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Hhcinslicrt; . 3o novenil»ro 17S1.
Mon thks-chku fhkrk.
Il est naturel que je commence ma lettre par ce qui m'intéresse le plus. Vous avez, mon très -cher frère, les hémorroïdes, cl je réponds à cela que, tant que la nature produit ces forces, qu'elle produit les écoulements utiles à la conservation du corps, il est égal alors quel âge l'on a. Je ne compte donc pas les soixante et dix ans que vous alléguez, mais je compte beaucoup sur la constitution admirable que vous avez reçue, et qui prolongera votre vie jusqu'au terme le plus reculé. Ceci n'est pas une hypothèse
métaphysique, elle est fondée sur l'expérience, tandis que, comme vous l'observez, mon très-cher frère, le métaphysicien s'égare en vains raisonnements sur des objets que l'esprit ne peut concevoir, et que le raisonnement ne saurait définir. Il y a cependant une grande distance entre le philosophe de bonne foi, celui qui, le compas à la main, veut établir des principes, et celui qui n'a que sa réputation pour objet, et, pour l'établir, s'attaque indifféremment à tous les objets, soit pour frapper les esprits par des idées qui paraissent neuves, ou bien pour établir ses hypothèses conjecturales et, la plupart du temps, fondées sur aucun principe certain. Il a toujours paru très -aisé à l'esprit humain de combattre les dogmes de la religion; la plupart n'étant que l'ouvrage de l'homme, il s'ensuit qu'il est facile d'en prouver le néant. Mais tout homme raisonnable doit envisager la religion en elle-même sous deux points de vue différents : d'abord ce qu'elle est à l'égard de la vérité, puis ce qu'elle est à l'égard de la société. Il est juste de combattre tout dogme dangereux à la société, l'autorité des prêtres, l'absurdité de manger un Dieu, etc. Mais le vrai philosophe s'arrêtera, pour le bien de la société, là où la religion commence à se trouver liée avec les lois de l'Etat, et là où le dogme, n'étant plus nuisible, peut être une erreur, quoique utile pour la société. Telle est, par exemple, l'opinion d'une autre vie; tout homme qui y croit, soit qu'il est dans l'erreur, ou non, a certainement un motif de plus pour être un citoyen honnête. Tels sont encore la plupart des axiomes de morale, lesquels reçoivent une caution plus forte aux yeux de ceux qui croient à une religion. C'est, en un mot, un frein de plus, lequel, s'il vient un jour à se relâcher totalement, aura des suites peut-être aussi funestes que l'ont été ces affreuses guerres de religion. Ce temps est encore très - éloigné , les peuples ne sont pas encore induits par les raisonnements; mais je crois qu'on peut avec un œil observateur entrevoir le germe que ces nouveautés préparent.
Je pars demain pour Berlin, dans l'espérance d'avoir dans peu l'honneur de vous faire ma cour, mon très -cher frère, et de vous assurer du tendre et respectueux attachement avec lequel je suis, etc.
48o IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
Le 4 «Iccembrc 1781.
Mon très -cher frère,
Je suis l'ordre de voire lettre pour répondre de point en point, mon cher frère, aux choses obligeantes que vous voulez bien nie dire : que si mes nerfs étaient tels que vous vous les représentez, je ne serais pas malade; l'âge, mon cher frère, use et détruit tout. Mes nerfs, loin de produire les hémorroïdes coulantes, ne me causent que des coliques inutiles, parce que le tempérament n'a pas la force de pousser le sang comme il l'avait autrefois. Mes jambes, qui ont été ouvertes jusqu'ici , se sont fermées, et la goutte n'a plus assez de vigueur pour se jeter dans les parties extérieures. Tout cela sont autant d'avertissements qui disent: Mon ami, plie bagage; mais je vous assure que cela m'est trèsindifférent, et que ces avant- coureurs de la mort ne troubleront en rien la tranquillité de mon âme.
Pour les religions, je pense à peu près comme Fontenclle, qui disait que s'il tenait la main toute pleine de vérités, il ne l'ouvrirait pas pour les lâcher au peuple, parce que le peuple ne méritait pas d'être éclairé." Je vous avouerai d'ailleurs que si j'avais le choix de toutes les sectes chrétiennes, je me déclarerais pour la protestante, *> parce qu'elle est la moins malfaisante. Je suis d'ailleurs très - persuadé qu'il faut laisser à chacun la liberté de croire ce qui lui parait croyable:0 qu'on admette l'immortalité, je ne m'y oppose point, pourvu qu'on ne se persécute pas. Quant aux mœurs, il n'y a qu'à examiner les annales de tous les âges et de toutes les nations, et, si l'on veut, de toutes les religions; on y trouve une égale corruption des mœurs, parce que les opinions ne sauraient changer les hommes, et que les passions sont les mêmes en tout pays , comme en toute secte. Imaginez tout ce que vous voudrez , vous ne trouverez de frein pour les méchantes actions que dans les peines afflictives et dans la honte.
■ Voyez t. XXIV, p. 472 et 476: t. XXV. p. 227 et 337.
I» Voyez t. I, p. 207 cl suiv.; t. XXIV, p. 478, 479 et 485; t. XXV, p. 4<>4-
c Voyez t. XXV, p. a37 et 347.
Voilà ce qui retient quelques personnes, et les empêche de nuire aux devoirs de la société; mais les avantages présents, soit de l'intérêt, soit de l'ambition, soit de la volupté, l'emporteront toujours de beaucoup sur les punitions d'une autre- vie, parce que le présent frappe les hommes plus sensiblement que les risques qu'ils courent après une mort qu'ils croient éloignée. Ainsi , mon cher frère, les opinions religieuses, comme celles de la philosophie, faibliront toujours, si elles ne se trouvent soutenues par la crainte des gibets et du mépris public. La religion ne peut servir aux ambitieux que dans des moments d'enthousiasme, comme ont été ceux du règne de Constantin, des croisades, des réformes de Luther» et de Calvin mais quand cette effervescence est passée, adieu le xèle, et la tiédeur succède au fanatisme. D'ailleurs, qu'on invente tout ce qu'on voudra, qu'on renouvelle les principes du stoïcisme, le désintéressement et l'humilité des premiers chrétiens, c le peuple entendra ces beaux discours sans les comprendre, et il se vengera, s'il est offensé; il se mettra en colère, si sa vésicule de fiel répand trop de bile dans l'estomac; il s'abandonnera à la volupté , si les liqueurs spermatiques abondent dans ses testicules; et s'il a le foie desséché, il s'enivrera dans la Courtille. Voilà, mon cher frère, sans fard, la peinture de notre espèce. Je l'aurais volontiers ennoblie, si j'avais pu; mon amourpropre en aurait eu sa part; mais quand on examine ces choses avec réflexion et avec suite, et surtout lorsqu'il passe à quelqu'un autant de procès d'iniquités, et quelquefois des actions atroces, pour en confirmer les sentences, on est obligé, comme je le fais, de convenir que tant que le monde ne sera habité que par des hommes, on ne les contiendra pas davantage pour les mœurs qu'ils ne le sont à présent. Peut-être quelque globe qui nous est
» On trouve des jugements de Frédéric sur Luther dans tes ceuvres historiques, t. I, p. 17 et suivantes, p. ao6 et suivantes, et t. VII. p. 1 4 • et suivantes. Voyc* aussi t. XIV, p. 1^7, et t. XIX, p. H 1 7 . Voyci t. I , p. 18, et t. XXIV, p. 454 et 53a.
c Voycï, t. I, p. ao5, t. IX, p. 161, t. XXIII. p. ia3, et t. XXIV, p. 5o5 et 5aa , le» éloges que Frédéric donne à la religion chrétienne à son origine et dans les premiers siècles. Voyex aussi la lettre de d'Alemhcrt à Frédéric, «lu 3o novembre 1770, t. XXIV, p. 5i6. et la lettre de Frédéric au comte de ManteulTel, du 27 mars 1736, t. XXV, p. 435 et 4^6.