‹ Œuvres de George SandChapitre 11 sur 40 · IIS · texte numérisé non relu

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(oorelles blanches et les loits aigus 4'an château assez considérable,, à demi caché derrière un mamelon boisé, à la distance d'un quart de lieue environ. Malgré tout son désir de ne plus penser au chevalier , Consuelo se persuada qu'il devait être là ; et ses yeux .«e fixèrent avidement sur ce château, peut-être imaginaire , dont l'approche lui semblait interdite, et que les voiles du crépuscule faisaient lentement disparaître dans réloignement.

Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, Consuelo vit le reflet des lumières à l'étage inférieur de son pavilkm courir sur les arbustes voisins, et elle descendit à la hâte, espérant voir enfin une figure humaine dans sa demeure. Elle n'eut pas ce plaisir ; celle du domestique qu'elle trouva occupé à allumer les bougies et à servir le souper était , comme celle du docteur, couverte d'un masque noir, qui semblait être l'oniforme des invisibles. C'était un vieux serviteur, en perruque lisse et roide comme du laiton, proprement vètû d'un habit complet couleur de ponune d'amour.

« Je demande humblement pardon à madame, ditil d'une voix cassée, de me présenter devant elle avec ce visage-là. C'est ma consigne, et il ne m^apparlient pas d'en comprendre la nécessité. J'espère que madame aura la bonté de s'y habituer, et qu'elle daignera ne pas avoir peur de moi. Je suis aux ordres de madame. Je m'appelle Matteus. Je suis à la fois gardien de ce pavillon, directeur du jardin, maître d'hôtel et valet de chambre. On m'a dit que madame, ayant beaucoup voyagé, avait un peu l'habitude de se servir toute seule; que, par exemple, elle n'exigerait peut-être pas le service d'une fenune. Il me serait difficile d'en procurer une à madame, vu que je n'en ai point et que la fréquentation de ce pavillon est interdite à toutes celles du château. Cependant une servante entrera ici le matin pour m'aider à faire le ménage, et un garçon jardinier viendra de temps en temps arroser les fleurs et entretenir les allées. J'ai, à ce propos, une très-humble observation à faire à madaône : c'est que tout domestique, autre que moi, à qui madame serait seulement soupçonnée d'avoir adressé un mot ou fait un signe, serait chassé à l'instant même : ce qui serait bien malheureux pour lui, car la maison est bonne et l'obéissance bien récompensée. Madame est trop généreuse et trop juste , sans doute , pour vouloir exposer ces pauvres gens...

— Soyez tranquiUe, M. Matteus, répondit Consuelo, je ne serais pas assez riche pour les dédommager, et il n*est pas dans mon caractère de détourner qui que ce soit de son devoir.

— D'ailleurs , je ne les perdrai jamais de vue, reprit Matteus, comme se parlant à lui-même.

— Vous pouvez vous épargner toute précaution à cet égard. J'ai de trop grandes obligations aux personnes qui m'ont amenée ici, et, je pense, aussi à

celles qui m'y reçoivent , pour rien tenter qui puisse leur déplaire.

— Ah ! madame est ici de son plein gré? demanda Matteus, à qui la curiosité ne semblaitpas si interdite que l'expansion.

— Je vous prie de m'y considérer conune captive volontaire, et sur parole.

— Oh ! c'est bien ainsi que je l'entends. Je n'ai jamais gardé personne autrement, quoique j'aie vu bien souvent mes prisonniers sur parole pleurer et se tour-' mentor conune s'ils regrettaient de s'être engagés. Et Dieu sait pourtant qu'ils étaient bien icil Mais, dans ces cas-là, on leur rendait toujours leur parole quand ils l'exigeaient; on ne retient ici personne de force... Le souper de madame est servi. »

L'avant-dernier mot du majordome couleur de tomate eut le pouvoir de rendre tout à coup l'appétit à sa nouvelle maîtresse; et elle trouva le diner si bon, qu'elle en fit de grands compliments à l'auteur. Celui-ci parut très-flatté de se voir apprécier, et Consuelo vit bien qu^elle avait gagné son estime; mais il n'en fut ni plus confiant ni plus circonspect. C'était un excellent homme, un peu poltron, à la fois naïf etrusé. Consuelo connut vite son caractère, en voyant avec quel mélange de bonhomie et d'adresse il prévenait toutes les questions qu'elle eût pu lui faire, pour n'en être pas embarrassé, et arranger les réponses à son gré. Ainsi elle apprit de lui tout ce qu'elle ne lui demandait pas, sans rien apprendre toutefois : « Ses maîtres étaient des personnages fort riches, fort puissants, très-généreux, mais très-sévères, particulièrement sur l'article de la discrétion. Le pavillon faisait partie d'une belle résidence, tantôt habitée par les maîtres, tantôt confiée à la garde de serviteurs trèsfidèles, très-bien payés et très-discrets. Le pays était riche, fertile et bien gouverné. Les habitants n^vaient pas l'habitude de se plaindrede leurs seigneurs ; d*Siilleurs ils n'eussent pas eu beau jeu avec maître Matteus, qui vivait dans le respect des lois et des person^ nés, et qui ne pouvait souffrir les paroles indiscrètes.)». Consuelo fut si ennuyée de ses savantes insinuations et de ses renseignements ofiicieux, qu'elle lui dit ea souriant, aussitôt après le souper :

« Je craindrais d'être indiscrète moi-même, M . Matteus , en jouissant plus longtemps de l'agrément de votre conversation ; je n'ai plus besoin de vous pour aujourd'hui, et je vous souhaite le bonsoir.

— Madame me fera l'honneur de me sonner quand elle voudra quoi que ce soit, reprit-il. Je demeure derrière la maison, sous ce rocher, dans un joli ermitage où je cultive des melons d'eau magnifiques. Je serais bien flatté que madame pût leur accorder un coup d'œil d'encouragement; mais il m'est particulièrement interdit d'ouvrir jamais celte porte à madame.

— J'entends, maître Matteus, je ne dois jamais sortir que dansie jardin, et je ne dois pas m'en prendre à votre

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caprice, mais k la Tolonté de mes hôtes. Je m'y conformerai.

— IVautaiitplus quemadame aoraitbien de la peine k owrrir cette porte. Elle est si lourde... Et puis il y a un secret à la serrure qui pourrait blesser grièvement les mains de madame, si elle n'était pas prévenue.

— Ma parole est plus solide encore que tous vos verrous, M. Matteus. Dormez en paix, comme je suis disposée à le faire de mon côté. »

Plusieurs jours s'écoulèrent sans que Gonsuelo reçut signe de vie de la part de ses hôtes, et sans qu'elle eût d'autre visage sous les yeux que le masque noir de Matteus, plus agréable peutrétreque sa véritable figure. Ce digne serviteur la servait avec un zèle et une ponctualité dont elle ne pouvait asSez le remercier ; mais il l'ennuyait prodigieusement par sa conversation, qu'elle était obligée de subir ; car il refusa constamment avec stoïcisme les dons qu'elle voulut lui faire, et elle n'eut pas d'autre moyen de lui marquer sa reconnaissance qu'en le laissant babiller. Il aimait passionnément l'usage de la parole, et cela était d'autant plus remarquable que, voué par état à une réserve bizarre, il ne s'en départait jamais, et possédait l'art de toucher à beaucoup de sujets sans jamais effleurer les cas réservés confiés à sa discrétion. Gonsuelo apprit de lui combien le potager du château produisaitau juste, chaqueannée,decarottesetd'asperges, combien il naissait de faons dans le parc, l'histoire de tous les cygnes de la pièce d'eau, de tous les poussins de la faisanderie, et de tous les ananas de la serre. Mais elle ne put soupçonner un instant dansquel pays elle se trouvait ; si le maître ou les maîtres du château étaient absents ou présents, si elle devait communiquer un jour avec eux ou rester indéfiniment seule dans le pavillon. En un mot, rien de ce qui l'intéressait réellement ne s'échappa des lèvres prudentes et pour^ tant toujours actives de Matteus. Elle eût craint de manquer à toute délicatesse en approchant seulement à la portée de la voix du jardinier ou de la servante, qui, du reste, étaient fort matineux et disparaissaient {Nresque aussitôt qu'elle était levée. Elle se borna à jeter de temps en temps un regard dans le parc, sans y voir passer personne, si ce n'est de trop loin pour l'observer, et à contempler le faite du château qui s'illuminait le soir de rares lumières toujours éteintes de bonne heure.

Elle ne tarda pas à tomber dans une profonde mélancolie, et l'ennui, qu'elle avait victorieusement combattu à Spandaw, vint l'assaillir et la dominer dans cette riche demeure, au milieu de toutes les aises de la vie. Est-il des biens sur la terre dont on puisse jouir absolument seul? La solitude prolongée assombrit et désenchante les plus beaux objets; elle répand l'effroi dans l'âme la plus forte. Gonsuelo trouva bientôt l'hospitalité des invisibles encore plus cruelle que bizarre, et un dégoût mortel s'empara de toutes ses facultés.

Son magnifique clavecin lui sembla répandre des sons trop éclatants dans ces chambres vides et sonores, et les accents de sa propre voix lui firent peur. Lorsqu'elle se hasardait àchanter, si les premières ombres de la nuit la surprenaient dans cette occupation, elle s'imaginait entemlre les échos lui répondre d'un ton courroucé, et croyait voir courir, contre les mors tendus de soie et sur les tapis silencieux, des ombres inquiètes et furtives, qui, lorsqu'elle essayait de les regarder, s'effaçaient et allaient se tapir derrière les meubles pour chuchoter, la railler et la contrefaire. Ge n'étaient pourtant que les brises dn soir courant parmi le feuillage qui encadrait ses croisées, on le» vibrations de son propre chant qui frémissait autour d'elle. Mais son imagination, lasse d'interroger tous ces muets témoins de son ennui, les statues, les tableaux, les vases du Japon remplis de fleurs, les grandes glaces claires et profondes, commençait à se laisser frapper d'une crainte vague, comme celle que produit l'attente d'un événement inconnu. Elle se rappelait le pouvoir étrange attribué aux invisibles par le vulgaire, les prestiges dont elle avait été environnée par Gagliostro, l'apparition de la femme blanche dans le palais de Berlin, les promesses merveilleuses du comte de Saint-Germain relativement à la résurrection du comte Albert : elle se disait que toutes ces choses inexpliquées émanaient probablement de l'action secrète des invisibles dans la société et dans sa destinée particulière. Elle ne croyait point à leur pouvoir surnaturel, mais elle voyait bien qu'ils s'atlachaientàconquérirlesesprits partousles moyens, en s'adressant soit au ooBur, soit à l'imagination, par des m^iaces ou des promesses, par des terreurs ou des séductions. Elle étaitdonc sous lecoup de quelque révélation formidable ou de quelque mystification cruelle, et, comme les enfants poltrons, elle eût pu dire qu'elle avait peur d'avoér peur.

A Spandaw, elle avait roidi sa volonté contre des périls extrêmes, contre des souffrances réelles; elle avait triomphé de tout avec vaillance | et puis, la résignation lui semblait naturelle à Spandaw. L'aspect sinistre d'une forteresse est en harmonie avec les tristes méditations de la solitude; au lieu que dans sa nouvelle prison tout semblait disposé pour une vie d'épanchement poétique ou de paisible intimité; et ce silence étemel, cette absence de toute sympathie humaine en détruisaient l'harmonie comme un monstmeux contresens... On eût dit de la délicieuse retraite de deux amants heureux , ou d'une élégante famille , riant foyer tout à coup haï et délaissé à cause de quelque rupture douloureuse ou de quelque soudaine catastrophe. Les nombreuses inscriptions qui la décoraient, et qui se trouvaient placées dans tons les ornements, ne la faisaient plus sourire comme d'emphatiques puérilités. G'étaient des encouragements joints à des menaces, des éloges conditionnels corrigés par d'humiliantes

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aceuisatîon». Elle ne pouvait plus lever les yeux autour d'elle lant découvrir quelque nouvelle sentence qu'elle n'avait pas eneore remarquée, et qui semblait lui défendre de respirer à l'aise dans ce sanctuaire d'une justice soupçonneuse et vigilante. Son âme s'était afbissée sur elleHnéme après la crise de son évasion et celle de son amour pour Vmconnu. L'état léthargique qu'on avait provoqué, sans doute à dessein , chez elle, pour lui cacher la situation de son asile, lui avait laissé une secrète langueur, jointe à l'irritabilité nerveuse qui en est la conséquence. Elle se sentit donc en peu de temps devenir à la fois inquiète et nonchalante, tour à tour effrayée d'un rien et indifférente à tout.

Un soir, elle crut entendre les sons, à peine saisissables, d'un orchestre dans le lointain. Elle monta sur la terrasse, et vit le château resplendissant de lumières à travers le feuillage. Une musique de symphonie, fière et vibrante, parvint distinctement jusqu'à elle. Ce contraste d'une fête et de son isolement l'émut plus qu'elle ne voulait se l'avouer. Il y avait si longtemps qu'elle n'avait échangé une parole avec des êtres inteUigenta ou raisonnables! F^urla première fois de sa vie, elle se fit une idée merveilleuse d'une nuit de concert ou de bal, et, comme Gendrillon, elle souhaita que quelque bonne fée l'enlevât dans les airs, et la fit entrer dans le palais enchanté par une fenêtre, fM-ce pour y rester invisible, et y jouir de la vue d'une réunion d'êtres humains animés par le plaisir.

La lune n'était pas encore levée. Malgré la pureté du ciel, l'ombre était si épaisse sous les arbres, que Consuelo pouvait bien s'y glisser sans être aperçue, tutelle entourée d'invisibles surveillants. Une violente tentation vint s'emparer d'elle, et toutes les raisons spécieuses que la curiosité nous suggère quand elle veut livrer un assaut à notre conscience se présentèrent en foule à son esprit. L'avait-on traitée avec confiance, en l'amenant endormie et àdemi mortedans cette (MÎson dorée, mais implacable? Avait-on le droit d'exiger d'elle une aveugle soumission, lorsqu'on ne daignait pas la lui demander ? D'ailleurs ne voulait-on pas la tenter et l'attirer par le simulacre d'une fête ? Qui sait? tout était bizarre dans la conduite des invisibles. Peut-être en essayant de sortir de l'enclos, alkit-elie trouver précisément une porte ouverte, une gondole sur le ruisseau qui entrait du parc dans son jardin par une arcade pratiquée dans la muraille. Elle s'arrêta à cette dernière supposition, la plus gratuite de toutes, et descendit au jardin, résolue de tenter l'aventure. Mais elle n'eut pas fait cinquante pas qu'elle entendit dans les airs un bruit assez semblable à celui que produirait un oiseau gigantesque en s'élevant vers les nues avec une rapidité fantastique. En même temps elle vit autour d'elle une grande lueur d'un bleu livide, qui s'éteignit au bout de quelques secondes, pour se reproduire presque aussitôt avec une détonation assez forte. Consuelo comprit alors

que ce n'était ni la foudre ni un météore, mais le feu d'artifice qui commençait au château. Ce divertissement de ses bêtes lui promettait un beau spectacle du haut de la terrasse, et, comme un enfant qui cherche à secouer l'ennui d'une longue pénitence, elle retourna à la hâte vers le pavillon.

Mais, à la clarté de ces longs éclairs factices, tantôt rouges et tantôt bleus, qui embrasaient le jardin, elle vit par deux fois un grand homme noir, debout et immobile à côté d'elle. Elle n'avait pas eu le temps de regarder , que la bombe lumineuse , retombant en pluie de feu, s'éteignait rapidement , et laissait tous les objets plongés dans une obscurité plus profonde pour les yeux un instant éblouis. Alors Consuelo, effrayée, courait dans un sens opposé à celui où le spectre lui était apparu; mais au retour de la lueur sinistre, elle se retrouvait à deux pas de lui. A la troisième fois, elle avait gagné le perron du pavillon; il était devant elle, lui barrant le passage. Saisie d'une tei^ reur insurmontable, elle fit un cri perçant et chancela. Elle fût tombée à la renverse sur les degrés, si le mystérieux visiteur ne l'eût saisie dans ses bras. Mais à peine eut-il effleuré son front de ses lèvres , qu'elle sentit et reconnut le chevalier, l'tneofinu, celui qu'elle aimait, et dont elle se savait aimée.

La joie qu'elle éprouva de le retrouver comme un ange de consolation dans cette insupportable solitude, fit taire tousles scrupules et toutes les craintesqu'elle avait encore dans l'esprit un instant auparavant, en songeant à lui sans espérance prochaine de le revoir. Elle répondit à son étreinte avec passion; et , comme il tâchait déjà de se dégager de ses bras pour ramasser son masque noir qui était tombé, elle le retint en s'écriant :

« Ne me quittez pas, ne m'abandonnez pas! »

Sa voix était suppliante , ses caresses irrésistibles. L'inconnu se laissa tomber à ses pieds, et, cachant son visage dans les plis de sa robe, qu'il couvrit de baisers, il resta quelques instants comme partagé entre le ravissement et le désespoir; puis, ramassant son masque et glissant une lettre dans la main de Consuelo, il s'élança dans le pavillon, et disparut sans qu'elle eût pu apercevoir ses traits.

Elle le suivit, et à la lueur d'une petite lampe d'albâtre que Matteus allumait chaque soir au fond de l'escalier, elle espéra le retrouver; mais, avant qu'elle eût monté quelques marches, il était devenu invisible. Elle parcourut en vain tons les recoins du pavillon ; elle n'aperçut aucune trace de lui , et , sans la lettre

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qu'elle tenait dans sa main tremblante, elle eût pu croire qu'elle avait rêvé.

Enfin elle se décida à rentrer dans son boudoir, pour lire cette lettre, dont l'écriture lui parut cette fois plutôt contrefaite à dessein qu'altérée par la souffrance. Elle contenait à peu près ce qui suit :

« Je ne puis ni vous voir ni vous parler; mais il ne m'est pas défendu de vous écrire. Me le permettrezvous? Oserez-vous répondre h Vinconnu? Si j'avais ce bonheur, je pourrais trouver vos lettres et placer les miennes, durant votre sommeil , dans un livre que vous laisseriez le soir sur le banc du jardin au bord de l'eau. Je vous aime avec passion, avec idolâtrie, avec égarement. Je suis vaincu, ma force est brisée ; mon activité, mon zèle, mon enthousiasme pour l'œuvre à laquelle je me suis voué , tout, jusqu'au sentiment du devoir, est anéanti en moi , si vous ne m'aimez pas. Lié à des devoirs étranges et terribles par mes serments, par le don et l'abandon de ma volonté , je flotte entre la pensée de l'infamie et celle du suicide; car je ne puis me persuader que vous m'aimiez réellement, et qu'à l'heure où nous sommes, la méfiance et la peur n'aient pas déjà effacé votre amour involontaire pour moi. Pourrait-il en être autrement? Je ne suis pour vous qu'une ombre, le rêve d'une nuit, l'illusion d'un instant. Eh bien ! pour me faire aimer de vous, je me sens prêt , vingt fois le jour , à sacrifier mon honneur, à trahir ma parole , à souiller ma conscience d'un parjure. Si vous parveniez à fuir cette prison, je vous suivrais au bout du monde , dussé-je expier, par une vie de honte et de remords , l'ivresse de vous voir, ne fût-ce qu'un jour, et de vous entendre dire encore, ne fût-ce qu'une fois : « Je vous aime. » Et cependant, si vous refusez de vous associer à l'œuvre des invisibles, si les serments qu'on va sans doute exiger de vous bientôt vous effrayent et vous répugnent, il me sera défendu de vous revoir jamais t... Mais je n'obéirai pas, je ne pourrai pas obéir. Non ! j'ai assez souffert, j'ai assez travaillé, j'ai assez servi la cause de l'humanité ; si vous n'êtes pas la récompense de mon labeur, j'y renonce ; je m'avilis en retournant au monde, à ses lois et à ses habitudes. Ma raison est troublée , vous le voyez. Oh ! ayez , ayez pitié I Ne me dites pas que vous ne m'aimez plus. Je ne pourrais supporter ce coup , je ne voudrais pas le croire, ou, si je le croyais, il faudrait mourir. »

Gonsuelo lut ce billet au milieu du bruit des fusées et des bombes du feu d'artifice qui éclatait dans les airs sans qu'elle l'entendit. Tout entière à sa lecture, elle éprouvait cependant , sans en avoir conscience, la commotion électrique que causent, surtout aux organisations impressionnables , la détonation de la poudre et en général tous les bruits violents. Celui-là influe particulièrement sur l'imagination, quand il n'agit

pas physiquement sur un corps débile et maladif, par destressaillementsdouloureux. Il exalte, au contraire, l'esprit et les sens des gens braves et bien constitués. Il réveille même chez quelques femmes des instincts intrépides , des idées de combat , et comme de vagues regrets de ne pas être hommes. Enfin, s'il y a un accent bien marqué qui fait trouver une sorte de jouissance quasi musicale dans la voix du torrent qui se précipite, dans le mugissement de la vague qui se brise, dans le roulement de la foudre , cet acc^t de colère, de menace, de fierté, cette voix de la force, pour ainsi dire , se retrouve dans le bondissement du canon, dans le sifflement des boulets, et dans les mille déchirements de l'air qui simulent le choc d*uDe bataille dans les feux d'artifice. Gonsuelo en éprouva peut-être l'effet , tout en lisant la première lettre d'amour proprementdite, le premier MUefdoiM: qu'elle eût jamais reçu. Elle se sentit courageuse, brave, et quasi téméraire. Une sorte d^enivrement lui fit trouver cette déclaration d^imonr plus chaleureuse et plus persuasive que toutes les paroles d'Albert , de même qu'elle avait trouvé le baiser de l'inconnu plus brave» plus ardent que tous ceux d'Anzoleto. Elle se mit donc à écrire sans hésitation; et, tandis que les bottes fulminantes ébranlaientles échos du parc, que l'odeur du salpêtre étouffait le parfum des fleurs, et que les feux du Bengale illuminaient la façade du paviUon sans qu'elle daignât s'en apercevoir, Gonsuelo répondit :

a Oui , je vous aime , je l'ai dit, je vous l'ai avoué, et, dussé-je m'en repentir, dussé-je en rougir mille fois, je ne pourrai jamais effacer du livre bizarre et incompréhensible de ma destinée cette page que j'y ai écrite moi-même et qui est entre vos mains! C'était l'expression d'unélancondamnable, insensé peut-toe, mais profondément vrai et ardemment senti. Fussiezvous le dernier des hommes , je n'en aurais pas moins placé en vous mon idéal I Dussiez-vous m'avilir par une conduite méprisante et cruelle , je n'en aurais pas moins éprouvé au contact de votre cœur une ivresse que je n'avais jamais goûtée , et qui m'a paru aussi sainte que les anges sont purs. Vous le voyez , je vous répète ce que vous m'écriviez en réponse aux confldences que j'avais adressées à Beppo, Nous ne faisons que nous répéter l'un à l'autre ce dont nous sommes , je le crois, vivement pénétrés et loyalement persuadés tous les deux. Pourquoi et comment nous tromperions-nous? Nous ne nous connaissons pas ; nous ne nous connaîtrons peut-être jamais. Étrange fatalité! Nous nous aimons pourtant, et nous ne pouvons pas plus nous expliquer les causes premières de cet amour, qu'en prévoir les fins mystérieuses. Tenez , je m'abandonne à votre parole, à votre honneur; je ne combats point le sentiment que vous m'inspirez. Ne me laissez pas m'abuser moi-même. Je ne vous demande au

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inonde qu'une chose, c'est de ne pas feindre de m'aîmer, c'est de ne jamais me revoir si tous ne m'aimez pas; c'est de m'abandonner à mon sort, quel qu'il soit, sans craindre que je vous accuse ou que je vous maudisse pour cette rapide illusion de bonheur que vous m'aurez donnée. Il me semble que ce que je vous demande là est si facile! Il est des instants où je suis effrayée, je tous le confesse , de l'aveugle confiance qui me pousse vers vous. Mais dès que vous paraissez, dès que ma main est dans la vôtre, ou quand je regarde votre écriture (votre écriture qui est pourtant contrefaite et tourmentée , comme si vous ne vouliez pas que je pusse connaître de vous le moindre indice extérieur et visible); enfin, quand j'entends seulement le bruit de vos pas, toutes mes craintes s'évanouissent, et je ne puis pas me défendre de croire que vous êtes mon meilleur ami sur la terre. Mais pourquoi vous cacher ainsi? Quel effrayant secret couvrent donc votre masque et votre silence? Vous ai-je vu ailleurs? Dois-je vous craindre et vous repousser le jour où je ï^aurai votre nom, où je verrai vos traits? Si vous m'êtes absolument inconnu, comme vous me l'avez écrit , d'où vient que vous obéissez si aveuglément à la loi étrange des invisibles , lorsque vous m'écriviez pourtant aujourd'hui que vous êtes prêt à vous en affranchir pour me suivre au bout du monde? Et si j'exigeais , pour fuir avec vous , que vous n'eussiez pins de secrets pour moi, ôtenez-vous ce masque? me parleriez-vous? Pour arriver à vous connaître, il faut, dites-vous, que je m'engage... à quoi? que je me lie par des serments aux invisibles?... Mais pour quelle œuvre? Quoi! il faut que, les yeux fermés, la conscience muette, et l'esprit dans les ténèbres, je donne et j'abandonne ma volonté , comme vous l'avez fait vous-même , du moins avec connaissance de cause ? et pour me décider à ces actes inouïs d'un dévouement aveu^e, vous ne ferez pas la plus légère infraction aux règlements de votre ordre? Car, je le vois bien , vous appartenez à un de ces ordres mystérieux qu'on appelle iciioeiéléssecrèUs, et qu'on dit être nombreuses en Allemagne. A moins que ce ne soit tout simplement un complot politique contre... comme on me le disait à Berlin. Eh bien! quoi que ce soit, si on me laisse la liberté de refuser quand on m'aura instruite de ce qu'on exige de moi , je m'engagerai par les plus terribles serments à ne jamais rien révéler. Puis-je faire plus sans être indigne de l'amour d'un homme qui pousse le scrupule et la fidélité à son serment jusqu'à ne pas vouloir me faire entendre ce mot que j'ai prmioncé moi-même, au mépris de la prudence et de la pudeur imposées à mon sexe : Je vous aime î »

Consuelo mit cette lettre dans un livre qu'elle alla déposer dans le jardin au lieu indiqué; puis elle s'éloigna k pas lents, et se tint longtemps cachée dans le feuillage, espérant voir arriver le chevalier, et trem-

blant de laisser là cet aveu de ses plus intimes sentiments, qui pouvait tomber dans des mains étrangères. Cependant , comme les heures s'écoulaient sans que personne parût, et qu'elle se souvenait de ces paroles de la lettre de l'inconnu : <c J'irai prendre votre réponse durant votre sommeil , » elle jugea qu'elle devait se conformer en tout à ses avis , et elle se retira dans son appartement , où , après mille rêveries agitées , tour à tour pénibles et délicieuses, elle finit par s'endormir au bruit incertain de la musique du bal qui recommençait , des fanfares qui sonnèrent durant le souper, et du roulement lointain des voitures qui annonça , au lever de l'aube, le départ des nombreux hôtes de la résidence.

A neuf heures précises, la recluse entra dans la salle où elle prenait ses repas, qu'elle y trouvait toujours servis avec une exactitude scrupuleuse et une recherche digne du local. Matteus se tenait debout derrière sa chaise, dans l'attitude respectueusement flegmatique qui lui était habituelle. Consuelo venait de descendre au jardin. Le chevalier était venu prendre sa lettre, car elle n'était plus dans le livre. Mais Consuelo avait espéré trouver une nouvelle lettre de lui, et elle l'accusait déjà de mettre de la tiédeur dans leur correspondance. Elle se sentait inquiète, excitée, et un peu poussée à bout par l'immobilité de la vie qu'on semblait s'obstiner à lui faire. Elle se décida donc à s'agiter au hasard, pour voir si elle ne hâterait pas le cours des événements lentement préparés autour d'elle. Précisément ce jour-là, pour la première fois, Matteus était sombre et taciturne.

« Maître Matteus, dit-elle avec une gaieté forcée, je vois à travers votre masque que vous avez les yeux battus et le teint fatigué; vous n'avez guère dormi cette nuit.

— Madame me fait trop d'honneur de vouloir bien me railler, répondit Matteus avec un peu d'aigreur; mais comme madame a le bonheur de vivre le visage découvert, je suis plus à portée de voir qu'elle m'attribue la fatigue et l'insomnie dont elle a souffert ellemême cette nuit.

— Vos miroirs parlants m'ont dit cela avant vous, M. Matteus : je sais que je suis fort enlaidie, et je pense que je le serai bientôt davantage si l'ennui s'obstine à me consumer.

— Madame s'ennuie? reprit Matteus du ton dont il eût dit : Madame a sonné?

— Oui, Matteus, je m'ennuie énormément, et je commence à ne pouvoir plus supporter cette réclusion. Comme on ne m'a fait ni l'honneur d'une visite, ni celui d'une lettre, je présume qu'on m'a oubliée ici; et puisque vous êtes la seule personne qui veuille bien n'en pas faire autant, je crois qu'il m'est permis de vous dire que je commence à trouver ma situation embarrassante et bizarre.

— Je ne peux pas me permettre de juger la situa-

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tion de madame, répondit MaUeus; mais il me semblait qiie madame aYait reçu, il n'y a pas longtemps, une visite et une lettre.

— Qui vous a dit pareille chose , maître Matteus ? s'écria Consuelo en rougissant.

— Je le dirais, répondit-il d'un ton ironiquement patelin, si je ne craignais d'offenser madame, et de Tennuyer en me permettant de causer avec elle.

— Si vous étiez mon domestique, maître Matteus, j'ignore quels airs de grandeur je pourrais prendre avec vous; mais comme jusqu'à présent je n'ai guère eu d'autre serviteur que moi-même , et que d'ailleurs vous me paraissez être ici mon gardien encore plus que mon majordome, je vous engage à causer, si cela vous plaît, autant que les autres jours. Vous avez trop d'esprit ce matin pour m'ennuyer.

— C'est que madame s'ennuie trop elle-même pour être difficile en ce moment. Je dirai donc à madame qu'il y a eu cette nuit grande fête au château.

— Je le sais, j'ai entendu le feu d'artifice et la mxksique.

— Alors, une personne qui est fort surveillée ici depuis l'arrivée de madame a cru pouvoir profiter du d^rdre et du bruit pour s'introduire dans le parc réservé, au mépris de la défense la plus sévère. Il en est résulté un événement fâcheux... Mais je crains de causer quelque chagrin à madame en le lui apprenant.

— Je crois maintenant le chagrin préférable à l'ennui et à l'inquiétude. Dites donc vite, M. Matteus.

— £h bieni madame, j'ai vu conduire en prison, ce matin, le plus aimable, le plus jeune, le plus brave, le plus généreux, le plus spirituel, le plus grand de tous mes maîtres, le chevalier Lîverani.

— Liverani? Qui s'appelle Liverani? s'écria Consuelo vivement émue. En prison 1 le chevalier? Dite»moi t... Oh 1 mon Dieu I quel est ce chevalier, quel est ce Liverani?

— Je l'ai assez désigné à madame. J'ignore si elle le connaît peu ou beaucoup; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a été conduit à la grosse tour pour avoir parlé et écrit à madame, et pour n'avoir pas voulu faire connaître à Son Altesse la réponse que madame lui a faite.

— La grosse tour... Son Altesse... tout ce que vous me dites là est-il sérieux, Matteus? Suis-je ici sous la dépendance d'un prince souverain qui me traite en prisonnière d'État, et qui châtie ses sujets, pour peu qu'ils me témoignent quelque intérêtou quelque pitié? Ou bien suis-je mystifiée par quelque riche seigneur à idées bizarres, qui essaye de m'effrayer afin d'éprouver ma reconnaissance pour les services rendus?

— n ne m'est point défendu de dire à madame qu'elle est en même temps chez un prince fort riche, chez un homme d'esprit grand philosophe...

— Et chez le chef suprême du conseil des invisibles? ajouta Consuelo.

— J'ignore ce que madame entend par là, répondit Matteus avec la plus complète indifierenoe. Dans la liste des titres et dignités de Son Altesse, je n'ai jamais entendu mentionner cette qualité.

^ Mais ne me sera-t-U pas permis de voir ce prince, de me jeter à ses pieds, de lui demander la liberté de ce chevalier Liverani , qui est innocent de toute indiscrétion, j'en puis faire le serment?

^ Je n'en sais rien, et je crois que ce «era au moins très-difficile à obtenir. Cependant j'ai accès tous les soirs auprès de Son Altesse, pendant quelques instanU, pour lui rendre compte de la santé et des occupations de madame; et si madame écrivait, pent^tre réussirais-je à Cdre lire le billet sans qu'il passât par les mains des secrétaires.

— Cher M. Matteus, vous êtes la bonté même, et je suis sûre que vous devez avoir la confiance du prince. Oui, certainement, j'écrirai, puisque vous êtes assez généreux pour vous intéresser au chevalier.

— Il est vrai que je m'y intéresse plus qu'à tout autre. Il m'a sauvé la vie, an risque de la sienne , dans un incendie. Il m'a soigné et guéri de mes brûlures. Il a remplacé les efiets que j'avais perdus. 11 a passé des nuits à me veiller, conune s'il eût été mon serviteur et moi son maître. Il a arraché au vice une nièce que j'avais, et il en a fait, par ses bonnes paroles et ses généreux secours, une honnête femme. Que de bien n'a-t-il pas fait dans toute cette contrée et dans toute l'Europe, à ce qu'on assure 1 C'est le jeune homme le plus parfaitqui existe, et Son Altesse l'aime comme son propre fils.

— • Et pourtant Son Altesse l'envoie en prison pour une faute légère ?

— Ohl madame ignore qu'il n'y a point de faute légère aux yeux de Son Altesse , en diit d'indiscrétion.

-— C'est donc un prince bien absdu ?

— Admirablement juste, mais terriblement sévère.

— Et comment puisse être pour quelque chose dans les préoccupations de son esprit et dans les décisions de son conseil ?

— Cela , je l'ignore , conmie madame peut bien le penser. Beaucoup de secrets s'agitent en tout temps dans ce château, surtout lorsque le prince y vi^t passer quelques semaines , ce qui n'arrive pas souvent. Un pauvre serviteur tel que mm qui se permettrait de vouloir les approfondir n'y serait pas souffert longtemps ; et comme je suis le doyen des personnes attachées à la maison, madame doit comprendre que je ne suis ni curieux ni bavard ; autrement...

— J'entends, M. Matteus. Mais sera-ce une indiscrétion de vous demander si la prison que subit le chevalier est rigoureuse ?

— Elle doit l'être, madame. Quoique je ne sache

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

lâl

rien de ce qui se passe dans la tour et dans les souterrains , j'y ai vu entrer plus de gens que je n'en ai vu sortir. J'ignore s'il y a des issues dans la forêt : pour moi, je n'en connais pas dans le parc.

— Vous me faites trembler, Matteus. Serait-il possible que j'eusse attiré sur la tète de ce digne jeune homme des malheurs sérieux? Dites-moi, le prince est-il d'un caractère violent ou froid? Ses arrêts sontils dictés par une indignation passagère ou par un mécootement réfléchi et durable ?

— Ce sont là des détails dans lesquels il ne me convient pas d'entrer, répondit froidement Matteus.

— Eh bien t parlez-moi du chevalier, au moins. Est-il homme à demander et à obtenir grâce , ou à se renfermer dans un silence hautain ?

— Il est tendre et doux, plein de respect et de soumission pour Son Altesse. Mais si madame lui a confié quelque secret, elle peut être tranquille : il se laisserait torturer plutôt que de livrer le secret d'un autre, fût-ce k l'oreille d'un confesseur.

— Eh bien! je le révélerai moi-même à Son Altesse, ce secret qu'elle juge assez important pour allumer sa colère contre un infortuné. Oh! mon bon Matteus, ne pouvez-vons porter ma lettre tout de suite ?

— Impossible avant la nuit, madame.

— C'est égal , je vais écrire maintenant. Une occasion imprévue peut se présenter. »

Consuelo rentra dans son cabinet , et écrivit pour demander au prince anonyme une entrevue dans laquelle elle s'engageait à répondre sincèrement à toutes les questions qu'il daignerait lui adresser.

A minuit , Matteus lui rapporta cette réponse cachetée :

« Si c'est au prince que vous voulez parler, votre demande est insensée. Vous ne le verrez , vous ne le connaîtrez jamais ; vous ne saurez jamais son nom. Si c'est devant le conseil des invisibles que tu veux comparaître , tu seras entendue ; mais réfléchis aux conséquences de ta résolution : elle décidera de ta vie et de celle d'un autre. »

U fallut encore patienter vingt-quatre heures après cette lettre reçue. Matteus déclarait qu'il aimerait mieux se couper une main que de demander à voir le prince après minuit. Au déjeuner du lendemain , il se moDtra encore un peu plus expansif que la veille, et Consoek) crut remarquer que l'emprisonnement du chevalier l'avait aigri contre le prince, au point de lui donner une assez vive démangeaisop d'être indiscret

G. SAND. — TOMB V

pour la première fois de sa vie. Cependant, lorsqu'elle l'eut fait causer pendant plus d'une heure , elle remarqua qu'elle n'était pas plus avancée qu'auparavant. Soit qu'il eût joué la simplicité pour étudier les pensées et les sentiments de Consuelo , soit qu'il ne sût rien relativement à l'existence des invisibles et à la part que son maître prenait h leurs actes, il se trouva que Consuelo flottait dans une confusion étrange de notions contradictoires. Sur tout ce qui touchait à la position sociale du prince, Matteus s'était retranché dans l'impossibilité de manquer au silence rigoureux qu'on lui avait imposé. Il haussait, il est vrai, les épaules, en parlant de cette bizarre injonction. Il avouait qu'il ne comprenait pas la nécessité de porter un masque pour communiquer avec les personnes qui s'étaient succédé à des intervalles plus ou moins rapprochés , et pour des retraites plus ou moins longues dans le pavillon. Il ne pouvait s'empêcher de dire que son maître avait des caprices inexplicables, et se livrait à des travaux incompréhensibles ; mais toute curiosité, de même que toute indiscrétion, était paralysée chez lui par la crainte de châtiments terribles, sur la nature desquels il ne s'expliquait pas. En somme , Consuelo n'apprit rien, sinon qu'il se passait des choses singulières au château, que l'on n'y dormait guère la nuit, que tous les domestiques y avaient vu des esprits, et que Matteus lui-même, qui se déclarait hardi et sans préjugés, avait rencontré souvent l'hiver, dans le parc , à des époques où le prince était absent et le château désert, des figures qui l'avaient fait frémir, qui étaient entrées là sans qu'il sût comment , et qui en étaient sorties de même. Tout cela ne jetait pas une grande clarté sur la situation de Consuelo. Il lui fallut se résigner à attendre le soir pour envoyer cette nouvelle pétition :

« Quoi qu'il puisse en résulter pour moi , je demande instamment et humblement à comparaître devant le tribunal des invisibles. »

La journée lui sembla d'une longueur mortelle ; elle s'eflbrça de maîtriser son impatience et ses inquiétudes en chantant tout ce qu'elle avait composé en prison sur les douleurs et les ennuis de la solitude, et elle termina cette répétition à l'entrée de la nuit, par le sublime air d'Almirena dans le Rinaldo de Handel :

l^scia cliMo pianga La dura sorte , E ch^io aospiri La liberla.

A peine l'eut-elle fini, qu'un violon d'une vibration extraordinaire répéta au dehors la phrase admirable qu'elle venait de dire , avec une expression aussi douloureuse et aussi profonde que la sienne propre. Conte

suek) courut à la fenêtre , mais elle ne vit personne , et la phrase se perdit dans Téloignement. Il lui sembla que cet instrument et ce jeu remarquables ne pouvaient appartenir qu'au comte Albert; mais elle chassa bientôt celte pensée , conune rentrant dans la série d'illusions pénibles et dangereuses pour sa raison dont elle avait déjà tant soufTert. Elle n'avait jamais entendu Albert jouer aucune phrase de musique moderne, et il n*y avait qu'un esprit frappé qui pût s'obstiner à évoquer un spectre chaque fois que le son d'un violon se faisait entendre. Néanmoins cette émotion troubla Gonsuelo, et la jeta dans de si tristes et si profondes rêveries, qu'elle s'aperçut seulement h neuf heures du soir que Matteus ne lui avait apporté ni à diner ni à souper, et qu'elle était à jeun depuis le matin. Cette circonstance lui fit craindre que, comme le chevalier, Matteus n'eût été victime de l'intérêt qu'il lui avait marqué. Sans doute les murs avaient des yeux et des oreilles. Matteus lui avait peut-être trop parlé; il avait murmuré un peu contre la disparation de Liverani : c'en était assez probablement pour qu'on lui fit partager son sort.

Ces nouvelles anxiétés empêchèrent Consuelo de sentir le malaise de la faim. Cependant la soirée s'avançait. Matteus ne paraissait pas; elle se risqua à sonner. Personne ne vint. Elle éprouvait une grande faiblesse, et surtout une grande consternation. Appuyée sur le bord de sa croisée, la tête dans ses mains, elle repassait dans son cerveau, déjà un peu troublé par les souffrances de l'inanition, les incidents bizarres de sa vie , et se demandait si c'était le souvenir de la réalité ou celui d^un long rêve, lorsqu'une main froide comme le marbre s'appuya sur sa tête, et une voix basse et profonde prononça ces mots :

a Ta demande est accueillie, suis-moi. »

Consuelo , qui n'avait pas encore songé à éclairer son appartement, mais qui avait, jusque-là , nettement distingué les objets dans le crépuscule, essaya de regarder celui qui lui parlait ainsi. Elle se trouvait tout à coup dans d'aussi épaisses ténèbres que si l'atmosphère était devenue compacte, et le ciel étoile une voûte de plomb. Elle porta la main à son fh>nt privé d'air, et reconnut un capuchon à la fois léger et impénétrable comme celui que Cagliostro lui avait jeté une fois sur la tête sans qu'elle le sentit. Entraînée par une main invisible, elle descendit l'escalier du pavillon, mais elle ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait plus de degrés qu'elle ne lui en connaissait, et qu'il s'enfonçait dans des caves où elle marcha pendant près d'une demi-heure. La fatigue , la faim , l'émotion et une chaleur accablante ralentissaient de plus en plus ses pas, et, à chaque instant près de défaillir, elle fut tentée de demander grAce. Mais une certaine fierté, qui lui faisait craindre de paraître reculer devant sa résolution, l'engagea à lutter courageusement. Elle arriva enfin au terme du voyage, et on la fit asseoir.

Elle entendit en ce moment un timbre lugubre, comme celui du tam-tam, frapper minuit lentement, et au douzième coup le capuchon fut enlevé de son front baigné de sueur.

Elle fut éblouie d'abord de l'éclat des lumières qui, toutes rassemblées sur un même point vis4-vis d'elle, dessinaient une large croix flamboyante sur la muraille. Lorsque ses yeux purent supporter cette transition , elle vit qu'elle était dans une vaste salle d'un style gothique , dont la voûte, divisée en arceaux surbaissés, ressemblait à celle d'un cachot profond ou d'une chapelle souterraine. Au fond de cette pièce dont l'aspect et le luminaire étaient vraiment sinistre^, elle distingua sept personnages enveloppés de manteaux rouges , et la face couverte de masques d'un blanc livide , qui les faisaient ressembler à des cadavres. Us étaient assis derrière une longue table de marbre noir. En avant de la table et sur un gradin plus bas, un huitième spectre, vêtu de noir et masque de blanc , était également assis. De chaque côté des murailles latérales, une vingtaine d'hommes à manteaux et à masques noirs étaient rangés dans un profond silence. Consuelo se retourna, et vit derrière elle d'autres fantômes noirs. A chaque porte, il y en avait deux debout, une large épée brillante à la main.

En d'autres circonstances, Consuelo se fût peutêtre dit que ce cérémonial lugubre n'était qu'un jeu , une de ces épreuves dont elle avait entendu parler à Berlin à propos des loges de francs-maçons. Mais outre que les francs-maçons ne s'érigeaient pas en tribunal, et ne s'attribuaient pas !e droit de faire comparaître dans leurs assemblées secrètes des personnes non initiées, elle était disposée, par tout ce qui avait précédé cette scène, à la trouver sérieuse, effrayante même. Elle s'aperçut qu'elle tremblait visiblement , et sans les cinq minutes d'un profond silence où se tint Ta^ semblée, elle n'eût pas eu la force de se remettre et de se préparer à répondre.

Enfin le huitième juge se leva et fit signe aux deux introducteurs, qui se tenaient, l'épée à la main, à la droite et à la gauche de Consuelo, de Tamener jusqu'au pied du tribunal où elle resta debout, dans une attitude de calme et de courage un peu affectée.

« Qui êtes-vous, etquedemandez-vousTvditl'homme noir sans se lever.

Consuelo demeura quelques instants interdite; enfin elle prit courage et répondit :

a Je suis Consuelo, cantatrice de profession, dite la Zingarella et la Porporina. »

— N'aS'tu point d'autre nom ? » reprit l'interrogateur

Consuelo hésita, puis elle dit:

« J'en pourrais revendiquer un autre; mais je me suis engagée sur l'honneur à ne jamais le faire.

— Espères-tu donccacher quelque chose à ce tribunal? Te crois^tu devant des juges vulgaires élus pour

LA COMTESSE DE RIIDOLSTADT

jugerde mlgaires intérêts, au nom d'une loi grossière et aveugle? Que viens-tu faire ici, si tu prétends nous abuser par de vaines défaites? Nomme-toi, fais^toi connaUre pour ce que tu es, ou retire-toi.

« Vous qui savez qui je suis, vous savez sans doute également que mon silence est un devoir , et vous m'encouragerez à y persister. »

Un des manteaux rouges se pencha, fit signe à un des manteaux noirs, et en un instant tous les manteaux noirs sortirent de la salle , à l'exception de Texamituteur qui resta à sa place, et reprit la parole en ces termes:

« Comtesse de Rudolstadt, maintenant que Tcxamen devient secret, etque vous êtes seule en présence de vos juges, nierez-vous que vous soyez légitimement mariée au comte Albert Podiebrad, dit de Rudolstadt, par les prétentions de sa famille?

— Avant de répondre à cette question, dit Consuelo avec fermeté , je demande à savoir quelle autorité dispose ici de moi, et quelle loi m'oblige à la reconnaître.

— Quelle loi prétendrais-tu donc invoquer ? Est-ce une loi divine ou humaine ? La loi sociale te place encore sous la dépendance absolue de Frédéric II, roi de Prusse , électeur de Brandebourg , sur les terres duquel nous t'avons enlevée pour te soustraire à une captivité indéfinie , et à des dangers plus affreux enr oore, tu le sais !

— Je sais , dit Consuelo en fléchissant le genou , qu'une reconnaissance étemelle me lie à vous. Je ne prétends donc invoquer que la loi divine , et je vous prie de me défiuir celle de la reconnaissance. Me com* niande-t-elle de vous bénir et de me dévouer à vous du fond de mon cœur ? je l'accepte ; mais si elle me prescrit de manquer, pour vous complaire, aux arrêts de ma conscience , ne dois-je pas la récuser ? Jugez vous-mêmes.

— Puisses-tu penser et agir dans le monde comme (u parles! Mais les circonstances qui te placent ici dans notre dépendance échappent à tous les raisonnements ordinaires. Nous sommes au^essus de toute liii humaine, tu as pu le reconnaître k notre puissance. Nous sommes également en dehors de toute considération humaine : préjugés de fortune, de rang et de naissance, scrupules et délicatesses de position, crainte de l'opinion, respect même des engagements contractés avec les idées et les personnes du monde, rien de tout cela n'a de sens pour nous, ni de valeur à nos yeux , alors que réunis loin de l'œil des hommes, et armés du glaive de la justice de Dieu, nous pesons dans le creux de notre main les hochets de votre frivole et craintive existence. Ëxplique-toi donc sans détour devant nous qui sonmies les appuis, la famille et la loi vivante de tout être libre. Nous ne t*écoaterons pas, que nous ne sachions en quelle qualité tu comparais ici. Esl-ce la zingarella Consuelo,

est-ce la comtesse de Rudolstadt qui nous invoque ?

— La comtesse de Rudolstadt, ayant renoncé à tous ses droits dans la société , n'en a aucun à réclamer ici. La zingarella Consuelo...

— Arrête, et pèse les paroles que tu viens de dire. Si ton époux était vivant, aurais-tu le droit de lui retirer ta foi, d'abjurer son nom, de repousser sa fortune, en un mot, de redevenir la zingarella Consuelo, pour ménager l'orgueil puéril et insensé de sa famille et de sa caste?

— Non sans doute.

— Et penses-tu donc que la mort ait rompu à jamais vos liens? Ne dois4u à la mémoire d'Albert ni respect, ni amour, ni fidélité? n

Consuelo rougit et se troubla , puis elle redevint pâle. L'idée qu'on allait, comme Cagliostro et le comte de Saint-Germain , lui parler de la résurrection possible d'Albert, et même lui en montrer le fantôme, la remplit d'une telle frayeur, qu'elle ne put répondre.

« Épouse d'Albert Podiebrad, reprit l'examinateur, ton silence t'accuse. Albert est mort tout entier pour loi, et ton mariage n'est à tes yeux qu'un incident de ta vie aventureuse, sans aucune conséquence, sans aucune obligation pour l'avenir. Zingara , tu peux te retirer. Nous ne nous sommes intéressés à ton sort qu'en raison de tes liens avec le plus excellent des hommes. Tu n*étais pas digne de noire amour, car tu ne fus pas digne du FÎen. Nous ne regrettons pas la liberté que nous t'avons rendue; toute réparation des maux qu'inflige le despotisme est un devoir et une jouissance pour nous. Mais notre protection n'ira pas plus loin. Dès demain tu quitteras cet asile que nous t'avions donné, avec l'espérance que tu en sortirais purifiée et sanctifiée; tu retourneras au monde , à la chimère de la gloire, à l'enivrement des folles passions. Que Dieu ait pitiéde toi! nous t'abandonnons sans retour. »

Consuelo resta quelques moments atterrée sous cet arrêt. Quelques jours plus tôt, elle ne l'eût pas accepté sans appel; mais le mot de foUes paasiùM qui venait d'être prononcé lui remettait sous les yeux, à celte heure, l'amour insensé qu'elle avait conçu pour Vinconnu, et qu'elle avait accueilli dans son cœur presque sans examen et sans combat. Elle était humiliée à ses propres yeux, et la sentence des invisibles lui paraissait méritée jusqu'à un certain point. L'austérité de leur langage lui inspirait un respect mêlé de terreur, et elle ne songeait plus à se révolter contre le droit qu'ils s'attribuaient delà jugeret de la condamner comme un être relevant de leur autorité. Il est rare que , quelle que soit notre fierté naturelle, ou rirréprochabilité de notre vie, nous ne subissions pas l'ascendant d'une parole grave qui nous accuse au dépourvu; et qu'au lieu de discuter avec elle , nous ne fassions pas un retour sur nous-même pour voir,

iU

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

avant tout, si noas ne méritons pas ce blâme. Gontuelo ne se sentait pas à l'abri de tout reproche, et l'appareil déployé autour d'elle rendait sa position singulièrement pénible. Cependant, elle se rappela promptement qu'elle n'avait pas demandé à comparaître devant ce tribunal sans s'être préparée et résignée à sa rigueur. Elle y était venue, résolue à subir des admonestations, un châtiment quelconque, s'il le fallait, pourvu que le chevalier fût disculpé ou pardonné. Mettant donc de côté tout amour-propre, elle accepta les reproches sans amertume, et médita quelques instants sa réponse.

a n est possible que je mérite cette dure malédiction, dit-elle enfin; je suis loin d'être contente de moi. Mais en venant ici je me suis fait des invisibles une idée que je veux vous dire. Le peu que j'ai appris de vous par la rumeur populaire, et le bienfait de la liberté que je tiens de vous, m'ont fait penserque vous étiez des hommesaussi parfaits dans la vertu que puissants dans la société. Si vous êtes tels que je me plais à le croire, d'où vient que vous me repoussez si brusquement, sans m'avoir indiqué la route à suivre pour sortir de l'erreur et pour devenir digne de votre protection? Je sais qu'à cause d'Albert de Rudolstadt, le plus excellent des hommes, comme vous l'avez bien nommé, sa veuve méritait quelque intérêt; mais ne fussé-je pas la femme d'Albert, ou bien eussé-je été en tout temps indigne de l'être, la zingara Consuelo, la fille sans nom, sans famille et sans patrie, n'a-t-elle pas encore des droits à votre sollicitude paternelle ? Supposez que je sois une grande pécheresse, n'étesvous pas comme le royaume des cieux où la conversion d'un maudit apporte plus de joie que la persévérance de cent élus? Enfin, si la loi qui vous rassemble et qui vous inspire est une loi divine, vous y manquez en me repoussant. Vous aviez entrepris, dites- vous, de me purifier et de me sanctifier. Essayez d'élever mon âme à la hauteur de la vôtre. Je suis ignorante et non rebelle. Prouvez-moi que vous êtes saints en vous montrant patients et miséricordieux, et je vous accepterai pour mes maîtres etmes modèles. »

Il y eut un moment de silence. L'examinateur se retourna vers les juges , et ils parurent se consulter. Enfin l'un deux prit la parole et dit :

<x Consuelo, tu t'es présentée ici avec orgueil; pourquoi ne veux-tu pas te retirer de même? Nous avions le droit de le blâmer, puisque tu venais nous interroger. Nous n'avons pas celui d'enchaîner ta conscience et de nous emparer de ta vie, si tu ne nous abandonnes volontairement et librement l'une et l'autre. Pouvonsnous te demander ce sacrifice? Tu ne nous connais pas. Ce tribunal dont tu invoques la sainteté est peutêtre le plus pervers ou du moins le plus audacieux qui ait jamais agi dans les ténèbres contre les principes qui régissent le monde : qu'en sais-tu? Et si nous avions à te révéler la science profonde d'une

vertu toute nouvelle, aurais-tu le courage de te Youer à une étude si longue et si ardue avant d'en savoir le but? Nous-mêmes pourrions-nous prendre confiance dans la foi persévérante d'un nèdphyte aussi mal préparé que toi? Nous aurions peut être des secrets importants à te confier, et nous n'en chercherions la garantie que dans tes instincts généreux ; nous les connaissons assez pour croire à ta discrétion : mais ce n'est pas de confidents discrets que nous avons besoin; nous n'en manquons pas. Nous avons besoin, pour faire la loi de Dieu , de disciples fervents, libres de tous préjugés, de tout égotsme, de toutes passions frivoles, de toutes habitudes mondaines. Descends en toi-même, peux-tu nous faire tous ces sacrifices? Peux-tu modeler tes actions et calquer ta vie sur les instincts que tu ressens, et sur les principes que nous te donnerions pour les développer? Femme, artiste, enfant, oserais-tu répondre que tu peux t'associer à des hommes graves pour travailler à l'œuvre des siècles?

— Tout ce que vous dites est bien sérieux, en effet, répondit Consuelo , et je le comprends à peine. Voulez-vous me donner le temps d'y réfléchir ? Ne me chassez pas de votre sein sans avoir interrogé mon cœur. J'ignore s'il est digne des lumières que vous y pouvez répandre. Mais quelle âme sincère est indigne de la vérité? En quoi puis-je vous être utile? Je m'effraye de mon impuissance. Femme et artiste , c'està-dire enfant ! mais pour me protéger conmie vous l'avez fait , il faut que vous ayez pressenti en moi quelque chose... Et moi , quelque chose me dit que je ne dois pas vous quitter sans avoir essayé de vous prouver ma reconnaissance. Ne me bannissez donc pas : essayez de m'instruire.

— Nous t'accordons encore huit jours pour faire tes réflexions , reprit le juge en robe rouge qui avait déjà parlé ; mais tu dois auparavant t'engager sur l'honneur à ne pas faire la moindre tentative pour savoir où tu es , et quelles sont les personnes que tu vois ici. Tu dois t'engager également à ne pas franchir l'enceinte réservée à tes promenades^, quand même tu verrais les portes ouvertes et les spectres de les plus chers amis te faire signe. Tu dois n'adresser aucune question aux gens qui te servent , ni à quiconque pourrait pénétrer clandestinement chez toi.

— Cela n'arrivera jamais , répondit vivement Consuelo ; je m'engage , si vous le voulez , à ne jamais recevoir personne sans votre autorisation , et en revanche je vous demande humblement la grâce...

— Tu n'as point de grâce à nous demander, point de conditions à proposer. Tous les besoins de ton âme et de ton corps ont été prévus pour le temps que tu avais à passer ici. Si tu regrettes quelque parent , quelque ami, quelque serviteur, tu es libre de partir. La solitude ou une société réglée comme nous l'entendons sera ton partage chez nous.

12li

^ Je ne demande rien pour moi-même ; mais on m'a dit qu'un de vos amis , un de vos disciples ou de vos serviteurs (car j'ignore le rang qu'il occupe parmi tous) subissait à cause de moi un châtiment sévère. Me voici prête à m'accuser des torts qu'on lui impute, et c'est pour cela que j'ai demandé à comparaître devant vous. -^

— Est-ce une confession sincère eFSétaillée que tu offres de nous faire ?

^ S'il le faut pour qu'il soit absous... quoique ce soit , pour une femme, une étrange torture morale que de se confesser hautement devant huit hommes...

— Épargne-toi cette humiliation. Nous n'aurions aucune garantie de ta sincérité , et d'ailleurs nous n'avions encore tout à l'heure aucun droit sur toi. Ce que tu as dit , ce que tu as pensé il y a une heure , rentre pour nous dans ton passé. Mais songe qu'à partir de cet instant nous sommes les maîtres de sonder les plus secrets replis de ton âme. C'est à toi de garder cette âme assez pure pour être toujours prête à nous la dé%'oiler sans souffrance et sans honte.

— Votre générosité est délicate et paternelle. Mais il ne s'agit pas de moi seule ici. Un autre expie mes torts. Ne doi&-je pas le justifier ?

— Ce soin ne te regarde pas. S'il est un coupable parmi nous , U se disculpera lui-même, non par de vaines défaites et de téméraires allégations , mais par des actes de courage , de dévouement et de vertu. Si son âme a chancelé, nous la relèverons et nous l'aiderons h se vaincre. Tu parles de châtiment rigoureux; nous n'infligeons que des châtiments moraux. Cet homme, quel qu'il soit, est notre égal, notre ami, notre frère; il n'y a chez nous ni maîtres , ni serviteurs, ni sujets, ni princes : de faux rapports t'ont sans doute abusée. Ya en paix et ne pèche point. »

A ce dernier mot , l'examinateur agita une sonnette; les deux hommes noirs masqués et armés rentrèrent , et , replaçant le capuchon sur la tête de Consuelo, ils la reconduisirent au pavillon par les mêmes détours souterrains qu'elle avait suivis pour s'en éloigner.

La Porporina n'ayant plus sujet, d'après le langage bienveillant et paternel des invisibles , d'être sérieusement inquiète du chevalier, et jugeant que Matteus n'avait pas vu très-clair dans cette afTaire, éprouva, en quittant ce mystérieux conciliabule , un grand soulagement d'esprit. Tout ce qu'on venait de lui dire flottait dans son imagination comme des rayons derrière un nuage; et l'inquiétude ni l'effort de la volonté ne la s^outenantplus, elle éprouva bientôt en marchant

une fatigue insurmontable. La faim se fit sentir assez cruellement, le capuchon gommé l'étouffait. Elle s'arrêta plusieurs fois, fut forcée d'accepter le bras de ses guides pour continuer sa route , et, en arrivant dans sa chambre, elle tomba en faiblesse... Peu d'instants après, elle se sentit ranimée par un flacon qui lui fut présenté, et par l'air bienfaisant qui circulait dans l'appartement. Alors elle remarqua que les hommes qui l'avaient ramenée sortaient à la hâte tandis que Matteus s'empressait de servir un souper des plus appétissants , et que le petit docteur masqué , qui l'avait mise en léthargie pour l'amener à cette résidence, lui tâtait le pouls et lui prodiguait ses soins. Elle le reconnaissait facilement à sa perruque et à sa voix, qu'elle avait entendue quelque part, sans pouvoir dire en quelle circonstance.

(( Cher docteur, lui dit-elle en souriant , je crois que la meilleure prescription sera de me faire souper bien vite. Je n'ai pas d'autre mal que la faim; mais je vous supplie de m'épargner cette fois le café que vous faites si bien. Je crois que je ne serais plus de force à le supporter.

— Le café préparé par moi , répondit le docteur, est un calmant recommandable. Mais soyez tranquille, madame la comtesse : mon ordonnance ne porte rien de semblable. Aujourd'hui voulez-vous vous fier à moi et me permettre de souper avec vous? La volonté de Son Altesse est que je ne vous quitte pas que vous ne soyez complètement rétablie, et je pense que, dans une demi-heure, la réfection aura chassé cette faiblesse entièrement.

— Si tel est le bon plaisir de Son Altesse et le vêtre, M. le docteur, ce sera le mien aussi d'avoir l'honneur de votre compagnie pour souper, dit Consuelo en laissant rouler son fauteuil par Matteus auprès de la table.

— Elle ne vous sera pas inutile , reprit le docteur, en commençant à démolir un superbe pâté de faisans, et à découper ces volatiles avec la dextérité d'un praticien consommé. Sans moi , vous vous laisseriez aller à la voracité insurmontable qu'on éprouve après un long jeûne , et vous pourriez vous en mal trouver. Moi qui ne crains pas un pareil inconvénient, j'aurai soin de vous compter les morceaux en les mettant doubles sur mon assiette. »

La voix de ce docteur gastronome occupait Consuelo malgré elle. Mais sa surprise fut grande lorsque, détachant lestement son masque, il le posa sur la table en disant :

c( Au diable cette puérilité qui m'empêche de respirer et de sentir le goût de ce que je mange! )>

Consuelo tressaillit en reconnaissant , dans ce viveur de médecin, celui qu'elle avait vu au lit de mort de son mari , le docteur Supperville , premier médecin de la margrave de Bareith. Elle l'avait aperçu de loin k Berlin depuis, sans avoir le courage de le regarder ni de lui parler. En ce moment le contraste de son

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

appétit glouton avec Véinotion et l'accablement qu'elle éprouvait, lui rappela la sécheresse de ses idées et de ses discours au milieu de la consternation et de la douleur de la famille de Rudolstadt, et elle eut peine à lui cacher l'impression désagréable qu'il lui causait. Mais le Supperville, absorbé par le fumet du faisan, paraissait ne faire aucune attention à elle.

Mattcus vint compléter le ridicule de la situation où se plaçait le docteur, par une exclamation naïve. Le circonspect serviteur le servait depuis cinq minutes sans s'apercevoir qu'il avait le visage découvert, et ce ne fut qu'au moment de prendre le masque pour le couvercle du pâté, et de le placer méthodiquement sur la brèche ouverte, qu'il s'écria avec terreur :

« Miséricorde I M. le docteur, vous avez laissé choir votre vûage sur la table!

— Au diable ce visage d'étoffe 1 te dis-je. Je ne pourrai jamais m'habituer à manger avec cela. Metsle dans un coin, tu me le rendras quand je sortirai.

— Comme il vous plaira , M. le docteur, dit Matteus d'un ton consterné. Je m'en lave les mains. Mais votre seigneurie n'ignore pas que je suis forcé tous les soirs de rendre compte de point en point de tout ce qui s'est fait et dit ici. J'aurai beau dire que votre visage s'est détaché par mégarde , je ne pourrai pas nier que madame n'ait vu ce qui était dessous.

— Fort bien , mon brave. Tu feras ton rapport, dit le docteur sans se déconcerter.

— Et vous remarquerez, M. Matteus, observa Consuelo , que je n'ai aucunement provoqué M. le docteur à cette désobéissance, et que ce n'est pas ma faute s» je l'ai reconnu.

— Soyez donc tranquille, madame la comtesse, reprit Supperville la bouche pleine. Le prince n'est pas si diable qu'il est noir, et je ne le crains guère. Je lui dirai que , puisqu'il m'avait autorisé à souper avec vous, il m'avait autorisé par cela même k me délivrer de tout obstacle à la mastication et à la déglutition. D'ailleurs j'avais l'honneur d'être trop bien connu de vous pour que le son de ma voix ne m'eût pas déjà trahi. C'est donc une vaine formalité dont je me débarrasse, et dont le prince fera bon marché tout le premier.

— C'est égal , M. le docteur, dit Matteus scandalisé, j'aime mieux que vous ayez fait cette plaisanterie-là que moi. »

Le docteur haussa les épaules, railla le timoré Matteus, mangea énormément et but à proportion : après quoi, Matteus s'étant retiré pour changer le service, il rapprocha un peu sa chaise, baissa la voix et parla ainsi à Consuelo :

« Chère signora , je ne suis pas si gourmand que j'en ai l'air (Supperville, étant convenablement repu , parlait ainsi fort à son aise), et mon but, en venant souper avec vojis, était de vous instruire de choses importantes qui vous intéressent particulièrement.

— De quelle part et en quel nom voulez-vous me révéler ces choses, monsieur? dit Consuelo, qui se rappelait la promesse qu'elle venait de faire aux invisibles.

— C'est de mon plem droit et de mon plein gré, répondit Supperville. Ne vous inquiétez donc pas. Je ne suis pas un mouchard, moi, et je parle à cœur ouvert, peu soucieux qu'on répète mes paroles, p

Consuelo pensa un instant que son devoir était de fermer absolument la bouche au docteur, afin de ne pas se rendre complice de sa trahison; mais elle pensa aussi qu'un homme , dévoué aux invisibles au point de se chargerd'empoisonner à demi les gens, pourles amener, à leur insu, dans ce château, ne pouvait agir comme il le faisait sans y être secrètement autorisé. C'est un piège qu'on me tend, pensa-t-elle. C'est une série d'épreuves qui commence. Voyons, et observons l'attaque.

a II faut donc, madame, continua le docteur, que je vous dise où et chez qui vous êtes.

— Nous y voilà, d se dit Consuelo ; et elle se hâta de répondre :

«« Grand merci, monsieur le docteur, je ne vousl'ai pas demandé, et je désire ne pas le savoir.

— Ta (a la ! reprit Supperville, nous voilà tombés dans la voie romanesque où il plaît au prince d'entraîner tous ses amis. Mais n'allez pas donner sérieusement dans ces sornettes-là : le moins qui pourrait vous en arriver serait de devenir folle ou de grossir son cortège d'aliénés et de visionnaires. Je n'ai pas l'intention, pour ma part, de manquer à la parole que je lui ai donnée de ne vous dire ni son nom ni celui du lieu où vous vous trouvez. C'est là d'ailleurs ce qui doit le moins vous préoccuper; car ce ne serait qu'une satisfaction pour votre curiosité, et ce n'est pas cette maladie que je veux traiter chez vous ; c'est l'excès de confiance , au contraire. Vous pouvez donc apprendre, sans lai désobéir et sans risquer de lui déplaire (je suis intéressé à ne pas vous trahir), que vous êtes ici chez le meilleur et le plus absurde des vieillards. Un homme d'esprit, un philosophe, une âme courageuse et tendre jusqu'à l'héroïsme, jusqu'à la démence. Un rêvcurqui traite l'idéal comme une réalité, et la vie comme un roman. Un savant qui , à force de lire les écrits des sages et de chercher la quintessence des idées, est arrivé, comme don Quichotte après la lecture de tous ses livres de chevalerie, à prendre les auberges pour des châteaux, les galériens pour d'innocentes victimes, et les moulins à vent pour des monstres. Enfin un saint, si on ne considère que la beauté de ses intentions , un fou si on en pèse le résultat. Il a imaginé , entre autres choses , un réseau de conspiration permanente et universelle pour prendre à la nasse et paralyser l'action des méchants dans le monde : 1^ combattre et contrarier la tyrannie dés gouvernante; i" réformer l'immoralité ou la barbarie des lois qui

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