‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 5)Chapitre 49 sur 81 · XXVI. 3i · texte numérisé non relu

XXVI. 3i

48a IV. CORRESPONDANCE DE FREDERIC

inconnu se trouve-t-il habité par des anges, ou par ce sage idéal des stoïciens, ou par quelque nature supérieure à notre espèce, et là il se pourra que la religion et la morale fassent plus d'effet sur les mœurs de ces habitants que ces mêmes choses n'en opèrent dans notre monde. Le parti le plus raisonnable est de nous prendre comme nous sommes, et de dire avec l'ange Ituriel : Si tout n'est pas bien , tout est passable. a

Je suis bien aise d'apprendre, mon cher frère, que vous venez cet hiver à Berlin. Au moins souvenez -vous qu'il y aura deux ans que je n'ai pas eu le plaisir de vous voir; c'est un siècle pour un homme de mon âge. J'espère ainsi que je pourrai dans peu vous assurer de vive voix de la tendresse infinie et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

Le 7 décembre 1781.

Mon très -cher frère,

Vous avez la bonté de prendre part à la situation où je me trouve; cependant, mon cher frère, je n'ai pas à me plaindre, car il faut bien s'attendre qu'une vieille machine qui a duré soixante-dix ans s'use à la fin. Quand on a tout vu, quand on a tâté de tout dans le monde, on peut se préparer à le quitter sans regret. On y perd, en vérité, peu de chose; c'est la jeunesse qui peut être attachée à la vie, parce que tout lui rit, parce que son inexpérience lui peint tout en beau, et qu'elle croit être portée, sur les ailes de la fortune, au comble de ses désirs. Mais bientôt la vérité dissipe ces illusions, elle détrompe l'heureux par sa propre expérience, et, au lieu de ces félicités imaginaires, elle lui démontre le néant des vanités humaines. Alors viennent les réflexions. Si nous examinons notre durée, c'est moins qu'un clin d'œil, en la comparant à l'éternité. Si nous voulons compa- » Vnycx t. XXIII. p. 90 et a85; t. XXIV, p. 369 et 63 1.

rer cet atome qui pense à l'immensité de l'univers, c'est un point imperceptible par sa petitesse. Qui le croirait que ce misérable atome, qui végète dans l'état Je plus abject, ose par son orgueil extravagant s'égaler presque aux dieux?* Voilà, mon cher frère, une peinture sans exagération de ce que nous sommes. Elle est plus vraie que brillante ; cependant il n'est pas inutile de se souvenir quelquefois qu'on est peu de chose, et que les objets de nos cupidités différentes ne méritent pas qu'on les désire ou qu'on les regrette.

Pour ce qui est du ressort de la superstition, il ne faut point ,y toucher, mais, si l'on peut, diminuer autant que possible tout ce qui peut exciter le faux zèle et le fanatisme, à cause qu'ils sont les pestes les plus fatales à la société. Vous me demandez, mon cher frère, dans quels pays il y a eu le plus de vertus. Je crois que c'était à Sparte, tant qu'on y suivit l'institution de Lycurgue, à Rome jusqu'après la seconde guerre punique, en Angleterre du temps de la reine Elisabeth ; et, si vous voulez que je vous en dise la cause, je l'attribue à la frugalité des mœurs. On a vu toutes les monarchies perverties par les richesses, qui amènent le luxe; les richards s'attirent de la considération, alors tout le monde croit que l'argent tient lieu de mérite. On ne se soucie point du choix des moyens pour l'acquérir, c'est à qui en aura le plus; dès lors les moeurs se pervertissent, et les vices et les crimes se débordent. Si je ne me trompe, ce fut Agésilas qui, le premier, introduisit l'or de l'Asie à Lacédémone, et dès lors l'ancienne discipline fut altérée. A Rome, ce fut tout l'argent qu'on y apporta d'Espagne, de Carthage, de la Macédoine et de la Syrie, qui amollit le Latium, et qui pervertit les citoyens. En Angleterre, ce furent les richesses qui, du temps de Cromwell, inondèrent la Grande-Bretagne qui introduisirent une débauche effrénée et la licence des mœurs. En général, pour que les hommes soient vertueux, il faut qu'ils jouissent d'un sort médiocre, qu'ils ne soient ni trop pauvres, ni trop riches; ajoutez-y qu'ils s'occupent, et que le travail les distraie des malices et des méchancetés que l'oisiveté ferait éclore dans leurs cerveaux. Il y a dans les montagnes de la Silésie une population d'environ cinq cent mille

* Voycit. XXV, p. a47eta48.

Ames, mais laborieuse et simple dans ses mœurs; aussi, depuis quarante années que je gouverne ce pays, n'ai -je signé qu'une seule sentence de mort, n'y ayant eu qu'un seul homme qui ait mérité d'être puni. Dans toutes nos possessions, qui contiennent cinq millions d'Ames passés, il n'arrive presque jamais que, année commune, il y ait plus de douze sentences de mort.» Le seul crime que je ne saurais extirper, et le plus commun, est celui de ces malheureuses qui tuent leurs enfants, b Voilà, mon cher frère, une lettre d'un septuagénaire; vous la recevrez avec indulgence, bien persuadé du tendre attachement et de la haute estime avec laquelle je suis. etc. ,

Le i.'i décembre 1781.

Mon très -cher frère,

Je vois, mon cher frère, que, à quelque prix que ce soit, vous voulez relever notre espèce. Vous dites que le cardinal de Richelieu a fait trembler Louis XIII: non seulement il l'a fait trembler, mais il a fait mourir la mère de son roi dans l'exil et la pauvreté, il a fait trancher la tête à Montmorency et à bien d'autres; mais de mauvaises actions pareilles ne peuvent honorer que la vie des tigres et des loups. Richelieu était allier et vindicatif, je le veux, et je lui refuse le titre de grand dans toutes ses méchancetés; je ne lui accorde que le titre de ministre éclairé lorsqu'il s'unit aux Suédois pour rabaisser dans l'Allemagne le despotisme autrichien. Cependant tout cela ne sont que des petitesses; qu'importe à l'univers que l'Allemagne soit partagée entre cinquante princes, ou qu'elle ploie sous le sceptre d'un tyran? Ces choses sont importantes pour nous, relativement à nos petits intérêts; elles sont indifférentes pour la masse de l'univers;

» Voyez t. XX 1 II . p. 409.

les piauètes tourneront de même autour du soleil, et nous avec, soit que nous soyons libres, ou esclaves. Nous voyons de plus dans l'histoire qu'une vicissitude perpétuelle change les destins des empires: les uns s élèvent, et les autres s'abaissent; ce jeu non interrompu nous représente la même scène avec différents acteurs. Je suis persuadé que les fourmis de votre jardin de Rheinsberg se font souvent la guerre, mon cher frère, pour un grain de millet, et que vous n'avez aucune notion de leurs fameuses querelles. Nous sommes ces fourmis, et nous nous imaginons que tout l'univers doit avoir les yeux sur nous; que disjc, tout l'univers? la cour céleste encore, avec tout le chœur des anges et les saints, ne s'occupent qu'à lire les gazettes de nos sottises. Voilà comme la vanité humaine se nourrit de visions, et s'élève pour admirer en elle le chefrd'œuvre de la nature.

J'en viens maintenant à Lycurguc; il ne voulut pas former un peuple d'efféminés; il éleva durement la jeunesse, pour la rendre propre aux armes et aux fatigues de la guerre. Sa république était petite; elle pouvait, dans les temps où Lycurgue vivait, se passer d'argent; on ne faisait la guerre que trois mois de l'année. Les autres Grecs de même ; chacun était obligé de se pourvoir de vivres pour ce temps. Vous voyez donc que le vol de la jeunesse ne pouvait consister qu'à détourner quelques comestibles qu'on servait sur les tables publiques, ce qui ne tirait pas à conséquence. Dans notre siècle, une république ou une monarchie gouvernée à la lacédémonienne serait la proie de ses voisins; il suffirait d'une campagne pour en faire la conquête. Il faut donc avoir assez de boue jaune et de fonds pour se soutenir contre ses ennemis; si le peuple a de quoi vivre hors de la misère, et que l'État ait de quoi se défendre, une telle proportion peut être de nos jours comparable, à proportion des grandes puissances de l'Europe, à ce qu'était Sparte en comparaison du grand roi. Les Suédois et nous autres, nous nous trouvons dans cette heureuse médiocrité , et je vous confesse , mon cher frère , que je la préfère aux sommes prodigieuses que possèdent les Anglais, les Hollandais et la France. Ce juste milieu est ce qu'il y a de plus heureux dans toutes les choses de ce monde ; il est difficile à conserver, et l'illusion, jointe à la cupidité, nous détourne

souvent de ce chemin pour nous égarer. Cela n'empêche pas, mon cher frère, qu'on ne fasse bien d'établir des manufactures; faire gagner les désœuvrés par le travail est une bonne action , car si la fainéantise est la mère de tous les vices, le travail est le plus sûr gardien de la vertu. Je dois encore ajouter que , si je trouve les grandes richesses dangereuses aux mœurs, je n'exclus pas l'aisance du bon gouvernement; cette dernière contribue au bonheur des hommes, et leur rend le fardeau de la vie plus supportable. Je crois que je bavarderais sur ce sujet sans lin, si je ne me ressouvenais pas de mon âge , et qu'il ne faut pas pousser la patience à bout de celui auquel j'écris. J'ajoute des pisangs * à ma lettre, comme un julep pour vous faire avaler, mon cher frère, ce long radotage, vous priant de me croire avec autant de tendresse que d'estime , etc.

Le 16 décembre 1781.

Mon très-cher frère,

Vous voulez à toute force, mon cher frère, relever la dignité de notre être. La comparaison de la fourmi vous révolte. Toutefois, quelque peine que je me donne d'exalter mon imagination, en me comparant à l'immensité de l'univers, je me trouve plus fourmi que jamais. Alexandre, Timur, Gengis, Jules César, Charles XII, se sont tous donnés au diable pour faire parler d'eux, et il s'est trouvé qu'un Juif qui s'est fait pendre au Calvaire l'a emporté sur eux tous. Or c'est acheter un peu cher la renommée que de l'acquérir par la pendaison; et je vous avoue, mon cher frère, que je préfère d'être fourmi de Rheinsberg plutôt que d'acheter l'immortalité du nom à ce prix. Notre existence est de trop peu de durée pour l'occuper de trop vastes projets; personne n'achève les siens, et encore, quand on les exa-

• Voyei t. XXIV, p. aoa.

mine, c'est un félu de paille dont nous nous occupons. À peine Alexandre eut -il formé sa monarchie, qu'elle fut démembrée; César, en détruisant la liberté romaine, prépara, sans le savoir, la décadence et la chute de cet xempire ; il ne reste plus de vestiges des Timur et des Gengis; et peut-être que cette monarchie fondée par Mahomet frise le dernier période de sa durée. Mais bien plus, en examinant sans prévention ces objets auxquels les hommes attachent des idées de grandeur, on n'y découvre que petitesse, folie et illusion. Qu'importe à l'univers que Mustapha ou Constantin soit censé gouverner la Turquie? Croyez -vous que le monde en irait moins son train, si, au lieu de Louis XVI, Ferdinand de Cordoue gouvernait la France, et si Cunégonde était reine d'Angleterre dans la place de George III? Tout cela est fort égal, mon cher frère, et les habitants de Saturne et de Mercure, s'il en est, n'en tiendront aucun compte. Il n'y a qu'à bien examiner les objets de la concupiscence pour en connaître la frivolité, et pour se détromper des illusions et des vanités de ce monde. Tant que l'on est jeune et séduit par des passions ardentes, on s'enivre d'espérances, se flattant de posséder des choses qui, bien considérées, ne méritent pas d'être recherchées. L'âge et la raison viennent ensuite , le brouillard qui nous empêchait de voir clairement les objets tombe , et ce qui jadis excitait nos vœux s'attire nos mépris. En voilà pour la fourmi.

Quant à la comparaison que j'ai hasardée de ce pays avec la Suède, je vois, mon cher frère, que vous la rejetez également. Je ne veux pas disconvenir que nous ayons quelques avantages sur la Suède; toutefois vous trouverez, mon cher frère, que, en examinant tous les empires de l'Europe, la Suède, le Danemark et le notre sont les plus pauvres. Le commerce de l'Angleterre, de la Hollande, de la France, de l'Espagne est si prodigieux, que le nôtre ne peut en aucune manière y être comparé. La puissance de l'Autriche et celle de la Russie sont si supérieures à la nôtre, que nous ne pouvons pas nous mettre en balance avec eux; nous avons trop peu de consistance * et trop de frontières. Ce sont, dans le fond, des misères; toutefois cela fait beaucoup pour les hommes qui attachent de l'importance à ces idées. Nous avons

* Voyet t. IX, p. 187.

des manufactures et quelques branches de commerce qui vont assez bien; cependant, en tirant la balance générale du commerce, elle ne nous est pas aussi avantageuse qu'on pourrait le croire, parce que la somme dé*s importations est assez forte.» Ainsi nous n'avons pas lieu d'appréhender que le luxe nous pervertisse de sitôt, si ce n'est, par-ci par-là, quelque gentilhomme qui par de folles dépenses ruine sa famille; mais cela arrive partout, et cela ne tire pas à conséquence. Nous devons nous souvenir souvent de ce vers d'Horace :

Qui vit content de peu possède toute chose. b

11 faut chercher son bonheur dans soi-même, et non pas dans les choses externes, qui ne dépendent pas de nous. En pensant ainsi, mon cher frère , on végète doucement jusqu'au moment où la figure du monde disparait pour toujours de devant nos yeux.

J'ai eu, ces jours passés, une colique hémorroïdale de toute force, et hier les hémorroïdes ont percé, ce qui ne m'est pas arrivé de cinq ans. Je ne devrais pas vous mander ces bagatelles , qui ne méritent guère votre attention, si ce n'est, mon cher frère, que je connais l'amitié que vous avez pour moi. Je vous prie de me la conserver, et d'être persuadé du tendre attachement et de l'estime avec laquelle je suis, etc.

37o. AU MÊME.

Le 32 décembre 1781.

Mon TIIKS-CUER FKÈKE,

Vous avez bien de la bonté de prendre part aux misères de ma santé, dont je vous ai fait l'exposition; ce sont des choses indiffe-

• Voyez t. IX, p. 184 et i85.

•> Ce vers n'est pas d'Horace ; mais il exprime fort bico certaine;» idées morales de ce poëtc. Voyez par exemple Odes, liv. II, ode 16, v. i3 et i4 : Vivitur parvo bene, etc.: liv. 111, ode 16, v. 17 et suivants; et le livre des Epodrs , ode a : Beatus Me, etc.

rentes en elles-mêmes, qui causent moins ou plus de souffrances aux patients , mais qui agissent scion les lois éternelles de la nature, et auxquelles il faut se soumettre, selon que le lot qui nous est échu le comporte. Vous croyez , mon cher frère , que les rois fainéants de la première race des Mérovingiens n'ont pas si bien gouverné que les autres; mais ne voyez- vous pas que sans eux Charlemagnc ne serait jamais devenu empereur, et que la chaîne des événements, voulant élever les Bourbons, pour qu'il y eût des Louis XV et des Louis XVI, exigeait que ces fainéants se trouvassent alors sur le trône des Lis? Tout étant lié, il faut qu'il y ait une majeure pour que la mineure et la conclusion s'ensuivent; et peu importe à l'univers quelle race gouverne un petit royaume ou une petite monarchie comme sont toutes celles qui existent maintenant en Europe, à l'exception de la Russie. Je vous confesse que je ne me suis jamais trouvé en société avec un habitant de Mercure ou de Vénus; personne n'en * vu; toutefois nous pouvons juger par analogie qu'il y a des créatures qui peuplent ces globes-là, car nous voyons notre monde peuplé par Dieu sait quelle ridicule espèce, et il se peut fort bien qu'un globe qui a toutes les propriétés de notre terre connue ait également des habitants. Je ne dis pas que ce sont des hommes comme nous, car nous voyons sur cette terre des espèces d'hommes tout différents les uns des autres; il se peut donc que leur conformation n'ait aucune ressemblance à la notre; ils peuvent avoir plus ou moins d'esprit que nous en croyons avoir; peut-être nous sont -ils bien supérieurs, peut-être valent -ils moins que nous. Mais toutefois personne ne peut dire que la chose soit impossible; car que me répondrait-on pourquoi l'on prétend que ce globe-ci soit seul peuplé d'animaux, et que tant d'autres ne le sont pas? Ou ne me répondra rien qui vaille ; c'est donc un problème qui reste à résoudre, et qui est assujetti aux conjectures des curieux. Les théologiens se cabreront à cette seule idée; je les abandonne à leurs idées absurdes, et je continue de croire qu'à toute force la chose est possible. Je ne vous parle plus de la comparaison de l'homme à la fourmi de Rheinsberg ; vous ne voulez pas l'admettre, mou cher frère; néanmoins on ne m'ôtera jamais de l'esprit que, quelque bruit qu'un homme ait fait dans le monde, il

4go IV. CORRESPONDANCE DE FREDERIC

n'en sera pas moins un être infiniment petit ou un atome indiscernable en comparaison de l'univers. Autre chose est faire le bien; c'est un devoir que tout homme doit remplir selon ses moyens, tandis qu'il végète; la société doit faire notre bien, et nous devons travailler réciproquement à son avantage. Nous sommes encore circonscrits dans des bornes étroites ; il nous est possible de secourir un homme abîmé de misère; mais nous ne pouvons pas le rendre heureux, parce que le bonheur est un être auquel chacun attache une autre idée, et le fait consister dans de certains objets relatifs à ses passions. Je conclus de là , mon cher frère, que nous sommes bornés en tout, et que les actions auxquelles on attache le plus d'éclat ne sont réellement que des jeux d'enfants. Un ancien a très -bien dit que la vie des hommes se passait à élever ce qui était bas, et à détruire ce qui est élevé.» Fontenelle dit qu'il y a des hochets pour tout âge; cela est trèsvrai; surtout si l'on se dépouille des préjugés vulgaires, on est obligé de convenir que nous attachons de l'importance à des vétilles, que nous travaillons comme si notre vie devait être éternelle, et qu'il n'y a rien de solide dans cette vie qu'une conscience sans reproche, s'il y en a. Je me garderais bien de parler ainsi à un jeune homme qui entre dans le monde; son imagination l'éblouit, et il n'a pas assez d'expérience pour l'éclairer. Mais quand on a fourni un long bout de sa carrière, on sera obligé de convenir avec moi que ces tristes vérités ne sont que trop vraies.

Je me prépare à me rendre le a5 à Berlin, où j'espère, mon cher frère, d'avoir le plaisir de vous embrasser et de vous assurer de vive voix de la tendresse infinie et de l'estime avec laquelle je suis , etc.

» Voyex t. XXIV, p. aa8, 443 et 468.

37i. AU MÊME.

Le 3 octobre 178a.

Mon très -cher frère.

Je vous confesse, mon cher frère, que, quelque peine que je me sois donnée pour parvenir à l'impassibilité des stoïciens , jamais je n'ai pu y atteindre. J'aime ma patrie, mes parents et mes amis; quand il leur* arrive du mal, j'y suis sensible, je partage avec eux leur infortune; la nature m'a fait tel, et je ne saurais me changer. Je crois me corroborer par la lecture de Marc-Aurèle et d'autres philosophes ; mais je ne tarde pas à m'apercevoir que le proverbe, tout trivial qu'il est, n'en est pas moins vrai : Chasse la nature par la porte, elle rentrera par la fenêtre. Ajoutez que l'âge, qui diminue les forces du corps et de l'esprit, rend les vieillards plus timides et plus circonspects, et plus sujets aux appréhensions. Tout cela peut contribuer, mon cher frère, aux pronostics que je tire de l'avenir. Ajoutez à cela qu'il n'est point donné à la prudence humaine de prévoir les différentes tournures que les événements peuvent prendre, et qu'ainsi il faut attendre que l'avenir débrouille les choses obscures, pour être sûr de son fait. Je crois bien que l'Empereur ne veut pas de la guerre dans le moment présent, où ses forteresses ne sont pas achevées, où il n'a pas encore pu amasser toutes les sommes , par ses épargnes , qu'il sait être nécessaires pour la durée de quelques campagnes, où il n'a point encore conclu d'alliance avec la Russie pour la lier définitivement à ses vastes projets, où enfin il lui faut encore quelques opérations de finance pour achever les préparatifs indispensables à l'exécution de ses desseins. Mais, mon cher frère, ces desseins n'en existent pas moins, et si l'on ne le contrecarre pas dans ses négociations, si l'on ne fait avorter à temps ses projets, si l'on ne se maintient pas dans la posture la plus respectable que possible, vous le verrez fondre à l'improviste sur nos possessions, et engager une guerre aussi ruineuse que celle de l'année 1756. L'Empereur a les mêmes vues que celles de sa mère; il travaille à former une alliance pareille en tâchant de * Le mot leur manque dans l'autographe.

4oa IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

liguer les premières puissances de l'Europe contre nous. Je vois tout cela, les détails m'en viennent journellement; comment pourrais-je donc envisager avec sang-froid des manigances aussi dangereuses pour l'État dont la conservation est conGée à mes soins, d'autant plus que mon devoir est d'écarter, non pendant ma vie uniquement, mais encore après ma mort, par de bonnes alliances et par tous les moyens que j'ai, les calamités futures que je puis prévoir dans l'avenir. Voilà, mon cher frère, une tâche bien difficile pour mon âge, et qui pourrait fournir une source intarissable d'occupations aux têtes les plus chaudes et les plus éveillées. Si j'envisageais des objets aussi importants avec indifférence, j'agirais indolemment, et je manquerais à ce que je dois à l'Etat; il faut donc que je rassemble le peu de forces qui me restent, pour remplir mes devoirs selon toute leur étendue. Mon temps est fait, mon cher frère, le monde n'est plus rien pour moi; mais je ne veux avoir rien à me reprocher, et je veux éviter qu'on dise après ma mort que j'ai négligé la moindre chose.

La fin de votre lettre ne m'a point réjoui; j'avais espéré, mon cher frère, que les eaux de Spa avaient entièrement rétabli votre santé, et je n'aime point du tout ces coliques hémorroïdalcs. Je vous conjure de ne me point écrire quand vous avez ces incommodités, parce que vous pourriez les empirer, et que, privée de la santé , notre existence en devient encore plus insupportable.

Le prince Ferdinand, qui va voir sa sœur à Berlin,» passera demain ici.

Voilà ce qu'un vieil anachorète peut vous mander du fond de sa cellule :l> d'ailleurs, j'espère, mon cher frère, que vous ne doutez point des sentiments de tendresse et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

» l.c prince Ferdinand de Brunswic vcn.iil voir la reine de Prusse. ■» Vôtres t. XXIII.p. 38i; t. XXV, p. 8. 0. 18, 184 cl i85.

Le 18 octobre 178a.

Mon trks-cijf.r frkre,

Je vous suis très- obligé, mon cher frère, du détail dans lequel vous êtes entré dans votre lettre pour m'expliquer vos idées sur l'état présent de l'Europe. Nous différons sur quelques points que je puis vous expliquer facilement. Premièrement, mon cher frère, souvenez-vous de mon âge, et ne m'accusez pas de penser à mon personnel dans les conjonctures futures que je prévois. Le mal que je crains arrivera quand je ne serai plus ; toutefois il est de mon devoir de l'écarter ou de l'anéantir entièrement, si je le puis. Je crains les liaisons étroites qui pourront se former avec le temps entre l'Empereur et la Russie; je crains que la grande Catherine ne se laisse tromper par l'Empereur sans s'en apercevoir, et que, en lui faisant faire un pas après l'autre, il ne l'entraîne contre nous;» et je vous avoue que je voudrais volontiers prévenir les desseins de ceux qui voudraient ravager et dévaster la Prusse, la Silésie et les Marches. J'ai suivi exactement envers la France la conduite que vous indiquez, et je demeure muet envers la Russie; car qu'écrirais-je à l'Impératrice? sur quel sujet? à quelle occasion? Je n'ai jusqu'à présent rien sur quoi je puisse la féliciter, et je manque de prétexte pour lui adresser des lettres. A l'égard de la France, vous ne sauriez croire à quel point va la faiblesse du ministère de Versailles , et vous ne devez pas vous étonner s'il abandonne les Turcs à la discrétion des deux cours impériales, d'autant plus que l'Empereur, comme vous le verrez, suivra la politique que je vous ai tracée dans une de mes lettres précédentes; il évitera de donner ouvertement prise aux Français, et si les Russes font la guerre heureusement, il escamotera des Turcs, sous prétexte délimites mal réglées, ce qu'il pourra de la Rosine, de la Valachie et de tout ce qu'il pourra s'approprier, et tous les secours que les Russes tireront de lui se réduiront à des vivres de la Hongrie, et, s'il le faut, à quelques subsides. J'irai, en attendant, ad patres, et je

» Voyox t. XXV, p. 3 1 5, n° 18, et ci-dessus, p. 299, 3i3 et 348.

4o4 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

laisserai ce pays sans liaisons, sans amis, et dans une situation à ne pouvoir parer les coups que l'Empereur médite de lui porter. Voilà, mon cher frère, la cause de mes embarras. Je travaille en honnête homme pour le bien de l'État; mais si je meurs dans cette crise , il n'a pas dépendu de moi de former maintenant ces alliances , et après ma mort on en rejettera tout le blâme sur ma mémoire. Toutes mes lettres de la Russie sont remplies des arrangements guerriers qui s'y font, et, à moins d'un miracle, les opérations commenceront le printemps prochain par le siège d'Oczakow; ce sera donc l'année 1783 qui nous étalera les événements de cette nouvelle guerre, qui servira, soit à constater l'union des deux cours impériales, ou bien qui les rendra irréconciliables. Je me prêche la patience autant que je le puis, mais je ne saurais atteindre à l'apathie ou plutôt à l'indolence stoïcienne, et j'aime trop ma patrie pour considérer avec des yeux insensibles le sort qui la menace. Vous me direz peut-être, mon cher frère : De quoi vous embarrassez- vous? Le proverbe dit: Après moi le déluge. Cela est vrai. S'il ne s'agissait cpie de mon personnel, je penserais de même; mais il s'agit de l'Etat dont je suis le pilote, et que je dois mener de façon que je lui fasse éviter les écueils tant que j'ai le gouvernement en main; le gouffre de Charybde et Scylia est devant moi, et je crains que quelque vent impétueux y pousse le vaisseau, et qu'il s'engloutisse sous les ondes.

On m'écrit de Vienne que le grand -duc partirait le 19 de Vienne ; il prend par Troppau , Ratibor et Pless. J'ai envoyé les deux Wurtemberg» à sa rencontre, avec des lettres. Je vous embrasse, mon cher frère, en vous assurant de toute ma tendresse, tout mon attachement et toute l'estime avec laquelle je suis, etc.

» Le prince Frédéric-Louis-Alexandre , général-major, et son frère le prince Frédéric-Eugène-Henri , colonel.

Le a6 octobre 178a.

Mon très-cher frère,

On ne peut compter sur rien de stable dans cette vie, mon cher frère; les jeunes gens peuvent être emportés dans le milieu de leur carrière; les vieillards l'ont fournie, et attendent d'un moment à l'autre la mort qui les moissonnera. Il se peut donc que je voie encore les commencements de la conquête de l'empire ottoman, que l'Impératrice veut entreprendre; toutefois je n'en verrai pas la fin, car ce n'est pas une opération qui puisse s'achever aussi vite qu'on s'en flatte; il y a même à Pétersbourg des incrédules qui doutent que l'Impératrice soit déterminée à l'entreprendre tout de bon. Peut-être ne résultera - 1 - il de cette belle idée de conquête autre chose, sinon que les puissances belligérantes de l'Occident profiteront de cette diversion pour faire la paix sans le concours d'aucune médiation étrangère, et les cours impériales, pour avoir embrassé à la fois trop d'objets différents, se trouveront n'avoir rempli aucune de leurs vues. La politique de la cour de Vienne, mon cher frère, tant que le prince Kaunitz, la dirigera, sera de demeurer constamment unie avec la France, pour se conserver le dos libre, et la politique de la cour de Versailles ne se départira pas non plus de l'alliance de l'Autriche, à moins que l'Empereur ne rompe lui - même ces liens par des démarches immédiatement contraires aux intérêts de la France.

Vous pouvez être sûr que ce que je vous dis ici n'est pas conjectural, mais dicté par une connaissance approfondie des choses et de la façon de penser invariable de ceux qui sont à la tête du gouvernement. Mais en m avançant jusque-là, je conviens en même temps que ces deux monarchies ne se livrent pas pieds et poings liés les unes aux autres; elles se suspectent sans doute, s'examinent réciproquement, s'observent, se méfient les unes des autres, sans cependant déroger au traité de Versailles * et au fameux pacte de famille1» dont Choiseul est l'auteur. Ainsi, mon

• Du 3o décembre 1758. Voyez t. IV, p. aa5, aa6, aag et suivantes. I» Du i5 août 17G1. Voyez t. V, p. 1 5 1 et suivantes.

4o« IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

cher frère, nous ne touchons pas au moment que cette liaison soit prête à se rompre; et quand même l'Empereur favoriserait la Russie dans la conquête qu'elle médite, on aurait la complaisance , à Versailles , de ne pas faire semblant de s'en apercevoir. Remarquez encore de quel épuisement dans les bourses des souverains sera suivie cette guerre dispendieuse également pour toutes les parties belligérantes. La France aura besoin de respirer, et quelque mécontentement qu'elle ressente des liaisons de Joseph et de Catherine, elle dissimulera son chagrin, faute de pouvoir le manifester avec dignité. Ajoutez à cela une reine, mère d'un Dauphin, et que Mercy » fait agir comme une marionnette pour étayer l'Empereur son frère , un roi sans énergie , un ministère faible, l'appréhension d'une régence, et vous conclurez avec moi qu'il ne faut pas compter avec de telles gens qu'ils agissent avec fermeté, d'autant plus qu'ils n'ont montré que de • la mollesse en combattant pour leurs propres intérêts. Voilà, mon cher frère, un petit échantillon des embarras qu'on éprouve quand on est obligé de tripoter dans ce chaos de la politique européenne. Nous sommes à présent dans un moment de crise; il faut attendre tranquillement ce que la fortune en décidera, et ce ne sera qu'alors, après de mûres réflexions, qu'on pourra s'arranger selon les conjonctures les plus avantageuses à notre patrie. Mais, en attendant, nous restons en l'air, sans alliances, sans amis, et isolés, comme l'Angleterre se trouve encore maintenant. S'il ne s'agissait que de mon personnel, je serais fort tranquille, parce qu'il faut savoir supporter la mauvaise comme la bonne fortune ; mais je dois veiller aux intérêts d'une patrie que j'aime, et je n'envisage pas avec indifférence les dangers dont elle est menacée.

Voilà, mon cher frère, bien des rêves creux. Vous vous moquerez de moi, de ce que je m'inquiète par prévoyance d'événements peut-être encore éloignés ; toutefois souvenez-vous qu'une sentinelle doit être alerte, pour que la place ne soit pas surprise faute de son incurie et de sa négligence. Je suis, etc.

* Voyez ci -dessus, p. 4a 5, et V Essai sur la vie du marquis de Bouille, p. 16a et iG.'i.

Le 9 novembre 178a, jour de naissance «le ma sœur Amélie.

Mon trks-cher frêne,

Pour vous simplifier mon raisonnement, je le réduirai, mon cher frère, eu peu de paroles. Il faut nécessairement des alliés à la Prusse, moins dans l'espérance -d'en tenir des secours que pour les empêcher de lui nuire. Dans la situation présente, la Prusse n'a pas le choix de ses alliés, parce que le traité de Versailles et le pacte de famille joint la race lorraine d'Autriche avec toutes les branches de Bourbon existantes; or l'impératrice de Russie marque, de plus, une haine contre tout ce qui est français et une prédilection décidée pour l'Angleterre; il s'ensuit donc que l'impératrice de Russie, conservant encore le nom d'alliée de la Prusse, doit être soigneusement ménagée, qu'après cette guerre, à moins de quelque révolution à Pétersbourg, cette princesse se joindra certainement à l'Angleterre, et qu'ainsi, faute de pouvoir arranger ù notre gré ces alliances, nous serons dans la nécessité d'y acquiescer; c'était ce que j'avais à prouver. Vous me demandez, mon cher frère, ce que l'Empereur a promis à la pantocratrice. 11 doit l'avoir assurée verbalement de son assistance, dès qu'elle entreprendrait son projet favori de placer son petit -fils Constantin sur le trône de Constantinople. a La grande Catherine fait maintenant chasser les Tartarcs de la Crimée; les troupes sont toutes en mouvement, et, le printemps prochain, la campagne doit s'ouvrir par le siège d'Oczakow. Ce n'est donc pas le moment présent qui dessillera les yeux de l'Impératrice: elle ne s'apercevra d'être jouée que lorsqu'elle sera dépourvue des secours et de l'assistance du César Joseph; mais ce sera un peu tard pour sa gloire.

Vous jugez très -sagement, mon cher frère, qu'il faut garder les plus grands ménagements envers la France; c'est ce que je fais, toutefois sans négliger les intérêts de l'Etat, ce qui est la

« Voyez t. XXV, p. a47

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