f AND. — TOMI V
moment où j'allais vers lui, il vint aussi vers nous, comme par hasard; et quoiqu'il fût sur un glacis beaucoup plus élevé que le nôtre , je le reconnus complètement. Je faillis laisser échapper un cri. C'était Karl le Bohémien , le déserteur que j'ai sauvé des griffes de Mayer, dans la forêt de Bohême ; le Karl que j'ai revu ensuite à Roswald , en Moravie , chez le comte Hoditz , et qui m'a sacrifié un projet de vengeance formidable... C'est un homme qui m'est dévoué, corps et Ame, et dont la figure sauvage , le nez épaté , la barbe rouge et les yeux de faïence m'ont semblé aujourd'hui beaux conune les traits de Gabriel.
« — C'est lui! me disait Gottlieb tout bas, c'est l'émissaire des invisibles, un invisible lui-même, j'ensuis certain! du moins il le serait s'il le voulait. C'est votre libérateur, c'est celui qui vous fera sortir d'ici, la nuit prochaine. » Mon cœur battait si fort, que je pouvais à peine me soutenir; des larmes de joie s'échappaient de mes yeux. Pour cacher mon émotion à l'autre factionnaire, je m'approchai du parapet, en m'éloignanl du bastion, et je feignis de contempler les herbes du fossé. Je voyais pourtant à la dérobée Karl et Gottlieb échanger, sans trop de mystère, des paroles que je n'entendais pas. Au bout de quelques instants, Gottlieb revint près de moi, et me dit rapidement : « // va descendre ici, il va entrer chez nous et y boire une bouteille de vin. Feignez de ne pas faire attention à lui. Mon père est sorti. Pendant que ma mère ira chercher le vin à la cantine, vous rentrerez dans la cuisine, conune pour remonter chez vous, et vous pourrez /ut parler un instant. »
et En effet, lorsque Karl eut causé quelques minutes avec madame Schwartz, qui ne dédaigne pas de faire rafraîchir à son profit les vétérans de la citadelle, je vis Gottlieb paraître sur le seuil. Je compris que c'était le signal. J'entrai, je me trouvai seule avec Karl. Gottlieb avait suivi sa mère à la cantine. Le pauvre enfant! Il semble que l'amitié lui ait révélé tout à coup la ruse et la présence d'esprit nécessaires à la pratique des choses réelles. Il fit à dessein mille gaucheries, laissa tomber la bougie, impatienta sa mère, et la retint assez longtemps pour que je pusse m'entendre avec mon sauveur.
« — Signora, me dit Karl, me voilà ! vous void donc enfin! J'ai été repris parles recruteurs, c'était dans ma destmée. Mais le roi m'a reconnu et m'a fait grâce, à cause de vous peut-être. Puis, il m'a permis de m'en aller, en me promettant même de l'argent, que d'ailleurs il ne m'a pas donné. Je m'en retournais au pays, quand j'ai appris que vous étiez ici. J'ai été trouverun fameux sorcier, pour savoir comment je devais m'y prendre pour vous servir. Le sorcier m'a envoyé au prince Henri, et le prince Henri m'a renvoyé à Spandaw. Il y a autourde nous des gens puissantsque je ne connais pas, mais qui travaillent pour vous. Hs n'é-
is
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
pargnent ni l'argent ni les démarches, je voas assure! EnGn, tout est prêt. Demain soir, les portes s'ouvriront d'elles-mêmes devant nous. Tout ce qui pourraitnous barrer le passage est gagné. Il n'y a que les Schwartz qui ne soient pas dans nos intérêts. Mais ils auront demain le sommeil plus lourd que de coutume, et quand ils s'éveilleront, vous serez déjà loin. Nous enlevons Gottlieb, qui demande à vous suivre. Je décampe avec vous, nous ne risquons rien, tout est prévu. Soyez prête> signora , et maintenant retournez sur l'esplanade, afin que la vieille ne vous trouve pas ici. n Je n'exprimai ma reconnaissance à Karl que par des pleurs, et je courus les cacher au regard inquisiteur de madame Schwartz.
« mes amis, je vous reverrai donc 1 je vous pres^ serai donc dans mes bras t J'échapperai encore une fois à l'affreux Mayer. Je reverrai l'étendue des deux, les riantes campagnes , Venise , l'Italie. Je chanterai encore, je retrouverai des sympathies ! Oh ! cette prison a retrempé ma vie et renouvelé mon cœur qui s'éteignait dans la langueur de l'indifférence. Comme je vais vivre , comme je vais aimer, comme je vais être pieuse et bonne!
a Et pourtant, énigme profonde du cœur humain! je me sens terrifiée et presque triste à l'idée de quitter cette cellule où j'ai passé trois mois dans un effort perpétuel de courage et de résignation , cette esplanade où j'ai promené tant de mélancoliques rêveries, ces vieilles murailles qui paraissaient si hautes, si froides, si sereines au clair de la lune! Et ce grand fossé dont l'eau morne était d'un si beau vert, et ces milliers de tristes fleurs que le printemps avait semées sur ses rives! Et mon rouge-gorge surtout! Gottlieb prétend qu'il nous suivra ; mais à cette heure-là, il sera endormi dans le lierre, et ne s'apercevra pas de notre départ. cher petit être ! puisses-tu faire la société et la consolation de celle qui me succédera dans cette cellule! Puisse-t-elle te soigner et te respecter comme je l'ai fait!
« Allons! je vais essayer de dormir pour être forte et calme demain. Je cachette ce manuscrit, que je veux emporter. Je me suis procuré, au moyen de Gottlieb, une nouvelle provision de papier, de crayons et de bougie , que je veux laisser dans ma cachette, afin que ces ridiesses inappréciables aux prisonniers fassent la joie de quelque autre après moi. »
Ici finissait le journal de Consuelo. Nous reprendrons le récit fidèle de ses aventures.
il est nécessaire d'apprendre au lecteur que Karl ne s'était pas faussonent vanté d'être aidé et employé par de puissants personnages. Ces chevaliers invisibles qui travaillaient à la délivrance de notre héroïne avaient répandu l'or à pleines mains. Plusieurs guichetiers, huit ou dix vétérans, et jusqu'à un officier,
s'étaient engagés à se tenir cois, à ne rien voir, et, en cas d'alarme, à ne courir sus aux fugitifs que pour la forme. Le soir fixé pour l'évasion, Karl avait soupe chez les Schwartz, et, feignant d'être ivre, il les avait invités à boire avec lui. La mère Schwartz avait le gosier ardent comme la plupart des femmes adonnées à l'art culinaire. Son mari ne haïssait pas l'eau-dcvie de sa cantine, quand il la dégustait aux frais d'autrui. Une drogue narcotique, furtivement introduite par Karl dans le flacon, aida à l'effet du breuvage énergique. Les époux Schwartz regagnèrent leur lit avec peine, et y ronflèrent si fort, que Gottlieb, qui attribuait tout à des influences surnaturelles, ne manqua pas de les croire enchantés lorsqu'il s'a|^rocha d'eux pour dérober les clefs. Karl était retourné sur le bastion pour y faire sa faction. Consuelo arriva sans peine avec Gottlieb jusqu'à cet endroit, et monta intrépidement l'échelle de corde que lui jeta le déserteur. Mais le pauvre Gottlieb , qui s'obstinait à fuir avec elle malgré toutes ses remontrances, devint un grand embarras dans ce passage. Lui qui, dans ses accès de somnambulisme, courait comme un chat dans les gouttières, il n'était plus capable de faire agilement trois pas sur le sol le plus uni dès qu'il était éveillé. Soutenu par la conviction qu'il suivait un envoyé du del , il n'avait aucune peur, et se fût jeté sans hésitation en bas des remparts si Karl le lui eût conseillé. Mais sa confiance audadeuse ajoutait aux dangers de sa gaucherie. Il grimpait au hasard, dédaignant de rien voir et de rien calculer. Après avoir fait frissonner vingt fois Consuelo qui le crut vingt fois perdu, il atteignit enfin la plate-forme du bastion; et de là nos trois fugitifs se dirigèrent à travers les corridors de cette partie de la dtadelle où se trouvaient logés les fonctionnaires initiés à leur complot. Ils s'avançaient sans obstades, lorsque tout à coup ils se trouvèrent face à face avec l'adjudant Nanteuil, autrement dit l'ex-recruteur Mayer. Consudo se crut perdue; mais Karl l'empêcha de prendre la fuite en lui disant :
« Ne craignez rien, signora, M. l'adjudant est dans vos intérêts.
— Arrêtez-vous id, leur dit Nanteuil à la hâte; il y a une anicroche. L'adjudant Weber ne s'est-il pas avisé de venir souper dans notre quartier avec ce vieux imbécile de lieutenant? Ils sont dans la salle que vous êtes obligés de traverser. U faut trouver un moyen de les renvoyer. Karl, retournez vite à votre faction. On pourrait s'apercevoir trop tôt de votre absence. J'irai vous chercher quand il sera temps. Madame va entrer dans ma chamlnre. Gottlieb va venir avec moi. Je prétendrai qu'il est en somnambulisme; mes deux nigauds courront après lui pour le voir, et quand la salle sera évacuée, j'en prendrai la clef pour qu'ils ne reviennent pas. »
Gottlieb, qui ne se savait pas somnambule, ouvrit
LA COMTESSE DE RUDOLSTÂDT
de gros yeux; mais Karl lui ayant fait signe d'obéir, il obéit aveuglément. Gonsnelo éprouvait une insunnontable répugnance i entrer dans la chambre de Mayer.
« Que craignez-vous de cet homme? lui dit Karl à voix basse. U a une trop grosse somme à gagner pour songer k vous trahir. Son conseil est bon; je retoome sur le bastion. Trop de hâte nous perdrait.»
Trop de sang*froid et de prévoyance pourrait bien nous perdro aussi, pensa Gonsuelo. Néanmoins elle céda. Elle avait une arme sur elle. En traversant la cuisine de Schwartz, elle s'était emparée d'un petit couperet dont la compagnie la rassurait un peu. Elle avait remis à Karl son argent et ses papiers, ne gardant sur elle que son crucifix, qu'elle n'était pas loin de regarder comme un amulette.
Mayer l'enferma dans sa chambre pour plus de sûreté, et s'éloigna avec Gottlieb. Au bout de dix minutes, qui pararent un siècle à Gonsuelo, Nanteuil revint la trouver, et elle remarqua avec terreur qu'il refermait la porte sur lui et mettait la clef dans sa poche.
« Signora, lui dit-il en italien, vous avezencoro une demi-heuro à patienter. Les drôles sont ivres , et ne lèveront le siège que quand l'horloge sonnera une heure; alors le gardien qui a le soin de ce quartier les mettra dehors.
— Et qu'avez-vous fait de Gottlieb, monsieur?
— Votre ami Gottlieb est en sûreté derrière un tas de fagots où il pourra bien s'endormir; mais il n'en marchera peut-être que mieux pour vous suivre.
— Karl sera averti , n'est-il pas vrai ?
— A moins que je ne veuille le faire pendre , répondit l'adjudant avec une expression qui parut diabolique à Gonsuelo, je n'aurai garde de le laisser Ui. Êtes-vous contente de moi, signora?
— Je ne suis pas h même de vous prouver maintenant ma gratitude, monsieur, répondît Gonsuelo avec une froideur dont elle s'efforçait en vain de dissimuler le dédain; mais j'espère m'acquitter bientôt honorablement envers vous.
— Fardieu, vous pouvez vous acquitter tout de suite (Gonsuelo fit un mouvement d'horreur) en me témoignant un peu d'amitié, ajouta Mayer d'un ton de lourde et grossière cajolerie. Là , voyons , si je n*étais pas un mélomane passionné... et si vous n'étiez pas une si jolie personne , je serais bien coupable de manquer ainsi h mes devoirs pour vous faire évader. Groyez-vous que ce smt l'attrait du gain qui m'ait porté à cela? Bastel je suis assez riche pour me passer de vous autres , et le prince Henri n'est pas assez poissant pour me sauver de la corde ou de la prison perpétuelle, si je suis découvert. Dans tous les cas , ma mauvaise surveillance va entraîner ma disgrâce, ma translation dans une forteresse moins agréable , naoins voisine de la capitale... Tout cela exige bien quelque consolation. Allons, ne faites pas tant la fière.
Vous savez bien que je suis amoureux de vous. J'ai le cœur tendre, moi! Ge n'est pas une raison pour abuser de ma faiblesse; vous n'êtes pas une religieuse, une bigote, que diable! Vous êtes une charmante fille de théâtre, et je parie bien que vous n'avez pas fait votre chemin dans les premiers emplois sans faire l'aumône d'un peu de tendresse à vos directeurs. Pardieu I si vous avez chanté devant Marie-Thérèse, comme on le dit, vous avez traversé le boudoir du prince de Kaunitz. Vous voici dans un appartement moins splendide , mais je tiens votre liberté dans mes mains, et la liberté est plus précieuse encore que la faveur d'une impératrice.
— Est-ce une menace, monsieur? répondit Gonsuelo pâle d'indignation et de dégoût.
— Non, c'est une prière, belle signora !
— J'espère que ce n'est pas une condition?
— Nullement! Fi donc! Jamais! ce serait une indignité, 1» réponditMayer avec une impudente ironie en s'approcbant de Gonsuelo les bras ouverts.
Gonsuelo épouvantée s'enfuit au bout de la chambre. Mayer l'y suivit Elle vit bien qu'elle était perdue si elle ne sacrifiait l'humanité à l'honneur ; et, subitement inspirée par la terrible fierté des femmes espagnoles, elle reçut l'étreinte de l'ignoble Mayer en lui enfonçant quelques lignes de couteau dans la poitrine. Mayer était fort gras, et la blessure ne fut pas dangereuse; mais en voyant son sang couler, comme il était aussi lâche que sensuel, il se crut mort, et alla tomber en défaillance, le ventre sur son lit, en murmurant :
« Je suis assassiné! je suis perdu! »
Gonsuelo crut l'avoir tué , et faillit s'évanouir ellemême. Au bout de quelques instants de terreur silencieuse, elle osa pourtant s'approcher de lui, et, le voyant immobile, elle se hasarda à ramasser la clef de sa chambre , qu'il avait laissée tomber à ses pieds. A peine la tint-elle, qu'elle sentit renaître son courage ; elle sortit sans hésitation, et s'élança au hasard dans les galeries. Elle trouva toutes les portes ouvertes devant elle, et descendit un escalier sans savoir où il la conduirait. Mais ses jambes fléchirent lorsqu'elle entendit retentir la cloche d'alarme , et peu après le roulement du tambour, et ce canon qui l'avait émue si fort la nuit où le somnambulisme de Gottlieb avait causé une alerte. Elle tomba à genoux sur les dernières marehes, et, joignant les mains, elle invoqua Dieu pour le pauvre Gottlieb et pour le généreux Karl. Séparée d'eux après les avoir laissés s'exposer à la mort pour elle, elle ne se sentit plus aucune force, aucun désir de salut Des pas lourds et précipités retentissaient à ses oreilles, la clarté des flambeaux jaillissait devant ses yeux effarés, et elle ne savait déjà plus si c'était la réalité ou l'effet de son propre délire. Elle se laissa glisser dans un coin, et perdit tout i fait connaissance.
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
Lorsque Consuelo reprît connaissance, elle éprouva on bien-^tre incomparable, sans pouvoir se rendre compte ni du lieu où elle était, ni des événements qui Ty avaient amenée. Elle était couchée en plein air; et, sans ressentir aucunement le froid de la nuit, elle voyait librement les étoiles briller dans le ciel vaste et pur. A ce coup d'œil enchanteur succéda bientôt la sensation d*un mouvement assez rapide , mais souple et agréable. Le bruit de la rame qui s'enfonçait dans Teau, à intervalles rapprochés, lui fit comprendre qu'elle était dans une barque, et qu'elle traversait rétang. Une douce chaleur pénétrait ses membres ; et il y avait dans la placidité des eaux dormantes, où la brise agitait de nombreux herbages aquatiques, quelque chose de suave qui rappelait les lagunes de Venise, dans les belles nuits du printemps. Consuelo souleva sa tète alanguie, regarda autour d'elle, et vit deux rameurs faisant force de bras chacun à une extrémité de la barque. Elle chercha des yeux la citadelle, et la vit déjà loin, sombre comme une montagne de pierre, dans le cadre transparent de l'air et de l'onde. Elle se dit qu'elle était sauvée ; mais aussitôt elle se rappela ses amis, et prononça le nom de Karl avec anxiété.
« Je suis là! Pas un mot, signora, le plus profond silence! » répondit Karl qui ramait devant elle.
Consuelo pensa que l'autre rameur était Gottlieb; et, trop faible pour se tourmenter plus longtemps, elle se laissa retomber dans la première attitude. Une main ramena autour d'elle le manteau souple et chaud dont on l'avait enveloppée ; mais elle l'écarta doucement de son visage, afin de contempler l'azur constellé qui se déroulait sans bornes au-dessus de sa tète.
A mesure qu'elle sentait revenir ses forces et l'élasticité de ses mouvements, paralysés par une violente crise nerveuse, elle recueillait ses pensées; et le souvenir de Mayer se présenta horrible et sanglant devant elle. Elle fit un effort pour se soulever de nouveau, en s'apercevant qu'elle avait la tête appuyée sur les genoux et le corps soutenu par le bras d'un troisième passager qu'elle n'avait pas encore vu, ou plutôt qu'elle avait pris pour un ballot, tant il était enveloppé, caché et immobile, étendu derrière elle, dans le fond de la barque.
Une profonde terreur s'empara de Consuelo lorsqu'elle se rappela l'imprudente confiance que Karl avait témoignée h Mayer, et qu'elle supposa possible la présence de ce misérable auprès d'elle. Le soin qu'il semblait prendre de se cacher aggravait les soupçons de la fugitive. Elle était pleine de confusion d'avoir reposé contre le sein de cet honmie, et reprochait presque à la Providence de lui avoir laissé goûter, sous sa prote4'.tion , quelques instants d'un oubli salutaire et d'un bien-être ineffable.
Heureusement la barque touchait terre en ce moment, et Consuelo se hâta de se lever pour prendre la main de Karl, et s'élancer sur le rivage; mais la secousse de l'atterrissementla fit chanceler et retomber dans les bras de ce personnage mystérieux. Elle le vit alors debout; et , à la fiiible clarté des étoiles , elle distingua qu'il portait un masque noir sur le visage. Mais il avait toute la tète de plus que Mayer ; et quoiqu'il fût enveloppé d'un long manteau , sa stature avait l'élégance d'un corps svelte et dégagé. Ces circonstances rassurèrent complètement la fugitive ; elle accepta le bras qu'il lui offrit en silence, et fil avec lui une cinquantaine de pas sur la grève , suivie de Karl et de l'autre individu , qui lui avait renouvelé par signes l'injonction de ne pas dire on seul moL La campagne était muette et déserte; aucune agitation ne se faisait plus pressentir dans la citadelle. On trouva derrière un hallier une vdtnre attelée de quatre chevaux, où l'inconnu monta avec Consuelo. Karl se mit sur le siège. Le troisième individu disparut, sans que Consuelo y prit garde. Elle cédait à la hâte silencieuse et solennelle de ses libérateurs; et bientôt le carrosse, qui était excellent et d'une souplesse recherchée, roula dans la nuit avec la rapidité de la fondre. Le bruit des roues et le galop des chevaux ne disposent guère à la conversation. Consuelo se sentait fort intimidée et même un peu effrayée de son tète-à-tète avec l'inconnu. Cependant lorsqu'elle vit qu'il n'y avait plus aucun danger à rompre le silence, eUe crut devoir lui exprimer sa reconnaissance et sa joie; mais elle n'en obtint aucune réponse. Il s'était placé vis-à-vis d'elle, en signe de respect; il lui prit la main, et la serra dans les siennes, sans dire un seul mot ; puis il se renfonça dans le coin de la voiture; et Consuelo, qui avait espéré engager la oonversation, n'osa insister contre ce refus tacite. Elle désirait vivement savoir à quel ami généreux et dévoué elle était redevable de son salut; mais elle éprouvait pour lui , sans le connaître, un sentiment instinctif de respect mêlé de crainte, et son imagination prêtait à cet étrange compagnon de voyage toutes les qualités romanesques que comportait la circonstance. Enfin la pensée lui vint que c'était un agent subalterne des invisibles, peut-être un fidèle serviteur qui craignait de manquer aux devoirs de sa condition en se permettant de lui parler la nuit dans le tête-4-tète.
Au bout de deux heures de course rapide , on s'arrêta au milieu d'un bois fort sombre; le relais qu'on y devait trouver n'était pas encore arrivé. L'inconna s'éloigna un peu pour voir s'il approchait, ou pour dissimuler son impatience et son inquiétude. Consuelo mit pied à terre aussi, et se prtmiena sur le sable d'un sentier voisin avec Karl, à qui elle avait mille questions à faire.
« Grâce à Dieu , signora, vous voilà vivante , lui dit ce fidèle écuyer.
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
— El toi-^ème, cher Karl?
— On ne peut mieux, puisque vous êtes sauvée. . — Et Gottiieb , oonunent se trouve-t-il ?
— Je présume qu'il se trouve bien dans son lit à Spandaw.
— Juste ciel ! Gottiieb est donc resté? Il va donc payer pour nous?
— Il ne payera ni pour lui-même, ni pour personne. L'alarme donnée, je ne sais par qui, j'ai couru pour vous rejoindre à tout hasard, voyant bien que c'était le moment de risquer le tout pour le tout. J'ai rencontré l'adjudant Nanteuil, c'est-à-dire le recruteur Ifayer qui était fort pâle...
— Tu l'as rencontré, Karl? Il était debout, il marchait?
— Pourquoi non?
— II n'était donc pas blessé?
— Ah! si fait : il m'a dit qu'il s'était un peu blessé en tombant dans l'obscurité sur un faisceau d'armes. Mais je n'y ai pas (ait grande attention, et lui ai demandé vite où vous étiez. Il n'en savait rien, il avait perdu la tête. Je crus même voir qu'il avait l'intention de nous trahir ; car la cloche d'alarme que j'avais entendue, et dont j'avais bien reconnu le timbre, est celle qui part de son alcôve et qui sonne pour son quartier. Mais il paraissait s'être ravisé ; car il savait bien, le drôle, qu'il y avait beaucoup d'argent à gagner en vous délivrant. Il m'a donc aidé à détourner l'orage, en disant à tous ceux que nous rencontrions que c'était ce somnambule de Gottiieb qui avait encore une fois causé une fausse alerte. En effet, comme si Gottiieb eût voulu lui donner raison , nous le trouvâmes endormi dans un coin , de ce sommeil singulier dont il est pris souvent au beau milieu du jour, là où il se trouve , fûtrce sur le parapet de l'esplanade. On dirait que l'agitation de sa fuite le faisait dormir debout, ce qui est , ma foi , bien merveilleux, à moins qu'il n'ait bu par mégarde à souper quelques, gouttes du vin préparé que j'ai versé à pleins bords à ses chers parents! Ce que je sais , c'est qu'on l'a enfermé dans la première chambre venue pour l'empêcher de s'aller promener sur les glacis, et que j'ai jugé à propos de le laisser là jusqu'à nouvel ordre. On ne pourra l'accuser de rien, et ma fuite expliquera suffisamment la vôtre. Les Schwartz dormaient trop de leur côté pour entendre la cloche , et personne n'aura été vob si votre chambre était ouverte ou fermée. Ce ne sera donc que demain que l'alarme sera sérieuse. M. Nanteuil m'a aidé à la dissiper, et je me suis mis à votre recherche, en feignant de retourner à mon dortoir. J'ai eu le bonheur de vous trouver à trois pas de la porte que nous devions franchir pour nous sauver. Les guichetiers de par là étaient tous gagnés. D'abord j'ai été bien effrayé de vous trouver presque morte. Mais morte ou vivante, je ne voulais pas vous laisser là. Je vous ai portée sans encombre dans la
barque qui nous attendait le long du fossé. Et alors... il m'est arrivé une petite aventure assez désagréable que je vous raconterai une autre fois, signora... Vous avez eu assez d'émotions comme cela aujourd'hui , et ce que je vous dirais pourrait vous causer un peu de saisissement.
— Non , non , Karl , je veux tout savoir, je suis de
forcé à tout entendre.
— Oh! je vous connais, signora! vous me blâmerez. Vous avez votre manière de voir. Je me souviens de Roswald , où vous m'avez empêché...
— - Karl , ton refus de parler me tourmenterait cruellement. Parle, je t'en conjure, je le veux.
— Eh bien , signora, c'est un petit malheur après tout; et s'il y a péché, cela ne regarde que moi. Comme je vous passais dans la barque sous une arcade basse, bien lentement pour ne pas faire trop de bruit avec mes rames dans cet endroit sonore, voilà quesurleboutd'unepetitejetéequisetrouvelàetbarre
à demi l'arcade, je suis arrêté par trois hommes qui me prennent au collet tout en sautant dans la barque. Il faut vous dire que la personne qui voyage avec vous dans la voiture, et qui était déjà desnôtres, ajouta Karl en baissant la voix, avait eu l'imprudence de remettre les deux tiers de la somme convenue à Nanteuil , en traversant la dernière poterne. Nanteuil, pensant qu'il pouvait bien s'en contenter et regagner le reste en nous trahissant, s'était aposté là avec deux vauriens de son espèce pour vous rattraper. Il espérait se défaire d'abord de votre protecteur et de moi, afin que personne ne pût parler de l'argent qu'il avait reçu. Voilà pourquoi, sans doute, ces garnements se mirent en devoir de nous assassiner. Mais votre compagnon de voyage, signora, tout paisible qu'il en a l'air, est un lion dans le combat, je vous jure que je m'en souviendrai longtemps. En deux tours de bras il se débarrassa d'un premier coquin en le jetant dans l'eau ; le second, intimidé, ressauta sur la chaussée, et se tint à distance pour voir comment finirait la lutte que j'avais avec l'adjudant. Ma foi, signora Je ne m'en acquittai pas avec autant de grâce que sa brillante seigneurie... dont j'ignore le nom. Cela dura bien une demi-minute, ce qui ne me fait pas honneur ; car ce Nanteuil, qui est ordinairement fort conmie un taureau, paraissait mou et affaibli, comme s'il eût eu peur, ou comme si la blessure dont il m'avait parlé lui eût donné du souci. Enfin, le sentant lâcher prise, je l'enlevai et lui trempai un peu les pieds dans l'eau. Sa seigneurie me dit alors : « Ne le tuez pas, c'est inutile. » Mais moi, qui l'avais bien reconnu, et qui savais comme il nage, comme il est tenace, cruel, capable de tout, moi qui avais senti ailleurs la force de ses poings, et qui avais de vieux comptes à régler avec lui, je n*ai pas pu me retenir de lui donner un coup de main fermée sur la tête... coup qui le préservera d'en recevoir et d'en appliquer jamais d'autres, signora ! Que
iOi
LÀ COMTESSE DE RUDOLSTADT
Dieu fasse paix à son âme et miséricorde à la mienne I n s'enfonça dans Feau tout droit comme un soliveau, dessina un grand rond, et ne re[>arut pas plus que s'il eût été de marbre. Le compagnon que sa seigneurie avait renvoyé de notre barque par le même chemin, avait fait un plongeon, et déjà il était au bord de la jetée où son camarade, le plus prudent des trois, l'aidait à tâcher de reprendre pied. Ce n'était pas facile ; la levée est si étroite dans cet endroit-là que l'un entralnaitrautre, etqu'ils retombaient à l'eau tous les deux. Pendantqu'ilssedébattaient en jurant l'un contre l'autre, et faisaient une petite partie de natation, moi je faisais force de rames , et j'eus bientôt gagné un endroit où un second rameur, brave pécheur de son métier, m'avait donné parole de venir m'aider d'un ou deux coups d'aviron pour traverser l'étang. Bien m'a pris, du reste, signora, de m'ètre exercé au métier de marin sur les eaux douces du parc de Roswald. Je ne savais pas, le jour où je fis partie, sous vos yeux, d'une si belle répétition, que j'aurais un jour l'occasion de soutenir pour vous un combatnaval, un peu moins magnifique , mais un peu plus sérieux. Cela m'a traversé la mémoire quand je me suis trouvé en pleine eau, et voilà qu'il m'a pris un fou rire... mais un fou rire bien désagréable! Je ne faisais pas le mcûndre bruit, du moins je ne m'entendais pas. Maismesdents claquaient dans ma bouche , j'avais comme une main de fer sur la gorge, et la sueur me coulait du front, froide comme glace!... Ah I je vois bien qu'on ne tue pas un homme aussi tranquillement qu'une mouche. Ce n'est pourtant pas le premier, puisque j'ai fait la guerre ; mais c'était la guerre! Au lieu que comme cela dans un coin, la nuit, derrière un mur, sans se dire un mot, cela ressemble à un meurtre prémédité. Et pourtant c'était le cas de légitime défense! Et encore ce n'eût pas été le premier assassinat que j'aurais prémédité!... Vous vous en souvenez, signora? Sans vous... je Taurais fait! Mais je ne sais si je ne m'en serais pas repenti après. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai ri d'un vilain rire sur l'étang... Et encore à présent, je ne peux pas m'empècher... Il était si drôle en s*enfonçant tout droitdans le fossé I comme un roseau qu'on plante dans la vase! et quand je n'ai plus vu que sa tète prèsde disparaître, sa tête aplatie par mon poing... miséricorde! qu'il était laid! n m'a fait peur ! Je le vois encore! i»
Consuelo, craignant l'effet de cette terrible émotion sur le pauvre Karl, chercha à surmonter la sienne propre pour le calmer et le distraire. Karl était né doux et patient comme un véritable serf bohémien. Cette vie tragique où la destinée l'avait jeté, n'était pas faite pour lui, et en accomplissant des actes d'énergie et de vengeance, il éprouvait l'horreur du remordset les terreurs de la dévotion. Consuelo le détourna de ses pensées lugubres, pour donner peut-être aussi le change aux siennes propres. Elle aussi s'était
armée cette nuit-là pour le meurtre. EUe aussi avait frappé et fait couler quelques gouttes du sang de la victime impure. Une âme droite et pieuse ne saurait aborder la pensée et concevoir la résolution de Thomicide sans maudire et déplorer les circonstances qui placent l'honneur et la vie sous la sauvegarde du poignard. Consuelo était navrée et atterrée; et elle n'osait plus se dire que sa liberté méritât d'être achetée au prix du sang, même de celui d'un scélérat.
« Mon pauvre Karl, dit-elle, nous avons fait l'office du bourreau cette nuit! cela est affreux. Consoletoi par l'idée que nous n'avions ni résolu ni prévu ce à quoi la nécessité nous a poussés. Parle-moi de ce seigneur qui a travaillé si généreusement à ma délivrance. Tu ne le connais donc pas?
— Nullement, signora; je l'ai vu ce soir. pour la première fois, et je ne sais pas son nom.
— Mais où nous mène-t-il, Karl?
— Je ne sais pas, signora. Il m'est défendu de m'en informer; et je suis même chargé, d'autre part, de vous dire que si vous faisiez en route lamoindrelentative pour savoir où vous êtes et où vous allez, on serait forcé de vous abandonner en chemin. Il est certain qu'on ne vous vent que du bien : je suis donc résolu, pour ma part, à me laisser conduire comme un enfant.
— As-tu vu la figure de ce seigneur?
— Je l'ai aperçue au reQet d'une lanterne, au moment où je vous déposais dans la barque. C'est une belle figure, signora, je n'en ai jamais vu de plus belle. On dirait un roi.
— Rien que cela, Kari? Est-il jeune?
— Quelque chose comme trente ans.
— Quelle langue te parle-t-il?
— Le franc bohème, la vraie langue du chrétien. Il ne m'a dit que quatre ou cinq mots. Mais quel plaisir cela m'eût fait de les entendre dans ma langue... si ce n'eût été dans un vilain moment ! «iVe fe tuepasj e'e$tinuiikh Oh! il se trompait, c'était grandement nécessaire, n'est-ce pas, signora?
— Qu'a-t-il dit, lui, quand tu as pris ce terrible parti?
— Je crois. Dieu me pardonne! qu'il ne s'en est pas aperçu. Il s'était jeté au fond de la barque où vous étiez comme morte; et, dans la crainte que vous ne fussiez atteinte de quelque coup, il vous faisait un rempart de son corps. Et quand nous nous sommes trouvés en sûreté en pleine eau , il vous a soulevée dans ses bras, il vous a enveloppée d'un bon manteau qu'il avait apporté pour vous apparemment, et il vous soutenait contre son cœur comme une mère tient son enfant. Oh ! il parait grandement vous chérir, signora ! Il est impossible que vous ne le connaissiez pas.
— Je le connais peut-être , mais puisque je n'ai pu venir à bout d'apercevoir son visage!...
— Voilà qui est singulier, qu'il se cache de vous!
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
Au reste, rien ne doit étonner de la part de ces gens-là.
— Quelles gens, dis-moi?
— Ceux qu'on appelle les ehitaUers, les masques noirSf les mvisibks. Je n'en sais pas plus long que yous sur leur compte , signora , ïÂen que depuis deux mois ils me conduisent par la lisière et me mènent pas à pas à vous secourir et à vous sauver. »
Le bruit amorti du galop des chevaux sur l'herbe se fit entendre. En deux minutes l'attelage fut renouvelé, ainsi que le postillon qui n'appartenait pas à l'ordonnance royale , et qui échangea à l'écart quelques paroles rapides avec l'inconnu. Celui-ci vint présenter la main à Consuelo, qui rentra avec lui dans la voiture. s'y assit au fond, à la plus grande distance d'elle possible; mais il n'interrompit le silence de la nuit que pour faire sonner deux heures à sa montre. Le jour était encore loin de paraître, quoiqu'on entendit le chant de la caille dans les bruyères et l'aboiement lointain des chiens de ferme. La nuit était magnifique, la constellation de la grande Ourse s'élargissait en se renversant sur l'horizon. Le roulement de la voiture éCooffa les voix harmonieuses de la campagne, et on tourna le dos aux grandes étoiles boréales. Consuelo comprit qu'elle marchait vers le sud. Karl, sur le siège de la voiture, s'efforçait de repousser le spectre de Mayer, qu'il croyait voir flotter à tous les carrefours de la forêt, au pied des croix, ou sous les grands sapins des futaies. Il ne songeait donc guère à remarquer vers quelles régions sa bonne ou sa mauvaise étoile le dirigeait.
La Porporina, jugeant que c'était un parti pris chez M>D compagnon de ne point échanger une seule parole avec elle, crut ne pouvoir mieux faire que de respecter le vceu bizarre qu'il semblait observer, à l'exemple des antiques chevaliers errants. Pour échapper aux sombres images et aux tristes réflexions que le récit de Karl lui suggérait, elle s'efforça de ne penser qu'à l'avenir inconnu qui s'ouvrait devant elle; et peu à peu elle tomba dans une rêverie pleine de charme. Peu d'organisations privilégiées ont seules le don de commander à leur pensée dans l'état d'oisiveté contemplative. Consuelo avait eu souvent, et principalement durant les trois mois d'isolement qu'elle venait de passer à Spandaw, l'occasion d'exercer cette faculté , accordée d'ailleurs moins aux heureux de ce monde qu'à ceux qui disputent leur vie au travail , aux per- Mcotions et aux dangers. Car il faut bien reconnaître le mystère providentiel des grâces d'étal; sans quoi la
force et la sérénité de certains infortunés paraîtrait impossible à ceux qui n'ont guère connu le malheur.
Notre fugitive se trouvait d'ailleurs dans une' situation assez bizarre pour donner lieu à beaucoup de châteaux en Espagne. Ce mystère qui l'enveloppait comme un nuage , cette fatalité qui l'attirait dans un monde fantastique , celte sorte d'amour paternel qui l'enrironnait de miracles, c'en était bien assez pour charmer une jeune imagination riche de poésie. Elle se rappelait ces paroles de l'Écriture que , dans ses jours de captivité, elle avait mises en musique :
« J'enverrai vers toi un de mes anges qui te portera dans ses bras, afin que ton pied ne heurte point la pierre
« Je marche dans les ténèbres, et j'y marche sans crainte, parce que le Seigneur est avec moi. »
Ces mots avaient désormais un sens plus dair et plus divin pour elle. Dans un temps où l'on ne croit plus à la révélation directe et à la manifestation sensible de la Divinité, la protection et le secours du ciel se traduisent sous la forme d'assistance, d'affection et de dévouement de la part de nos semblables. Il y a quelque chose de si doux à abandonner la conduite de sa propre destinée à qui nous aime , et à se sentir, pour ainsi dire, porté par autrui ! C'est un bonheur si grand qu'il nous corromprait vite, si nous ne nous combattions nous-mêmes pour ne pas en abuser. C'est le bonheur de l'enfant, dont les songes dorés ne sont troublés sur le sein maternel par aucune des appréhensions de la vie réelle.
Ces pensées, qui se présentaient comme un rêve à Consuelo, au sortir subit et imprévu d'une existence si cruelle, la bercèrent d'une sainte volupté , jusqu'à ce que le sonuneil vint les noyer et les confondre dans cette sorte de repos de l'âme et du corps qu'on pourrait appeler un néant senti et savouré. EUe avait totalement oublié la présence de son muet compagnon de voyage , lorsqu'elle se réveilla tout près de lui , la tête appuyée sur son épaule. Elle ne pensa pas d'abord à se déranger; elle venait de rêver qu'elle voyageait en charrette avec sa mère, et le bras qui la soutenait lui semblait être celui de la Zingara. Un réveil plus complet lui fit sentir la confusion de son inadvertance; mais le bras de l'inconnu semblait être devenu une chaîne magique. Elle fit à la dérobée de vaines tentatives pour s'en dégager; l'inconnu paraissait dormir lui-même et avoir reçu machinalement sa compagne dans ses bras lorsque la fatigue et le mouvement de la voiture l'y avaient fait glisser. D avait joint ses deux mains ensemble autour de la taille de Consuelo, comme pour se préserver lui-^nême de la laisser tomber à ses pieds en s'endormant. Mais son sommeil n'avait pas relâché la force de ses doigts entrelacés, et il eût fallu, en essayant de les delà-
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
cher, le réveiller complètement. Consuelo ne Vosa pas« Elle espéra que de lui-même il lui rendrait sa liberté sans le savoir, et qu'elle pourrait retourner à sa place sans paraître avoir remarqué positivement toutes ces circonstances délicates de leur téte^-téte.
Mais en attendant que l'inconnu s'endormit plus profondément, Consuelo, que le calme de sa respiration et l'immobilité de son repos avaient rassurée, se rendormit elle-même , vaincue par l'épuisement qui succède aux grandes agitations. Lorsqu'elle se réveilla de nouveau, la tête de son compagnon s'était penchée sur la sienne, son masque s'était détaché, leurs joues se touchaient, leurs haleines se confondaient. Elle fit un mouvement brusque pour se retirer, sans songer à regarder les traits de l'inconnu , ce qui, d'ailleurs, eût été assez inutile vu l'obscurité qui régnait au dehors et surtout dans la voiture. L'inconnu rapprocha Consuelo de sa poitrine, dont la chaleur embrasa magnétiquement la sienne, et lui êta la force et le désir de s'éloigner. Cependant il n'y avait rien de violent ni de brutal dans l'étreinte douce et brûlante de cet homme. La chasteté ne se sentait ni effrayée ni souillée par ses caresses; et Consuelo, comme si un charme eût été jeté sur elle, oubliant la retenue, on pourrait même dire la froideur virginale dont elle n'avait jamais été tentée de se départir, même dans les bras du fougueux Anzoleto , rendit à l'inconnu le baiser enthousiaste et pénétrant qu'il t:hercbait sur ses lèvres.
. Comme tout était bizarre et insolite chez cet être mystérieux, le transport involontaire de Consuelo ne parut ni le surprendre, ni l'enhardir, ni l'enivrer. Il la pressa encore lentement contre son cœur ; et quoique ce fût avec une force extraordinaire, elle ne ressentit pas la douleur qu'une violente pression cause toujours à un être délicat. Elle n'éprouva pas non plus l'effroi et la honte qu'un si notable oubli de sa pudeur accoutumée eût dû lui apporter après un instant de réflexion. Aucune pensée ne vint troubler la sécurité ineffable de cet instant d'amour senti et partagé comme par miracle. C'était le premier de sa vie. Elle en avait l'instinct, ou plutôt la révélation; et le charme en était si complet, si profond, si divin, que rien ne semblait pouvoir jamais l'altérer. L'inconnu lui paraissait un être à part, quelque chose d'angélique dont l'amour la sanctifiait. Il passa légèrement le bout de ses doigts, plus doux que le tissu d'une fleur , sur les paupières de Consuelo , et à l'instant elle se rendormit comme par enchantement. Il resta éveillé cette fois, mais calme en apparence , comme s'il eût été invincible, comme si les traits de la tentation n'eussent pu pénétrer son armure. Il veillait en entraînant Consuelo vers des régions inconnues, tel qu'un archange emportant sous son aile un jeune séraphin anéanti et consumé par le rayonnement de la Divinité.
Le jour naissant et le froid du matin tirèrent enfin
Consuelo de cette espèce de léthargie. Elle se trouva seule dans la voiture et se demanda si elle avait rêvé qu'elle aimait. Elle essaya de baisser une des jalousies; mais elles étaient toutes fermées par un verrou extérieur ou par un ressort dont elle ne connaissait pas le jeu. EUe pouvait recevoir l'air et voir courir en lignes brisées et confuses les marges blanches ou vertes du chemin ; mais elle ne pouvait rien discerner dans la campagne ni par conséquent faire aucune observation , aucune découverte sur la route qu'elle tenait, n y avait quelque chose d'absolu et de despotique dans la protection étendue sur elle. Cela ressemblait à un enlèvement; elle commença à en prendre souci et frayeur.
L'inconnu disparu, la pauvre pécheresse sentit arriver enfin toutes les angoisses de la honte, toute la stupeur de l'étonnement. Il n'était peut-être pas beaucoup de fUles d'Opéra (comme on appelait alors les cantatrices et les danseuses) qui se fussent tourmentées pour un baiser rendu dans les ténèbres à un inconnu fort discret, surtout avec la garantie donnée par Karl à la Porporinaque c'était un jeune homme d'une prestance et d'une figure admirables. Mais cet acte de folie était tellement en dehors des mœurs et des idées de la bonne et sage Consuelo, qu'elle en fut profondteeni humiliée. Elle en demanda pardon aux mânesd' Albert, et rougit jusqu'au fond de l'âme d'avoir été infidèle de cœur à son souvenir d'une façon si brusque, et avec si peu de réflexion et de dignité. Il faut, pensa-t-elle, que les événements tragiques de la soirée et la joie de ma délivrance m'aient donné un accès de délire. Autrement, comment auraifr-je pu me figurer que j'éprouvais de l'amour pour un homme qui ne m'a pas adressé un seul mot, dont je ne sais pas le nom, et dont je n'ai pas seulement vu les traits I Cela ressemble aux plus honteuses aventures de bal masqué, à ces ridicules surprises des sens dont la Corilla s'accusait devant moi, et dont je ne pouvais pas concevoir la possibilité pour une autre femme qu'elle. Quel mépris cet homme doit avoir conçu pour moi I S'il n'a pas abusé de mon éprement, c'est que j'étais sous la garantie de son honneur, ou bien qu'un serment le lie sans doute à des devoirs plus respectables, ou bien enfin qu'il m'a justement dédaignée ! Puisse4-il avoir compris ou deviné que ce n'était de ma part qu'un accès de fièvre, qu'un transport au cerveau!
Consuelo avait beau se faire tous ces reproches, elle ne pouvait se défendre d'une amertume plus grande encore que toutes les railleries de sa conscience : le regret d'avoir perdu ce compagnon de voyage qu'elle ne se sentait le droit ni la force d'accuser ou de maudire, n restait au fond de sa pensée comme un être supérieur investi d'une puissance magique , peut-être diabolique , mais à coup sûr irrésistible. Elle en avait peur, et pourtant elle désirait n'en être pas si Imisquement et à jamais séparée.
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
La voiture se mit au pas, et Karl vint ouvrir la jalousie.
« Si vous voulez marcher un peu, signora , lui ditil , Jf. te chevalier vous y engage. La montée est rude pour les chevaux, et nous sommes en plein bois. Il parait qu'il n'y a pas de danger. »
Gonsuelo s'appuya sur l'épaule de Karl , et sauta sur le sable sans lui donner le temps de baisser le marchepied. Elle espérait voir son compagnon de voyage, son amant improvisé. Elle le vit en effet, mais à trente pas devant elle, le dos tourné par conséquent , et toujours drapé de ce vaste manteau gris qu'il paraissait décidé à garder le jour comme la nuit. Sa démarche et le peu qu'on apercevait de sa chevelure et de sa chaussure annonçaient une grande distinction, et l'élégance d'un homme soigneux de rehausser par une toilette gakmtej comme on disait alors , le$ avantages de sa personne, La poignée de son épée , recevant les rayons du soleil levant, brillait à son flanc comme une étoile, et le parfum de la poudre que les gens de bon ton choisissaient al<Mrs avec la plus grande recherche laissait derrière lui , dans l'atmosphère du matin , la trace embaumée d'un homme comme il faut.
« Hélas I mon Dieu, pensa Gonsuelo, c'est peut-être quelque fat, quelque seigneur de contrebande, ou quelque noble orgueilleux. Quel qu'il soit, il me tourne le dos ce matin, et il a bien raison ! Pourquoi Tappellestu le ehevaUer? demanda-trelle à Karl en continuant tout haut les réflexions.
— C'est parce que je l'entends appeler ainsi par les postillons.
— Le chevalier de quoi ?
— M. le chevalier tout court. Mais pourquoi chercfaei-vous à le savoir, signora? Puisqu'il désire vous rester inconnu , il me semble qu'il vous rend d'assez grands services au péril de sa vie, pour que vous ayez l'obligeance de rester tranquille à cet égard. Quant à moi, je voyagerais bien dix ans avec lui sans lui demander où il me mène. Il est si beau, si brave, si bon, si gai !...
— Si gai? cet homme-là est gai?
— Certes. D est si content de vous avoir sauvée, qu'il ne peut pas s'en taire. Dme fait mille questions sur Spandaw, sur vous, sur Gottlieb, sur moi, sur le roi de Prusse. Moi, je lui dis tout ce que je sais, tout ce qui m'est arrivé, même l'aventure de Roswaldl C^ fait tant de bien de parler le bohémien et d'être écouté par un homme d'esprit qui vous comprend, au lieu que tous ces ânes de Prussiens n'entendent que leur chienne de langue.
— n est donc Bohémien, lui?
— Je me suis permis de lui faire cette question, et il m'a répondu non tout court, même un peu sèchement. Aussi j'avais tort de l'interroger, lorsque son bon plaisir était de me faire répondre.
— E«t-il toujours masqué?
O. SAND. — TOIB V.
— Seulement quand il s'approche devons, signora. Ohl c'est un plaisant! il veut sans doute vous intriguer. »
L'enjouement et la conflance de Karl ne rassuraient pas entièrement Gonsuelo. Elle voyait bien qu'il joignait à beaucoup de détermination et de bravoure une droiture et une simplicité de cœur dont on pouvait aisément abuser. N'avait-il pas compté sur la bonne foi de Mayer? Ne l'avait-il pas poussée ellemême dans la chambre de ce misérable? Et maintenant il se soumettait aveuglément à un inconnu pour enlever Gonsuelo, et l'exposer peut-être à des séductions plus raffinées et plus dangereuses! Elle se rappelait le billet des invisibles : aOn te tend un piège, un nouveau danger te menace. Méfie-toi de quiconque t'engagerait àfuiravantquenous t'ayonsdonnédesavis certains. Persévère dans ta force, etc. » Aucun autre billet n'était venu confirmer celui-là, et Gonsuelo, s'abandonnant à la joie de retrouver Karl , avait cru ce digne serviteur suffisamment autorisé à la servir. L'inconnu n'était-il pas un traître? Où la conduisaitil avec tant de mystère? Gonsuelo ne se connaissait pas d'ami dont la ressemblance put s'accommoder à la brillante tournure du chevalier, à moins que ce ne fût Frédéric deTrenck.Mais Karl connaissait parfaitement ce dernier; ce ne l'était donc pas. Le comte de Saint-Germain était plus âgé, Gagliostro moins grand. A force de regarder de loin l'inconnu pour tâcher de découvrir en lui un ancien ami , Gonsuelo arriva à trouver qu'elle n'avait jamais vu personne marcher avec tant d'aisance et de grâce. Albert seul eût été doué d'autant de majesté; mais sa démarche lente et son abattement habituel excluaient cet air de force, cette légèreté, cette allure chevaleresque qui caractérisaient l'inconnu.
Le bois s'éclaîrcissait et les chevaux commençaient à trotter pour rejoindre les voyageurs qui les avaient devancés. Le chevalier, sans se retourner, étendit le bras, et secoua son mouchoir plus blanc que la neige.
Karl comprit ce signal, et fit remonter Gonsuelo en voiture en lui disant :
« A propos, signora, vous trouverez dans de grands coffres, sous les banquettes, du linge, des vêtements, et tout ce qu'il vous faudra pour déjeuner et diner au besoin. Il y a aussi des livres. Enfin, il parait que c'est une hôtellerie roulante, et que vous n'en sortirez pas de sitôt.
— Karl , dit Gonsuelo, je te prie de demander à monsieur le chevalier si je serai libre, lorsque nous aurons passé la frontière, de lui faire mes remerciments et d'aller où bon me semblera.
— Ohl signora, je n'oserai jamais dire une chose si désobligeante à un homme si aimable!
— C'est égal, je l'exige. Tu me rendras sa réponse au prochain relais, puisqu'il ne veut pas me parler, d
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
La réponse de l'inconnu fut que la voyageuse était parfaitement libre, et que tous ses désirs seraient des ordres; mais qu'il y allait de son salut et de la vie de son guide, ainsi quedecelledeKarl,à ne pas contrarier les desseins qu'on avait sur sa route, et sur le choix de son asile. Karl ajouta, d'un air de reproche naïf, que cette méfiance avait paru faire bien du mal au chevalier, et qu'il était devenu triste et morne. Elle en eut des remords, et lui fit dire qu'elle remettait son sort entre les mains des invisiàles,
La journée entière se passa sans aucun incident. Enfermée et cachée dans la voiture comme un prisonnier d'État, Consuelo ne put faire aucune conjecture sur la direction de son voyage. Elle changea de toilette avec la plus grande satisfaction; car elle avait aperçu au jour quelques gouttes du sang noir de 'Mayer sur ses vêtements, et ces traces lui faisaient horreur. Elle essaya de lire ; mais son esprit était trop préoccupé. Elle prit le parti de dormir le plus possible, espérant ouUier de plus en plus la mortification de sa dernière aventure. Mais lorsque la nuit fut venue, et que Tinconnu resta sur le siège, elle éprouva une plus grande confusion encore. Évidemment il n'avait rien oublié, lui, et sa respectueuse délicatesse rendait Consuelo plus ridicule et plus coupable encore à ses propres yeux. En même temps elle s'aflQigeait du malaise et de la fatigue qu'il supportait sur ce siège, étroit pour deux personnes côte à c6te, lui qui paraissait si recherché, avec un soldai fort proprement travesti en domestique, à la vérité, mais dont la conversation confiante et prolixe pouvait bien lui peser à la longue; enfin, exposé au frais de la nuit et privé de sommeil. Tant de courage ressemblait peut-être aussi à de la présomption. Se croyait-il irrésistible? Pensait-il que Consuelo, revenue d'une première surprise de l'imagination, ne se défendrait pas de sa familiarité par trop paternelle? La pauvre enfant se disait tout cela pour consoler son orgueil abattu; mais le plus certain, c'est qu'elle désirait le revoir, et craignait par-dessus tout son dédain ou le triomphe d'un excès de vertu qui les eût à jamais rendus étrangers l'un à l'autre.
Vers le milieu de la nuit, on s'arrêta dans une ravine. Le temps était sombre. Le bruit du vent dans le feuillage ressemblait à celui d'une eau courante.
a Signora, dit Karl en ouvrant la portière, nous voici arrivés au moment le moins commode de notre voyage : il nous faut passer la frontière. Avec de l'audace et de l'argent, on se tire de tout, dit-on. Cependant il ne serait pas prudent que vous fissiez cet essai par la grande roufe et sous l'œil des gens de police. Je ne risque rien, moi qui ne suis rien. levais conduire le carrosse au pas, avec un seulcheval, comme si je menais cette nonvellcf acquisition chez mes maîtres, à une campagne voisine. Vous, vous prendrez la
traverse avec M. le chevalier, et vous passerez peut-être par des sentiers un peu difficiles. Vous sentez-vous la force de faire une lieue à pied sur de mauvais diemins ? 9
Sur la réponse affirmative de Consuelo, elle trouva le bras du chevalier prêt à recevoir le sien. Karl ajouta :
« Si vous arrivez avant moi au lieu du rendezvous, vous m'attendrez sans crainte, n'est-ce pas, signora?
— Je ne crains rien , répondit Consuelo avec un mélange de tendresse et de fierté envers l'inconnu , puisque je suis sous la protection de monsieur. Mais, mon pauvre Karl, ajouta-t-elle, n'y a-t-41 point de danger pour toi? »
Karl haussa les épaules en baisant la main de Consuelo; puis il courut procédera l'arrangement du cheval; et Consuelo partit aussitôt à travers champs avec son taciturne protecteur.
Le temps s'obscurcissait de plus en plus; le vent s'élevait toujours, et nos deux fugitifs marchaient péniblement depuis une demi-heure, tantôt sur des sentiers pierreux, tantôt dans les ronces et les longues herbes, lorsque la pluie se déclara soudainement avec une violence extraordinaire. Consuelo n'avait pas encore dit un mot à son compagnon; mais, le voyant s'inquiéter pour elle et chercher un abri , elle lui dit enfin :
<K Ne craignez rien pour moi, monsieur; je suis forte , et n'ai de chagrin que celui de vous voir exposé à tant de fatigues et de soucis pour une personne qui ne vous est rien et qui ne sait comment vous remercier. »
L'inconnu fit un mouvement de joie en apercevant une masure abandonnée , dans un coin de laquelle il réussit à mettre sa compagne à couvert des torrents de pluie. La toiture de cette ruine avait été enlevée , et l'espace abrité par un retour de la maçonnerie était si exigu, qu'à moins de se placer tout près de Consuelo, l'inconnu était forcé de recevoir la pluie. Il respecta pourtant sa situation au point de s'él<Ngner d'elle pour lui ôter toute crainte. Mais Consuelo ne put souffrir longtemps d'accepter tant d'abnégation. Elle le rappela ; et voyant qu'il persistait, elle quitta son abri en lui disant d'un ton qu'elle s'efforça de rendre enjoué :
« Chacun son tour, M. le chevalier; je puis bien me mouiller un peu. Vous allez prendre ma place , puisque vous refusez d'en prendre votre part. »
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
Le chevalier voulut reconduire Gonsuelo à celte place qui faisait Vofaget d'un combat de générosité; mais elle lui résista.
« Non, dit-elle, je ne vous céderai pas. Je vois bien que Je vous ai offensé aujourd'hui en exprimant le désir de vous quitter à la frontière. Je dois expier mes torts. Je voudrais qu'il m'en coûtât un bon rhume. »
Le chevalier céda, et se mit à l'abri. Gonsuelo, sentant bien qu'elle lui devait une grande réparation, vint s'y placer à ses côtés, quoiqu'elle fût humiliée d'avoir peut-être l'air de lui faire des avances ; mais elle aimait mieux paraître légère qu'ingrate, et el!e voulut s'y résigner en expiation de son tort. L'inconnu la comprit si bien, qu'il resta aussi éloigné d'elle que pouvait le permettre un espace de deux ou trois pieds carrés. Appuyé sur les gravois, il affectait même de détourner la tête pour ne pas l'embrasser et ne pas se montrer enhardi par sa sollicitude. Gonsuelo admirait qu'un homme condamné au mutisme, et qui l'y condamnait elle-même jusqu'à un certain point, la devinât si bien, et se fit si bien comprendre. Chaque instant augmentait son estime pour lui; et cette estime singulière lui causait de si forts battements de coeur, qu'elle pouvait à peine respirer dans l'atmosphère embrasée par la respiration de cet homme incompréhensiblement sympathique.
Au bout d'un quart d'heure , l'averse s'apaisa au point de permettre aux deux voyageurs de se remettre en route; mais les sentiers détrempés étaient devenus presque impraticables pour une femme. Le chevalier souffrit quelques instants avec sa contenance impassible, que Gonsuelo glissât et se retint à lui pour ne pas tomber à chaque pas. Mais tout à coup, las de la voir se fatiguer, il la prit dans ses bras , et l'emporta conune un enfant, quoiqu'elle lui en fit des reproches; mais ces reproches n'allaient pas jusqu'à la résistance. Gonsuelo se sentait fascinée et dominée. EUe traversait le vent et l'orage, emportée par ce sombre cavalier, qui ressemblait à l'esprit de la nuit, et qui franchissait ravins et fondrières , avec son fardeau, d'un pas aussi rapide et aussi assuré que s'il eftt été d'une nature immatérielle. Us arrivèrent ainsi au gué d'une petite rivière. L'inconnu s'élança dans Teau en élevant Gonsuelo dans ses bras, à mesure que le gué devenait plus profond.
Malheureusement cette trombe de pluie si épaisse et si soudaine avait enflé le cours du ruisseau , qui était devenu un torrent, et qui courait trouble et couvert d'écume avec un murmure sourd et sinistre. Le chevalier en avait déjà jusqu'à la ceinture; et dans Tefiort qu'il faisait pour soutenir Gonsuelo au-dessus de la surface, il était à craindre que ses pieds engagés dans la vase ne vinssent à fléchir. Gonsuelo eut peur pour lui:
« Lâchei-moi , dit-elle, je sais nager. Au nom du
ciel, lâchez-moi ! L'eau augmente toujours, vous allez vous noyer! »
En ce moment, un coup de vent furieux abattit un des arbres du rivage vers lequel nos voyageurs se dirigeaient, ce qui entraîna l'éboulemcnt d'énormes masses de terre et de pierres qui semblèrent, pour un instant, opposer une digue naturelle à la violence du courant. L'arbre était heureusement tombé en sens inverse de la rivière, et l'inconnu commençait à respirer, lorsque l'eau , se frayant un passage entre les obstacles qui l'encombraient, se resserra en un courant d'une telle force qu'il lui devint à peu près impossible de lutter davantage. Il s'arrêta, et Gonsuelo essaya de se dégager de ses bras :
a Laissez-moi, dit-elle, je ne veux pas être cause de votre perte. J'ai de la force et du courage, moi aussi ! laissez-moi lutter avec vous. »
Mais le chevalier la serra contre son cœur avec une nouvelle énergie. On eût dit qu'il avait dessein de périr là avec elle. Elle eut peur de ce masque noir, de cet homme silencieux qui , comme les ondins des antiques ballades allemandes, semblait vouloir l'entraîner dans le gouffre. Elle n'osa plus résister. Pendant plus d'un quart d'heure l'inconnu combattit contre la fureur du flot et du vent, avec une froideur et une obstination vraiment effrayantes, soutenant toujoiurs Gonsuelo au-dessus de l'eau, et gagnant un pied de terrain en quatre ou cinq minutes. II jugeait sa situation avec «calme. Il lui était aussi difficile de reculer que d'avancer ; il avait passé l'endroit le plus profond, et il sentait que, dans le mouvement qu'il serait forcé de faire pour se retourner , Teau pourrait le soulever et lui faire perdre pied. Il atteignit enfin la rive, et continua sa marche sans permettre à Gonsuelo de marcher elle-même, et sans reprendre haleine , jusqu'à ce qu*il eût entendu le sifflet de Karl qui l'attendait avec anxiété. Alors il déposa son précieux, fardeau dans les bras du déserteur, et tomba anéanti sur le sable. Sa respiration ne s'exhalait plus qu'en sourds gémissements; on eût dit que sa poitrine allait se briser.
« mon Dieu, Karl, il va mourir! dit Gonsuelo en se jetant sur le chevalier. Vois! c'est le râle de la mort. Otons-lui ce masque qui l'étouffé... »
Karl allait obéir; mais l'inconnu, soulevant avec effort sa main glacée, arrêta celle du déserteur.
« G'est juste! dit Karl; mon serment, signera. Je lui ai juré que quand même il mourrait sous vos yeux, je ne toucherais pas à son masque. Gourez à la voiture, signera, apportez-moi ma gourde d'eau-de-vie qui est sur le siège, quelques gouttes le ranimeront. »
Gonsuelo voulut se lever, mais le chevalier la retint. S'il devait mourir, il voulait expirer à ses pieds.
« G'est encore juste, dit Karl, qui, malgré sa rude enveloppe , comprenait les mystères de l'amour ( il avait aimé)! Vous le soignerez mieux que moi. Je
Tais chercher la gourde. Tenez, signora, ajoata-t-il à voix basse, je croîs bien que si vous Tainiiez un peu, et que si vous aviez la charité de le lui dire, il ne se laisserait pas mourir. Sans cela, je ne réponds de rien. »
Karl s'en alla en souriant. Il ne partageait pas tout à fait Teffiroi de Gonsuelo; il voyait bien que déjà la suffocation du chevalier commençait à s'alléger. Mais Gonsuelo épouvantée, et croyant assister aux derniers moments de cet homme généreux, l'entoura de ses bras et couvrit de baisers le haut de son large front, seule partie de son visage que le masque laissât à découvert.
« mon Dieu, dit-elle, 6tez cela; je ne vous regarderai pas, je m'éloignerai; au moins vous pourrez respirer. »
L'inconnu prit les deux mains de Gonsuelo, et les posa sur sa poitrine haletante , autant pour en sentir la douce chaleur que pour lui 6ter l'envie de le sou* lager en découvrant son visage. En ce moment, toute l'âme de la jeune fille était dans cette chaste étreinte. Elle se rappela ce que Karl lui avait dit d'un air moitié goguenard, moitié attendri.
« Ne mourez pas, dit-elle à l'inconnu; oh! ne vous laissez pas mourir ; ne sentez-vous donc pas bien que je vous aime? »
Elle n'eut pas plutôt dit ces paroles, qu'elle crut les avoir dites dans un rêve. Mais elles s'étaient échappées de ses lèvres comme malgré elle. Le chevalier les avait entendues. Il fit un effort pour se soulever, se mît sur ses genoux, et embrassa ceux de Gonsuelo, qui fondit en larmes sans savoir pourquoi.
Karl revint avec sa gourde. Le chevalier repoussa ce spécifique favori du déserteur, et, s'appuyant sur lui, gagna la voiture où Gonsuelo s'assit à ses côtés. Elle s'inquiétait beaucoup du froid que devaient lui causer ses vêtements mouillés.
« Ne craignez rien, signora, dit Karl, monsieur le chevalier n'a pas eu le temps de se refroidir. Je vais lui mettre sur le corps mon manteau, que j'ai eu soin de serrer dans la voiture quand j'ai vu venir la pluie; car je me suis bien douté que l'un de vous se mouillerait. Quand on s'enveloppe de vêtements bien secs et bien épais sur des habits mouillés, on peut conserver assez longtemps la chaleur. On est comme dans un bain tiède , et ce n'est pas malsain.
Mais toi, Karl, fais de même, dit Gonsuelo ; prends moumantelet,car tu t*es mouillé pour nous préserver.
— Oh I moi , dit Karl, j'ai la peau plus épaisse que vous autres. Mettez encore le mantelet sur le chevalier. Empaquetez-le bien; et moi, dussé-je crever ce pauvre cheval*, je vous conduirai jusqu'au relais sans m'engourdîr en chemin, tu
Pendant une heure Gonsuelo tînt ses bras enlacés autour de l'inconnu; et sa tête, qu'il avait attirée sur son sein, y ramena la chaleur de la vie mieux que
toutes les recettes et les prescriptions de Kafl. Elle interrogeait quelquefois son front , et le réchauffait de son haleine, pour que la sueur dont il était baigné ne s'y refroidit pas. Lorsque la voiture s'arrêta, il la pressa contre son cœur avec une force qui lui prouva bien qu'il était dans toute la plénitude de la vie et du bonheur. Puis il descendit précipitamment le mardiepied, et disparut.
Gonsuelo se trouva sous une espèce de hangar, face à face avec un vieux serviteur à demi paysan, qui portait une lanterne sourde, et qui la conduisait, par un sentier bordé de haies, le long d'une maison de médiocre apparence, jusqu'à un pavillon dont il referma la porte derrière elle après l'y avoir fait entrer sans lui. Voyant une seconde porte ouverte, elle pénétra dans un petit appartement fort propre et fort simple, composé de deux pièces : une chambre à coucher bien chauffée, avec un bon lit tout préparé, et une autre pièce éclairée à la bougie et munie d'un souper confortable. Elle remarqua avec chagrin qu'il n'y* avait qu'un couvert; et lorsque Karl vint lui apporter ses paquets et lui offrir ses services pour la table, elle n'osa pas lui dire que tout ce qu'elle souhaitait, c'eût été la compagnie de son protecteur pour souper.
a Va manger et dormir toi-même, mon bon Karl, ditrelle , je n'ai besoin de rien. Tu dois être plus fatigué que moi.
— Je ne suis pas phis fatigué que si je venais de dire mes prières au coin du feu avec ma pauvre femme, à qui Dieu fasse paix! Ohl c'est pour le coup que j'ai baisé la terre quand je me suis vu eDcore une fois hors de Prusse , quoique en vérité je ne sache pas si nous sommes en Saxe, en Bohême, en Pologne, ou en Chim, comme on disait chez M. le comte Hoditx à Roswald.
— Et comment est-^l possible, Karl, que, voyageant sur le siège de la voiture, tu n'aies pas reconnu dans la journée un seul des endroits où nous avons passé?
— G'est qu'apparamment je n'ai jamais fait cette route-là, signora; et puis, c'est que je ne sais pas lire ce qui est écrit sur les murs et sur les poteaux , et enfin que nous ne nous sommes arrêtés dans aucune ville ni village, et que nous avons toujours pris nos relais dans quelque bois ou dans la cour de quelque maison particulière. EnBn il y a une quatrième raison; c'est que j'ai donné ma parole d'honneur à monsieur le chevalier de ne pas vous le dire, signora.
*- G'est par cette raison-là que tu aurais dû commencer, Karl; je ne t'aurais pas fait d'objections. Mais, dis-moi, le chevalier te parait-il malade?
— Nullement, signora, il va et vient dans la maison, où véritablement il ne me semble pas avoir de grandes affaires ; car je n'y aperçois d'autre figure que celle d'un vieux jardinier peu causeur.
— Va donc lui offrir tes services, Karl. Gours , laisse-moi.
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
— Gomment donc faire? il les a refusés en me commandant de ne m'occaper que de vous.
— Eh bien, occupe-toi de toi-même, mon ami, et fais de bons rêves sur ta liberté. »
Gonsuelo se coucha aux premières lueurs du matin; et lorsqu'elle fut réveillée et habillée , sa montre marquait deux heures. La journée paraissait claire et brillante. Elle essaya d'ouvrir les persiennes; mais dans Tune et l'autre pièce elle les trouva fermées par un secret, comme celle de la chaise de poste où elle avait voyagé. Elle essaya de sortir ; les portes étaient verrouillées en dehors. Elle revint à la fenêtre, et distingua les premiers plans d'un verger modeste. Rien n'annonçait le voisinage d'une viUcf ou d'une route fréquentée. Le silence était complet dans la maison; au dehors il n'était troublé que par le bourdonnement des insectes, le roucoulement des pigeons sur le toit , et de temps en temps par le cri plaintif d'une roue de brouette dans les allées où son regard ne pouvait plonger. Elle écouta machinalement ces bruits agréables à son oreille , si longtemps privée des échos de la vie rustique. Gonsuelo était encore prisonnière, et tons les soins qu'on prenait pour lui cacher sa situation lui donnaient bien quelque inquiétude. Mais elle se fût résignée pour quelque temps à une captivité dont l'aspect était si peu farouche, et l'amour du chevalier ne lui causait pas la même horreur que celui de Mayer.
Quoique le fidèle Karl lui eût recommandé de sonner aussitôt qu'elle serait levée , elle ne voulut pas le déranger, jugeant qu'il avait besoin d'un plus long repos qu'elle. Elle craignait surtout de réveiller son antre compagnon de voyage, dont la fatigue devait être excessive. Elle passa dans la pièce attenante à sa chambre ; et à la place du repas de la veille, qui avait été enlevé sans qu'elle s'en aperçût, elle trouva la table chargée de livres et des objets nécessaires pour écrire.
Les livres la tentèrent peu ; elle était trop agitée pour en faire usage , et comme au milieu de ses perplexités elle trouvait un irrésistible plaisir à se retracer les événements de la nuit précédente, elle ne fit aucun effort pour s'en distraire. Peu à peu l'idée lui vint, puisqu'elle était toujours tenue au secret, de continuer son journal, et elle écrivit pour préambule cette page sur une feuille volante :
« Cher Beppo, c'est pour toi seul que je reprendrai le récit de mes bizarres aventures. Habituée à te parler avec l'expansion qu'inspirent la conformité des âges et le rapport des idées, je pourrai te confier des émotions que mes autres amis ne comprendraient pas, et qu'ils jugeraient sans doute plus sévèrement que toi. Ce début te fera deviner que je ne me sens pas exempte de torts ; j'en ai à mes propres yeux , bien que j'en ignore jusqu'à présent la portée et les conséquences.
« Joseph , avant de te raconter comment je me suis enfuie de Spandaw (ce qui en vérité ne me parait presque plus rien au prix de ce qui m'occupe maintenant), il faut que je te dise... comment te le diraije?... je ne le sais pas moi-même. Est-ce un rêve que j'ai fait? Je sens pourtant que ma tête brûle et que mon cœur tressaille , comme s'il voulait s'élancer hors de moi et se perdre dans une autre âme... Tiens, je te le dirai tout simplement, car tout est dans ce mot , mon cher ami, mon bon camarade, j'aime!
« J'aime un inconnu, un homme dont je n'ai pas vu la figure et dont je n'ai pas entendu la voix. Tu vas dire que je suis folle, tu auras bien raison : l'amour n'estil pas une folie sérieuse? Écoute, Joseph, et ne doute pas de mon bonheur; car c'en est un dont je n'avais plus l'idée, un bonheur qui surpasse toutes les illusions de njon premier amour de Venise , un bonheur si enivrant qu'il m'empêche de sentir la honte de l'avoir si vite et si follement accepté, la crainte d'avoir mal placé mon affection , celle même de ne pas être payée de retour... Oh! c'est que je suis aimée, je le sens si bien!... Sois certain que je ne me trompe pas, et que j'aime cette fois véritablement, oserai-je dire éperdumenl? Pourquoi non? l'amour nous vient de Dieu. Il ne dépend pas de nous de l'allumer dans notre sein , comme nous allumerions un flambeau sur un autel. Tous mes efforts pour aimer Albert (celui dont je ne trace plus le nom qu'en tremblant!) n'avaient pas réussi à faire éclore cette flamme ardente et sacrée; depuis que je l'ai perdu, j'ai aimé son souvenir plus que je n'avais aimé sa personne.Qui sait de quelle manièrejepourraisl'aimeryS'ilm'étaitrendu?...»
A peine Gonsuelo eutrelle tracé ces derniers mots, qu'elle les effaça , pas assez peut-être pour qu'on ne pût les lire encore , mais assez pour se soustraire à l'effroi de les avoir eus dans la pensée. Elle était vivement excitée; et la vérité de son inspiration amoureuse se trahissait malgré elle dans ce qu'elle avait de plus intime. Elle voulut en vain continuer d'écrire, afin de mieux s'expliquer à elle-même le mystère de son propre cœur. Elle ne trouvait rien à dire pour en rendre la nuance délicate que ces terribles mots : « Qui sait comment je pourrais aimer Albert, s'il m'était rendu? »
Gonsuelo ne savait pas mentir ; elle avait cru aimer d'amour le souvenir d'un mort; mais elle sentait la\ie déborder de son sein , et une passion réelle anéantir une passion imaginaire.
Elle essaya de relire tout ce qu'elle venait d'écrire , pour sortir de ce désordre d'esprit. En le relisant , elle n'y trouva précisément que désbrdre, et, désespérant de pouvoir goûter assez de calme pour se résumer, sentant que cet effort lui donnait la fièvre, elle froissa dans ses mains la feuille écrite, et la jeta sur la table en attendant qu'elle pût la brûler. Tremblante
LÀ COMTESSE DE RUDOLSTADT
comme une âme coupable , le visage en feu , elle marchait avec agitation , et ne se rendait plus compte de rien, sinon qu'elle aimait, et qu'il ne dépendait plus d'elle d'en douter.
On frappa à la porte de sa chambre à coucher, et elle rentra pour ouvrir à Karl. Il avait la figure échauffée , l'œil troublé, la mâchoire un peu lourde. Elle le crut malade de fatigue , mais elle comprit bientôt à ses réponses qu'il avait un peu trop fêté, le matin en arrivant, le vin ou la bière de l'hospitalité. C'était là le seul défaut du pauvre Karl. Une certaine dose le rendait confiant à l'excès; une dose plus forte pouvait le rendre terrible. Heureusement il s'était tenu à la dose de l'expansion et de la bienveillance , et il lui en restait quelque chose, même après avoir dormi toute la journée. Il raffolait de M. le chevalier, il ne pouvait pas parler d'autre chose. M. le chevalier éUfii si bon, si humain, si peu fier avec le pauvre monde! Il avait fait asseoir Karl vis-à-vis de lui, au lieu de lui permettre de le servir à table, et il l'avait contraint de partager son repas, et il lui avait versé du meilleur, trinquant avec lui à chaque verre, et lui tenant tète conmie un vrai Slave.
« Quel dommage que cène soit qu'un Italien! disait Karl; il méritait bien d'être Bohème; il porte aussi bien le vin que moi-même.
— Ce n'est peut-être pas beaucoup dire, » répondit Consuelo, peu flattée de cette grande aptitude du chevalier à boire avec les valets.
Mais elle se reprocha aussitôt de pouvoir considérer Karl comme inférieur à elle ou à ses amis, après les services qu'il lui avait rendus. D'ailleurs, c'était sans doute pour entendre parler d'elle que le chevalier avait recherché la société de ce serviteur dévoué. Les discours de Karl lui firent voir qu'elle ne se trompait pas.
ce Oh I signora, ajouta-t-il naïvement, ce digne jeune homme vous aime comme un fou; il ferait pour vous des crimes, des bassesses même I
— Je l'en dispenserais fort, répondit Consuelo, à qui ces expressions déplurent, quoique sans doute Karl n'en comprit pas la portée. Pourraifr-tu m'expliquer , lui dit-elle pour changer de propos, pourquoi je suis si bien enfermée id?
— Oh! pour cela, signora, si je le savais, on me couperait la langue plutôt que de me le faire dire ; car j'ai donné ma parole d'honneur au chevalier de ne répondre à aucune de vos questions.
— Grand merci, Karl! Ainsi tu aimes beaucoup mieux le chevalier que moi?
— Oh! jamais! Je ne dis pas cela; mais puisqu'il m'a prouvé que c'était dans vos intérêts , je dois vous servir malgré vous.
— Comment t'a-t-il prouvé cela?
— Je n'en sais rien; mais j'en suis bien persuadé. De même, signora, qu'il m'a chargé de vous enfer-
mer, de vous surveiller, de vous tenir prisonnière, au secret, en un mot, jusqu'à ce que nous soyons arrivés.
— Nous ne resterons donc pas ici?
— Nous repartons dès la nuit Nous ne voyagerons plus le jour , pour ne pas vous fatiguer, et pour d'autres raisons que je ne sais pas.
— Et tu vas être mon geôlier tout ce temps?
— Comme vous dites, signora ; j'ai juré sur l'Évangile.
— Allons ! M. le chevalier est facétieux. J'en prends mon parti , Karl ! j'aime mieux avoir affiùre à toi qu'à M. Schvirartz.
— Et je*Vous garderai un peu mieux, répondit Karl en riant d'un air de bonhomie. Je vais , pour commencer, foire préparer votre dîner, signora?
— Je n'ai pas faim, Karl.
— Oh ! ce n'est pas possible : il font que vous dîniez très-bien, signora; c'est ma consigne, comme disait maître Schiirartz.
^ Si tu l'imites en tout , tu ne me forceras pas de manger. Il était fort aise de me faire payer , le lendemain, le diner de la veille, qu'il me réservait consciencieusement.
— Cela faisait ses aflaires. Avec moi, c'est différent, par exemple. Les affaires regardent M. le chevalier. Il n'est pas avare, celui-là ; il verse Tor à pleines mains. Il faut qu'il soit fièrement riche, ou bien son patrimoine n'ira pas loin.
Consuelo se fit apporter une bougie , et rentra dans la pièce voisine pour brûler son écrit. Mais elle le chercha en vain; il lui fut impossible de le retrouver.
Peu d'instants après, Karl rentra avec une lettre dont l'écriture était inconnue à Consuelo, et dont voici à peu près le contenu :
a Je vous quitte pour ne vous revoir peut-être jamais. Et je renonce à trois jours que j'aurais pu passer encore auprès de vous, trois jours que je ne retrouverai peutrétre pas dans toute ma vie! J'y renonce volontairement. Je le dois. Vous apprécierez un jour la sainteté de mon sacrifice.
a Oui, je vous aime, je vous aime éperdvanent, moi aussi! Je ne vous connais pourtant guère plus que vous ne me connnaissez. Ne me sachez donc aucun gré de ce que j'ai fait pour vous. J'obéissais à des ordres suprêmes, j'accomplissais le devoir de ma charge. Ne me tenez compte que de l'amour que j'ai
JA COMTESSE DE RDDOLSTADT
pour vous, et que je ne puis tous prouver qu'en m'éloîgnant. Cet amour est violent autant qu'il est respectueux. Il sera aussi durable qu'il a été subit et irréfléchi. J'ai à peine vu vos traits, je ne sais rien de votre vie; mais j'ai senti que mon âme vous appartenait, et que je ne pourrais jamais la reprendre. Votre passé fût-il aussi souillé que votre front est pur, vous ne m'en serez pas moins respectable et chère. Je m'en vais le cceur plein d'orgueil, de joie et d'amertume. Vous m'aimez! Comment supporterai-je l'idée de vous perdre, si la terrible volonté qui dispose de vous et de moi m'y condamne?... Je l'ignore. En ce moment, je ne piiis pas être malheureux, malgré mon épouvante; je suis trop enivré de votre amour et du mien pour souffrir. Dussé-je vous chercher en vain toute ma vie, je ne me plaindrai pas de vous avoir rencontrée, et d'avoir goûté dans un baiser de vous un bonheur qui me laissera d'étemels regrets. Je ne pourrai pas non plus perdre l'espérance de vous retrouver un jour; et ne future qu'un instant, n'eussé-je jamais d'autre témoignage de votre amour que ce baiser si saintement donné et rendu , je me trouverai encore plus heureux que je ne l'avais été avant de vous connaître.
« Et maintenant, sainte fille, pauvre âme troublée, rappelle-toi aussi sans honte et sans effroi ces courts et divins moments où tu as senti mon amour passer dans ton cœur. Tu l'as dit, l'amour nous vient de Dieu, et il ne dépend pas de nous de l'étouffer ou de l'allumer malgré lui. Fussé-je indigne de toi, l'inspiration soudaine qui t'a forcée de répondre à mon étreinte n'en serait pas moins céleste. Mais la Providence, qui te protège, n'a pas voulu que le trésor de ton affection tombât dans la fange d'un cœur égoïste el froid. Si j'étais ingrat, ce ne serait de ta part qu'un noble instinct égaré, qu'une sainte inspiration perdue : je t'adore, et quel que je sois d'ailleurs, tu ne t'es pas ùJt illusion en te croyant aimée. Tu n'as pas été profiinée par le battement de mon cœur, par l'appui de mon bras, par le soufiQe de mes lèvres. Notre mutuelle confiance, notre foi aveugle, notre impérieux élan nous a élevés en un instant à l'abandon sublime que sanctifie une longue passion. Pourquoi le regretter? Je sais bien qu'il y a quelque chose d'effrayant dans celte fatalité qui nous a poussés l'un vers l'autre. Mais c'est le doigt de Dieu, vois-tu! Nous ne pouvons pas le méconnaître. J'emporte ce terrible secret. Garde-le aussi, ne le confie à personne. Beppo ne le comprendrait peut-être pas. Quel que soit cet ami, moi seul puis te respecter dans ta folie et te vénérer dans ta faiblesse, puisque cette faiblesse et cette folie scMit les miennes. Adieu! C'est peut-être un adieu éternel. Et pourtant je suis libre, selon le monde, et il me semble que tu l'es aussi. Je ne puis aimer que toi, et je vois bien que tu n'en aimes pas un antre... Mais notre sort ne nous appartient plus. Je
suis engagé par des vœux éternels, et tu vas l'être sans doute bientôt; du moins tu es au pouvoir des invisibles, et c'est un pouvoir sans appel. Adieu donc... mon sein se déchire, mais Dieu me donnera la force d'accomplir ce sacrifice, et de plus rigoureux encore s'il en existe. Adieu... adieu! grand Dieu, ayez pitié de moi! »
Cette lettre sans signature était d'une écriture pénible ou contrefaite.
« Karl ! s'écria Consuelo pâle et tremblante , c'est bien le chevalier qui t'a remis ceci?
— Oui, signora.
— Et il l'a écrit lui-même?
— Oui, signora, et non sans peine. H a la main droite blessée.
— Blesse, Karl? gravement?
— Peut-être. La blessure est profonde , quoiqu'il ne paraisse guère y songer.
— Mais où s'est-il blessé ainsi?
— La nuit dernière, au moment où nous changions de chevaux, avant de gagner la frontière, le cheval de brancard a voulu s'emporter avant que le postillon fût monté sur son porteur. Vous étiez seule dans la voiture ; le postillon et moi étions à quatre ou cinq pas. Le chevalier a retenu lecheval avec la force d'un diable et le courage d'un lion, car c'était un terrible animal...
— Oh ! oui, j'ai senti de violentes secousses. Mais tu m'as dit que ce n'était rien. .
— Je n'avais pas vu que monsieur le chevalier s'était fendu le dos de la main contre une boucle du harnais.
— Toujours pour moi! Et dis-moi, Karl, est-ce que le chevalier a quitté cette maison?
— Pas encore, signora; mais on selle son cheval, et je viens de faire son portemanteau. H dit que vous n'avez rien à craindre maintenant, et la personne qui doit le remplacer auprès de vous est déjà arrivée. J'espère que nous le reverrons bientôt, car j'aurais bien du chagrin qu'il en fût autrement. Cependant il ne s'engage à rien, et à toutes mes questions il répond : Peul'êlre !
— Karl, où est le chevalier?
— Je n'en sais rien, signora. Sa chambre est par ici. Voulez-vous que je lui dise de votre part...?
— Ne lui dis rien, je vais lui écrire. Non... dis-lui que je veux le remercier... le voir un instant, lui presser la main seulement... Va, dépêche-toi, je crains qu'il ne soit déjà parti.»
Karl sortit, et Consuelo se repentit aussitôt de lui avoir confié ce message. Elle se dit que si le chevalier ne s'était jamais tenu près d'elle durant ce voyage que dans le cas d'absolue nécessité, ce n'était pas sans doute sans en avoir pris l'engagement avec les bizarres et redoutables invisibles. Elle résolut de lui
lia
LÀ COMTESSE DE RUDOLSTÂDT
écrire; mais à peine avait-elle tracé et déjà effacé quelques mots, qu'un léger bruit lui fit lever les yeux. Elle vit alors glisser un pan de boiserie qui faisait une porte secrète de communication avec le cabinet où elle avait déjà écrit et une petite pièce voisine, sans doute celle qu'occupait le chevalier. La boiserie ne s'écarta cependant qu'autantqu'il fallait pour le passaged'une main gantée qui semblait appeler celle de Gonsuelo. Elle s'élança et saisit cette main en disant : l'autre main, la main blessée! L'inconnu s'effaçait derrière le panneau de manière à ce qu'elle ne pût le voir. Il lui passa sa main droite , dont Gonsuelo s'empara ; et défaisant précipitamment la ligature, elle vit la blessure qui était profonde en effet. Elle y porta ses lèvres et l'enveloppa de son mouchoir; puis tirant de son sein la petite croix en filigrane qu'elle chérissait superstitieusement , elle la mit dans cette belle main dont la blancheur était rehaussée par la pourpre du sang.
tf Tenez, dit-elle, voici ce que je possède de plus précieux au monde, c'est l'héritage de ma mère, mon porte-bonheur qui ne m'a jamais quittée. Je n'avais jamais aimé personne au point de lui confier ce trésor. Gardez-le jusqu'à ce que je vous retrouve.
L'inconnu attira la main de Gonsuelo derrière la boiserie qui le cachait, et la couvrit de baisers et de larmes. Puis, au bruit des pas de Karl, qui venait chez lui remplir son message, il la repoussa, et referma précipitamment la boiserie. Gonsuelo entendit le bruit d'un verrou. Elle écouta en vain, espérant saisir le son de la voix de l'inconnu. Il parlait bas, ou il s'était éloigné.
Karl revint chez Gonsuelo quelques instants après.
« Il est parti, signora, dit-il tristement; parti sans vouloir vous faire ses adieux, et en remplissant mes poches de je ne sais combien de ducats, pour les besoins imprévus de votre voyage, à ce qu'il a dit, vu que les dépenses régulières sont à la charge de ceux... à la charge de Dieu ou du diable, n'importe I II y a là un petit homme noir qui ne desserre les denU; que pour commander d'un ton clair et sec, et qui ne me platt pas le moins du monde; c'est lui qui remplace le chevalier, et j'aurai l'honneur de sa compagnie sur le siège, ce qui ne me promet pas une conversation fort enjouée. Pauvre chevalier! Fasse le ciel qu'il nous soit rendu !
— Mais sommes-nous donc obligés de suivre ce petit homme noir?
— On ne peut plus obligés, signora. Le chevalier m'a fait jurer que je lui obéirais comme à lui-même. Allons , signora, voilà votre diner. Il ne faut pas le bouder, il a bonne mine. Nous partons à la nuit pour ne plus nous arrêter qu'où il plaira... à Dieu ou au diable, comme je vous disais tout à l'heure. »
Gonsuelo, abattue et consternée, n'écouta plus le babil de Karl. Elle ne s'inquiéta de rien quant à son
voyage et à son nouveau guide. Tout lui devenait indifférent du moment que le cher inconnu l'abandonnait. En proie à une tristesse profonde, elle essaya machinalement de faire plaisir à Karl en goûtant à quelques mets. Mais ayant plus d'envie deplenrerque de manger, elle demanda une tasse de café pour se donner au moins un peu de force et décourage physique. Le café lui fut apporté.
« Tenez, signora, dit Karl, le petit monsieur a voulu le préparer lui-même, afin qu'il fût excellenL Gela m'a tout l'air d'un ancien valet de chambre ou d'un maître d'hôtel, et, après tout, il n'est pas si diable qu'il est noir; je crois qu'au fond c'est un bon enfant, quoiqu'il n'aime pas à causer. H m'a fait boire de Teau-de-vie de cent ans au moins, la meilleure que j'aie jamais bue. Si vous voulieien essayer un peu, cela vous vaudrait mieux que ce café, quelque succulent qu'il puisse être...
— Mon bon Karl, va-t'en boire tout ce que tu voudras, et laisse-moi tranquille, » dit Gonsuelo en avalant son café, dont elle ne songea guère à apprécier la qualité.
A peine se fut-elle levée de table, qu'elle se sentit accablée d'une pesanteur d'espritextraordinaire. Lorsque Karl vint lui dire que la voiture était prête, il la trouva assoupie sur sa chaise.
« Donne-moi le bras, lui dit-elle, je ne me soutiens pas. Je crois bien que j'ai de la fièvre. »
Elle était si anéantie qu'elle vit confusément la voiture, son nouveau guide et le concierge de la maison, auquel Karl ne put rien faire accepter de sa part. Dès qu'elle fut en route , elle s'endormit profondément. La voiture avait été arrangée et garnie de cons^ sins comme un lit. A partir de ce moment, Gonsuelo n'eût plus conscience de rien. Elle ne sut pas oodh bien de temps durait son voyage; elle ne remarqua même pas s'il faisait jour ou nuit, si elle faisait halte ou si elle marchait sans interruption. Elle aperçut Karl une fois ou deux à la portière, et ne comptit ni ses questions ni son effroi. Il lui semblaquele petithomme lui tâtait le pouls , et lui faisait avaler une potion rafraîchissante, en disant : « Ge n'est rien , madame va très-bien. » Elle éprouvait pourtant un malaise vague, un abattement insurmontable. Ses paupières appesanties ne pouvaient laisser passer son regard ; et sa pensée n'était pas assez nette pour se rendre compte des objets qui frappaient sa vue. Plus elle dormait, plus elle désirait dormir. Elle ne songeait pas seulement à se demander si elle était malade, et elle ne pouvait répondre à Karl que les derniers mots qu'elle lui avait dits : « Laisse-moi tranquille, bon Karl. »
Enfin elle se sentit un peu plus libre de corps et d'esprit, et, regardant autour d'elle, elle comprit qu'elle était couchée dans un excellent lit, entre quatre vastes rideaux de satin blanc à franges d'or. Le petit homme du voyage, masqué de noir comme le dievalier, lui
LÀ COMTESSE DE RUDOLSTADT
faisait respirer un flacon qui semblait dissiper les nuages de son esprit, et faire succéder la clarté du jour au brouillard dont die était enveloppée.
«Étes-Tous médecin, monsieur? dit-elle enfin avec un peu d'effort.
— Oui, madame la comtesse, j'ai cet honneur, lui répondit-il d'une voix qui ne lui sembla pas tout à fait inconnue.
— Ai-je été malade?
~ Seulement un peu indisposée. Vous devez vous trouver beaucoup mieux?
—Je me sens bien, et je vous remercie de vos soins.
— Je vous présente mes devoirs, et ne paraîtrai plus devant votre seigneurie qu'elle ne me fasse appeler pour cause de maladie.
— Suis-je arrivée au terme de mon voyage ?
^ Oui, madame.
— Sui»je libre ou priscMuiière ?
— Vous êtes libre, madame la comtesse, dans toute l'enceinte réservée à votre habitation.
— Je comprends, je suis dans une grande et belle prison, dit Gonsuelo en regardant sa chambre vaste et claire, tendue de lampas blanc à ramages d'or, et relevée de boiseries magnifiquement sculptées et dorées. Pburrais-je voir Karl?
— Je l'ignore, madame, je ne suis pas le maître ici. Je me relire; vous n'avei plus besoin de mon ministère, et il m'est défendu de céder au plaisir de causer avec vous. »
L'homme noir sortit ; et Gonsuelo, encore faible et nonchalante, essayadeselever.Leseul vètementqu'elle trouva sous sa main fut une longue robe en étoffe de bine blanche, d'un tissu merveilleusementsouple, ressemblant asseï à la tunique d'une dame romaine. Elle la prilt et en fit tomber un billet sur lequel était écrit en lettres d'or :
iei$ ia robe $am tache des néophytes. Si ton due est eouiUde, utle nobU parure de Vinnocenee sera pour KM la Iwsique dévorante de Déjanire* »
Consuelo, habituée à la paix de sa conscience (peut^tre même à une paix trop profonde), sourit et passa sa belle robe avec un plaisir naïf. Elle ramassa le billet pour le lire encore, et le trouva puérileinent emphatique. Puis elle se dirigea vers une riche toilette de marbre blanc , qui soutenait une grande glace encadrée d'enroulements dorés d'un goût exquis. Mais son attention fut attirée par une inscription placée dans l'ornement qui couronnait ce miroir.
« Si ion Ame est aussi pure que mon cristal, tu t'y terras étemeliement jeune et belle; mais si le vice a fiitri ion cœur, erams de trouver en moi un refUi sévère de la laideur morale, n
«. SAND. — TOMB V
CI Je n'ai jamais été ni belle ni coupable, pensa Gonsuelo : ainsi celte glace ment dans tous les cas. »
Elle s'y regarda sans crainte, et ne s'y trouva point laide. Cette belle robe flottante et ses longs cheveux noirs dénoués lui donnaient l'aspect d'une prétresse de l'antiquité; mais son extrême pâleur la frappa. Ses yeux étaient moins purs et moins brillants qu'à l'ordinaire.
« Seraifr-je enlaidie, pensa- t-elle aussitôt, ou le miroir m'accuseraitril ? »
Elle ouvrit un tiroir de la toilette, et y trouva , avec les mille recherches d'un soin luxueux, divers objets accompagnés de devises et de sentences à la fois naïves et pédantes; un pot de rouge avec ces mots gravés sur le couvercle : «< Mode et mensonge l Le fard ne rend point aux joues la fraîcheur de rinnoeence, et n'efface pas les ravages du désordre; i» des parfums exquis, avec cette devise sur le flacon : a Une âme sans foi , une bouche indiscrète , sont comme des flacons ouverts, dont la précieuse essence s'est répandue ou corrompue; » enfin des rubans blancs avec ces mots tissus en or dans la soie : a  un front pur les bandelettes sacrées; à une tête chargée d^ infamie le cordon, supplice des e«cUxves, m
Gonsuelo releva ses cheveux, et les rattacha cornplaisamment à la manière antique, avec ces bandelettes. Puis elle examina curieusement le bizarre palais enchanté où sa destinée romanesque l'avait amenée. Elle passa dans les diverses pièces de son riche et vaste appartement. Une bibliothèque , un salon de musique, rempli d'instruments parfaits, de partitions nombreuses et de précieux manuscrits; un boudoir délicieux, une petite galerie ornée de tableaux superbes et de charmantes statues. C'était un logement digne d'une reine pour la richesse , d'une artiste pour le goût, et d'une religieuse pour la chasteté. Gonsuelo, étourdie de cette somptueuse et délicate hospitalité , se réserva d'examiner en détail et à tête reposée tous les symboles cachés dans le choix des livres, des objets d'art et des tableaux qui décoraient ce sanctuaire. La curiosité de savoir en quel lieu de la terre était située cette résidence merveilleuse lui fit abandonner l'intérieur pour l'extérieur. Elle s'approcha d'une fenêtre; mais avant de lever le store de taffetas qui la couvrait, elle y lut encore une sentence :
e^ Si la pensée du mal est dans ton ccsur, tu n'es pas digne de contempler le divin spectacle de la nature. Si la vertu habite dans ton âtne, regards et bénis le Dieu qui t'ouvre Ventrée du paradis terrestre. »
Elle se hâta d'ouvrir la fenêtre , pour voir si l'aspect de cette contrée répondait aux orgueilleuses pro-
messes de rinscription. C'était un paradis terrestre , en effet, et Consuelo crut faire un rêve. Ce jardin, planté à l'anglaise, chose fort rare à cette époque, mais orné dans ses détails avec la recherche allemande, offrait les perspectives riantes, les magnifiques ombrages , les fraîches pelouses, les libres développements d'un paysage naturel, en même temps que Texquise propreté, les fleurs abondantes et suaves, les sables uns, les eaux cristallines qui caractérisent un jardin entretenu avec intelligence et avec amour. Au-dessous de ces beaux arbres, hautes barrières d'un étroit vallon semé ou plutôt tapissé de fleurs, et coupé de ruisseaux gracieux et limpides, s'élevait un sublime horizon de montagnes bleues, aux croupes variées, aux cimes imposantes. Le pays était inconnu à Consuelo. Aussi loin que sa vue pouvait s'étendre, elle ne trouvait aucun indice révélateur d'une contrée particulière en Allemagne, où il y a tant de beaux sites et de nobles montagnes. Seulement, la floraison plus avancée et le climat plus chaud qu'en Prusse lui attestaient quelques pas de plus faits vers le Midi.
« mon bon chanoine, où ètes-vous? pensa Consuelo en contemplant les bois de lilas blancs et les haies de roses, et la terre jonchée de narcisses, de jacinthes et de violettes. Frédéric de Prusse! béni soyez-vous pour m'avoir appris par de longues privations et de cruels ennuis à savourer , conune je le dois, les délices d'un pareil refuge! Et vous, tout-puissant invisible, retenez-moi éternellement dans cette douce captivité; j'y consens de toute mon âme... surtout si le chevalier... d
Consuelo n'acheva pas de formuler son désir. Depuis qu'elle était sortie de sa léthargie, elle n'avait pas encore pensé à l'inconnu. Ce souvenir brûlant se réveilla en elle, et la fit réfléchir au sens des paroles menaçantes inscrites sur tous les murs, sur tous les meubles du palais magique, et jusque sur les ornements dont elle s'était ingénument parée.
Consuelo ressentait par-dessus tout un désir et un besoin de liberté bien naturels après tant de jours d'esclavage. Elle éprouva donc un plaisir extrême à s'élancer dans un vaste espace , que les soins de l'art et l'ingénieuse disposition des massifs et des allées faisaient paraître beaucoup plus vaste encore. Mais , au bout de deux heures de promenade, elle se sentit attristée par la solitude et le silence qui régnaient dans ces beaux lieux. Elle en avait fait déjà plusieurs fois le tour, sans y rencontrer seulement la trace d'un pied
humain sur le sable fin et fraîchement passé au râteau. Des murailles assez élevées, que masquait une épaisse végétation, ne lui permettaient pas de s'égarer au hasard dans des sentiers inconnus. Elle savait déjà par cœur tous ceux qui se croisaient sous ses pas. Dans quelques endroits, le mur s'intarompait pour être remplacé par de larges fossés remplis d'eau, et les regards pouvaient plonger sur de belles pelouses montant en collines et terminées par des bois, ou sur l'entrée de mystérieuses et charmantes allées qui se perdaient sous le taillis en serpentant. De sa fenêtre, Consuelo avait vu toute la nature à sa disposition : de plain-pied, elle se trouvait dans un terrain encaissé, borné de toutes parts, et dont toutes les redierches intérieures ne pouvaient lui dissimuler le sentiment de sa captivité. Elle chercha le palais enchanté où elle s'était éveillée. C'était un très-petit édifice à l'italienne, décoré avec luxe à l'intérieur , éléganmient bâti au dehors, et adossé contre un rocher à pic d'un effet pittoresque , mais qui formait une mmlleure clôture naturelle pour tout le fond du jardin et un plus impénétrable obstacle à la vue que les plus hautes murailles et les plus épais glacis de Spandaw.
« Ma forteresse est belle, se dit Consuelo, mais elle n'en est que mieux close , je le vois bien. »
Elle alla se reposer sur la terrasse de l'habitation , qui était ornée de vases de fleurs et surmontée d'un petit jet d'eau. C'était un endroit ravissant; et, pour n'entbrasser que l'intérieur d'un jardin, quelques échappées sur un grand parc, et de hautes montagnes dont les cimes bleues dépassaient celles des arbres, la vue n'en était que plus fraîche et plus sauve. Mais Consuelo , instinctivement effrayée du soin qu'on prenait de l'installer, peut-être pour longtemps, dans ime nouvelle prison, eût donné tous les catalpas en fleur et toutes les plates-bandes émaillées pour un coin de franche campagne, avec une maisonnette en chaume , des chemins raboteux et l'aspect libre d'un pays possible à connaître et à explorer. D'où elle était, elle n'avait pas de plans intermédiaires à découvrir entre les hautes murailles de verdure de son enclos et les vagues horizons dentelés, déjà perdus dans la brame du couchant. Les rossignols chantaient admirablement, mais pas un son de voix humaine n'annonçait le voisinage d'une habitation. Consuelo voyait bien que la sienne, située aux confins d'un grand parc et d'une forêt peut-être immense, n'était qu'une dépendance d'un plus vaste manoir. Ce qu'elle apercevait du parc ne servait qu'à lui faire désirer d'en voir davantage. Elle n'y distinguait d'autres promeneurs que des troupeaux de biches et de chevreuils paissant aux flancs des collines, avec autant de confiance que si l'approche d'un mortel eût été pour eux un événement inconnu. Enfin la brise du soir écarta un rideau de peupliers qui fermait un des côtés du jardin, et Consuelo aperçut, aux dernières lueurs du jour, les
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT