‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 5)Chapitre 50 sur 81 · XXVI. 3a · texte numérisé non relu

XXVI. 3a

4o8 IV CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

première loi, qu'aucun souverain ne doit enfreindre. Il y avait quelques lueurs qui donnaient l'espérance d'une paix prochaine; mais ces espérances flatteuses semblent se dissiper, et il parait bien que le dieu Mars, pour ruiner les plus grandes puissances de l'Europe, les excitera à continuer à se battre encore l'année prochaine. Le prince de Guéincné a donné eu France l'exemple d'une célèbre banqueroute. n Gare qu'il ne soit imité par le Roi sou maître, par le roi d'Espagne, et enfin par Sa Majesté Britannique. I» Nous autres petits drôles, nous ne sommes pas assez grands seigneurs pour immortaliser nos noms par de célèbres faiif lites; c'est un privilège réservé aux grandes puissances. Voilà le mauvais temps d'arrivé; je suis presque enneigé ici, et forcé à prendre les quartiers d'hiver. Les saisons se succèdent, les mauvaises suivent les bonnes, et voilà trois mois de frimas qui nous attendent. Les saisons se renouvellent, il *st vrai, mais les hommes pas. Je vous embrasse, mon cher frère, en vous assurant du tendre attachement et de l'estime avec laquelle je suis, etc.

Le iG novrinlirr 17 Sa

Je vous ai dit, mon cher frère, que j'envisageais le prince de

Guémené comme le précurseur des banqueroutes que Louis XVI et George III pourraient bien faire à son exemple. La princesse Guémené a reçu une pension de cent mille livres, pour récompenser son époux du bel exemple qu'il a donné. Cartouche, dans ce siècle-ci, deviendrait duc et pair; les grands se croient au-dessus des lois; ils foulent aux pieds les mœurs, et ne soutiennent leur rang qu'à force de se surpasser en scélératesse. Ce prince Guémené va voyager en Italie avec son illustre compagnon le duc de Chartres, pour promener leur ignominie dans les pays étran-

• Voyex t. XXV, p. a3g et *45.

gers; ils n'entreraient sûrement pas dans ma maison, ne fussé-je que le dernier des gentilshommes.

Voici des fruits qu'on m'apporte. Je me hasarde, mon cher frère, de vous les offrir comme les précédents, en vous assurant du tendre attachement et de la haute estime avec laquelle je suis, etc.

Lr i4 décembre 178a.

Mon tkks-chkr krkrk.

Les hommes, mon cher frère, sont aussi différenciés par leur caractère que par leur physionomie, ce qui empêche de les placer tous dans la même catégorie. Je conviens que malheureusement il y a de tels scélérats endurcis dans le crime qui se laissent aveugler par leurs passions, et ne se donnent pas le temps de réfléchir; il y a, d'autre part, des scélérats raffinés qui mettent leur gloire dans leurs supercheries, dans la trahison, dans tout ce qu'il y a de plus atroce, et il est certain, mon cher frère, comme vous le dites, que la raison se tait quand la passion est violente. Les mauvais exemples encouragent les vicieux, et ils se livrent aveuglément à leurs désirs quand ils voient que beaucoup d'autres font la même chose. Je conviens, mon cher frère, avec vous de tout ceci; cependant cela ne m'empêche pas de croire que, dans le moment du silence des passions, il n'y ait des intervalles où les malfaiteurs sont mécontents d'eux-mêmes, et, sans se faire des reproches trop vifs, désireraient de se trouver dans une autre situation qu'est la leur. Dans les temps de César Borgia, les assassinats et les poisons servaient d'armes à la vengeance. Pourquoi s'y livrait-on sans retenue? Parce que le pape, père de ce monstre, et monstre lui-même, lui persuadait qu'il effaçait tous ces crimes par ses absolutions. Ce sont, mon cher frère , ces malheureuses absolutions qui ont encouragé à des actions atroces une infinité de misérables, qui ont inondé l'univers

5oo IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

de sang, cl qui ont effacé les remords des crimes. La religion catholique a clé une source empoisonnée qui a perverti les mœurs, en remplaçant la vertu par de vaines raomeries; des cérémonies, des dons aux couvents, des pèlerinages, des absolutions ont affaibli le principe réprimant que le diable (le Mummelack*) des chrétiens pouvait effectuer, et, proportion gardée, plus de méchantes actions se commettent par les catholiques que par les protestants; par exemple, dans ce pays-ci, je signe tout au plus sept ou huit ancts de mort par an,1» tandis que dans la ville de Paris seule, autant de personnes s'exécutent par mois. J'abandonne enfin ce sujet si humiliant pour l'espèce humaine, pour la nouvelle de la paix, qui est autant que faite,0 mon cher frère, que j'ai le plaisir de vous annoncer: le commerce, qui a été si longtemps gêné, reprendra vie, et tout rentrera dans l'ordre accoutumé. J'espère, vers la fin de ce mois, d'avoir le plaisir de vous embrasser à Berlin, et de vous assurer de vive voix du tendre attachement et de l'estime avec laquelle je suis, etc.

Le a février 1 7^4-

Mon trks-chkk frkiik,

Vou9 avez bien de la bonté de vous intéresser à ma santé. Il me semble, mon cher frère, que nous branlons tous au manche, et

» Le mot Mummclack se trouve dans le dictionnaire allemand d'Adelunç. à l'article Der Mummcl.

Voyez t. XXIII, p. 4"9. et ci-dessus, p. 4^4- En i85a, sur une population de 16,935.430 âmes, le nombre des arrêts de mort prononces en Prusse a été de quarante - deux. Sur ce nombre total, deux des criminels ont été condamnés par contumace, un autre s'est tué, il en est mort un avant la décision royale, et Sa Majesté a signé quatorze arrêts sur les trente-huit qui ont été soumis à sa confirmation.

c Les préliminaires de la paix entre la France, l'Angleterre et l'Kspagne furent signés à Versailles le ao janvier 1783; la paix définitive y fut conclue le 3 septembre suivant.

AVEC LE PRINCE HENRI. Soi

que nos infirmités communes nous annoncent un départ prochain. J'ai été oblige de me faire saigner, parce que mon sang était aussi agité que le parlement d'Angleterre. Quoique mon mal n'ait pas été fort considérable, il a épuisé mes forces, et je tâche de m'en regagner, s'il y a encore de l'étoffe pour en fournir. Vous me faites grand plaisir de me rassurer sur le sujet de mon frère Ferdinand; je crains pour sa poitrine, qui est faible et débile ; Dieu veuille nous le conserver! Vous saurez sans doute que la paix vient d'être signée entre les Turcs et les Russes. A présent la pantocatrice ne cédera plus le pas à la providence divine, et du haut de son trône elle donnera des lois despotiques aux potentats de notre globe.

Chasot est venu ici de Liibeck ; * il ne parle que de mangcaille , de vins de Champagne, du Rhin, de Madère, de Hongrie, et du faste de messieurs les marchands de la bourse de Liibeck , de la grande rivière de la Trave, du port de la ville, et de son jardin, dont il a fait l'énumération exacte des arbres, arbustes, plantes, légumes, et des herbes qui l'embellissent. Vous voyez, mon cher frère, quels progrès en connaissances j'ai faits depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir. Si cela continue, je pourrai publier un ouvrage sur les jardins, qui damera le pion à celui de La Quintinie,*> et quelque écrit sur les végétaux et la nomenclature des plantes, qui sera mis de pair avec les écrits de ce fameux botaniste de Suède qui vient de mourir. «

Voilà des balivernes, et c'est tout ce que ce sol aride en nouvelles me fournit. C'est en faisant mille vœux pour votre conservation et contentement que je vous prie de nie croire avec le plus tendre attachement et la plus haute estime, etc.

* Voyez t. XXV, p. 11 — xm, 29S et ag6, n" 1 1 et 1 a.

Voyer U X, p. 160.

r- Frédéric parle probablement de Charles de Linné , mort à Up&ala le 10 janvier 1778. Voyci t. XXIV, p. 534-

5oa IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

Le 8 février 1 784.

Mon tkks-cheh fhkhe.

C'est le cœur navré de douleur que je vous écris aujourd'hui. Je viens d'apprendre la mort de notre pauvre et malheureuse sœur d'Ansbach. « Cela en revient, mon cher frère, à ce que je vous mandais dernièrement, que ce qui reste de notre famille branle au manche. J'ai toujours médité d'aller à Ansbach voir encore une fois ma pauvre sœur; je n'en ai jamais pu trouver le moment. C'était une bien bonne et honnête personne, dont le cœur était la probité même. Je vous avoue, mon cher frère, que cela m'afflige si fort, que je remettrai à un autre jour à vous répondre, étant, etc.

Ce a4 (1784).

VJcttc grande pantocratrice, pour effacer entièrement l'abaissement de liaisons avec des princes d'Allemagne, vient aussi de prohiber tout le commerce prussien par un gracieux impôt de cinquante pour cent qu'elle a mis sur nos marchandises. J'ai le cœur pénétré de reconnaissance de toutes les faveurs distinguées que je reçois de la pantocratrice, et je vois que je serai réduit à chercher fortune ailleurs. Vous voyez, mon cher frère, avec quelle adresse elle sait se défaire de ses anciens adorateurs, que sa douceur, sa politesse et ses bonnes manières doivent la rendre toute divine aux yeux de ses ennemis mêmes. Je n'en dirai pas davantage sur ce sujet; je sens mon humiliation, et conviens qu'un brin d'herbe ne doit pas se plaindre si une branche de chêne tombe dessus et l'écrase. Je souhaite, mon cher frère, que * La margrave douairière Frcdérique , morte le 4 février.

AVEC LE PRINCE HENRI. 5o3

vous jouissiez d'une parfaite saule, et que vous daigniez me croire avec autant de tendresse que d'estime , cte.

38o. DU PRINCE H EN Kl.

VViUcobcig. ."juillet .7*4.

Mon thks - cher fkkhk ,

Ii*n partant hier à minuit de Friedrichsfelde , je revus la lettre* que vous avez daigné me répoudre, et je saisis le premier moment de mon arrivée dans cette ville pour vous répondre et vous remercier, mou très -cher frère, de l'ananas que vous avez bien voulu m'envoyer. La circonspection m'oblige à me taire sur le principal sujet de votre lettre; je crois cependant pouvoir sans conséquence vous dire, mon très -cher frère, que lorsqu'on a le malheur de perdre tous ses amis, et qu'il n'y a point d'apparence de les recouvrer, il me semble que, s'il en reste un, il y a plus d'apparence d'en former un nouveau, que l'on l'obtient à la fin, puisque celte union d'amitié est fondée sur la nature des choses. Je n'ose point m'expliquer plus clairement; je prends cependant la liberté d'ajouter que, en persévérant dans l'idée d'obtenir cette amitié qu'il vous paraît si difficile d'obtenir, on l'obtiendra au moins, et c'est la seule espérance, puisque, à parler franchement, je n'en vois point d'autre.

J'ai passé Kloslcr Ziuna et Luckeuwaldc, où j'ai admiré les beaux établissements cpjc vous avez fait faire, mon très-cher frère.

Je suivrai exactement ce que vous me mandez, mon très-cher frère, à l'égard de mon voyage de Lyon; j'espère, au surplus, que vous daignerez me faire parvenir vos lettres pendant que je resterai en Suisse; à Lausanne ou Ccnève je pourrais le plus sûrement les recevoir, si vous daignez m'en honorer.

Je vous supplie d'agréer les assurances du tendre et respectueux attachement avec lequel je suis. etc.

So4 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

(Juillet 1784)

On a su eu France que vous vouliez, aller à Lyon. M. d'Estcrno» a eu commission de sa cour de me faire un compliment obligeant à ce sujet, en ajoutant qu'on avait pris toutes les mesures requises pour que vous soyez bien reçu, et que le Roi vous ferait inviter à continuer votre route à Paris. J'ai répondu avec toutes les politesses usitées en pareil cas, et, ne sachant pas quelle est votre intention, j'ai ajoute que, au cas que vous ne vous fussiez pas préparc à pousser jusqu'à Paris, vous et moi nous n'en aurions pas moins de reconnaissance de la gracieuse invitation que le Roi vous a faite. La raison majeure qui attire la France à l'alliance de l'Empereur est le désir du ministère de Versailles d'abaisser l'Angleterre et de fortifier la marine française ; on croit donc que, étant assuré de l'Empereur par une alliance, on n'a point à craindre une guerre du continent, et qu'on peut d'autant plus aisément fortifier la flotte pour gagner une prépondérance entière sur la Grande-Bretagne. Les grandes ostentations qu'on annonçait de la part de la Russie se réduisent à peu de chose. Nous avons terminé nos dissensions avec la ville de Danzig; ainsi il ne subsiste pas la moindre cause de brouillerie entre la Prusse et les oursomanes>

Le 5 août 1 784.

Mon tkks-ciiek fhkhe,

Je vous félicite d'avoir vu le Montbelliard et le mont Jura. Vous n'aurez donc pas passé loin, mon cher frère, de Femey, ni

« Le marquis d'Esterno , envoyé de France à 1« cour <lc Berlin depuis le mois d'octobre 178a. Voyez t. XXV, p. a38 et a4o, et ci- dessus, p. 4oo. *» Voyer t. XIX , p. iy3 , aoo et aag.

AVEC LE PRINCE HENRI. 5o5

du champ de bataille où Charles le Téméraire fut défait par les Suisses.* Pour moi, dont la vue baisse considérablement, 1> je ne regrette pas de ne point me trouver dans des contrées célèbres où je ne verrais pas grand' chose. Je regrette encore moins de ne pas revoir le roi de Suède; il passe par Brème et Wismar pour s'en retourner à Stockholm. Les Français ont dit de lui que le comte Hagac avait perdu la réputation que le prince royal de Suède y avait la première fois acquise. Ma bonne sœur de Bruns wic est retournée chez, elle, et est arrivée en bonne santé à Antoinettcnruh. Je pars dans une douzaine de jours pour la Silésie, d'où, mon cher frère, je n'aurai guère le temps de vous écrire. Vous aurez reçu ma lettre huit jours plus tard que le papier dont vous m'annoncez qu'il vous est parvenu; il vous cela ire ira, mon cher frère, de tout. Je vous embrasse mille fois, en faisant des vœux pour votre conservation, étant, etc.

Neis*e, ai août 1784.

Il dépendra de vous d'aller à Paris comme on vous y invite; mais d'ailleurs, mon cher frère, vous pouvez compter que les Français ne se retourneront pas facilement , à moins que l'Empereur ne les pousse à bout.

La diète de Pologne va commencer; mais l'Impératrice, depuis la mort du favori Lanskoi, est devenue si mélancolique et triste, qu'elle ne voit presque personne. 11 n'y a que le comte d'Orloff, qui est auprès d'elle, dont le crédit balance celui de Potcmkin. Tout cela fait stagnation dans les affaires; mais jusqu'ici il n'y a pas apparence que cela puisse opérer quelque changement de système.

• Grandson et Moral, le 3 inaro et le aa juin itjH. b Voye* t. XXV, p. 569.

5o6 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

Notre affaire avec la ville de Danzig n'est pas encore tout à fait terminée. On m'a fait des propositions dans lesquelles je ne saurais entrer; j'en ai fait d'autres dans lesquelles j'espère qu'on entrera. Toutes les affaires en Europe jusqu'ici sont encore dans une grande confusion ; mais je crois que cela se débrouillera bientôt. Cependant, mon cher frère, malgré votre bonne volonté, il ne faut pas vous jeter à la tête de ces gens, parce qu'il est plus sage de voir venir que de faire des avances. Je suis, etc.

>civsc. il août 1784

Mon très-cher frère,

Je suis bien aise d'apprendre, mon cher frère, que vous vous amusez bien dans votre voyage. Je sais que M. Buflbn sera quelque part sur votre chemin vers Lyon; il est, dans ce temps de disette, le meilleur écrivain français pour le style; mais en fait de philosophie, il consulte plus son imagination que son bon sens. Je n'ai point rencontré dans ma course de gens de lettres , mais bien M. Bouillé,« célèbre par maints débarquements, qui est un homme de mérite et, je crois, un des meilleurs militaires que la France possède actuellement. Je traîne ma vieille carcasse tant bien que mal ; les forces sont épuisées , il ne me reste que la bonne volonté, et encore ce ne sera pas pour longtemps. Je m'arrête ici, mon cher frère; je suis entraîné par un tourbillon militaire, et par quantité de choses qu'il faut régler dans la province, qui absorbent tous les moments de ma journée. Je suis, etc.

* François- Claude -Amour marquis de Bouille, né en 17^9, se distingua dans la guerre de »ept ans; il fut fait colonel en mars 1761, gouverneur général des Iles du Vent pendant la guerre d'Amérique, et lieutenant -général en 178a. Il mourut à Londres en 1800. Les conversations qu'il eut avec Frédéric, en 1 784 et en 1 785 , se trouvent dans l'Essai sur Ict vie du marquis de Bouille, p. 1 35 et suhante». et p. 1 64 et suivante».

Le 6 septembre 1784.

Mon tkks - cheh fkkkk ,

La capitale d'un grand royaume fournit pour tout homme curieux un spectacle aussi intéressant qu'instructif. Vous jouissez, mon cher frère, de cet agrément,11 auquel je suis obligé de renoncer, enchainé comme je le suis par les devoirs de mon emploi. D Je n'ai pas douté que vous n'eussiez lieu d'être content de la réception du roi et de la reine de France, d'autant plus que ce n'est qu'après l'invitation du Roi que vous avez entrepris ce voyage. Je suis bien aise d'apprendre de bonnes nouvelles de la santé du duc de Nivcrnois ; « c'est un homme qu'il faut estimer quand on a fait sa connaissance. 11 est certaiu que bien connaître Paris, c'est connaître tout le royaume ; c'est le point de ralliement de toute la grande noblesse, le séjour des sciences, le centre du gouvernement, et j'ai pensé dire la glande pinéale de ce grand empire. Pour moi, mon cher frère, je commence à me refaire des fatigues du voyage: le seul qui me convienne, et que j'entreprendrai bientôt, est celui des champs Elysées; mais comme les courriers ne sont pas aussi bien établis de ce pays inconnu à celui-ci que l'est la correspondance de Paris à Berlin, il est apparent que les relations de ce voyage que je pourrais faire ne seront pas remises à leur adresse. Je souhaite, mon cher frère, que votre santé se conserve sans altération, et que j'aie ici le plaisir de vous embrasser en bonne santé, étant, etc.

• Le prince Henri était alors à Paris. Le but principal de son voyage était de voir si la France était disposée à se rapprocher de Frédéric; mais celui-ci, trouvant trop peu d'énergie dans le ministère de Louis XVI, conclut enfin, le a3 juillet 1 785 . la ligue entre les princes d'Allemagne , objet de ses méditations dès les premières années de son règne. Vojex t. 11 , p. i4« ; t. III , p. a4 et 3i ; t. VI, p. ai 1 et suivantes; t. XXV. p. 3i6; et ci-dessus, p. 370, 373 et 4'6. k Voyct t. XXIV, p. 6i5: t. XXV, p. 78; et ci-dessus, p. 4m- ' Voyei t. IV, p. 3i et 3a ; t. XIX , p. 317; et t. XXV, p. 54-

5o8 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

Le i3 septembre 1784.

Le public en France suit ce droit bon sens naturel qui voit les objets sans déguisement; mais les ministres ont bien d'autres réflexions à faire , dont la principale roule sur leur conservation. L'influence de la Reine les alarme et les contient, sans compter l'épuisement des caisses, le peu de crédit de la cour en finances, et l'étrange dépérissement de l'armée, qui est presque réduite à rien. Ajoutez-y l'incertitude et la crainte de prendre un parti décisif. Ces raisons jointes ensemble leur feront prolonger leur inaction le plus longtemps qu'ils pourront. D'autre part, l'impératrice de Russie ne veut point se brouiller avec moi ; elle persiste à se plonger dans la plus profonde mélancolie: toutes les affaires reposent, et le grand-duc persiste à nous être fermement attaché, de sorte qu'il n'y a point jusqu'ici perkuhim in mora. Mais j'ose me flatter que votre séjour en France disposera les esprits en notre faveur, et que si la France voit enfin qu'elle est obligée de revirer de système, elle nous choisira comme son pis aller.

Le 27 septembre 17S4.

Mon très-cher frère.

Je ne connais que de réputation les grands hommes dont vous avez la satisfaction de jouir. M. de Condorcet « est l'élève de d'Alembert; il marche sur ses traces, et sûrement il l'égalera un jour. Je ne connais pas même de réputation le poëte, mon cher frère, que vous m'avez nommé; toutefois je doute fort qu'il approche de Molière. Il y a un point de perfection en tous les genres , qu'il est difficile d'égaler, encore plus de surpasser. A l'égard du

• Vovcx t. XXV, p. xix , art. IX , et p. 367—387.

AVEC LE PRINCE HENRI. 5oo.

médecin électrique, je le range hardiment dans la classe du médecin de la lune, qui naguère attira le concours de nos badauds.* Il n'y a aucune opinion dont on ne puisse soutenir le pour et le contre: toutefois je m'élèverai hardiment contre l'électricité animale, et l'influence de la lune, et de pareils charlatanismes, qui ne sont imaginés par des fripons qu'en vue de tromper le vulgaire imbécile et superstitieux. Toute ma tournée de cette année est achevée, et je commence à jouir de quelque repos, qui m'est d'autant plus nécessaire que mes forces se perdent d'année en année, et que lage impérieux m'avertit que mes beaux jours se sont écoulés. Marc-Aurèle dit: «Tu es une dmc qui traîne un cadavre.»1» Cela est très -vrai à mon âge; ni plus ni moins, il faut que le cadavre trotte. C'est en vous assurant du plus tendre attachement et de la plus haute eslime que je suis, etc.

{17 septembre 1784.)

Il n'y aura rien à faire avec les gens où vous êtes, à moins que l'Empereur ne casse les vitres, et n'attaque les Turcs ou quelque allié de la France; et encore le crédit de la Reine gardera tant de prépondérance, qu'elle affaiblira le nerf des ministres, au cas qu'il s'en trouve un qui pense noblement. Tout cela bien considéré , il faut se borner à conserver cette cour dans de bonnes dispositions pour les Prussiens, mais il faut bien se garder de compter sur eux; ce serait compter sans son bote. On mande de Pétersbourg que l'Impératrice est plongée dans la plus noire mélan-

* On trouve l'histoire île ce médecin de la lune, qui était un bonnetier nommé Weisleder, dans la Berlinische Monatssehrift , herausgegeben von F. Gedihe undJ. E. Btester, Berlin, 1783, t. I, p. 353—385. C'est en 1780 et en 1781 qu'il offrit au public de Berlin les secours de son art.

k -Tu es, comme disait Kpictète , une âme qui promène un mort . (Reflétions morales de l'empereur Marc - Antonin , avec des remarques de 31. et madame Dacier, liv. IV. 11 * XLUI.)

5 io IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

colie; elle ne fait rien, toutes les affaires sont en paralysie. Selon toutes les apparences, cela causera une révolution dans sa façon de penser, et peut-être le Grand Seigneur devra sa conservation à la mort de Lanskoi. Si la France s'énonçait d'un ton ferme, elle accommoderait bien vite les brouilleries de l'Empereur et des Hollandais ; mais vous ne verrez dans le pays où vous êtes que les vestiges de la grandeur passée dont la France a joui sous le règne de Louis XIV.

P. S. On envoie chasser Louis XVI pour le soustraire à votre pénétration, et par ménagement pour la cour de Vienne.

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