‹ Œuvres de George SandChapitre 9 sur 40 · I. COMTESSE DE RUDOLSTÂDT · texte numérisé non relu

I. COMTESSE DE RUDOLSTÂDT

entrer dans te cuisine de SchwarU et devenir te proie de son vilain chatl Ma sollicitude lui causerait cette mort affreuse... Être déchiré, dévoré par une béte féroce 1 Et que faisons-nous donc, nous autres faibles humains, cœurs sans détour et sans défense, sinon d'être torturés et détruits par des êtres sans pitié qui nous font sentir, en nous tuant lentement, leurs griffes et leur dent cruelle ?

« Le soleil s'est levé dair, et ma cellule était presque couleur de rose, comme autrefois ma chambre de te corle-lftne//i quand le soleil de Venise... Mais il ne but pas penser à ce soleil-là; il ne se lèvera plus sur ma tète. Puissez-vous, ô mes amis, saluer pour moi la riante Italie, et les eieux immenses, et t7 firmamenio lueido,,, que je ne reverrai sans doute plus.

« J'ai demandé à sortir ; on me Ta permis quoique ce fùl de meilleure heure que de coutume : j'appelle cete sortir I Une ptete-forme de trente pieds de long, bordée d'un marécage et encaissée entre de hautes nuraillesl Pourtant ce lieu n'est pas sans beauté, du moins je me le figure à présent que je l'ai contemplé sous tous les aspects. La nuit il est beau à foite d'être triste. Je suis sûre qu'il y a ici bien des gens innocents comme moi et beaucoup plus mal partagés; des cachots d'où Ton ne sort jamais , où jamais le jour ne pénètre, que te lune même, l'amie des cœurs désolés, ne visite point. Ahl j'aurais tort de murmurer. Mon Dieul si j'avais une part de puissance sur te terre, je voudrais faire des heureux...

« Gottlieb est accouru vers mot cbpin-clopant, et souriant autant que sa bouche pétrifiée peut sourire. On ne Ta pas troublé, on l'a laissé seul avec moi, et tout à coup, miracle I Gottlieb s'est mis à parler presque comme un être raisonnable.

« — Je ne l'ai pas écrit cette nuit, m'a-tril dit, et tu n'as pas trouvé de billet sur ta fenêtre. C'est que je ne t'avais pas vue hier, et que tu ne m'avais rien coomaandé.

« — Que dis-tu, Gottliebl c'est toi qui m'écrivais?

« — Et quel autre eût pu le faire? Tu n'avais pas deviné que c'était moi? Mais je ne t'écrirai plus inutîlemeiit à présent que tu veux bien me parler. Je ne veux pas t'importuner, mais te servir.

« — Bon Gottlieb, tu me plains donc? Tu prends donc intérêt à moi?

« — Oui, puisque j'ai reconnu que tu étais un esprit de lumière I

« — Je ne suis rien de plus que toi, Gottlieb, tu te trompes.

c — Je ne me trompe pas. Me l'entends^je pas chanter?

« — Tu aimes donc la musique?

« — J'aime te tienne ; elle est selon Dieu et selon mon cœur.

« — Ton cœur est pieux, ton âme est pure, je le vois, Gottlieb.

« — Je travaille à les rendre tels. Les anges m^assisteront, et je vaincrai l'esprit des ténèbres qui s'est appesanti sur mon pauvre corps, mais qui n'a pu s'em^ parer de mon âme. »

a Peu à peu Gottlieb s'est mis à parler avec enthoustesme, mais sans cesser d'être noble et vrai dans ses symboles poétiques. Enfin, que vous dirai -je? Cet idiot, ce fou est arrivé à une véritable éloquence en parlant de te bonté de Dieu, des misères humaines, de te justice future, d'une providence rémunératrice, des vertus évangéliques, des devoirs du vrai croyant, des arts même, de te musique et de te poésie. Je n'ai pas pu encore comprendre dans quelle religion il avait puisé toutes ces idées, et cette fervente exaltation; car il ne m'a semblé ni catholique, ni protestant, et tout en me disant, à plusieurs reprises, qu'il croyait à te seule, à te vraie religion, il ne m'a rien appris, sinon qu'il est, à Tinsu de ses parents, d'une secte particulière. Je suis trop ignorante pour deviner tequelle. J'étudierai peu à peu le mystère de cette âme singulièrement forte et belle, singulièrement matede el afiligée; car, en somme, le pauvre Gottlieb est fou, comme Zdenko Tétait dans sa poésie... comme Albert l'était aussi dans sa vertu sublime !... La démence de Gottlieb a reparu, lorsque après avoir parié quelque temps avec chaleur, son enthousiasme est devenu plus fort que lui ; et alors il s'est mis à divaguer d'une manière enfantine qui me faisait mal, sur l'ange rougegorge et sur le chat démon; et aussi sur sa mère, qui a fait alliance avec le chat el avec le mauvais esprit qui est en lui; enfin de son père, qui a été changé en pierre par un regard de ce pauvre matou Belzébuth. J'ai réussi à le calmer en le distrayant de ces sombres fantaisies, et je l'ai interrogé sur les autres prisonniers. Je n'avais plus aucun intérêt personnel à apprendre ces détails, puisque les billets, au lieu d'être jetés sur ma fenêtre du haut de te tour, comme je le supposais, étaient hissés d'en bas par Gottlieb, avant le jour, au moyen de je ne sais quel engin sans doute fort simple. Mais Gottlieb, obéissant à mes intentions avec une docilité singulière, s'était déjà enquis de ce que la veille j'avais paru désirer de savoir. Il m'a ap* pris que la prisonnière qui demeure dans le bâtiment situé derrière moi , était jeune et belle, et qu'il l'avait aperçue. Je ne faisais pas grande attention à ses paroles, lorsque tout à coup il m'a dit son nom, qui m'a fait tressaillir. Cette captive s'appelle Amélie.

« Amélie l quelle mer d'inquiétude, quel monde de souvenirs ce nom réveille en moi! J'ai connu deux Am^ie qui toutes deux ont précipité ma destinée dans l'abîme par leurs confidences. Celle-ci est-elle te princesse de Prusse, ou te jeune baronne de Rudolr stadt? Sans doute ni l'une ni l'autre. Gottlieb, qui n'a aucune curiosité pour son compte , el qui semble ne pas pouvoir s'aviser de faire un pas ni une question si je ne le pousse pas en avant comme un auto-*.

LÀ COMTESSE DE RUDOLSTADT

mate, n'a rien su me dire de plus que ce prénom d'Amélie. Il a vu la captive, mais il l'a vue à sa manière, c'estrà-dire à travers un nuage. Elle doit être jeune et belle, madame Schwartz le dit. Mais lui, Gottlieb, avoue qu'il ne s'y connaît pas. Il a seulement pressenti, en l'apercevant à sa fenêtre, que ce n'est pas un bon esprit, un ange. On fait mystère de son nom de famille. Elle est riche et fait de la dépense chez Schwartz, Mais elle est au secret comme moi. Elle ne sort jamais. Elle est souvent malade. VQilà tout ce que j'ai pu arracher. Gottlieb n'a qu'à écouter le caquet de ses parents pour en savoir davantage, car on ne se gène pas devant lui. Il m'a promis d'écouter, et de me dire demain depuis combien de temps cette Amélie est ici. Quant à son autre nom, il paraîtrait que les Schwartz l'ignorent. Pourraient-ils l'ignorer, si c'était l'abbesse de Quedlimburg? Le roi aurait-il mis sa sœur en prison? On y met les priiH cesses comme les autres, et plus que les autres. La jeune baronne de Rudolstadt... Pourquoi serait-elle ici? De quel droit Frédéric l'aurait-il privée de sa liberté? Allons 1 c'est une curiosité de recluse qui me travaille, et mes commentaires, sur un simple prénom , sont aussi d'une imagination oisive et peu saine. N'importe : j'aurai une montagne sur le cœur tant que Je ne saurai pas quelle est cette compagne d'infortune qui porte un nom si émouvant pour moi. »

I4 l«r mal.

« Plusieurs jours se sont passés sans que j'aie pu écrire. Divers événements ont rempli cet intervalle ; Je me hâte de le combler en vous les racontant.

«c D'abord j'ai été malade. De temps en temps, de* puis que je suis ici, je ressens les atteintes d'une fièvre au cerveau qui ressemble en petit à ce que j'ai éprouvé en grand au château des Géants, après avoir été dans le souterrain h la recherche d'Albert. J'ai des insomnies cruelles, entrecoupées de rêves durant lesquels je ne saurais dire si je veille ou si je dors; et dans ces moments-là, il me semble toujours entendre * ce terrible violon jouant ses vieux airs bohémiens , ses cantiques et ses chants de guerre. Cela me fait bien du mal , et pourtant quand cette imagination com- 9ience à s'emparer de moi, je ne puis me défendre de prêter l'oreille, et de recueillir avec avidité les faibles sons qu'une brise lointaine semble m'apporter. Tantôt je me figure que ce violon joue en glissant sur les eaux qui dorment autour de la citadelle; tantôt qu'il descend du haut des murailles, et d'autres fois qu'il s'échappe du soupirail d'un cachot. J'en ai la tête et le cœur brisés. Et pqprtant quand la nuit vient, au lieu de songer à me distraire en écrivant, je me jette sur mon lit, et je m'efforce de retomber dans ce demisommeil qui m'apporte mon rêve ou plutôt mon demirêve musical ; car il y a quelque chose de réel là-des-

sous. Un véritable violon résonne eertainenientdans la chambre de quelque prisonnier : mais que jone-t-il, et de quelle façon? n est trop loin pour que j'entende autre chose que des sons entrecoupés. VUm esprit malade invente le reste, je n'en doute pas. Il est dans ma destinée désormais de ne pouvoir douter de la mort d'Albert, et de ne pouvoir pas non plus l'accepter comme un malheur accompli. C'est qu'apparemment il est dans ma nature d'espérer en dépit de tout , et de ne point me soumettre à la rigueur du sort.

« Il y a trois nuits, je m'étais enfin endormie tout à fait, lorsque je fus réveillée par un léger bruit dans ma chambre. J'ouvris les yeux. La nuit était fort sombre, et je ne pouvais rien distinguer. Mais j'entendis distinctement marcher auprès de mon lit, quoiqu'on marchât avec précaution. Je pensai que c'était madame Schvrartz qui prenait la peine devenir s'assurer de mon état, et je lui adressai la parole; mais on ne me répondit que par un profond soupir, et on sortit sur la pointe du pied; j'entendis refermer et verrouiller ma porte; et comme j'étais fort accablée, je me rendormis sans faire beaucoup d'attention à cette circonstance. Le lendemain, j'en avais un souvenir si confus et si lourd, que je n'étais pas sûre de ne pas l'avoir rêvé. J'eus le soir un dernier aocèsde fièvre plus complet que les autres, mais que je préférai beaucoup à mes insomnies inquiètes et à mes rêveries décousues. Je dormis complètement, je rêvai beaucoup, mais je n'entendis pas le lugubre violon , et chaque fois que je m'éveillai, je sentis bien nettement la différence du sommeil au réveil. Dans un de ces intervalles, j'entendis la respiration égale et forte d'une personne endormie non Imnde moi. Il me semblait mêmedistinguer quelqu'un sur mon fauteuil. Je ne fus point effrayée. Madame Schawrtz était venue à minuit m'apporter de la tisane; je crus que c'était elle encore. J'attendis quelque temps sans vouloir l'éveiller, et lorsque je crus m'apercevoir quelle s'éveillait d'elle^nême, je hi remerciai de sa sollicitude, et lui demandai l'heure qu'il était. Alors on s'éloigna, et j'entendis comme un sanglot étouffé , si déchirant, si effrayant, que la sueur m'en vient encore au frontquand je me le rappelle. Je ne saurais dire pourquoi il me fit tant d'impression ; il me sembla qu'on me regardait comme très-malade, peutrètre comme mourante , et qu'on m'accordait quelque pitié ; mais je ne me trouvais pas assez mal pour me croire en danger, et d'ailleurs il m'était tout à fait indifférent de mourir d'une mort si peu douloureuse, si peu sentie, et au milieu d'une vie si peu regrettable. Dès que madame Schwartz rentra chez moi à sept heures du matin, comme je ne m'étais pas rendormie et que j'avais passé les dernières heures de la nuit dans un état de lucidité parfaite, j'avais un souvenir très-net de celte étrange visite. Je priai ma geôlière de me

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

FezpliqQer; mais elle secoua la tète en me disant qu'elle ne savait ce que je voulais dire, qu'elle n'était pas revenue depuis minuit, et que , comme elle avait toutes lesdefsdes cellules confiées à sa garde sous son oreiller pendant qu'elle dormait, il était bien certain que j'avais foit un rêve ou que j'avais eu une vision. J'étais pourtant si loin d'avoir eu le délire , que je me sentis assez bien vers midi pour désirer prendre l'air. Je descendis sur l'esplanade , toujours accompagnée de mon rouge-gorge qui semblait me féliciter sur le retour de mes forces. Le temps était fort agréable. La chaleur commence à se faire sentir ici, et les brises apportent de la campagne de tièdes bouffées d'air pur, de vagues parfums d'herbes, qui réjouissent le coeur malgré qu'on en ait. Gottlieb accourut. Je le trouvai fort changé, et beaucoup plus laid que de coutume. Pourtant il y a une expression de bonté angéiique et même de vive intelligence dans le chaos de cette physionomie lorsqu'elle s'illumine. Jl avait ses gros yeux si rouges et si éraiUés, <pie je lui demandai s'il y avait mal.

«-* J'y ai mal, en effet, merépondi(4l, parce que j'ai beaucoup pleuré.

« — Etqudchagrinas-tudonc, mon pauvre Gottlieb?

« — C'est qu'à minuit, ma mère est descendue de la cellule en disant à mon père : « Le numéro 3 est IrèsHBalade ce soir. U a la fièvre tout de bon. n faudra mander le médecin. Je ne me soucie pas que cela nous meure entre les mains. » Ma mère croyait que j'étais endormi; mais moi je n'avais pas voulu m'endonnir avant de savoir ce qu'elle dirait. Je savais bien que tu avais la fièvre. Mais quand j'ai entendu que c'était dangereux , je n'ai pas pu m'empècher de pleu^ rer , jusqu'à ce que le sommeil m'ait vaincu. Mais je crois bien que j'ai pleuré toute la nuit en dormant, car je me suis évefllé ce matin avec les yeux en feu, et mon coussin était tout trempé de larmes. »

« L'attachement du pauvre Gottlieb m'a vivement attendrie, et je l'en ai remercié en serrant sa grande patte noire qui sent le cuir et la poix d'une lieue. Puis ridée m'est venue que Gottlieb pourrait bien, dans son sèle naïf, m'avoir rendu cette visite nocturne plus qu'inconvenante. Je lui ai démandé s'il ne s'était pas rdevéy et s'il n'était pas venu écouter à ma porte. U m'a assuré n'avoir pas bougé, et j'en suis persuadée maintenant. Il faut que l'endroit où il couche soit situé de façon à ce que, de ma chambre, je l'entende respirer et gémir par quelque fissure de la muraille, par la cachette où je mets mon argent et mon journal, peut-être. Qui sait si cette ouverture ne communique pas , par une coulée invisible , à celle où Gottlieb met aussi ses trésors, son livre et ses outils de cordonnier dans la cheminée de la cuisine? J'ai du moins en ceci un rapport.bien particulier avec Gottlieb , puisque tous deux nous avons, comme les rats ou les diauves-sourisy un méchant nid dans un trou de mur, où toutes

nos richesses sont enfouies à l'ombre. J'allais risquer quelques interrogations là-dessus, lorsque j'ai vu sortir du logis des Schwartz et s'avancer sur l'esplanade un personnage que je n'avais pas encore vu id, et dont l'aspect m'a causé une terreur incroyable, bien que je ne fusse pas encore sûre de ne pas me tromper sur son compte.

« — Qu'est^ïe que cet homme^? ai-je demandé à Gottlieb à demi-voix.

« — Ce n'est rien de bon, m'a-tril répondu de même. C'est le nouvel adjudant. Voyez comme Belzé^ buth fait le gros dos en se frottant contre ses jambes! Ils se connaissent bien, allez 1

« — Mais comment s'appelle-t-il? »

« Gottlieb allait me répondre, lorsque l'adjudant lui dit d'une voix douce et avec un sourire bienveillant, en lui montrant la cuisine :

« — Jeune homme, on vous demande là dedans.

Votre père vous appelle. »

« Ce n'était qu'un prétexte pour être seul avec moi, et Gottlieb s'étant éloigné, je me trouvai face à face... devine avec qui , ami Beppo? Avec le gracieux et féroce recruteur que nous avons si mal à propos rencontré dans les sentiers du Bœhmerwald, il y a deux ans, avec M. Mayer en personne. Je ne pouvais plus le méconnaître; sauf qu'il a pris encore plus d'embonpoint, c'est le même homme, avec son air avenant, sans façon, son regard faux, sa perfide bonhomie, et son 6roMiii-6roiim étemel , comme s'il faisait une étude de trompette avec sa bouche. De la musique militaire , il avait passé dani la fourniture de chair à canon; et de là, pour récompense de ses loyaux et honorables services, le voilà offider de place , ou plutôt geôlier militaire, ce qui, après tout, lui convient aussi bien que le métier de geôlier ambulant dont il s'acquittait avec tant de grâce...

« — Mademoiselle, m'a-t-il dit en français , je suis votre humble serviteur 1 vous avez là pour vous promener une petite plate-forme tout à fait gentille I de l'air, de l'espace, une belle vuel Je vous en fais mon compliment. Il me paraît que vous la panes douce en prison I avec cela qu'il fait un temps magnifique, et qu'il y a vraiment du plaisir à être à Spandaw par un si beau soleil, brown! broum! »

m Ces insolentes railleries me causdent un tel dégoût, que je ne lui répondus pas. Il n'en fut pas déconcerté, et reprenant la parole en italien :

« — Je vous demande pardon ; je vous parlds une langue que vous n'entendez peut-être pas. J'oublids que vous êtes Italienne, cantatrice italienne, n'est-ce pas? une voix superbe, à ce qu'on dit. Tel que vous me voyez , je suis un mélomane renforcé. Aussi je me sens disposé à rendre votre existence aussi agréable que me le permettra ma consigne. Ah çàl où diable ai-je eu le bonheur de vous voir? Je connds votre figure... mais parfdtement , d'honneur!

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

H — C'est sans doate au théâtre de Berlin y où j*ai chanté cet hiver.

« — Non I j'étais en Silésie ; j'étais sous-adjudant k Glatz. Heureusement ce démon de Trenck a fait son équipée pendant que j'étais.en tournée... je veux dire en mission, sur les frontières de la Saxe : autrement je n'aurais pas eu d'avancement, et je ne serais pas ici, où je me trouve très-bien à cause de la proximité de Berlin; car c'est une bien triste vie, mademoiselle, que celle d'un officier de place. Vous ne pouvez pas vous figurer comme on s'ennuie quand on est loin d'une grande ville , dans un pays perdu ; pour moi qui aime la musique de passion... Mais où diantre ai-je donc eu le plaisir de vous rencontrer?

« — Je ne me rappelle pas, monsieur, avoir jamais eu cet honneur.

<x — Je vous aurai vue sur quelque théâtre , en Italie ou à Vienne... Vous avez beaucoup voyagé! Combien avez-vous fait de théâtres? »

-' « Et comme je ne lui répondais pas , il reprit avec son insouciance effrontée :

« — N'importe I cela me reviendra.Que vous disaisje? ah I vous ennuyez-vous aussi , vous?

« — Non, monsieur.

(t — Mais est-ce que vous n'êtes pas an secret ? C'est bien vous qu'on appelle la Porporina?

« «— Oui, monsieur.

« — C'est celai prisonnière N^ 5. Eh bien , vous ne désirez pas un peu de distraction? de la société?

tt — Nullement, monsieur, répondis-je avec empressement, pensant qu'il allait me proposer la sienne.

n — Comme il vous plaira. C'est dommage. H y a ici une autre prisonnière, fort bien élevée.... une femme charmante, ma foi, qui, j'en suis sûr, eût été enchantée de faire connaissance avec vous.

« — Puis^je vous demander son nom , monsieur? « — Elle s'appelle Amélie.

« — Amélie qui?

« — Amélie... broum ! brùutn ! ma foi , je n'en sais rien. Vous êtes curieuse, à ce que je vois ; c'est la maladie des prisons. »

« J'en étais à me repentir d'avoir repoussé les avances de M. Mayer; car après avoir désespéré de connaître cette mystérieuse Amélie, et y avoir renoncé, je me sentais de nouveau entraînée vers elle par un sentiment de commisération, et aussi par le désir d'éclaircir mes soupçons. Je tâchai donc d'être un peu plus aimable avec ce repoussant Mayer, et bientôt il me fit l'offre de me mettre en rapport avec la prisonnière N« 2 ; c'est ainsi qu'il désigne cette Amélie.

ce — Si cette infraction k mon arrêt ne vous compromet pas, monsieur, répondis-je, et que je puisse être utile à cette dame qu'on dit malade de tristesse et d'ennui...

a — Broum i broum! Vous prenez donc les choses au pied de la lettre, vous? Vous êtes encore bonne

enfant I C'est ce vieux cuistre de Schwartz qui vous aura fait peur de la consigne. La consigne! est-ce que ce n'est pas là une chimère? C'est bon pour les portiers, pour les guichetiers; mais nous autres officiers (et en disant ce mot, le Mayer se rengorgea comme un homme qui n'est pas encore habitué k porter un titre aussi honorable) nous fermons les yeux sur les infractions innocentes. Le roi lui-même les fermerait , s'il était à notre place. Tenez , quand vous voudrez obtenir quelque chose, mademoiselle, ne vous adressez qu'à moi , et je vous promets que vous ne serez pas contrariée et opprimée inutilement. Je suis naturellement humain, moi. Dieu m'a fait comme cela; et puis j'aime la musique... Si vous voulez me chanter quelque chose de temps en temps, le soir, par exemple , je viendrai vous écouter d'ici, et avec cela vous ferez de moi tout ce que vous voudrez.

« — J'abuserai le moins possible de votre obligeance, M. Mayer.

« — Mayer! s'écria l'adjudant en interrompant avec brusquerie le broum^oum qui voltigeait encore sur ses lèvres noires et gercées. Pourquoi m'appelez-vous Mayer? Je ne m'appelle pas Mayer. Où diable avezvous péché ce nom de Mayer?

« — C'est une distraction, monsieur l'adjudant, répondis-je, je vous en demande pardon... J'ai eu un maître de chant qui s'appelait ainsi , et j'ai pensé à lui tonte la matinée.

« — Un maître de chant ? ce n'est pas moi. Il y a beaucoup de Mayer en Allemagne. Mon nom est Nanteuil. Je suis d'origine française»

« — Eh bien, monsieur l'officier, comment m'annonoerai-je à cette dame? Elle ne me connaît pas , et refusera peutrêtre ma visite, comme tout à l'heure j'ai failli refuser de la connaître. On devient si sauvage quand on vit seul I

« — Oh! quelle qu'elle soit, cette belle dame sera charmée de trouver à qui parler, je vous en réponds. Voulez-vous lui écrire un mot?

« — Mais je n'ai pas de quoi écrire.

«c — C'est impossible; vous n'avez donc pas le sou?

a — Quand j'en aurais , M. Schwartz est incorruptible ; et , d'ailleurs , je ne sais pas corrompre.

« — Eh bien, tenez, je vous conduirai ce soir au N* 2 moi-même... après, toutefois, que vous m'aurez chanté quelque chose. »

« Je fus effrayée de l'idée que M. Mayer ou M. Nanteuil , comme il lui plaît de s'appeler maintenant, voulait peut-être s'introduire dans ma chambre, et j'allais refuser, lorsqu'il me fit mieux comprendre ses intentions, soit qu'il n'eût pas songé à.m'honorer de sa risite , soit qu'il lût mon épouvante et ma répugnance sur ma figure.

« — Je vous écouterai de la plate-forme qui domine la tourelle que vous habitez, dit-il. La voix monte et j'entendrai fort bien. Puis je vous ferai ou-

LA COMTESSE DE RDDOLSTADT

rtir les portes et conduire par une femme. Je ne vous ▼errai pas. Il ne serait pas convenable, au fait, que j'eusse l'air de vous pousser moi-même à la désobéissance, quoique, après tout, brùum! broum!,., en pareille occasion, il y ait un moyen bien simple de se tirer d'affaire... On fait sauter la tète de la prisonnière N* 5, d'un coup de pistolet, et on dit qu'on l'a surprise en flagrant détit de tentative d'évasion. Eht ehl l'idée est drôle, n'est-ce pas? En prison, il faut toujours avoir des idées riantes. Votre serviteur très-humble, mademdiselle Porporina , à ce soir. i»

a Je me perdais en commentaires sur l'obligeance prévenante de ce misérable, et, malgré moi, j'avais une peur affreuse de lui. Je ne pouvais croire qu'une âme si étroite et si basse aimât la musique au point de n'agir ainsi que pour le plaisir de m'entendre. Je snpposab que la prisonnière en question n'était autre que la princesse de Prusse , et que, par l'ordre du roi , on me ménagait une entrevue avec elle, aûn de nous épier et de surprendre les secrets d'État dont on croit qu'elle m'a fait la confldence. Dans cette pensée, je redoutais l'entrevue autant que je la désirais ; car j'ignore absolument ce qu'il peut y avoir de vrai dans cette prétendue conspiration dont on m'accuse d'être complice.

« Néanmoins, regardant comme de mon devoir de tout braver pour porter quelque secours moral à une cmnpagne d'infortune , quelle qu'elle fût, je me mis à chanter, à l'heure dite, pour les oreilles de fer-blanc de monsieur l'adjudant. Je chantai bien pauvrement : l'auditoire ne m'inspirait guère ; j'avais encore un peu de fièvre , et d'ailleurs je sentais bien qu'il ne m'écoutait que pour la forme; peut-être même ne m'écoutaitil pas du tout. Quand onze heures sonnèrent , je fus prise d'une terreur assez puérile. Je m'imaginai que M. Mayer avait reçu l'ordre secret de se débarrasser de moi , et qu'il allait me tuer tout de bon , comme il me l'avait prédit sous forme d'agréable plaisanterie , aussitôt que je ferais un pas hors de ma cellule. Lorsque ma porte s'ouvrit, je tremblais de tous mes membres. Une vieille femme , fort malpropre et fort laide (beaucoup plus laide et plus malpropre encore que madame Scbwartz), me fit signe de la suivre, et monta devant moi un escalier étroit et roide pratiqué dans l'iotérieur du mur. Quand nous fûmes en haut, je me trouvai sur la plate-forme de la tour, à trente pieds environ au-dessus de l'esplanade où je me promène dans la journée, et à quatre-vingts ou cent pieds audessus du fossé qui baigne toute cette portion des bâtiments sur une assez longue étendue. L'affreuse vieille qui me guidait me dit de l'attendre là un instant, el disparut je ne sais par où. Mes inquiétudes s'étaient dissipées, et j'éprouvais un tel bien-être à me trouver dans un air pur, par un clair de lune magnifique et à une âévation considérable, qui mé permettait de contempler enfin un vaste horizon , que je ne m'inquié-

a. SAno. — ToaK ▼.

tai pas de la solitude où on me laissait. Les grandes eaux mortes où la citadelle enfonce ses ombres noires et immobiles, les arbres et les terres que je voyais vaguement au loin sur le rivage ; l'immensité du ciel , et jusqu'au libre vol des chauves-souris errantes dans la nuit, mon Dieu î que tout cela me semblait grand et majestueux, après deux mois passés à contempler des pans de mur et à compter les rares étoiles qui passent dans l'étroite zone de firmament qu'on aperçoit de ma cellule I Mais je n'eus pas le loisir d'en jouir longtemps. Un bruit de pas m'obligea de me retourner, et toutes mes terreurs se réveillèrent lorsque je me vis face à face avec M. Mayer.

« — Signora, me dit-il, je suis désespéré d'avoir à vous apprendre que vous ne pouvez pas voir la prisonnière N^ â, du moins quant à présent. C'est une personne fort capricieuse , k ce qu'il me parait. Hier, elle montrait le plus grand désir d'avoir de la société; mais tout à l'heure, je viens de lui proposer la vôtre, et voici ce qu'elle m'a répondu : « La prisonnière N* 3, celle qui chante dans la tour, et que j'entends tous les soirs? Oh ! je connais bien sa voix , et vous n'avez pas besoin de me dire son nom. Je vous suis infiniment obligée de la compagne que vous voulez me donner. J'aimerais mieux ne revoir jamais âme vivante que de subir la vue de cette malheureuse créature. Elle est la cause de tous mes maux, et -fasse' le ciel qu'elle les expie aussi durement que j'expie moi-même l'amitié imprudente que j'ai eue pour ellel » Voilà, signora, l'opinion de ladite dame sur votre compte. Reste à savoir si elle est méritée ou non; cela regarde, comme on dit, le tribunal de votre conscience. Quant à moi, je ne m'en mêle pas, et je suis prêt à vous reconduire chez vous quand bon vous semblera.

<K — Tout de suite, monsieur, répondis-je, extrêmement mortifiée d'avoir été accusée de trahison devant un misérable de l'espèce de celui-là, et ressentant au fond du cœur beaucoup d'amertume contre celle des deux Amélie qui me témoigne tant d'injustice ou d'ingratitude.

« — Je ne vous presse pas à ce point, reprit le nouvel adjudant. Vous me paraissiez prendre plaisir à regarder la lune. Regardez-la donc tout à votre aise, cela ne coûte rien , et ne fait de^lort à personne. »

« J'eus l'imprudence de profiter encore un instant de la condescendance de ce drôle. Je ne pouvais pas me décider à m'arracher si vite au beau spectacle dont j'allais être privée peut-être pour toujours ; et malgré moi , le Mayer me faisait l'effet d'un méchant laquais trop honoré d'attendre mes ordres. Il profita de mon mépris pour s'enhardir à vouloir faire la conversation.

« — Savez-vous, signora , me dit-il , que vous chantez diablement bien? Je n'ai rien entendu de plus fort en Italie, où j'ai pourtant suivi les meilleurs théâtres et passé en revue les meilleurs artistes. Où avez-vous

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

débuté? Depuis combien de temps courez-vous le pays? Vous avez beaucoup voyagé? »

« Et comme je feignais de ne pas entendre ses interrogations, il ajouta sans se décourager :

<t — Vous voyagez quelquefois à pied, habillée en homme? »

« Cette demande me 6t tressaillir, et je me hâtai de répondre négativement. Mais il ajouta :

a — Allons ! vous ne voulez pas en convenir ; mais moi, je n'oublie rien , et j'ai bien retrouvé dans ma mémoire une plaisante aventure que vous ne pouvez pas avoir oubliée non plus.

« — Je ne sais de quoi vous voulez parler, monsieur, repris-jc en quittant les créneaux de la tour pour reprendre le chemin de ma cellule.

a — Un instant, un instant ! dit Mayer. Votre clef est dans ma poche , et vous ne pouvez pas rentrer comme cela sans que je vous reconduise. Permettez-moi , ma belle enfant j de vous dire deux mots...

« — Pas un de plus, monsieur, je désire rentrer chez moi , et je regrette d'en être sortie.

«( — Pardine I vous faites bien la mijaurée! Comme si on ne savait pas un peu de vos aventures! Vous pensiez donc que j'étais assez simple pour ne pas vous reconnaître quand vous arpentiez le Bœhmerwald avec un petit brun pas trop mal tourné? A d'autres ! J'enlevai bien le jouvenceau pour les armées du roi de Prusse ; mais la jouvencelle n'eM pas été pour son nez; oui-da ! quoiqu'on dise que vous avez été de son goût, et que c'est pour avoir essayé de vous en vanter que vous êtes venue ici! Que voulez-vous i La fortune a des caprices contre lesquels il est fort inutile de regimber. Vous voilà tombée de bien haut I mais je vous conseille de ne pas faire la fière et de vous contenter de ce qui se présente. Je ne suis qu'un petit officier de place , mais je suis plus puissant ici qu'un roi que personne ne connaît et que personne ne craint, parce qu'il y commande de trop haut et de trop loin pour y être obéi. Vous voyez bien que j'ai le pouvoir d'éluder la consigne et d'adoucir vos arrêts. Ne soyez pas ingrate et vous verrez que la protection d'un adjudant vaut à Spandaw autant que celle d'un roi à Berlin. Vous m'entendez? Ne courez pas, ne criez pas. Ne faites pas de folies. Ce serait du scandale en pure perte ; je dirai ce que je voudrai , et vous, on ne vous croira pas. Allons , je ne veux pas vous effrayer. Je suis d'un naturel doux et compatissant. Seulement, faites vos réflexions ; et quand je vous reverrai, rappelez-vous que je puis disposer de votre sort, vous jeter dans un cachot, ou vous entourer de distractions et d'amusements , vous faire mourir de faim sans qu'on m*en demande compte, ou vous faire évader sans qu'on me soupçonne; réfléchissez, vous dis-je, je vous en laisse le temps... »

« Et comme je ne répondais pas , atterrée que j'étais de ne pouvoir me soustraire à l'outrage de

pareilles prétentions et k rhumiliation cruelle de les entendre exprimer, cet odieux homme ajouta, croyant sans doute que j'hésitais :

tt — Et pourquoi ne vous prononceriez-vous pas tout de suite? Faut-il vingt-quatre heures pour reconnaître le seul parti raisonnable qu'il y ait à prendre , et pour répondre à l'amour d'un galant homme, encore jeune, et assez riche pour vous faire habiter, en pays étranger, une plus jolie résidence que ce vilain château fort? )»

« En parlant ainsi l'ignoble recruteur se rapprochait de moi , et faisait mine , avec son air à la fois gauche et impudent , de vouloir me barrer le passage et me prendre les mains. Je courus vers les créneaux de la tour, bien déterminée à me précipiter dans le fossé , plutdt que de me laisser souiller par la moins significative de ses caresses. Mais en ce moment un spectacle bizarre frappa mes yeux, et je me hâtai d'at- Urer l'attention de l'adjudant sur cet objet, afin delà détourner de moi. Ce fut mon salut , mais hélas! il a failli en coûter la vie à un être qui vaut peutrêtre mieux que moil

t( Sur le rempart élevé qui borde l'autre rive du fossé, en face de l'esplanade, une figure qui paraissait gigantesque courait ou plutôt voltigeait sur le parapet avec une rapidité et une adresse qui tenaient du prodige. Arrivé à l'extrémité de ce rempart , qui est flanqué d'une tour à chaque bout , le fantôme s'élança sur le toit de la tour , qui se trouvait de niveau avec la balustrade , et , gravissant ce cône escarpé avec la légèreté d'un chat , parut se perdre dans les airs.

a — Que diable est-ce là? s'écria l'adjudant, oubliant son rôle galant pour reprendre les sdùcis de geôlier . Un prisonnier qui s'évade, lediable m'emporte ! Et la sentinelle endormie, par le corps de Dieu! Sentinelle! cria-t-il d'une voix de Stentor, prenez garde à vous! alerte, alerte I »

« Et, courant vers un créneau où est suspendue une cloche d'avertissement, il la mit en mouvement avec une vigueur digne d'un aussi remarquable professeur de musique infernale. Je n'ai rien entendu de plus lugubre que ce tocsin, interrompant de son timbre mordant et âpre l'auguste silence de la nuit. C'était le en sauvage de la violence et de la brutalité, troublant l'harmonie des libres respirations de l'onde et de la brise. En un instant tout fut en émoi dans la prison. J'entendis le bruit sinistre des fusils agités dans la main des sentinelles, qui faisaient claquer labatterie et couchaient en joue , au hasard, le premier objet qui se présentait. L'esplanade s'illumina d'une lueur rouge, qui fit pâlir les beaux reflets azurés de la lune. C'était M. Schwartz qui allumait un fanal. Des signaux se répondirent d'un rempart à l'autre; et les échos se les renvoyèrent d'une voix plaintive et affaiblie. Le canon d'alarme vint bientôt jeter sa note terrible et solennelle dans cette diabolique symphonie. Des pas lourds

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

retentissaient sur les dalles. Je ne voyais rien; mais j'entendais tous ces bruits, et mon cœur était serré d'épouvante. Mayer m'avait quittée avec précipitation; mais je ne songeais pas à me réjouir d'en être délivrée : je me reprochais amèrement de lui avoir signalé, sans savoir de quoi il s'agissait, l'évasion de quelque malheureux prisonnier. J'attendais, glacée de terreur, la fin de l'aventure, frémissant à chaque coup de fusil tiré par intervalles , écoutant avec anxiété si les cris du fugitif blessé ne m'annonceraient pas son désastre.

« Tout cela dura plus d'une heure ; et, grâce au ciel, le fugitif ne fut ni aperçu ni atteint. Pour m'en assurer, j'avais été rejoindre les Schwartz sur l'esplanade. Ds étaient tellement troublés et agités euxmêmes, qu'ils ne songèrent pas à s'étonner de me voir hors de ma cellule, au milieu de la nuit. Peut-être aussi avaient-ils été d'accord avec Mayer pour m'en laisser sortir cette nuit-là. Schwartz, après avoir couru comme un fou et s'être assuré qu'aucun des captifs confiés à sa garde ne lui manquait, commençait à se tranquilliser un peu; mais sa femme et lui étaient frappés d'une consternation douloureuse, comme si le salut d'un homme était, à leurs yeux, une calamité publique et privée, un énorme attentat contre la justice céleste. Les autres guichetiers, les soldats, qui allaient et venaient tout effarés, échangeaient avec eux des paroles qui exprimaient le même désespoir, la même terreur: à leurs yeux, c'est apparemment le plus noir des crimes que la tentative d'une évasion. Dieu de bonté! qu'ils me parurent afireux,ces mercenaires dévoués au barbare emploi de priver leurs semblables du droit sacré d'être libres! Mais tout à coup il sembla que la suprême équité eût résolu d'infliger un châtiment exemplaire à mes deux gardiens. Madame Schvrartz, étant rentrée un instant dans son bouge, en ressortit avec de grands cris :

c — Gottliebl Gotllieb! disait-elle d'une voix étouffée. Arrêtez! ne tirez pas, ne tuez pas mon fils! c'est lui, c'est lui; bien certainement c'est lui! »

« Au milieu de l'agitation des deux Schwartz, je compris, par leurs discours entrecoupés, que Gottlieb ne fe trouvait ni dans son lit, ni dans aucun coin de leur demeure, et que probablement il avait repris, Mns qu'on s'en aperçût, ses anciennes habitudes de courir, en dormant, sur les toits. Gottlieb était somnambule!

c Aussitôt que cet avis eut circulé dans la citadelle, rémotion se calma peu à peu. Chaque geêlier avait eu le temps de faire sa ronde et de constater qu'aucun prisonnier n'avait disparu. Chacun retournait à son poste avec insouciance. Les officiers étaient enchantés de ce dénoûmcnt; les soldats riaient de leur alarme; madame Schwartz, hors d'elle-même, courait de tous côtés, et son mari explorait tristement le fossé, craignant que la commotion des coups de canon et delà fusillade n'y eût fait tomber le pauvre Gottlieb, ré- '

veillé en sursaut dans sa course périlleuse. Je le suivis dans cette exploration. Le moment eût été bon, peutêtre, pour tenter de m^évader moi-même; car il me sembla voir les portes ouvertes et des gens distraits ; mais je ne m'arrêtai pas à cette pensée, absorbée que j'étais par celle de retrouver le pauvre malade qui m'a témoigné tant d'affection.

« Cependant M. Schwartz, qui ne perd jamais tout h fait la tête, voyant poindre le jour, me pria de retourner chez moi, vu qu'il était tout à fait contraire à sa consigne de me laisser errer ainsi à des heures indues. 11 me reconduisit, afin de me renfermer à clef; mais le premier objet qui frappa mes regards en rentrant dans ma chambre fut Gottlieb, paisiblement endormi sur mon fauteuil. Il avait eu le bonheur de pou* voir se réfugier là avant que l'alarme fût tout à fait répandue dans la forteresse, ou bien son sommeil avait été si profond et sa course si agile, qu'il avait pu échapper à tous les dangers. Je recommandai à son père de ne pas l'éveiller brusquement, et promis de veiller sur lui jusqu'à ce que madame Schwartz fût avertie de cette heureuse nouvelle.

a Lorsque je fus seule avec Gottlieb, je posai doucement la main sur son épaule, et lui parlant à voix basse, j'essayai de l'interroger. J'avais ouï dire que les somnambules peuvent se mettre en rapport avec des personnes amies et leur répondre avec lucidité. Mon essai réussit à merveille.

« — Gottlieb, lui dis-je, où as-tu donc été cette nuit?

« — Cette nuit? répondit-il; fait-il déjà nuit? Je croyais voir briller le soleil du matin sur les toits.

« — Tu as donc été sur les toits?

« — Sans doute. Le rouge-gorge, ce bon petit ange, est venu m'appelerà ma fenêtre, je me suis envolé avec lui, et nous avons été bien haut, bien loin dans le ciel, tout près des étoiles, et presque dans la demeure des anges. Nous avons bien, en partant, rencontré Belzébuth qui courait sur les toitures et sur les parapets pour nous attraper. Mais il ne peut pas voler, lui ! parée que Dieu le condamne à une longue pénitence, et il regarde voler les anges et les oiseaux sans pouvoir les atteindre.

« — Et après avoir couru dans les nuages, tu es redescendu ici pourtant?

« — Le rouge^rge m'a dit: Allons voir ma sœur qui est malade, et je suis revenu avec lui te trouver dans ta cellule.

a — Tu pouvais donc entrer dans ma cellule, Gottlieb?

« — Sans doute, j'y suis venu plusieurs fois te veiller depuis que tu es malade. Le rouge-gorge vole les clefs sous le chevet de ma mère, et Belzébuth a beau faire, il ne peut pas la réveiller une fois que l'ange l'a endormie, en voltigeant invisible autour de sa tête.

<{ — Qui t'a donc enseigné à connaître si bien les anges et les démons?

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

« — C'est mon maître! répondit le somnambule avec un sourire enfantin où se peignit un naïf enthousiasme.

« — Et qui est ton maître? lui demandai-je.

« — Dieu, d'abord, et puis... le sublime cordonnier !

« — Comment l'appelles-tu ce sublime cordonnier?

et — Oh ! c'est un grand nom ! mais il ne faut pas le dire , vois-tu; c'est un nom que ma mère ne connaît pas. Elle ne sait pas que j'ai deux livres dans le trou de la cheminée: un de sermons, que je fais semblant de lire quand elle me regarde, et un autre que je dévore depuis quatre ans, et qui est mon pain céleste, ma vie spirituelle, le livre de la vérité, le salut et la lumière de l'âme.

« — Et qui a fait ce livre?

a — Lui, le cordonnier deGorlitz, Jacques Bœhml»

« Ici nous fûmes interrompus par l'arrivée de madame Schwartz, que j'eus bien de la peine à empêcher de se précipiter sur son fils pour l'embrasser. Cette femme adore sa progéniture: que ses péchés lui soient remis I Elle voulut lui parler, mais Gottlieb ne l'entendit pas , et je pus seule le déterminer à retourner à son lit, où l'on m'a assuré, ce matin, qu'il avait paisiblement continué son sommeil. 11 ne s'est aperçu de rien, quoique son étrange maladie et l'alerte de cette nuit fassent aujourd'hui la nouvelle de tout Spandaw.

« Me voilà rentrée dans ma cellule après quelques heures d'une demi-liberté bien douloureuse et bien agitée. Je ne désire pas d'en ressortir à pareil prix. Pourtant j'aurais pu m'échapper peutrétre!... Je ne songerai plus qu'à cela maintenant que je me sens ici sous la main d'un scélérat, et menacée de dangers pires que la mort, pires qu'une éternelle souffrance. J'y vais penser sérieusement désormais, et qui sait? j'y parviendrai peut-être! On dit qu'une volonté persévérante vient à bout de tout, mon Dieu, protégezmoi. »

Le 5 mai.

« Depuis ces derniers événements, j'ai vécu assez tranquille. J'en suis venue à compter mes jours de repos comme des jours de bonheur, et à en rendre grâce à Dieu, comme dans la prospérité on le remercie pour des années écoulées sans désastre. Il est certain qu'il faut connaître le malheur pour sortir de cette ingratitude apathique où l'on vit ordinaire* ment. Je me reproche aujourd'hui d'avoir laissé passer tant de beaux jours de mon insouciante jeunesse, sans en sentir le prix et sans bénir la Providence qui me les accordait. Je ne me suis point assez dit, dans ce temps-là, que je ne les méritais pas, et c'est pour cela,

sans doute, que je mérite un peu les maux dont je suis accablée aujourd'hui.

« Je n'ai pas revu cet odieux recruteur, devenu pour moi plus effrayant qu'il ne le fut sur les bords de la Moldaw, alors que je le prenais tout simplement pour un ogre, mangeur d'enfants. Aujourd'hui je vois en lui un persécuteur plus abominable et plus dangereux encore. Quand je songe aux prétentions révoltantes de ce misérable, à l'autorité qu'il exerce autour de moi, à la facilité qu'il peut avoir de s'introduire la nuit dans ma cellule, sans que les Schwartz , animaux serviles et cupides, voulussent peut-être me protéger contre lui, je me sens mourir de honte et de désespoir... Je regarde ces barreaux impitoyables qui ne me permettraient pas de m'élancer par la fenêtre. Je ne puis me procurer de poison, je n'ai pas même une arme pour m'ouvrir la poitrine... Cependant j'ai quelques motifs d'espoir et de confiance que je me plais à invoquer dans ma pensée, car je ne veux pas me laisser affaiblir par la peur. D'abord Schwartz n'aime pas l'adjudant qui, à cequej'ai pu comprendre, exploite avant lui les besoins et les désirs de ses prisonniers, en leur vendant, au grand préjudice de Schwartz, qui voudrait en avoir le monopole, un peu d'air, un rayon de soleil, un morceau de pain en sus de la ration, et autres munificences du régime de la prison. Ensuite ces Schwartz, la femme surtout, commencent à avoir de l'amitié pour moi, à cause de celle que me porte Gottlieb, et à cause de l'influence salutaire qu'ils disent que j'ai sur son esprit. Si j'étais menacée, ils ne viendraient peut-être pas à mon secours ; mais dès que je le serais sérieusement, je pourrais faire parvenir par eux mes plaintes au commandant de place. C'est un homme qui m'a paru doux et humain la seule fois que je l'ai vu... Gottlieb, d'ailleurs, sera prompt à me rendre ce service, et sans lui rien expliquer, je me suis déjà concertée avec lui à cet effet. Il est tout prêt à porter une lettre que je tiens prête aussi. Mais j'hésite à demander secours avant le péril; car mon ennemi, s'il cesse de me tourmenter, pourrait tourner en plaisanterie une déclaration que j'aurais eu la pruderie ridicule de prendre au sérieux. Quoi qu'il en soit, je ne dors que d'un oeil, et j'exerce mes forces musculaires pour un pugilat, s'il en est besoin. Je soulève mes meubles, je roidis mes bras contre les barreaux de fer de ma fenêtre, j'endurcis mes mains en frappant contre les murailles. Quiconque me verrait faire ces exercices me croirait folle ou désespérée. Je m'y livre pourtant avec le plus triste sangfroid, et j'ai découvert que ma force physique était bien plus grande que je ne le supposais. Dans l'état de sécurité où la vie ordinaire s'écoule, nous n'interrogeons pas nos moyens de défense, nous ne les connaissons pas. En me sentant forte, je me sens devenir brave, et ma confiance en Dieu s'accroît de mes efforts pour seconder sa protection. Je me rappelle

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

souvent ces beaux vers que le Porpora m'a dit avoir lus sur les murs d'un cachot de l'inquisition de Venise :

Di cbe ml 6do, mt gnarda Iddio;

Oi chc non mi fido, mi guardero io (1).

Plus heureuse que l'infortuné qui traça cette sombre invocation, je puis, du moins, me fier sans restriction à la chasteté et au dévouement de ce pauvre exalté de Gottlieb. Ses accès de somnambulisme n'ont pas reparu; sa mère le surveille d'ailleurs assidûment. Dans le jour il vient causer avec moi dans ma chambre. Je n'ai pas voulu descendre sur l'esplanade depuis que j' j ai rencontré Mayer.

c Gottlieb m'a expliqué ses idées religieuses. Elles m'ont paru fort belles, quoique souvent bizarres, et j*ai voulu lire sa théologie de Bœhm , puisque décidément il est bœhmiste, afin de savoir ce qu'il ajoutait de son cru aux rêveries enthousiastes de l'illustre cordonnier. Il m'a prêté ce livre précieux, et je m'y suis ptongée à mes risques et périls. Je comprends maintenant comment cette lecture a troublé un esprit simple qui a pris au pied de la lettre les symboles d'un mystique un peu fou lui-même. Je ne me pique pas de les bien comprendre et de les bien expliquer ; mais il me semble voir là un rayon de haute divination religieuse et l'inspiration d'une généreuse poésie. Ce qui m'a le plus frappée, c'est sa théorie sur le diable. « Dans le combat avec Lucifer, Dieu ne l'a pas détruit. Hommes aveugles, vous n'en voyez pas la raison. C'est que Dieu combattait contre Dieu. C'était la lutte d'une pcMlion de la Divinité contre Fautrc. » Je me rappelle qu* Albert expliquait à peu près de même le règne terrestre et transitoire du principe du mal, et que le chapelain de Riesenburg l'écoutait avec horreur, et traitait celte croyance de manichéisme. Albert prétendait que notre christianisme étaitun manichéisme plus comj^t et plus superstitieux que le sien, puisqu'il consacrait l'éternité du principe du mal, tandis que dans son système il admettait la réhabilitation du mauvaisprincipe, c'est-à-dire la conversion et la réconciliation. Le mal, suivant Albert, n'était que l'erreur, et la lumière divine devait un jour dissiper l'erreur et faire cesser le mal. J'avoue, mes amis, dussé-je vous sembler très-hérétique, qu^ cette éternelle condamnation de Satan à susciter le mal, à l'aimer, et à fermer les yeux à la vérité, me paraissait aussi et me parait toujours une idée impie.

« Enfin , Jacques Bœhm me semble millénaire , c'est-à-dire partisan de la résurrection des justes etde leur séjour avec Jésu&Christ, sur une nouvelle terre, née de la dissolution decelle-ci, pendant mille ansd'un

(1) Que Dieu me pi-éserve de ceui aoiqut.lt je iiie fie ! Je me garderai, moi, de cens dool je one méfie.

bonheur sans nuage et d'une sagesse sans voile ; après quoi viendra la réunion complète des âmes avec IMeu, et les récompenses de l'éternité, plus parfaites encore que le millenium. Je me souviens bien d'avoir entendu expliquer ce symbole par le comte Albert, lorsqu'il me racontait rÛstoire orageuse de sa vieille Bohème et de ses chers taborites, lesquels étaient imbus de ces croyances renouvelées des premiers temps du christianisme. Albert croyait à tout cela dans un sens moins matériel, et sans se prononcer sur la durée de la résurrection ni sur le chiffre de l'âge futur du monde. Mais il pressentait et voyait prophétiquement une prochaine dissolution de la société humaine, devant faire place à une ère de rénovation sublime; et Albert ne doutait plus que son âme, sortant des passagères étreintes de la mort, pour recommencer ici-bas une nouvelle série d'existences, ne fût appelée à contempler cette rémunération providentielle et ces jours, tour à tour terribles et magnifiques, promis aux efforts de la race humaine. Cette foi magnanime qui semblait monstrueuse aux orthodoxes de Riesenburg et qui a passé en moi après m'avoir semblé d'abord si nouvelle et si étrange, c'est une foi de tous les temps et de tous les peuples; et, malgré les efforts de l'Église romaine pour l'étouffer, ou malgré son impuissance pour l'éclaircir et la purifier du sens matériel et superstitieux, je vois bien qu'elle a rempli et enthousiasmé beaucoup d'âmes ardemment pieuses. On dit même que de grands saints l'ont eue. Je m'y livre donc sans remords et sans effroi, certaine qu'une idée adoptée par Albert ne peut être qu'une idée grande. Elle me sourit, d'ailleurs, et répand toute une poésie céleste sur la pensée que je me fais de la mort et des souffrances qui en rapprocheront sans doute le terme pour moi. Ce Jacques Bœhm me plaît. Ce disciple qui ^st là dans la sale cuisine de Schwartz , occupé de rêveries sublimes et entouré de visions célestes, tandis que ses parents pétrissent, trafiquent et s'abrutissent, me parait bien pur et bien touchant, avec son livre qu'il sait par cœur sans le bien comprendre, et son soulier qu'il a entrepris pour modeler sa vie sur celle de son maître, sans pouvoir en venir à bout. Infirme de corps et d'esprit , mais naïf, candide , et de mœurs angéliquesl Pauvre Gottlieb, destiné sans doute à te briser en tombant du haut d'un rempart dans ton vol imaginaire à travers les cieux , ou à succomber sous le poids d'infirmités prématurées I tu auras passé sur la terre comme un saint méconnu, comme un ange exilé, sans avoir compris le mal , sans avoir connu le bonheur , sans avoir seulement senti la chaleur du soleil qui éclaire le monde , à force de contempler le soleil mystique qui brille dans ta pensée! Personne ne t'aura connu, personne ne t'aura plaint et admiré comme tu le mérites I Et moi qui, seule, ai surpris le secret de tes méditations, moi qui, en comprenant aussi le beau idéal 9 aurais eu des forces pour le chercher et le réa-

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

liser dans ma vie , je mourrai comme toi dans la fleur de ma jeunesse , sans avoir agi , sans avoir véco. H y a, dans les fentes de ces murailles qui nous abritent et nous dévorent tous les deux, de pauvres petites plantes que le vent brise et que le soleil ne colore jamais. Elles s'y dessèchent sans fleurir et sans fructifier. Cependant elles semblent s'y renouveler ; maisce sont des semences lointaines que la brise apporte aux mêmes lieux, et qui essayent de croître et de vivre sur les débris des anciennes. Ainsi végètent les captifs, ainsi se repeuplent les prisons!

a Mais n*est-il pas étrange que je me retrouve ici avec un extatique d'un ordre inférieur à celui d'Albert, mais attaché comme lui à une religion secrète, à une croyance raillée, persécutée ou méprisée? Gottlieb assure qu'il y a beaucoup d'autres bœhmistes que lui dans ce pays , que plusieurs cordonniers professent sa doctrine ouvertement , et que le fond de cette doctrine est implanté de tout temps dans les âmes populaires de nombreux philosophes et prophètes inconnus, qui ont jadis fanatisé la Bohême, et qui , aujourd'hui, couvent un feu sacré sous la cendre dans toute l'Allemagne. Je me souviens, en efiet, des ardents cordonniers hussites dont Albert me racontait les prédications audacieuses et les exploits terribles au temps de Jean Ziska. Le nom même de Jacques Bœhm atteste cette origine glorieuse. Moi je ne sais pas ce qui se passe bien dans ces cerveaux contemplatifs de la patiente Germanie. Ma vie bruyante et dissipée m'éloignait d'un pareil examen. Mais Gottlieb et Zdenko fussent-ils les derniers disciples de la religion mystérieuse qu'Albert conservait comme un précieux talisman, je n'en sens pas moins que cette religion est la mienne, puisqu'elle proclame la future égaillé entre tous les hommes et la future manifestation de la justice et de la bonté de Dieu sur la terre. Oh oui! il faut que je croie à ce règne de Dieu annoncé aux hommes par le Christ, il faut que je compte sur un bouleversement de ces iniques monarchies et de ces impures sociétés pour ne pas douter de la Providence en me voyant ici!

« De la prisonnière N<^ 2, aucune nouvelle. Si Mayer ne m'a pas fait un mensonge impudent en me rapportant ses paroles , c'est Amélie de Prusse qui m'accuse ainsi de trahison. Que Dieu lui pardonne de douter de moi , qui n'ai pas douté d'elle, malgré les mêmes accusations sur son compte. Je ne veux plus faire de démarches pour la voir. En cherchant à me justifier, je pourrais la compromettre encore, comme je l'ai fait déjà sans savoir comment.

« Mon rouge-gorge me tient fidèle compagnie. En voyant Gottlieb sans son chat dans ma cellule, il s'est familiarisé avec lui^ et le pauvre Gottlieb achève d'en

devenir fou d'orgueil et de joie. D l'appelle teiçnewTj et ne se permet pas de le tutoyer. C'est avec le plus profond respect et une sorte de tremblement religieux qu'il lui présente sa nourriture. Je fais de vains efforts pour lui persuader que ce n'est qu'un oiseau comme les autres; Je ne lui 6terai pas l'idée que c'est un esprit céleste qui a pris cette forme. Je tâche de le distraire en lui donnant quelques notions de musique, et véritablement il a, j'en suis certaine, une très-belle intelligence musicale. Ses parents sont enchantés de mes soins, et ils m'ont offert de mettre une épinelte dans une de leurs chambres où je pourrai donner des leçons à leur fils et travailler pour mon compte. Mais cette proposition, qui m'eût comblée de joie il y a quelques jours , je n'ose l'accepter. Je n'ose même plus chanter dans ma cellule, tant je crains d'attirer par ici ce mélomane grossier , cet ex-professeur de trompette que Dieu confonde! »

Le 10 mai.

« Depuis longtemps je me demandais ce qu'étaient devenus ces amis inconnus, ces {nrotecteurs merveilleux dont le comte de Saint-Germain m'avait annoncé l'intervention dans mes affaires , et qui ne s'en sont mêlés apparemment que pour hâter les désastres dont me menaçait la bienveillance royale. Si c'étaient là les conspirateurs dont je partage le châtiment , ils ont été tous dispersés et abattus , pensais-je, en même temps que moi , ou bien ils m'ont abandonnée sur mon refus de m'échapper des griffes de M. Buddenbrock , le jour où j'ai été transférée de Berlin à Spandaw. Eh bien , les voilà qui reparaissent et ils ont pris Gottlieb pour leur émissaire. Les téméraires I puissent-ils ne pas attirer sur la tête de cet innocent les mêmes maux que sur la mienne!

a Ce matin Gottlieb m'a apporté furtivement un billet ainsi conçu :

a Nous travaillons à ta délivrance; le moment approche. Mais un nouveau danger te menace, qui retarderait le succès de notre entreprise. Méfie-toi de quiconque te pousserait à la fuite avant que nous t'ayons donné des avis certains et des détails précis. On te tend un piège. Sois sur tes gardes et persévère dans ta force.

« Tes frères:

tt lies Invigibtes. »

a Ce billet est tombé aux pieds de Gottlieb, comme il traversait, ce matin, une des cours de la prison. 11 croit fermement, lui, que cela est tombé du ciel ou que le rouge-gorge s'en est mêlé. En le faisant causer, sans chercher trop à contrarier ses idées féeriques, j'ai pourtant appris des choses étranges , qui ont peutêtre un fond de vérité. Je lui ai demandé s'il savait ce que c'était que les invinbUt.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

« — Nu] ne le sait, m'a-t-îl répondu, bien que tout le monde feigne de le savoir.

« •— Gomment, Gottlieb, tu as donc entendu parler de gens qu'on appelle ainsi?

« — Dans le temps que j'étais en apprentissage chez le maître cordonnier de la yille, j'ai entendu beaucoup de choses là-dessus.

« — On en parle donc? le peuple les connaît?

« — Voici comment cela est venu à mes oreilles, et de toutes les paroles que j'ai entendues , celles-là sont du petit nombre qui valent la peine d'être écoutées et retenues. Un pauvre ouvrier de nos camarades s'était blessé à la main si grièvement, qu'il était question de la lui couper. Il était l'unique soutien d'une nombreuse famille qu'il avait assistée jusque-là avec beaucoup de courage et d'amour. Il venait nous voir avec sa înain empaquetée, et, tristement, il nous disait en nous regardant travailler : «Vous êtes bien heureux, vous autres, d'avoir les maius libres! Pour moi, il faudra bientôt, je pense, que j'aille à l'hôpital et que ma vieille mère demande l'aumône pour que mes petits frères et mes petites sœurs ne meurent pas de faim. » On proposa une collecte ; mais nous étions tous si pauvres , et moi, quoique né de parents riches, j'avais si peu d'argent à ma disposition, que nous ne réunîmes pas de quoi assister convenablement notre pauvre camarade. Chacun, ayant vidé sa poche, chercha dans sa cervelle un moyen de tirer Franz de ce mauvais pas. Mais nul n'en trouvait, car Franz avait frappé à toutes les portes, et il avait été repoussé de partout. On dit que le roi est trè&-riche, et que son père lui a laissé un gros trésor. Mais on dit aussi qu'il l'emploie à équiper des soldats; et comme c'était le temps de la guerre , que le roi était absent, et que tout le monde avait peur de manquer, le pauvre peuple souffrait beaucoup, et Franz ne pouvait trouver d'aide suffisante chez les bons cœurs. Quant aux mauvais cœurs, ils n'ont jamais une obole à leur disposition. Tout à coup un jeune homme de l'atelier dit à Franz : « A ta place je sais bien ce que je ferais; mais peut-être n'en auras-tu pas le courage.

« — Ce n'est pas le courage qui me manque, dit Franz; que faut-il faire?

« — Il faut t'adresser aux invisibles. »

« Franz parut comprendre ce dont il s'agissait, car il secoua la tête d'un air de répugnance, et ne répondit rien. Quelques jeunes gens qui, comme moi, ne sa- >aient ce que cela signifiait, en demandèrent l'explication, et il leur fut répondu de tous côtés : « Vous ne eonnaissez pas les invisibles? On voit bien *que vous êtes des enfants I Les invisibles, ce sont des gens qu'on ne voit pas, mais qui agissent. Ils font toute sorte de hien et toute sorte de mal. On ne sait pas s'ils demeurent quelque part, mais il y en a partout. On dit qu'on en trouve dans les quatre parties du monde. Ce sont eux qui assassinent beaucoup de voyageurs et qui prêtent maiDhforte à beaucoup d'autres contre les bri-

gands, selon queces voyageurs sont jugés par eux dignes de châtiment ou de protection. Ils sont les instigateurs de toutes les révolutions; ils vont dans toutes les cours, dirigent toutes les affaires, décident la guerre ou la paix, rachètent les prisonniers, soulagent les malheureux, punissent les scélérats, font trembler les rois sur leurs trônes; enfin ils sont cause de tout ce qui arrive d'heureux ou de malheureux dans le monde. Ils se trompent peut-être plus d'une fois; mais enfin on dit qu'ils ont toujours bonne intention; et d'ailleurs qui peut dire si ce qui est malheur aujourd'hui ne sera pas la cause d'un grand bonheur demain ? »

(( Nous écoutions cela avec grand étonnement et grande admiration , poursuivit Gotllieb , et peu à peu j'en entendis assez pour pouvoir vous dire tout ce qu'on pense des invisibles parmi les ouvriers et le pauvre peuple ignorant. Les uns disent que ce sont de méchantes gens, voués au diable qui leur communique sa puissance, le don de connaître les choses cachées, le pouvoir de tenter les hommes par l'appât des richesses et des honneurs dont ils disposent, la faculté de connaître l'avenir, de faire de l'or, de giiérir les malades , de rajeunir les vieillards , de ressusciter les morts, d'empêcher les vivants de mourir, car ce sont eux qui ont découvert la pierre philosophale et l'élixir de longue vie. D'autres pensent que ce sont des hommes religieux et bienfaisants qui ont mis en commun leurs fortunes pour assister les malheureux , et qui s'entendent pour redresser les torts et récompenser la vertu. Dans notre atelier, chacun faisait son commentaire :

a — C'est l'ancien ordre des Templiers, disait l'un.

ce — On les appelle aujourd'hui francs-maçons, disait l'autre.

«( — Non , disait un troisième, ce sont les HerrnhU' ters de Zinzendorf , autrement dits les frères Moraves, les anciens frères de l'Union , les anciens Orphelins du mont Tabor; enfin c'est la vieille Bohême qui est toujours debout et qui menace en secret toutes les puissances de l'Europe , parce qu'elle veut faire de l'univers une république. »

« D'autres encore prétendaient que c'était seulement une poignée de sorciers , élèves et disciples de Paracelse, de Bœhm, de Sviredenborg, et maintenant de Schrœpfer le limonadier (voilà un beau rapprochement), qui, par des prestiges et des pratiques infernales, voulaient gouverner le monde et renverser les empires. La plupart s'accordaient à dire que c'était l'antique tribunal secret des francs-juges, qui ne s'était jamais dissous en Allemagne , et qui , après avoir agi dans l'ombre durant plusieurs siècles, commençait à relever la tête fièrement et à faire sentir son bras de fer, son épée de feu, et ses balances de diamant.

« Quanta Franz, il hésitait à s'adresser à eux, parce que, disait-il, quand on avait accepte leurs bienfaits.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

on se trouvait lié à eux pour cette vie et pour l'autre , au grand préjudice du salut, et avec de grands périls pour ses proches. Cependant la nécessité l'emporta sur la crainte. Un de nos camarades, celui qui lui avait donné le conseil , et qui fut grandement soupçonné d'être affilié aux invisibles, bien qu'il le niât fortement, lui donna en secret les moyens de faire ce qu'il appelait le signal de détresse. Nous n'avons jamais su en quoi consistait ce signal. Les uns ont dit que Franz avait tracé avec son sang sur sa porte un signe cabalistique. D'autres, qu'il avait été à minuit sur un tertre entre quatre chemins, au pied d'une croix où un cavalier noir lui avait apparu. Enfin il en est qui ont parlé simplement d'une lettre qu'il aurait déposée dans le creux d'un vieux saule pleureur à l'entrée du cimetière. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il fut secouru , que sa famille put attendre sa guérison sans mendier, et qu'il eut le moyen de se faire traiter par un habile chirurgien qui le tira d'affaire. Des invisibles , il n'en dit jamais un mot , si ce n'est qu'il les bénirait toute sa vie. Et voilà, ma sœur, comment j'ai appris pour la première fois l'existence de ces êtres terribles et bienfaisants.

« — Mais toi , qui es plus instruit que ces jeunes gens de ton atelier, dis-je à Gottlieb , que penses-tu des invisibles? Sont-ce des sectaires, des charlatans, ou des conspirateurs? »

« Ici Gottlieb , qui s'était exprimé jusque-là avec beaucoup de raison, retomba dans ses divagations accoutumées, et je ne pus rien en tirer, sinon que c'étaient des êtres d'une nature véritablement invisible, impalpable, et qui, comme Dieu et les anges, ne pouvaient tomber sous les sens, qu'en empruntant, pour communiquer avec les hommes, de certaines apparences.

« — Il est bien évident, me dit-il, que la fin du monde approche. Des signes manifestes ont éclaté. L'antechrist est né. Il y en a qui disent qu'il est en Prusse et qu'il s'appelle Voltaire ; mais je ne connais pas ce Voltaire, et ce peut bien être quelque autre, d'autant plus que F n'est pas W, et que le nom que l'antechrist portera parmi les hommes commencera par cette lettre, et sera Allemand (i). En attendant les grands prodiges qui vont éclater dans le courant de ce siècle. Dieu qui ne se mêle de rien ostensiblement, Dieu qui est le silence étemel (2), suscite parmi nous des êtres d'une nature supérieure pour le bien et pour le mal , des puissances occultes, des anges et des démons : ceuxci pour éprouver les justes, ceux-là pour les faire triompher. Et puis, le grand combat entre les deux principes est déjà conunencé. Le roi du mal , le père de l'erreur et de l'ignorance se défend en vain. Les archanges ont tendu l'arc de la science et de la vérité. Leurs traits ont traversé la cuirasse de Satan. Satan rugit et

(1) Ce |H>UTait être Wcishaupt. 11 naquit en 1748.

se débat encore ; mais bientôt il va renoncer au mensonge, perdre tout son venin, et, au lieu du sang impur des reptiles, sentir circuler dans ses veines la rosée du pardon. Voilà l'explication claire et certaine de ce qui se passe d'incompréhensible et d'effrayant dans le monde. Le mal et le bien sont aux prises dans une région supérieure inaccessible aux efforts des hommes. La victoire et la défaite planent sur nous sans que nul puisse les fixer à son gré. Frédéric de Prusse attribue à la force de ses armes des succès que le destin seul lui a octroyés en attendant qu'il le brise ou le relève encore suivant ses fins cachées. Oui , te dis^je , il est tout simple que les hommes ne comprennent plus rien de ce qui se passe sur la terre. Us voient l'impiété prendre les armes de la foi , et réciproquement. Ils souffrent l'oppression, la misère, et tous les fléaux de la discorde , sans que leurs prières soient entendues, sans que les miracles de l'ancienne religion interviennent. Ils ne s'entendent plus sur rien, ils se querellent sans savoir pourquoi. Ils marchent, les yeux bandés, vers un abîme. Ce sont les invisibles qui les y poussent; mais on ne sait si les prodiges qui signalent leur mission sont de Dieu ou du diable, de même qu'au commencement du christianisme Simon le magicien paraissait à beaucoup d'hommes tout aussi piussant, tout aussi divin que le Christ. Moi je te dis que tous les prodiges viennent de Dieu, puisque Satan n'en peut faire ss^s qu'il le permette , et que parmi ceux qu'on appelle les invisibles , il y en a qui agissent par la lumière directe de l'Esprit-Sainl, tandis que d'autres reçoivent la puissance à travers le nuage, et font le bien fatalement en croyant faire le mal.

« — Voilà une explication bien abstraite, mon cher Gottlieb; est-elle de Jacques Bœhm ou de toi ?

« — Elle est de lui , si on veut l'entendre ainsi ; elle est de moi , si son inspiration ne me l'a pas suggérée.

« — A la bonne heure, Gottlieb! me voilà aussi avancée qu'auparavant , puisque j'ignore si ces invisibles sont pour moi de bons ou de mauvais anges. »

1^ 12 mai.

a Les prodiges commencent, en effet, et ma destinée s'agite dans les mains des invisibles. Je dirai comme Gottlieb : <x Sontrils de Dieu ou du diable? » Aujourd'hui Gottlieb a été appelé par la sentinelle qui garde l'esplanade , et qui fait sa faction sur le petit bastion qui la termine. Cette sentinelle, suivant Gottlieb, n'est autre qu'un invisible , un esprit. La preuve en est que Gottlieb, qui connaît tous les factionnaires, et qui cause volontiers avec eux , quand ils s'amusent à lui commander des souliers , n'a jamais vu celui-là ; et

(3J Espratiou de Jacquet Boebm.

LA COMTESSE DE RODOLSTADT

puis il lui a paru d'une stature plus qu'humaine; et sa | Ggure était d'une expression indéfinissable « Gottlieb, lui a-l-il dit en lui parlant bien bas, il faut que la Pôrporina soit délivrée dans trois nuits. Gela dépend de toi ; tu peux prendre les clefs de sa chambre sous l'oreiller de ta mère , lui faire traverser votre cuisine , et l'amener jusqu'ici, au bout de l'esplanade. Là, je me charge du reste. Préviens-la , afin qu'elle se tienne prête ; et souviens-toi que si tu manques de prudence et de zèle, elle , toi et moi sommes perdus. »

« Voilà où j'en suis. Cette nouvelle m'a rendue malade d'émotion. Toute cette nuit, j'en ai eu la fièvre; toute cette nuit, j'ai entendu le violon fantastique. Fuir! quitter cette triste prison, échapper surtout aux terreurs que me cause ce Mayer I Ah I s'il ne faut risquer que ma vie pour cela, je suis prête ; mais quelles seront les conséquences de ma fuite pour Gottlieb , pour ce factionnaire que je ne connais pas, et qui se dévoue si gratuitement , enfin pour ces complices in- Goonus, qui vont assumer sur eux une nouvelle charge? Je tremble, j'hésite, je ne suis décidée à rien. Je vous écris encore sans songer à préparer ma fuite. Non ! je ne fuirai pas sans être rassurée sur le sort de mes amis et de mes protecteurs. Ce pauvre Gottlieb est résolu à tout, lui! Quand je lui demande s'il ne redoute rien , il me répond qu'il souffrirait avec joie le martyre pour moi; et quand j'ajoute que peut-être il aura des regrets de ne plus me voir , il ajoute que cela le regarde , que je ne sais pas ce qu'il compte faire. D'ailleurs tout cela lui parait un ordre du ciel, et il obéit sans réflexion à la puissance invisible qui le pousse. Mais moi, je relis attentivement le billet des invisibles, que j'ai reçu ces jours derniers, et je crains que l'avis de ce factionnaire ne soit, en effet, le piège dont je dois me méfier. J'ai encore quarantehuit heures devant moi. Si Mayer reparaît, je risque tout; s'il continue à m'oublier, et que je n'aie pas de

meilleure prantie que l'avertissement d'un inconnu, je reste. »

« Oh! décidément je me fie à la destinée, à la ProvideDce , qui m'envoie des secours inespérés. Je pars, je m'appuie sur le bras puissant qui me couvre de son égide I... En me promenant, ce matin, sur Tesplanade, où je me suis risquée, dans l'espérance de recevoir des esprits qui m'environnent quelque nouvelle révélation , j'ai regardé sur le bastion où se tient le factionnaire. Ils étaient deux, un qui montait la garde , l'arme au bras ; un autre qui allait- et venait comme s'il eût cherché quelque chose. La grande taille de ce dernier attirait mon attention ; il me semblait qu'il ne m'était pas inconnu. Mais je ne devais le regarder qu'à la dérobée; et à chaque tour de promenade , il fallait lui tourner le dos. Enfin , dans un

Page 1