître, et ce n'est qu'en envoyant des officiers avec les patrouilles que je fais reconnaître et dessiner les chemins. Sans ce secours, je ne me tirerais pas d'affaire. Je fais venir la grosse artillerie à Zittau, et, si j'en ai besoin, je l'attire à moi, mais pas plus tôt que je verrai clair dans les démarches de Loudon. Mon bonheur est que personne ne s'est douté de cette entreprise; c'est aussi sur quoi je me suis reposé. Elle serait d'ailleurs trop téméraire, et je ne conseille à personne au monde de l'imiter. Au reste, je serai satisfait si le petit succès que j'ai eu, joint aux peines d'esprit et aux fatigues du corps, mérite votre satisfaction. Ce seront les derniers services que je pourrai rendre. Je ferai les derniers efforts pour soutenir cette campagne: mais mes forces ne vont point au delà , et je suis hors d'état de supporter le poids d'une charge qui demande une continuelle sagacité d'esprit, jointe à un corps ferme et robuste. k Je suis, etc.
» Charles de Podjurski naquit, en 1790, dans l'évéché de Varmie. En 1770, il devint chef du 4* régiment de hus«ard*. et en 1775 il fut nommé général- major. Il mourut le 13 mars 1781, à Wartenberg , en Silésie.
I» Voyez Mililarischer Nachlass des Grafen Henckel von Donnersmarek , t. II , cahier 11 , p. 175.
Le 6 août i 778.
MON TRKS-CHfcK FKKKK ,
Je vous remercie mille fois, mon cher frère, du beau coup que vous venez, d'exécuter; les gratifications seront toutes expédiées selon que vous le désirez. a Je souhaite de tout mon cœur que votre santé ne souffre pas de ces fatigues, et que vos forces se remettent. J'ai remarqué aujourd'hui à l'armée autrichienne qu'elle avait essuyé un échec, sans pouvoir deviner sûrement ce qui en était, et je crois que l'Empereur sera un peu fâché contre vous, mon cher frère; mais à ce prix, je ne doute pas que vous n'ayez, toule l'envie de mériter encore sa colère. On nous a brûlé aujourd'hui cent chariots de farine; mais c'est une bagatelle, et vous avez mis un bon emplâtre sur cette plaie. Ainsi je n'y pense plus. Veuille le ciel conserver vos jours précieux! Soyez persuadé que ce sont mes vœux les plus sincères, étant, etc.
3a4. AU MÊME.
Camp tlonut Jaromircz . 7 août «778.
Vous avez fait, mon cher frère, beaucoup plus que vous ne croyez; vous avez enlevé un corps d'Autrichiens en Bohême. Cela est beaucoup; mais votre lettre à l'impératrice de Russie a produit plus qu'une bataille. Elle s'est tout de suite résolue à se
» Dans une autre lettre (inédite) au prince Henri, du 6 août, le Roi accorde les récompenses demandées par son frère dans sa lettre (inédite) du 3. savoir: l'ordre de l'Aigle noir, avec une pension annuelle de mille écus. pour le lieutenant-général de Bcllinç; trois lettres de noblesse el autant d'ordres pour le mérite, pour le major Dehrmann et pour les capitaines de cavalerie Wildberj; et Giinther; enfin, neuf ordres pour le mérite et trois avancements . sans désignation spéciale.
AVEC LE PRINCE HENRI. 43o
déclarer ouvertement pour nous; elle veut chasser les Autrichiens de la Lodomérie et de la Pococie." Quelle diversion! Et elle veut forcer la maison d'Autriche à rétablir l'équité et la justice en Allemagne. Que ne vous dois -je pas! Soyez sûr que ce souvenir ne s'effacera qu'avec ma mort, e*t que, pour peu que je sois en état de le faire, ma reconnaissance ne sera pas stérile. Je suis, etc.
J'ai reçu aujourd'hui cette nouvelle.
3a5. AU MEME.
Camp devant Jaromirci , 11 août 1778.
L'Impératrice-Reine, mon cher frère, m'a écrit, et m'a fait faire une proposition assez singulière, à savoir, qu'elle voulait restituer toute la Bavière, à condition que je renonçasse à jamais à
la succession d'Ansbach.» Il faut battre ces b pour leur
inspirer des sentiments plus raisonnables. Je suis , etc.
* Au lieu de Pococie il faut probablement lire Gallicir; c'est cette dernière province que le Roi nomme dan» plusieurs lettres inédites au prince Henri. 11 dit, par exemple, dans celle du 12 septembre 1778: - Le général Stutterheim m'écrit que les troupes autrichiennes ont évacué la Lodomérie et la Gallicie ; . dans celle du 16 septembre, «Les Russes vont marcher incessamment pour occuper la Lodomérie et la Gallicie. • Voyci de plus ci-dessous les lettres de Frédéric , du a6 août et du iG septembre, et celle du prince Henri, du i5 septembre; voyez enfin t. VI, p. 164.
'» Voyez t. VI. |>. '/^. ao(i cl J07.
44o IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
3a6. AU MÊME.
Camp devant Jaromircz, i-j août 1778.
Mon très -cher frère.
Mes nouvelles d'aujourd'hui, qui se confirment de divers côtés, sont que l'armée de l'Empereur a renvoyé ses équipages, que tous les paysans ont reçu ordre de se retirer vers Czaslau. Il y a done toute apparence que la crainte que vous leur inspirez, mon cher frère, sur leurs derrières, pourra les obliger à décamper; car toutes les nouvelles disent qu'ils se font préparer un camp à Czaslau. Si tout cela arrive, je les suivrai jusqu'où je le pourrai, pour les vivres et le pain, pour engager une affaire d'arrière-garde, pour peu que cela fût possible. J'ai cru eu tout cas devoir vous mettre au fait de ce que je pourrais faire, si cela arrive, pour que vous puissiez également prendre vos mesures en conséquence; alors nous trouverons de quoi vivre, et, d'une manière ou de l'autre, nous pourrons porter préjudice à nos ennemis, sans compter ce qu'opérera la diversion des Russes. Je suis, etc.
Camp de Nicmes, i5 août 177N.
Je souhaite de tout mon cœur, mon très-cher frère, que la nouvelle que vous daignez me donner par votre lettre du 12 se confirme; mais, pour parler franchement, j'en doute. Les deux armées ennemies ont une position trop avantageuse, et je ne vois pas ce qui pourrait les obliger à la quitter. Elles sont à proximité de s'entre- secourir. L'Iser a des bords escarpés, l'Elbe est fortifiée, et Loudon travaille, à ce qu'on me dit. à faire des ouvrages de défense. Si je pouvais leur donner des jalousies sur
quelque objet; mais je n'en vois pas le moyen. Je voudrais de grand cœur attaquer Loudon, pour finir cela d'une manière ou d'autre; mais i° ils ont rompu tous les ponts sur l'iser; a° la proximité des deux armées, qui ferait qu'on ne pourrait pas même profiter d'une victoire; 3° leur position avantageuse, et tous les obstacles des défilés a vaut de parvenir à eux; 4° au cas qu'un malheur m'arrivât, la difficulté de la retraite et le peu de probabilités de sauver l'armée dans cette circonstance. J'ai pris une position qui couvre mes convois; tant que l'ennemi agit avec force, rien ne peut pénétrer sur nos derrières, mais elle a l'inconvénient d'être très -étendue, et je ne puis me resserrer sans abandonner ma gauche, ce qui me perdrait entièrement; et si j'abandonne la droite, je cours risque pour le corps de Platen. Si je voulais me rapprocher de l'Elbe, d'abord il me faut douze jours pour faire parvenir ma boulangerie sur LeitmeriU. Si alors je reste de ce côté, Loudon envoie vers Reichenberg, et peut pousser ce détachement aussi loin qu'il veut. Si je passe l'Elbe, il restera de ce côté -ci. Sans doute que j'enverrais un corps en arrière pour couvrir la Lusace. Mais Loudon peut toujours mesurer la force de son détachement. Il n'a rien à appréhender pour Prague, car, si je voulais y marcher, je lui prêterais le flanc. D'ailleurs, dès que je passe l'Elbe, ses troupes légères infestent ses bords, ° et mes transports sur l'Elbe n'ont plus lieu. D'ailleurs, l'Elbe est basse; il faut beaucoup de temps pour faire descendre les farines. Ils avaient même enfoncé les bateaux , mais je les ai déjà fait retirer. Vous médites, mon très - cher frère , que voilà bien des difficultés; je vais vous répliquer que j'ai tort de les faire, si elles ne sont pas fondées sur l'état des choses, et que je les représente d'après mes lumières.
J'ai l'honneur de vous envoyer, mon très-cher frère, le dessin de la tète de pont de Leitmeritz. Il aurait fallu en faire une espèce de siège pour la prendre. Je suis, etc.
* Au lieu de ses bords, qu'on Jit dans la minute autographe du prince, le texte déchiffré porte Us rives. Il n'est pas rare de trouver de ces différences entre les minutes et les lettres déchiffrées.
3a8. AU PRINCE HENRI.
Camp de Lropold, aa août 177S.
J'ai reçu votre lettre du 20, mon cher frère, ici, à Léopold. J'ai tracasse toute la journée pour prendre mes positions. Ne me parlez point, je vous prie, de défilés et de montagnes; j'en ai ici de q naî t de mille en quart de mille, comme il y en a dans les Alpes; mais je fais, à force de travail, accommoder les chemins, et c'est ce qui m'empêche encore de frapper mon coup. J'ai vu aujourd'hui Ilohenelbe et les troupes autrichiennes ; tout ce qu'ils ont dans ces environs peut aller à vingt mille hommes, et j'espère, si la fortune seconde encore les vieillards, de bien peloter ce corps-là, et de voir l'effet que cela produira sur la masse de leur armée. Le corps de Turnau n'est uniquement là. mon cher frère, «pie pour couvrir le dos impérial; les Autrichiens craignent que nous ne les attaquions ensemble, et pour l'empêcher, ils se couvrent des bords escarpés de l'Iser. Quant à vous, mon cher frère , je crois «pic vous pourriez au moins attendre la réussite de mon entreprise , et si elle ne répond pas à nos vœux , il n'y a de parti que de passer l'Elbe à Lcitmeritz. Vous pouvez faire fortifier ce pont de ce côté-ci pour vous en conserver l'usage, et, quant à la Lusace, je suis bien sûr que si un gros corps y entre, et qu'on se mette sur ses derrières, il ne pourra avancer, faute de subsistances, et bénira le ciel de regagner la Bohême. Voilà ce qui arriva au prince Charles après l'affaire de Catholisch-Hennersdorf , « et vingt mille hommes seront assurément très -suffisants, dans le commencement, pour empêcher toute entreprise de ce coté -là. En revanche de cela, vous aurez des fourrages à foison , et avec quelques précautions vous pourrez établir votre boulangerie à Aussig , où elle sera hors d'atteinte. Je suis si occupé d'un nombre de détails pour mon entreprise, que vous me pardonnerez si je ne vous en dis pas davantage. On m'a fait bien des choses de travers, qu'il faut redresser sans perte de temps. Je suis. etc.
* Vinci I. III. p. i.'»4— 1J7.
Camp de Lautcrwasser, jG août 1778.
Je commence, mou cher frère, par la lettre de l'impératrice de Russie que vous recevrez avec la mienne. Quoiqu'elle ne s'explique pas ouvertement envers vous, les comtes Panin et Solms m'assurent à chaque poste que son parti est pris de nous assister par une diversion qu'elle médite dans la Lodomérie et la Gallicie, mais qu'elle n'attend pour agir que la fin de cette négociation avec les Autrichiens, dont on lui a déjà communiqué tout le détail. Voilà pour la Russie. Quant à nous, mon cher frère, j'avais le plus beau projet pour forcer le passage de l'KIbe, qui probablement in aurait réussi, si j'avais été en état de l'exécuter d'abord. Mais il a fallu préparer les chemins, pour encore pouvoir passer notre artillerie avec bien de la peine; vingt défilés à traverser, comme si du Koïiigstcin on voulait passer par Gicshubel etGottleube pour aller à Freyberg, m'ont arrêté. L'ennemi a eu le temps de se renforcer et d'occuper des rochers près des sources de l'Elbe, ce qui rendrait téméraire tout ce que je pourrais entreprendre sur ce corps. Je me vois donc réduit à des niaiseries, à savoir, de culbuter quatre bataillons qui se sont mis sur le flanc du Prince héréditaire, derrière Langenau, et de forcer un autre poste que les ennemis ont placé en deçà de l'Elbe, à Pclzdori*. Ce sont des misères dont je ne fais mention que pour vous mettre au fait de tout ce qui se passe ici. Quant au temps que je pourrai tenir en Bohème, je crois pouvoir assurer que je trouverai moyen d'y passer tout le mois de septembre, en me nourrissant aux dépens des ennemis. Quant à vous, mon cher frère, il n'y a, en vérité, autre chose à faire que de passer l'Elbe. Laissez plutôt, si vous le jugez à propos, vingt -cinq mille Prussiens et Saxons dans la Lusace, et passez avec le reste à Leitmcritz. Vous avez tout le cercle de Saatz, qui vous fournira abondamment des fourrages; mais il faut manger radicalement les frontières de la Lusace, pour que l'ennemi, après votre départ, ne puisse pas subsister. Il inc semble que la Bohême pourrait même vous fournir pour tout le mois d'octobre, et si les moyens manquent pour
s'y soutenir l'hiver, alors il faut des magasins en Saxe. Quand même l'Elbe serait trop basse , vous pouvez faire venir par charrois votre farine de Dresde, et vous pouvez établir vos magasins aux lieux que vous jugerez les plus convenables. Vous pouvez être assuré qu'à Prague l'on s'attend d'être pris par vos troupes d'un jour à l'autre; voilà ce que contiennent toutes les lettres interceptées. Non pas que je vous conseille de faire cette entreprise; maintenant elle serait prématurée, et pourrait avoir de mauvaises suites; mais je crois que, ne pouvant faire mieux, il est très-important de fourrager radicalement les frontières de la Saxe. Vous gagnerez par là que l'ennemi ne pourra pas pendant l'hiver se rassembler en force sur ces frontières, et tout le fourrage que vos troupes consomment, vous l'enlevez à l'ennemi. Faute de mieux, la politique de ma campagne se réduit au même objet, et je compte qu'une espèce de désert séparera pour cet hiver la Silésie des camps autrichiens. Les troupes qui m'ont suivi du camp de Burkersdorf ont eu une affaire d'arrière - garde avec Wurmscr. Nous y avons perdu cent hommes ; mais nous avons deux officiers et quarante prisonniers, et notre canon à cartouche doit avoir tué ou blessé au delà de deux cents ennemis. Je vous marque ces bagatelles, mon cher frère, pour que les fanfaronnades autrichiennes ne vous fassent pas prendre le change.
Ce que l'impératrice de Russie vous écrit, mon cher frère, au sujet du roi de Suède vous rendra l'explication de cette énigme bien difficile. Vous ne pouvez pas lui dire pourquoi l'on est sûr que le Roi ne peut point engendrer, et c'est là le nœud de toute cette vilaine affaire. Je suis, etc.
Un mois de fourrage pour votre armée, mon cher frère, me coûte quatre cent mille écus; deux mois de fourrage que l'on prend sur l'ennemi font huit cent mille écus; et il faut que nous épargnions à présent chaque sou , pour avoir le dernier écu quand la paix se fait;» cela décide presque autant des affaires qu'une bataille.
» Voyei t. IX, p. 1 84. et t. XXIV, p. aa8.
33o. AU MÊME.
Camp de Lauterwaiscr, 49 août 1778.
Mon tkks-chkh fhkke,
Pour vous faire une idée des difficultés que je rencontre ici, je vous envoie le plan de notre camp et de la position des ennemis. Comme j'ai fait la première reconnaissance, toutes les troupes sur le Fingerberg et le Wachuraberg, ainsi que celles sur la hauteur de Sehreibendorf, n'y étaient point. Sur cela je fis ma disposition pour les attaquer, et je me portai en avant; mais mon artillerie n'a pu me suivre; elle a été trois jours en marche pour passer les défilés de WildschûU, Silherstein , Mohren et Hermannseifien. Pendant ce temps, l'ennemi a rectifié et fortifié sa position, telle que vous la trouverez, dans le plan ci -joint. Je crois qu'à présent vous ne me condamnerez pas, si vous me voyez réduit à l'inaction. S'il y a moyen de faire quelque petit coup, vous ne douterez, pas un moment de ma volonté, ni de mon activité; mais j'ai bien lieu d'appréhender que je ne pourrai faire quelque chose de décisif. L'on m'écrit de V arsovie qu'un gros corps de Russes s'avance vers l'Ukraine et vers la Lodomérie. Si l'Impératrice persiste à remplir ses promesses, les bras nous deviendront plus libres. Mais je crois que, en attendant, vous ne pourrez, rien faire de plus utile que de fourrager radicalement toute la partie de la Bohème qui avoisine à la Lusace, et ensuite, ayant passé l'Elbe, d'en faire autant au cercle de SaaU, et à tout ce qui est à sept ou huit milles des frontières de la Saxe. Alors adieu les incursions des ennemis: ils auront même de la peine à entretenir de petits corps pendant l'hiver dans votre voisinage, et c'est autant de gagné pour avoir des quartiers paisibles. L'argent commence à devenir rare à Vienne; si les espèces diminuent, et que les Russes avancent, cela rendra madame Thérèse pacifique. Le César Joseph a la foire comme nous.
Dans ce moment, je reçois votre lettre du 27, mon cher frère. Je ne saurais que vous répéter ce que je vous ai déjà dit: i° que je compte couler à fond le mois de septembre en Bohème; a" que
m IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
je ne ferai de détachements en Moravie qu'à bonnes enseignes, en octobre; 3" que si vous vous en voulez donner la peine, vous pourrez fourrager du côté de Reichenberg, et enlever aux Autrichiens toutes les subsistances qui pourraient leur donner les moyens de faire une diversion eu Lusace; 4° que je crois absolument nécessaire que, après avoir mis à sec toutes les frontières de la Lusace, vous consommiez également les cercles de Saalz et de Leitmeritz: 5" que si la diversion des Russes se fait, comme on m'en donne toutes espérances, vous pourrez même soutenir, l'hiver, un corps en Bohême; 6° que vingt-cinq mille hommes en Lusace sont plus que suffisants pour empêcher toutes les Entreprises des ennemis de ce côté -là, faute de vivres; j° et enGn , qu'une diversion des Russes nous dégagera au moins de trente mille hommes des ennemis. Ce sont des choses importantes, et les seuls partis que nous puissions prendre sensément dans les circonstances présentes. Comptez surtout que, si même vous étiez obligé de quitter la Bohême, votre retraite par Péterswalde et le Basberg vous est sûre et indisputable, au lieu que celle de Gabel peut être précaire et dangereuse. J'ajoute encore que, à peine vous aurez passé l'Elbe, que Loudon ou Lichteustein se camperont devant Prague. Quant au passage de Leitmeritz, vous vous souviendrez qu'en 1758 nous avons fait cette retraite sans qu'on ait pu nous entamer. n Vous pouvez préparer des retranchements pour votre arrière-garde, et assurer sa retraite par des batteries qui peuvent se placer au delà de l'Elbe: on peut décamper la nuit. Enfin il faut vouloir se complaire en difficultés pour eu trouver là. Je suis, etc.
Je ne saurais rien vous marquer d'ici, mon cher frère, sinon que le temps qu'il fait ne peut être comparable qu'à celui que nous avons à Berlin au commencement de novembre.
» Frédéric parle probablement de sa retraite dit mois de juillet 1757. Voyez t. IV, p. i35.
33i. AU MÊME.
Camp de Lauterwnsfter, 4 septembre 1778.
Mon trks - chek krkhk ,
J'ai bien reçu votre lettre du a , avec le plan des camps autrichiens. Ils profitent des rivières escarpées, derrière lesquelles, en gardant les passages, ils peuvent défendre des terrains considérables. Vous jugez très -bien de leur méthode: mais, moucher frère, à la longue ils ne pourront pas la suivre. Je sais que l'argent commence à devenir rare chez eux ; ces parties où nous faisons la guerre seront ruinées, et ne leur rapporteront rien; d'où viendront les fonds pour la campagne prochaine? Ils sont d'ailleurs pressés par les Français à conclure la paix avec nous. Ajoutez à cela la diversion des Russes, dont Solms me donne les plus fortes assurances, et il faut espérer que tant de motifs différents porteront nos ennemis à modérer leur rapacité. J'en viens à présent, mon cher frère, à ce qui vous regarde. Je suis donc persuadé que vous avez pris un parti très -avantageux de vous porter de l'autre côté de l'Elbe; mais permettez -moi de vous dire que je crains pour le corps de Gabel, et je crois qu'il y aura plus de sûreté à le placer d'abord près de Zittau, sur l'Eckartsberg. Pour moi, je pourrai subsister dans ce voisinage jusqu'à la fin de ce mois, et dès que je prendrai des postes pour couvrir la Silésie , j'enverrai un corps à Lôwenberg ....
33a. AU MÊME.
Camp de Wildschiiti. 9 septembre 177S.
Je suis tout à fait de votre avis, mon cher frère, et je crois que, dans les circonstances présentes, ce serait agir imprudemment que de passer l'Egcr, et encore plus de pousser jusqu'à Prague;
m IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
car, supposé même que vous prissiez la ville, le défaut de chevaux pour rassembler les subsistances vous obligerait d'abandonner cette capitale. Pour coopérer à la défense de la Lusace, j'ai un détachement vers Marklissa pour m'avertir de tous les mouvements de l'ennemi, et selon que je serai informé que les choses tourneront, je fortifierai à proportion le corps de Naumbourgsur-le-Queis , pour agir de concert avec le prince de Bernbourg. Hier j'ai été obligé de prendre le camp de Wildschûlz, et le Prince héréditaire celui des DreyhMuser; l'ennemi nous a suivis avec quelques Croates, qui nous ont peu incommodés; mais les chemins épouvantables nous ont fait beaucoup de tort. Cependant tout est arrivé. Tout ce que l'on peut faire est de marcher une demi -lieue, ou il n'y a pas moyen de traîner son canon avec soi. J'espère de trouver ici pour six jours de fourrage, après quoi je me replierai sur Trautenau, où j'en trouverai, j'espère, pour autant. Tout cela et Schatzlar me mèneront au a4 ou 26 de ce mois, temps après lequel la faim seule me chassera de Bohème. Quant aux magasins de Saxe, j'ai déjà donné ordre d'en acheter pour deux mois; mais comme il est difficile de savoir en quel lieu les troupes en auront besoin, le meilleur parti serait de le faire livrer par le pays aux endroits où l'on en a besoin, et de le payer tout de suite aux Saxons; car si l'on fait un grand magasin à Dresde, et qu'ensuite il faille envoyer des troupes à Chcmnitz ou à Zvvickau, comme cela pourrait arriver, comment y transporter ce magasin de Dresde? Je crois donc qu'il vaut mieux s'arranger pour les livraisons, qui épargnent à la Saxe un charriage dispendieux. Mes dernières lettres de la Russie sont presque positives, et m'annoncent que les troupes marcheront dès qu'on apprendra à Pétersbourg la rupture de la dernière négociation. Je suis accablé de soins aujourd'hui, mon cher frère, pour raccommoder des chemins, régler des fourrages, etc.; ce qui m'empêche de m'étendre davantage. Je suis, etc.
Camp de Nicrne», 7 août (septembre) 1778.
Mon trks-cuek frère,
J'ai l'honneur de vous rendre compte, mon très -cher frère, de deux événements qui se sont passés ici, lesquels, quoique peu intéressants pour le succès de la guerre , le sont infiniment pour la réputation et l'honneur des troupes. Nous avons un poste avancé; c'est une haute montagne au milieu du bois, dont elle est couverte, mais couronnée par un vieux château entouré d'une muraille crénelée et fort épaisse. J'y ai placé un officier et quarante hommes, que j'ai augmentés de dix hommes depuis l'affaire dont je vais vous rendre compte. Il faut, pour l'intelligence de ce poste, que j'ajoute qu'il nous sert pour découvrir toute la position de l'ennemi, qui n'est d'ailleurs pas aisée à connaître par son front, à cause des bois qui s'étendent d'ici jusqu'au bord de l'Iscr, vers Bakofen et MunchcngiàU. Ce poste donc fut assailli la nuit du 3 au 4 par l'ennemi; six cents hommes, sous les ordres du colonel comte d'Aspremont, commencèrent l'attaque à deux heures du matin; ils posèrent les échelles, tâchèrent d'y monter, mais ont toujours été vaillamment repoussés. L'ennemi a laissé toutes ses échelles en arrière; on a trouvé quarante bonnets, et six morts et un blessé ; les autres morts et blessés ont été remportés par l'ennemi. Les gens des villages ont assuré à nos patrouilles qu'ils ont deux cents hommes tués et blessés. C'est le lieutenant Billerbeck, du régiment de Wunsch, qui s'est si vaillamment défendu pendant trois heures qu'a duré l'attaque. Nous avons eu un homme dangereusement blessé, et six hommes effleurés par des contusions. J'ai fait venir l'officier à l'ordre , et lui ai fait des compliments publiquement, en présence de tous les officiers. Il a dîné chez moi; je lui ai fait donner deux cents écus, et j'ai ajouté que je vous l'annoncerais, dans l'espérance que vous auriez la grâce, mon très-cher frère, de lui accorder quelque distinction, et j'ai fait distribuer une gratification aux soldats. Ils XXVI. an
45o IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
ont tué ceux qui montaient les éehelles, et repoussé avec des pierres et des morceaux de bois; le feu a été soutenu pendant les trois heures de l'attaque.
L'autre événement arriva le 4i à un fourrage que les troupes avancées firent du camp de Neuschloss, où campe le lieutenantgénéral de Mollendorff. Les fourrageurs étaient retirés déjà de la petite ville de Dauba, soixante hussards du régiment d'Usedom, partagés en trois parties, dont la dernière était conduite par un bas officier. Deux cents hussards du régiment de Hadik s'étaient embusqués dans un bois pour couper la retraite aux soixante chevaux ; ils tombèrent sur les deux derniers hussards , sur quoi le bas officier avec quinze hommes fait volte-face. L'ennemi l'attaque, le sabre à la main; les deux lieutenants Sellin et Troll viennent non seulement au secours du bas officier, mais renversent les deux cents chevaux, les poursuivent jusqu'à Dauba , et font un bas officier et quarante-deux hommes prisonniers; six hommes restent sur la place, et l'ennemi a traîné plusieurs blessés avec lui. Le colonel Usedom « tient ce régiment dans un ordre admirable; c'est certainement un officier d'un grand mérite.
Je suis charmé d'apprendre que votre santé se conserve, mon très - cher frère , malgré l'intempérie de la saison , dont vous me parlez; je m'intéresse vivement à votre conservation, étant, etc.
WiMsrhiiU, 9 septembre 177S.
Mon très -cher khkre.
Les nouvelles que vous venez de me donner, mon cher frère, me font beaucoup de plaisir, comme vous pouvez bien le croire, parce que certainement elles font honneur à l'armée. Le lieutenant Billerbcck, je le fais capitaine, et le placerai comme tel, à la
» Voyei t. VI. p. 167, et t. XXUI , p. 171.
fin de la campagne, dans un autre régiment; « les soldats auront par homme un florin, et les bas officiers un ducat; et quant aux deux officiers d'Usedom, je leur envoie la croix pour le mérite, et la permission t> de demander encore quelle grâce ils voudront: à chaque bas officier cinq ducats, et aux communs hussards un florin. Pour vous rendre la pareille, mon cher frère, je vous apprendrai que le bataillon de Gillern, qui est avec le général Wunsch au Ratschenberg , dans le comté de Glatz, a été attaqué de nuit par trois bataillons autrichiens. Ils ont voulu le prendre par derrière, par la Brandwache ,c en grimpant des rocs escarpés; le bas officier s'est soutenu, le bataillon est venu le secourir; les Autrichiens ont perdu deux cents entre morts et blessés. Gillern <1 est devenu lieutenant-colonel, le capitaine qui s'est distingué, major, le bas officier, lieutenant, et chaque soldat a reçu un florin, et les bas officiers à proportion. Peines et récompenses, voilà, mon cher frère, ce qui mène les hommes. J'aimerais mieux ne donner que des récompenses, mais cela ne va pas toujours. Le pauvre lieutenant- général Krockow6 est mort, n'ayant été malade que cinq jours; j'en suis tout triste; le prince de Wurtemberg a le régiment. D'ailleurs, mon cher frère, je ne puis vous parler que de boue, de chemins abominables, et d'une infinité de difficultés en ce genre, qui me donnent souvent de la tablature. Je vais incessamment me porter sur les lieux, pour faire encore des arrangements très-indispensables. C'est en vous embrassant tendrement que je vous prie de me croire avec la plus haute estime, etc.
» M. de Billerbeck fut pincé le 7 novembre «778, en qualité de capitaine en second, dans le 38' régiment (de Falkenhayn). Peu de temps après, il tomba malade , et se tua , à Dresde , le a décembre suivant , dans un accès de mélancolie.
I> Nous ajoutons les mots la permission, omis dans l'original.
« Garde du feu.
4 Ernest-Henri de Gillern, né en Silésie en 17^0, et blessé k la bataille de Kunersdorf , fut nommé lieutenant-colonel le 7 septembre 1778, pour le brillant fait d'armes qu'il avait exécuté près de Lewin , dans la nuit du i* au a septembre. Il parvint en 1781 au grade de colonel , et en 1789 à celui de général. major. La même année, il devint chef du 16' régiment d'infanterie. 11 mourut eu 1793.
« Voyez t. XX, p. xvin, et 173— 17G; t. XXV. p. 597.
45a IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
Camp de Tschisclikowitr , i5 septembre 1778.
J'ai reçu la lettre du i3 que vous avez eu, mon très-cher frère, la bonté de m'ecrire. Je vois que les Autrichiens ont abandonné la Lodoinérie et la Gallicie. Ne serait- ce pas pour se renforcer en Moravie, et pour n'avoir pas besoin d'y détacher beaucoup de troupes de l'armée de l'Empereur? Par les lettres de Prague, leur dessein doit être de renforcer Loudon. Les huit régiments de l'armée de l'Empereur avaient joint Loudon avant mon départ. Nous avons vu leur camp plus étendu, les déserteurs nous l'ont dit, les émissaires et les prisonniers l'ont confirmé. Si, depuis mon départ, ces régiments sont retournés, ou s'ils y sont encore, voilà ce que j'ignore, car je n'ai aucune nouvelle positive de l'armée de Loudon. Le prince de Bernbourg a quitté Gabel, et se trouve à l'Eckartsberg , d'où je crois qu'il sera obligé de partir dans peu. Ses trois colonnes d'arrière-garde ont été attaquées, mais sans succès, de la part de l'ennemi. Mon convoi parti le 7, et dont la queue est encore aujourd'hui à quatre milles d'Aussig, m'afflige le plus. Les chariots de pain sont arrivés. Les fours, dont il n'y en avait que vingt, faisant en tout soixante chariots, ne sont pas passés, et deux cent quarante chariots de munitions sont également encore embourbés. L'ennemi n'a que faiblement attaqué ce convoi, et s'il n'y vient pas avec force, je puis encore espérer de le sauver. J'ai envoyé hier, faute d'autres chevaux, deux cent cinquante chevaux de cuirassiers. Tout cela me met dans une situation très-désagréable. J'ai encore de l'autre côté de l'Elbe le général Mollendorff. J'ai employé la nuit à lui fournir du pain. Il couvre du côté de Kuttendorf l'Elbe, et empêche du moins que rien ne perce par là pour aller vers Aussig. Cependant je ne puis rien garantir encore pour ce convoi, lequel, s'il passe heureusement, ne peut arriver, suivant tous mes rapports, qu'en trois jours. Tel est l'effet des chemins gâtés par les pluies; et dans le manque total de chevaux, dans le délabrement où sont les chariots après les marches que nous avons faites, je me trouve dans tout plein d'embarras pour chercher du pain, ce
qui nous met dans une espèce d'inaction. Vous me mandez , mon très -cher frère, que vous rentrerez en Silcsie le a4. Je suis encore à me défaire insensiblement de tout ce qui gêne et embarrasse le plus, pour être ensuite en état de me retirer lorsque les circonstances l'exigeront. Je suis , etc.
Camp (i'Altstadt, près de Trautenau, 16 septembre 1778.
lous les embarras dont vous vous plaignez, mon cher frère, je les ressens ici, et j'espère que nous nous en tirerons les uns et les autres. J'avoue encore que tout ne sera pas terminé, si nous sommes victorieux des mauvais chemins. Si vous avez radicalement fourragé les environs de la Lusace, s'entend en n'y laissant rien, l'ennemi ne pourra se porter en force de ce côté -là qu'en quinze jours au plus tôt, et j'aurai le temps de détacher du côté de Lowenberg. Mais il y a encore d'autres choses qui m'inquiètent : les Autrichiens lèvent trente mille hommes en Hongrie, de la racaille, à la vérité, mais qu'ils destinent à brûler et ravager toute la Haute-Silésie; je suis donc obligé d'envoyer un corps dont je compte de faire occuper Teschen, pour garantir cette partie de la Silésie contre les incursions de l'ennemi. Voilà le mal ; à présent voici le bien : les Russes vont marcher incessamment pour occuper la Lodoméric et la Gallicie; c'est un corps de dix -huit bataillons, deux régiments de dragons, et trois mille Cosaques. Cette armée, à la vérité, n'est pas bien forte, mais cela n'y fait rien. Dès que le premier pas est fait, la Russie sera dans la nécessité de soutenir la gageure, et certainement nous aurons les coudées plus franches. Je ne puis partir d'ici que le 1$, et je ne serai que le 19 à Schatzlar, où je compte de m'arrèter pour m' arranger et préparer tous les détachements* qu'il
faudra faire. S'il y a quelque chose de nouveau, soit militaire, soit politique, vous en serez, d'abord informé. Je suis, etc.
Camp de Trautrnau, 16 septembre «778.
Mon très -cher frère,
J'ai été bien aise d'apprendre, mon cher frère, que votre passage de l'Elbe s'est heureusement exécuté, et la petite affaire d'arrière - garde que vous avez eue auprès de Niemes. Nous en avons eu une plus vive: l'attaque est tombée sur l'arrière - garde du Prince héréditaire, vers Freyheit; l'ennemi, fort de cinq mille hommes, l'a attaquée, et a été repoussé avec perte; un bataillon de Schwartz « a fait des merveilles, ainsi que Bévillel» et les chasseurs. Nous y avons perdu à peu près cent hommes. Ce n'est pas l'ennemi qui m'embarrasse ici. mais les chemins, qui, gâtés par quinze jours de pluie, sont devenus presque impraticables. Ma boulangerie et mes canons me donnent plus de soins pour leur transport que tout le reste.. Avec cela, mon cher frère, ni paysan ni cheval dans les villages, ce qui nous a obligé de fourrager jusqu'à deux milles. Le prince de Wurtemberg peut fort bien finir la campagne chez vous; car comment aller d'une armée à l'autre avec les équipages? Cela tarderait trop. Jusqu'à présent, le camp de l'Empereur reste dans la même situation: mais
• Le général - major Charles - Auguste de Schwartz, ne en 1715 à Hohrnthurm , près de Halle , chef du 49* régiment d'infanterie , fut promu en 1 783 au grade de lieutenant - général , et mourut en 1791 à Ncisse , gouverneur de cette forteresse.
>> Gottlieb -Loois de Bévïlle, colonel du 36* régiment d'infanterie, fut décoré de Tordre pour le mérite le 1 4 septembre 1778. En 1779. Frédéric le nomma gouverneur de Neufchatel. Le a5 mars 1806. Frédéric -Guillaume III lui donna le titre de général d'infanterie. M. de Béville, né en 1734, mourut à Berlin le 8 avril 1810. chevalier de Tordre de TAigle noir.
il est à croire qu'il se fera quelques changements dans la suite. Je m'en vais encore, mon cher frère, arranger bien des choses, ce qui m'empêche actuellement de m'étendre davantage. Je suis, etc.
Camp d'Altstadt . 17 septembre 1778.
Il n'y a point de grande affaire, mon cher frère, qui ne soit compliquée de cent difficultés. Vous en éprouvez à présent, et je suis sûr que vous saurez les vaincre. Je ne vous parle pas de ma situation, mais avec le temps, quand vous en apprendrez les détails, vous saurez que je ne marche pas sur du velours. 11 m'est impossible de vous répondre maintenant des détachements que l'Empereur a pu faire; ce qu'il y a de certain, c'est que Wurmser et d'Alton nous guettent à notre décampement, qu'ils ont quinze bataillons et cinq régiments de hussards, cuirassiers et dragons; mais que cela ne vous embarrasse pas. Je ne puis partir d'ici que le 19 de ce mois. Je serai le 20 à Schatzlar, où je prendrai toutes les mesures nécessaires pour couvrir la Silésie» pour assurer la Lusace, et pour envoyer encore quelques troupes en Haute-Silésie, qui veilleront à la sûreté de la province, et qui peut-être pourront s'emparer de la principauté de Teschen. Mes nouvelles de la Russie les plus fraîches me confirment ce que je vous ai mandé hier; ainsi tout va bien là-bas. Les nouvelles de Vienne disent que la vieille Thérèse est fort abattue; qu'elle a eu une conférence extraordinaire avec Kaunitz, après laquelle elle a envoyé le comte Rosenberg à l'Empereur pour le disposer à des sentiments pacifiques; que l'on craint les Russes, et que madame Thérèse a été aux capucins; qu'elle a fait ouvrir son tombeau et dire des messes. Vous n'en serez guère plus éclairé pour cela, quoique ce soit tout ce que j'ai pu apprendre de cette capitale. Vos chasseurs, qui ont traversé la Lusace, et mes hussards, me mandent unanimement que tous les Autrichiens se sont
retirés des frontières de la Lusace, que tout y est tranquille, et que jusqu'à ce moment il n'est point encore question de magasins à faire. Si le dessein passe par l'esprit de l'Empereur de hasarder quelque expédition en Lusace, il n'y pensera qu'après que nous aurons entièrement évacué la Bohème, et, soit par industrie ou autrement, j'y tiendrai bien jusqu'au Je suis, etc.
33g. DU PRINCE HENRI.
Camp de TschischkowiU, 19 septembre 1778.
Mon très - cher frère,
Depuis la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire ce matin , il s'est passé plusieurs petits événements dont je dois avoir l'honneur de vous informer, mon très -cher frère. Le général Môllendorff a fait ce matin une reconnaissance vers Martinowcs avec le régiment d'Usedom ; ils ont rencontré deux cents chevaux qui ont été renversés ; puis sont survenus trois régiments de cavalerie, que le colonel Usedom a attaqués; il a trouvé beaucoup de résistance, mais il les a renversés; ils ont laissé plus de cent hommes sur la place, et on a pris un bas officier et vingt-quatre dragons. Loudon est arrivé à Welwarn avec toute l'armée; l'Empereur y est en personne. Du côté de Leitmerilz, ils ont un corps de troupes. Ils ont fait glisser quatre bataillons dans la ville, et ont placé du canon pour tirer sur le régiment de Hordt , qui a été obligé de rester jusqu'à ce que la tète de pont fût détruite, et de mettre ensuite le feu au pont, qui a été entièrement consumé. Ce voisinage rétrécira nos fourrages; d'ailleurs, il faudra voir ce qui peut avoir joint Loudon, car, après tant de corps détachés, il ne s'avancerait point, s'il n'était en force. Les hussards de Czettritz ont eu une rencontre ce matin, dans laquelle ils ont fait prisonniers un officier et quatorze hussards. Les chemins dont vous me parlez, mon très -cher frère, je les connais aussi;
j'en ai derrière moi , que les pluies ont rendus impraticables. Je suis , etc.
34o. AU PRINCE HENRI.
Camp de Schatxlar, aa septembre 1778.
MON TRfcS - CI1EK FKKKE,
Vous devez être bien persuadé, mon cher frère, de la vive part que je prends aux belles actions des troupes. Usedom sera général, vous n'avez qu'à le déclarer à l'ordre; car certes cette action est mémorable, et fera grande impression sur l'ennemi. Pour ne point rester en arrière, je vous citerai notre arrièregarde d'hier, où le général Keller a été attaqué dans son poste par environ cinq mille Autrichiens commandés par Wurmser. Il a peu perdu, et, après avoir entièrement rechassé l'ennemi, nous avons poursuivi notre marche jusqu'ici, où j'occupe un camp inattaquable. Vous ne sauriez vous Bgurer par quels chemins nous avons passé; mais à présent le temps s'éclaircit, les pluies cessent, et les gens du pays nous promettent un ciel serein et un beau temps. Wurmser reste à Trautenau ; l'armée autrichienne s'est repliée vers Konigingrtttz , Jaromircz et Kôniginhof , pour se rapprocher de ses magasins. Wunsch est au Ratschenbcrg, et tout est assez tranquille de ce côté-là. A peine avons-nous eu tous les quinze jours une misérable gazette; nous sommes ignorants dans les affaires de l'Europe, et je m'attends d'apprendre maintenant toute sorte de nouvelles auxquelles je ne m'attendais pas; et ce qu'il y a plus à regretter est que nous serons antiques en fait de nouvelles modes, dont, je vous jure, je n'ai pas entendu parler depuis six grands mois. L'ennemi , mais plus que cela les soins de la nourriture, pour faire traverser des chemins détestables à nos convois comme aux troupes, a jusqu'ici absorbé toute notre attention. J'écrirais un volume in-folio sur les bourbiers, les ro-
chers, les marais et autres choses qui rendent les chemins de la Bohême presque impraticables. Je suis , etc.
34i. AU MÊME.