‹ Œuvres de George SandChapitre 12 sur 40 · IS · texte numérisé non relu

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régissent les sociétés; 3^ verser dans le cœur de tous les hommes de courage et de dévouement l'enthousiasme de sa propagande et le zèle de sa doctrine. Rien que ça? hein ! et il croit y parvenir! Encore s'il était secondé par quelques hommes sincères et raisonnables , le peu de bien qu'il réussit à faire pourrait porter ses fruits I Mais , par malheur, il est environné d'une clique d'intrigants et d'imposteurs audacieux qui feignent de partager sa foi et de servir ses projets , et qui se servent de son crédit pour accaparer de bonnes places dans toutes les cours de l'Europe, non sans se mettre au bout des doigts la meilleure partie de l'argent destiné à ses bonnes œuvres. Voilà l'homme et son entourage. C'est k vous de juger dans quelles mains vous êtes , et si cette protection généreuse qui vous a heureusement tirée des griffes du petit Fritz ne risque pas de vous faire tomber pire , à force de vouloir vous élever dans les nues. Vous voilà avertie. Méfiez- vous des belles promesses, des beaux discours, des scènes de tragédie , des tours de passe-passe des Cagliostro, des Saint-Germain et consorts.

— Ces deux derniers personnages sont-ils donc actuellement ici? demanda Consuelo un peu troublée, et flottante entre le danger d'être jouée par le docteur et la vraisemblance de ses assertions.

— Je n'en sais rien, répondit-il. Tout s'y passe mystérieusement. Il y a deux châteaux : un visible et palpable , où l'on voit arriver des gens du monde qui ne se doutent de rien , où l'on donne des fêtes, où l'on déploie l'appareil d'une existence prindère, frivole et inoffensive. Ce château-là couvre et cache l'autre, qui est un petit monde souterrain assez habilement masqué. Dans le château invisible s'élucubrent tous les songes creux de Son Altesse. Novateurs, réformateurs, inventeurs, sorciers, prophètes, alchimistes, tous architectes d'une société nouvelle toujours prêle, selon leur dire, à avaler l'ancienne demain ou après-demain ; voilà les hôtes mystérieux que l'on reçoit, que l'on héberge , et que l'on consulte sans que personne le sache à la surface du sol , ou du moins sans qu'aucun profane puisse expliquer le bruit des caves autrement que par la présence d'esprits follets et de revenants tracassiers dans les œuvres basses du bâtiment. Maintenant concluez : les susdits charlatans peuvent être.^ à cent lieues d'ici , car ils sont grands voyageurs de leur nature, ou à cent pas de nous, dans de bonnes chambres à portes secrètes et à double fond. On dit que ce vieux château a servi autrefois de rendez-vous aux francs juges, et que depuis , à cause de certaines traditions héréditaires, les ancêtres de notre prince se sont toujours divertis à y tramer des complots terribles, qui n'ont jamais, que je sache, abouti à rien. C'est une vieille mode du pays , et les plus illustres cerveaux ne sont pas ceux qui y donnent le moins. Moi , je ne suis pas initié aux merveilles du château invisible. Je passe ici quelques jours de temps en temps , quand ma sou-

veraine , la princesse Sophie de Prusse, margrave de Bareith, me donne la permission d'aller prendre l'air hors de ses États. Or comme je m'ennuie prodigieusement à la délicieuse cour de Bareith , qu'au fond j'ai de l'attachement pour le prince dont nous parlons, et que je ne suis pas fâché déjouer parfois un petit tour au grand Frédéric, que je déteste, je rends au susdit prince quelques services désintéressés et dont je me divertis tout le premier. Comme je ne reçois d'ordres que de loi, ces services sont toujours fort innocents. Celui d'aider à vous tirer de Spandaw, et de vous amener ici comme une pauvre colombe endormie, n'avait rien qui me répugnât. Je savais que vous y seriez bien traitée , et je pensais que vous auriez occasion de vous y amuser. Mais si , au contraire, on vous y tourmente, si les conseillers charlatans de Son Altesse prétendent s'y emparer de vous, et vous faire servir à leurs intrigues dans le monde...

— Je ne crains rien de semblable , répondit Consuelo de plus en plus frappée des explications du docteur. Je saurai me préserver de leurs suggestions, si elles blessent ma droiture et révoltent ma conscience.

— En êtes-vous bien sûre, madame la comtesse? reprit Supperville. Tenez I ne vous y fiez pas, et ne vous vantez de rien. Des gens fort raisonnables et fort honnêtes sont sortis d'ici timbrés et tout prêts à mal faire. Tous les moyens sont bons aux intrigants qui exploitent le prince, et ce cher prince est si facile à éblouir, que lui-^nême a mis la main à la perdition de quelques bonnes âmes en croyant les sauver. Sachez que ces intrigants sont fort habiles, qu'ils ont des secrets pour effrayer, pour convaincre, pour émouvoir, pour enivrer les sens et frapper l'imagination. D'abord une persistance de tracasseries et une foule de petits moyens incompréhensibles : et puis des recettes, des systèmes, des {M'estiges à leur service. Ils vous enverront des spectres, ils vous feront jeûner pour vous ôter la lucidité de l'esprit, ils vous assiégeront de fantasmagories riantes ou affreuses. Enfin ils vous rendront superstitieuse, folle, peut-être, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, et alors...

— Et alors? que peuvent-ils attendre de moi? que suis-je dans le monde pour qu'ils aient besoin de m'attirer dans leurs filets?

— Oui-da I La comtesse de Rudolstadt ne s'en doute pas?

— Nullement, M. le docteur.

— Vous devez vous rappeler pourtant que mons Cagliostro vous a fait voir feu le comte Albert, votre mari, vivant et agissant?

— Comment savez-vous cela, si vous n'êtes pas initié aux mystères du monde souterrain dont vous parlez?

— Vous l'avez raconté à b princesse Amélie de Prusse, qui est un peu bavarde, comme toutes les

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

personnes corieuses. Ignorez-vous , d'ailleurs , cpi'elle est fort liée avec le spectre du comte de Rudolstadt?

— Un certain Trismégiste, à ce qu'on m'a dit!

— Précisément. J'ai vu ce Trismégiste, et il est de fait qu'il ressemble au comte d'une manière sui'prenante au premier abord. On peut le faire ressembler davantage en le coif&nt et en l'habillant comme le comte avait coutume d'être , en lui rendant le visage blême, et en lui faisant étudier l'allure et les manières du défunt. Comprenez-vous, maintenant?

— Moins que jamais. Quel intérêt aurait-on à faire passer cet homme pour le comte Albert?

— Que vous êtes simple et loyale! Le comte Albert est mort, laissant une grande fortune, qui va tomber en quenouille, des mains de b chanoinesse Wenceslawa à celles de la petite baronne Amélie , cousine du comte Albert, à moins que vous ne &ssiez valoir vos droits à un douaire ou k une jouissance viagère. On lâchera d'abord de vous y décider...

— 11 est vrai , s'écria Consuelo, vous m'éclairez sur le sens de certaines paroles 1

— Ce n'est rien encore : cette jouissance viagère, très^ontestable, du moins en partie, ne satisferait pas l'appétit des chevaliers d'industrie qui veulent vous accaparer. Vous n*avez pas d'enfant; il vous faut un mari. Eh bien! le comte Albert n'est pas mort : il était en léthargie, on l'a enterré vivant; le diable l'a tiré de là; M. de Cagliostro lui a donné une potion; M. de Saint-Germain l'a emmené promener. Bref, au bout d'un ou deux ans il reparaît, raconte ses aventures, se jette à vos pieds, consomme son mariage avec vous, part pour le château des Géants, se fait reconnaître de la vieille chanoinesse et de quelques vieux serviteurs qui n'y voient pas très^lair, provoque une enquête, s'il y a contestation, et paye les témoins, il fait même le voyage de Vienne avec son épouse fidèle, pour réclamer ses droits auprès de l'impératrice. Un peu de scandale ne nuit pas à ces sortes d'affaires. Toutes les grandes dames s'intéressent à un bel homme , victime d'une funeste aventure et de l'ignorance d'un sot médecin. Le prince de Kaunitz, qui ne hait pas les cantatrices, vous protège; votre cause triomphe; vous retournez victorieuse à Riesenburg, vous mettez à la porte votre cousine Amélie; vous êtes riche et puissante; vous vous associez au prince d'ici et k ses charlatans pour réformer la société et changer la face du monde. Tout cela est fort agréable, et ne coûte que la peine de se tromper un peu, en prenant à la place d'un illustre époux un bel aventurier, homme d'esprit, et grand diseur de bonne aventure par-dessus le marché. Y êtes-vous , maintenant? Faites vos réflexions. Il était de mon devoir, comme médecin, comme ami de la famille de Rudolstadt, et comme homme d'honneur, de vous dire tout cela. On avait compté sur moi pour constater, dans l'occasion, l'identité de Trismégiste avec le comte Albert. Mais moi qui l'ai vu mou-

rir, non avec les yeux de l'imagination, mais avec ceux de la science, moi qui ai fort bien remarqué certaines différences entre ces deux hommes, et qui sais qu'à Berlin on connaît l'aventurier de longue date, je ne me prêterai point à une pareille imposture. Grand merci ! je sais que vous ne vous y prêteriez pas davantage , mais qu'on mettra tout en œuvre pour vous persuader que le comte Albert a grandi de deux ponces et pris de la fraîcheur et de la santé dans sùa cercueil. J'entends ce Matteus qui revient; c'est une bonne bête, qui ne se doute de rien. Moi, je me retire, j'ai diL Je quitte ce château dans une heure, n'ayant que faire ici davantage. »

Après avoir parlé ainsi avec une remarquable volubilité, le docteur remit son masque, salua profondément Consuelo, et se retira, la laissant achever son souper toute seule si bon lui semblait : elle n'était guère disposée à le faire. Bouleversée et atterrée de tout ce qu'elle venait d'entendre, elle se retira dans sa chambre, et n'y trouva un peu de repos qu'après avoir souffert longtemps les plus douloureuses perplexités et les plus vagues angoisses du doute et de l'inquiétude.

Le lendemain Consuelo se sensit brisée au moral et au physique. Les cyniques révélations de Suppervîlle, succédant brusquement aux paternels encouragements des invisibles, lui faisaient l'effet d'une immersion d'eau glacéeaprès une bienfaisantechaleur. Elle s'était élevée un instant vers le ciel, pour retomber aussitôt sur la terre. Elle en voulait presque au docteur de l'avoir désabusée; car déjà elle s'était plu, dans ses rêves, k revêtir d'une éclatante majesté ce tribunal auguste qui lui tendait les bras, comme une famille d'adoption, comme un refuge contre les dangers du monde et les égarements de la jeunesse.

Le docteur semblait mériter pourtant de la gratitude, et Consuelo le reconnaissait sans pouvoir en éprouver pour lui; sa conduite n'était-elle pas d'un homme sincère, courageux et désintéressé? Mais Consuelo le trouvait trop sceptique, trop matérialiste, trop porté à mépriser les bonnes intentions et k railler les beaux caractères. Quoi qu'il lui eût dit de la crédulité imprudente et dangereuse du prince anonyme, elle se faisait encore une haute idée de ce noble vieillard, ardent pour le bien comme un jeune homme, et naïf comme un enfant dans sa foi à la perfectibilité humaine. Les discours qu'on lui avait tenus dans la salle souterraine lui revenaient k l'esprit, et lui paraissaient remplis d'autorité calme et d'austère sagesse. La charité et la bonté y perçaient sous les menaces et

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sous les réticences d'une sévérité affectée, prête à se démentir au moindre élan du cœur de Gonsuelo. Des fourbes, des cupides, des charlatans auraient-ils parlé et agi ainsi envers elle? Leur vaillante entreprise de réformer le monde, si ridicule aux yeux du frondeur Supperville, répondait au vgbu éternel, aux romanesques espérances, à la foi enthousiaste qu'Albert avait inspirées k son épouse, et qu'elle avait retrouvées avec une bienveillante sympathie dans la tète malade mais généreuse de Gottlieb. Ce Supperville n'était-il pas haïssable de vouloir l'en dissuader, et de lui ôter sa foi en Dieu, en même temps que sa confiance dans les invisibles?

Consuelo, bien plus portée à la poésie de l'âme qu'à la sèche appréciation des tristes réalités de la vie présente, se débattait sous les arrêts de Supperville et s'efforçait de les repousser. Ne s'était-il pas livré à des suppositions gratuites, lui qui avouait n'être pas initié au tuonde souierrain, et qui paraissait même ignorer le nom et l'existence du conseil des invisibles? Que Trismégiste fût un chevalier d'industrie, cela était possible, quoique la princesse Amélie affirmât le contraire, et que l'amitié du comte Golowkin, le meilleur et le plus sage des grands que Consuelo eût rencontrés à Berlin , parlât en sa faveur. Que Cagliostro et Saint-Germain fussent aussi des imposteurs , cela se pouvait encore supposer, bien qu'ils eussent pu, eux aussi, être trompés par une ressemblance extraordinaire. Mais en confondant ces trois aventuriers dans le même mépris, il n'en ressortait pas qu'ils fissent partie du conseil des invisibles, ni que cette association d'hommes vertueux ne pût repousser leurs suggestions aussitôt que Consuelo aurait constaté ellemême que Trismégiste n'était pas Albert. Ne serait-il pas temps de leur retirer sa confiance après celte épreuve décisive, s'ils persistaient à vouloir la tromper si grossièrement? Jusque-là Consuelo voulut tenter la destinée et connaître davantage ces invisibles à qui elle devait sa liberté, et dont les paternels reproches avaient été jusqu'à son cœur. Ce fut à ce dernier parti qu'elle s'arrêta, et, en attendant l'issue de l'aventure, elle résolut de traiter tout ce que Supperville lui avait dit comme une épreuve qu'il avait été autorisé à lui faire subir, ou bien conune un besoin d'épancher sa bile contre des rivaux mieux vus et mieux traités que lui par le prince.

Une dernière hypothèse tourmentait Consuelo plus que toutes les autres. Était-il absolument impossible qu'Albert fût vivant? Supperville n'avait pas observé les phénomènes qui avaient précédé, pendant deux ans, sa dernière maladie. Il avait même refusé d'y croire, s'obstinant à penser que les fréquentes absences du jeune comte dans le souterrain étaient consacrées à de galants rendez^-vous avec Consuelo. Elle seule, avec Zdenko, savait le secret de ses crises léthargiques. L'amour-propre du docteur ne pouvait lui

G. t.iMD. — TOME V.

permettre d'avouer qu'il avait pu s'abuser en constatant la mort. Maintenant que Consuelo connaissait l'existence et la puissance matérielle du conseil des invisibles , elle osait se livrer à bien des conjectures sur la manière dont ils avaient pu arracher Albert aux horreurs d'une sépulture anticipée et le recueillir secrètement parmi eux pour des fins inconnues. Tout ce que Supperville lui avait révélé des mystères du château et des bizarreries du prince aidait à confirmer cette supposition. La ressemblance d'un aventurier nommé Trismégiste pouvait compliquer le merveilleux du fait, mais elle ne détruisait pas sa possibilité. Cette pensée s'empara si fort de la pauvre Consuelo, qu'elle tomba dans une profonde mélancolie. Albert vivant, elle n'hésiterait pas à le rejoindre dès qu'on le lui permettrait, et à se dévouer à lui étemellemenL Mais plus que jamais elle sentait qu'elle devait souffrir d'un dévouement où l'amour n'entrerait pour rien. Le chevalier se présentait à son imagination comme une cause d'amers regrets, et à sa conscience comme une source de futurs remords. S'il fallait re« noncer à lui, l'amour naissant suivait la marche ordinaire des inclinations contrariées, il devenait passion. Consuelo ne se demandait pas avec une hypocrite résignation pourquoi ce cher Albert voulait sortir de sa tombe, où il était si bien : elle se disait qu'il était dans sa destinée de se sacrifier à cet homme, peut-être même au delà du tombeau, et elle voulait accomplir cette destinée jusqu'au bout; mais elle souffrait étrangement, et pleurait l'inconnu, son plus involontaire, son plus ardent amour.

Elle fut tirée de ses méditations par un petit bruit et le frôlement d'une aile légère sur son épaule. Ë11& fit une exclamation de surprise et de joie en voyant un joli rouge-gorge voltiger dans sa chambre et s'approcher d'elle sans frayeur. Au bout de quelques instants de réserve, il consentit à prendre une mouche dans sa main.

« Est-ce toi, mon pauvre ami, mon fidèle compagnon ? lui disait Consuelo avec des larmes de joie enfantine. Serait-il possible que tu m'eusses cherchée et retrouvée ici? Non, cela ne se peut. Jolie créature confiante, tu ressembles à mon ami, et tu ne l'es pas. Tu appartiens à quelque jardinier, et tu t'es échappé de la serre où tu as passé les jours froids parmi des fleurs toujours belles. Viens à moi, consolateur du prisonnier; puisque l'instinct de ta race te pousse vers les solitaires et les captifs , je veux reporter sur toi toute l'amitié que j'avais pour ton frère. »

Consuelo jouait sérieusement depuis un quart d'heure avec cette aimable bestiole, lorsqu'elle entendit au dehors un petit sifflement qui parut faire tressaillir l'intelligente créature. Elle laissa tomber les friandises que lui avait prodiguées sa nouvelle amie, hésita un peu, fit briller ses grands yeux noirs, et tout à coup se détermina à prendre sa volée vers

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

la fenêtre, entraînée par le nouvel avertissement d'une autorité irrécusable. Consuelo le suivit des yeux , et le vit se perdre dans le feuillage. Mais en cherchant à l'y découvrir encore, elle aperçut au fond de son jardin , sur l'autre rive du ruisseau qui le bornait, dans un endroit un peu découvert, un personnage facile à reconnaître malgré la distance. C'était Gotllieb, qui se traînait le long de l'eau d'une manière assez réjouie, en chantant el en essayant de sautiller. Consuelo, oubliant un peu la défense des invisibles, s'efforça, en agitant son mouchoir à la fenêtre, d'attirer son attention. Mais il était absorbé par le soin de rappeler son rouge-gorge. Il levait la tète vers les arbres en sifOant, et il s'éloigna sans avoir remarqué Consuelo.

a Dieu soit béni, et les invisibles aussi, en dépit de Suppervillel se dit-elle. Ce pauvre enfant parait heureux et mieux portant; son ange gardien le rougegorge est avec lui. Il me semble que c'est aussi pour moi le présaged'uneriantedestinée. Allons, nedoutons plus de mes protecteurs : la méfiance flétrit le cœur. »

Elle chercha comment elle pourrait occuper son cœur d'une manière fructueuse pour se préparer à la nouvelle éducation morale qu'on lui avait annoncée, et elle s'avisa de lire, pour la première fois depuis qu'elle était k***. Elle entra dans la bibliothèque, sur laquelle elle n'avait encore jeté qu'un coup d'œil di»> Irait, et résolut d'examiner sérieusement le choix des livres qu'on avait mis à sa disposition. Ils étaient peu nombreux, mais extrêmement curieux et probablement fort rares, sinon uniques pour la plupart. C'était une collection des écrits des philosophes les plus remarquables de toutes les époques et de toutes les nations, mais abrégés et réduits à l'essence de leurs doctrines et traduits dans les diverses languesque Consuelo pouvait comprendre. Plusieurs, n'ayant jamais été publiés en traductions, étaient manuscrits, particulièrement ceux des hérétiques et novateurs célèbres du moyen âge, précieusesdépouilles du passé dontles fragments importants, et même quelques exemplaires complets, avaient échappé aux recherches de l'inquisition, et aux dernières violations exercées par les jésuites dans les vieux châteaux hérétiques de l'Allemagne, lors de la guerre de trente ans. Consuelo ne pouvait apprécier la valeur de ces trésors philosophiques, recueillis par quelque bibliophile ardent, ou par quelque adepte courageux. Les originaux l'eussent intéressée à cause des caractères et des vignettes, mais elle n'en avait sous les yeux qu'une traduction, faite avec soin et calligraphiée avec élégance par quelque moderne. Cependant elle rechercha de préférence les traductions fidèles de Wickleff, de Jean Huss, et des philosophes chrétiens réformateurs qui se rattachaient, dans les temps antérieurs, contemporains et subséquents, à ces pères de la nouvelle ère religieuse. Elle ne les avait pas lus, mais elle les connaissait assez

bien par ses longues conversations avec Albert. En les feuilletant, elle ne les lut guère davantage, et, pourtant elle les omnutde mieux enmieux. Consuelo avait l'âme essentiellementreligieuse, sans avoir l'esprit philosophique. Si die n'eût vécu dans ce milieu raisonneur et clairvoyant du monde de son temps, elle eût facilement tourné à la superstition et au fanatisme. Telle qu'elle était encore, elle comprenait mieux les discours exaltés de Gottlieb que les écrits de Voltaire, lus cependant avec ardeur par toutes les belles dames de l'époque. Cette fille intelligente et simple, courageuse et tendre , n'avait pas la tête façonnée aux subtilités du raisonnement. Elle était toujours éclairée par le cœur avant de l'être parlecerveau. Saisissant toutes les révélations du sentiment parnne prompte assimilation, elle pouvait être instruite philosophiquement ; et elle l'avait été remarquablement pour son âge, pour son sexe et pour sa position, par l'enseignement d'une parole amie, de la parole éloquente et chaleureuse d'Albert. Les organisatimis d'artistes acquièrent plusdanslesémotionsd'un cours ou d'une prédication que dans l'étude patiente et souvent froide des livres. Telle était Consuelo : elle ne pouvait pas lire une page entière avec attention; mais si une grande pensée, heureusement rendue et résumée par une expression colorée, venait à la frapper, son âme s'y attachait; elle se la répétait comme une phrase musicale : le sens, quelque profond qu'il fût, la pénétrait comme un rayon divin. Elle vivait sur cette idée, elle l'appliquait à toutes ses émotions. Elle y puisait une force réelle, elle se le rappelait toute sa vie. Et ce n'était pas pour elle une vaine sentence, c'était une règle de conduite, une armure pour le combat. Qu'avait-elle besoin d'analyser et de résumer le livre où elle l'avait saisie? Tout ce livre se trouvait écrit dans son cœur, dès que l'inspiration qui l'avait produit s'était emparée d'elle. Sa destinée ne lui commandait pas d'aller au delà. EUle ne prétendait pas k concevoir savamment un monde philosophique dans son esprit. Elle sentait la chaleur des secrètes révélations qui sont accordées aux âmes poétiques lors^ qu'elles sont aimantes. C'estainsi qu'elle lut plusieurs jours sans rien lire. Elle n'eût pu rendre compte de rien; mais plus d'une page où elle n*avait vu qu'une ligne fut mouillée de ses larmes, et souvent elle courut au clavecin pour y improviser des chants éoni la tendresse et la grandeur furent l'expression brûlante et spontanée de son émotion généreuse.

Une semaine entière s'écoula pour elle dans une solitude que ne troublèrent plus les rapports de Matteus. Elle s'était promis de ne plus lui adresser la moindre question, et peut-être avait-il été tancé de son indiscrétion, car il était devenu aussi taciturne qu'if avait été prolixe dans les premiers jours. Le rouge-gorge revint voir Consuelo tous les matins, mais sans être accompagné de loin par Gottlieb. 11

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semblait que ce petit être (Consaelo ii*était pas loin de le croire enchanté) eût des heures régulières pour venir Tégayer de sa présence, et s*en retourner ponctuellement vers midi auprès de son autre ami. Au fait, il n'ya^ait rien \k de merveilleux. Les animaux en liberté ont des habitudes, et se font un emploi réglé de leurs journées, avec plus d'intelligence et de prévision encore que les animaux domestiques. Un jour cependant, Gonsuelo remarqua qu'il ne volait pas aussi gracieusement qu'à Vordinaire.Il paraissait contraint et impatienté. Au lieu de venir becqueter ses doigts, il ne songeaitqu'à se débarrasser à coups d'ongles et de bec d'une entrave irritante. Gonsuelo s'approcha de lui, et vit un fil noir qui pendait à son aile. Le pauvre petit avait-il été pris dans un lacet, et ne s'en était-il échappé qu'à force de courage et d'adresse, emportant un boutde sa chaîne T Elle n'eut pas de peine à le prendre, mais elle en eut un peu à le délivrer d'un brin de soie adroitement croisé sur son dos, et qui fixait sous l'aile gauche un très-petit sachet d'étoffe brune fort mince. Dans ce sachet elle trouva un billet écrit en caractères imperceptibles sur un papier si fin, qu'elle craignait de le rompre avec un souffle. Dès les premiers mots , elle vit bien que c'était un message de son cher inconnu. Il contenait ce peu de mots :

« On m'a confié une œuvre généreuse, espérant que le plaisir de fanre le bien calmerait l'inquiétude de ma passion. Mais rien, pas même ^exercice de la charité, ne peut distraire une âme où tu règnes. J'ai accompli ma tâche plus vite qu'on ne le croyait possible. Je suis de retour, et je t'aime plus que jamais. Le ciel pourtant s'éclaircit. J'ignore ce qui s'est passé entre toi et eux; mais ils semblent plus favorables , et mon amour ji'est plus traité comme un crime , mais comme un malheur pour moi seulement. Un malheur! Ohl ils n'aiment pas! Ils ne savent pas que je ne puis être malheureux si tu m'aimes; et tu m'aimes, n'est-ce pas? Dis-le au rouge-gorge de Spandaw. C'est lui. Je l'ai apporté dans mon sein. Ohl qu'il me paye de mes «oins en m'apportant un mot de toi! Gottlieb me le remettra fidèlement sans le regarder. »

Les mystères, les circonstances romanesques atti* sent le feu de l'amour. Gonsuelo éprouva la plus violente tentation de répondre, et la crainte de déplaire aux invisibles , le scrupule de manquer à ses pronaesses ne la retinrent que faiblement , il faut bien l'avouer. Mais, en songeant qu'elle pouvait être décoarerte et provoquer un nouvel exil du chevalier, elle eut le courage de s'abstenir. Elle rendit la liberté au rouge-gorge sans lui confier un seul mot de réponse, mais non sans répandre des larmes amères sur le chainin et le désappointement que cette sévérité causerait à M>n amant.

Elle essaya de reprendre ses études; mais ni la lec-

ture ni le chant ne purent la distraire de l'agitation qui bouillonnait dans son sein , depuis qu'elle savait le chevalier près d'elle. Elle ne pouvait s'empêcher d'espérer qu'il désobéirait pour deux, et qu'elle le verrait se glisser le soir dans les buissons fleuris de son jardin. Mais elle ne voulut pas l'encourager en se montrant. Elle passa la soirée enfermée, épiant, à travers sa jalousie, palpitante, remplie de crainte et de désir, résolue pourtant à ne pas répondre à son appel. Elle ne le vit point paraître, et en éprouva autant de douleur et de surprise que si elle eût compté sur une témérité dont elle l'eût pourtant blâmé , et qui eût réveillé toutes ses terreurs. Tous les petits drames mystérieux des jeunes et brûlantes amours s'accomplirent dans son sein en quelques heures. G'était une phase nouvelle , des émotions inconnues dans sa vie. Elle avait souvent attendu Anzoleto, le soir, sur les quais de Venise ou sur les terrasses de la Corle MintUi, mais elle l'avait attendu en repassant sa leçon du matin, ou en disant son chapelet, sans impatience, sans frayeur, sans palpitations et sans angoisse. Get amour d'enfant était encore si près de l'amitié , qu'il ne ressemblait en rien à ce qu'elle sentait maintenant pour Liverani. Le lendemain , elle attendit le rougegorge avec anxiété, le rouge-gorge ne vint pas. Avaitil été saisi au passage par de farouches argus? L'humeur que lui donnaient cette ceinture de soie et ce fardeau pesant pour lui l'avait-elle empêché de sortir? Mais il avait tant d'esprit , qu'il se fût rappelé que Gonsuelo l'en avait délivré la veille , et il fût venu la prier de lui rendre encore ce service.

Gonsuelo pleura toute la journée. Elle qui ne trouvait pas de larmes dans les grandes catastrophes, et qui n'en avait pas versé une seule sur son infortune à Spandaw, elle se sentit brisée et consumée par les souffrances de son amour, et chercha en vain les forces qu'elle avait eues contre tous les autres maux de sa vie.

Le soir elle s'efforçait de lire une partition au clavecin , lorsque deux figures noires se présentèrent à l'entrée du salon de musique sans qu'elle les eût entendues monter. Elle ne put retenir un cri de frayeur à l'apparition de ces spectres ; mais l'un d'eux lui dit d'une voix plus douce que la première fois :

« Suis-nous, w

Et elle se leva en silence pour leur obéir. On lui présenta un bandeau de soie en lui disant :

« Geci t'incommodera moins que le capuce. Gouvre tes yeux toi-même, et jure que lu le feras en conscience. Jure aussi que si ce bandeau venait à tomber ou à se déranger, lu fermerais les yeux jusqu'à ce que nous t'ayons dit de les ouvrir.

— Je vous le jure, répondit Gonsuelo.

— Ton serment est accepté comme valide, » reprit le conducteur.

Et Gonsuelo marcha comme la première fois dans

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le souterrain ; mais quand on lui eut dit de s'arrêter, une voix inconnue ajouta :

« Ole toi-même ce bandeau. Désormais personne ne portera plus la main sur toi. Tu n'auras d'autre gardien que ta parole. »

Gonsuelo se trouva dans un cabinet voûté et éclairé d'une seule petite lampe sépulcrale suspendue à la clef pendante du milieu. Un seul juge, en robe rouge et en masque livide, était assis sur un antique fauteuil auprès d'une table. Il était voûté par l'âge ; quelques mècbes argentées s'échappaient de dessous sa loque. Sa voix était cassée et tremblante. L'aspect de la vieillesse changea la crainte, dont ne pouvait se défendre Gonsuelo à l'approche d'un invisible, en respectueuse déférence.

a Écoute-moi bien , lui dit-il en lui faisant signe de s'asseoir sur un escabeau à quelque distance. Tu comparais ici devant ton confesseur. Je suis le plus vieux du conseil , et le calme de ma vie entière m'a rendu l'esprit aussi chaste que le plus chaste des prêtres catholiques. Je ne mens pas. Veux-tu me récuser, cependant? tu en es libre.

— Je vous accepte, répondit Gonsuelo, pourvu, toutefois, que ma confession n'impUque pas celle d'autrui.

— Vain scrupule! reprit le vieillard. Un écolier ne révèle pas à un pédant la faute de son camarade; mais un ûls se hâte d'avertir son père de celle de son frère, parce qu'il sait que le père réprime et corrige sans châtier. Du moins telle devrait être la loi de la famille. Tu es ici dans le sein d'une famille qui cherche la pratique de l'idéal. As-tu conûance ?

Gette question, assez arbitraire dans la bouche d'un inconnu , fut faite avec tant de douceur et d'un son de voix si sympathique, que Gonsuelo, entraînée et atten* drie subitement, répondit sans hésiter :

c( J'ai pleine confiance.

— Écoute encore , reprit le vieillard. Tu as dit , la première fois que tu as comparu devant nous, une parole que nous avons recueillie et pesée : « G'e^tune étrange torture morale pour une femme que de se confesser hautement devant huit hommes. )> Ta pudeur a été prise en considération. Tu ne te confesseras qu'à moi, et je ne trahirai pas tes secrets. Il m'a été donné plein pouvoir, quoique je ne sois dans le conseil au-dessus de personne , de te diriger dans une affaire particulière d'une nature délicate, et qui n'a qu'un rapport indirect avec celle de ton initiation. Me répondras-tu sans embarras? Mettras-tu ton cœur à nu devant moi?

— Je le ferai.

— Je ne te demanderai rien de ton passé. On te l'a dit, ton passé ne nous appartient pas ; mais on t'a avertie de purifier ton âme dès l'instant qui a marqué le commencement de ton adoption. Tu as dû faire tes réflexions sur les difficultés et les conséquences de celte adoption; ce n'est pas à moi seul que tu en dois

compte : il s'agit d'antre chose entre toi et moi. Réponds donc.

— Je suis prête.

— Un de nos enfants a conçu de l'amour pour toi. Depuis huit jours, réponds-tu k cet amour ou le repousses-tu?

— Je l'ai repoussé dans toutes mes actions.

— Je le sais. Tes moindres actions nous sont connues. Je te demande le secret de ton cœur, et non celui de ta conduite. »

Gonsuelo sentit ses joues brûlantes et garda le silence.

a Tu trouves ma question bien cruelle. 11 faut répondre cependant. Je ne veux rien deviner. Je dois connaître et enregistrer.

— Eh bien, j'aime! » répondit Gonsuelo, emportée par le besoin d'être vraie. Mais à peine eut-elle prononcé ce mot avec audace, qu'elle fondit en larmes. Elle venait de renoncer à la virginité de son âme.

a Pourquoi pleures- tu? reprit le confesseur avec douceur. Est-ce de honte ou de repentir?

— Je ne sais. 11 me semble que ce n'est pas de repentir; j'aime trop pour cela.

— Qui aimes-tu?

— Vous le savez, moi je ne le sais pas.

— Mais si je l'ignorais? Son nom!

— Liverani.

— Ge n'est le nom de personne. Il est commun à tous ceux de nos adeptes qui veulent le porter et s'en servir : c'est un nom de guerre, comme tous ceux que la plupart de nous portent dans leurs voyages.

— Je ne lui en connais pas d'autre, et ce n'est pas de lui que je l'ai appris.

— Son âge?

— Je ne le lui ai pas demandé.

— Sa figure?

— Je ne l'ai pas vue.

— Gomment le reconnaltrais-tu ?

— 11 me semble qu'en touchant sa main je le reconnaîtrais.

— Et si l'on remettait ton sort k celte épreuve, et que tu vinsses à te tromper?

— Ge serait horrible.

— Frémis donc de ton imprudence, malheureuse enfant! ton amour est insensé.

— Je le sais bien.

— Et tu ne le combats pas dans ton cœur?

— Je n'en ai pas la force.

— En as-tu le désir?

— Pas même le désir.

— Ton cœur est donc libre de toute autre affection?

— Entièrement.

— Mais lu es veuve ?

— Je crois l'être.

— Et si tu ne l'étais pas?

— Je combattrais mon amour et je ferais mon devoir.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

— Avec regret? avec douleur?

— Avec désespoir peut-être. Mais je le ferais.

— Tu n'as donc pas aimé celui qui a été ton époux?

— Je l'ai aimé d'amitié fraternelle; j'ai fait tout mon possible pour l'aimer d'amour.

— Et tu ne l'as pas pu?

— Maintenant que je sais ce que c'est qu'aimer, je puis dire non.

— N'aie donc pas de remords; l'amour ne s'impose pas. Tu crois aimer ce Liverani sérieusement, religieusement, ardemment?

— Je sens tout cela dans mon cœur, à moins qu'il n'en soit indigne I...

— 11 en est digne.

— mon père I s'écria Consuelo transportée de reconnaissance et prête à s'agenouiller devant le vieillard.

— n est digne d'un amour immense autant qu'Albert lui-même I mais il faut renoncer à lui.

— C'est donc moi qui n'en suis pas digne! répondit Consuelo douloureusement.

— Tu en serais digne, mais tu n'es pas libre. Albert de Rudolstadt est vivant.

— Mon Dieu! pardonnez-moi I » murmura Consuelo en tombant à genoux et en cachant son visage dans ses mains.

Le confesseur et la pénitente gardèrent un douloureux silence; mais bientôt Consuelo, se rappelant les accusations de Supperville, fut pénétrée d'horreur. Ce vieillard, dont la présence la remplissait de vénération, se prêtait-il h une machination infernale? exploitait-il la vertu et la sensibilité de l'infortunée Consuelo pour la jeter dans les bras d'un misérable imposteur? Elle releva la tête, et, pâle d'épouvante, l'oeil sec, la bouche tremblante, elle essaya de percer do regard ce masque impassible qui lui cachait peutêtre la pâleur d'un coupable, ou le rire diabolique d'un scélérat.

a Albert est vivant I dit-elle : en êtes-vous bien sûr, monsieur? Savez-vous qu'il y a un homme qui lui ressemble, et que moi-même j'ai cru voir Albert en le voyant?

— Je sais tout ce roman absurde, répondit le vieillard d'un ton calme; je sais toutes les folies que Supperville a imaginées pour se disculper du crime de lèse-science qu'il a commis, en faisant porter dans le sépulcre un homme endormi. Deux mots feront écrouler cet échafaudage de folies. Le premier, c'est que Supperville a été jugé indigne de dépasser les grades insignifiants des sociétés secrètes dont nous avons la direction suprême, et que sa vanité blessée, jointe k une curiosité maladive et indiscrète, n'a pu supporter cet outrage. Le second, c'est que le comte Albert n'a jamais songé à réclamer son héritage, qu'il y a volontairement renoncé, et que jamais il ne consentirait à reprendre son nom et son rang dans le

monde. Il ne pourrait plus le faire sans soulever des discussions scandaleuses sur son identité, que sa fierté ne supporterait pas. Il a peut-être mal compris ses véritables devoirs en renonçant, pour ainsi dire, à luimême. Il eût pu faire de sa fortune un meilleur usage que ses héritiers. Il s'est retranché un des moyens de pratiquer la charité que la Providence lui avait mis entre les mains; mais il lui en reste assez d'autres, et d'ailleurs la voix de son amour a été plus forte en ceci que celle de sa conscience. Il s'est rappelé que vous ne l'aviez pas aimé, précisément parce qu'il était riche et noble. Il a voulu abjurer sans retour possible sa fortune et son nom. Il l'a fait, et nous l'avons permis. Maintenant vous ne l'aimez pas, vous en aimez un autre. Il ne réclamera jamais de vous le titre d'époux, qu'il n'a dû, à son agonie, qu'à voire compassion. Il aura le courage de renoncer à vous. Nous n'avons pas d'aulrc pouvoir sur celui que vous appelez Liverani et sur vous, que celui de la persuasion. Si vous voulez fuir ensemble, nous ne pouvons l'empêcher. Nous n'avons ni cachots, ni contraintes, ni peines corporelles à notre service, quoi qu'un serviteur crédule et craintif ait pu vous dire à cet égard; nous haïssons les moyens de la tyrannie. Votre sort est dans vos mains. Allez faire vos réflexions encore une fois, pauvre Consuelo, et que Dieu vous inspire ! »

Consuelo avait écouté ce discours avec une profonde stupeur. Quand le vieillard eut fini, elle se leva et dit avec énergie :

« Je n'ai pas besoin de réfléchir, mon choix est fait. Albert est-il ici? conduisez-moi à ses pieds.

— Albert n'est point ici. Il ne pouvait être témoin de cette lutte. Il ignore même la crise que vous subissez à cette heure.

— mon cher Albert I s'écria Consuelo en levant les bras vers le ciel , j'en sortirai victorieuse. »

Puis s'agenouillant devant le vieillard:

« Mon père, dit-elle, absolvez-moi et aidez-moi à ne jamais revoir ce Liverani; je ne veux plus l'aimer, je ne l'aimerai plus. »

Le vieillard étendit ses mains tremblotantes sur la tête de Consuelo; mais lorsqu'il les retira, elle ne put se relever. Elle avait refoulé ses sanglots dans son sein, et, brisée par un combat au-dessus de ses forces, elle fut forcée de s'appuyer sur le bras du contesseur pour sortir de l'oratoire.

Le lendemain le rouge-gorge vint à midi frapper du bec et de l'ongle à la croisée de Consuelo. Au moment de lui ouvrir, elle remarqua le fil noir croisé sur

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

sa poitrine orangée, et un élan involontaire lai 6t porter la main à l'espagnolette. Mais elle la retira aussitôt.

« Va-t'en, messager de malheur, dit-elle, va-t'en, pauvre innocent, porteur de lettres coupables et de paroles criminelles. Je n'aurais peut-^tre pas le courage de ne pas répondre à un dernier adieu. Je ne dois pas même laisser connaître que je regrette et que je souffre. »

Elle s'enfuit dans le salon de musique aGn d'échapper au tentateur ailé qui , habitué k une meilleure réception, voltigeait et se heurtait au vitrage avec une sorte de colère. Elle se mit au clavecin pour ne pas entendre les cris et les reproches de son favori qui l'avait suivie à la fenêtre de cette pièce , et elle éprouvait quelque chose de semblable à l'angoisse d'une mère qui ferme l'oreille aux plaintes et aux prières de son enfant en pénitence. Ce n'était pourtant pas au dépit et au chagrin du rouge-gorge que la pauvre Consuelo était le plus sensible dans ce moment. Le billet qu'il apportait sous son aile avait une voix bien plus déchirante, c'était cette voix qui semblait à notre recluse romanesque pleurer et se lamenter pour être écoutée.

Elle résista pourtant ; mais il est de la nature de l'amour de s'irriter des obstacles et de revenir k l'assaut, toujours plus impérieux et plus triomphant après chacune de nos victoires. On pourrait dire, sans métaphore , que lui résister c'est lui fournir de nouvelles armes. Vers trois heures, Matteus entra avec la gerbe de fleurs qu'il apportait chaque jour à sa prisonnière (car au fond il l'aimait pour sa douceur et sa bonté) ; et, selon son habitude, elle délia ces fleurs afin de les arranger elle-même dans les beaux vases de la console. C'était un des plaisirs de sa captivité; mais cette fois elle y fut peu sensible , et elle s'y livrait machinalement, comme pour tuer quelques instants de ces lentes heures qui la consumaient, lorsqu'on déliant le paquet de narcisses qui occupait le centre de la gerbe parfumée, elle fit tomber une lettre bien cachetée, mais sans adresse. En vain essayât-elle de se persuader qu'elle pouvait être du tribunal des invisibles. Matteus l'eût-il apportée sans cela? Malheureusement Matteus n'était déjà plus à portée de donner des explications. Il fallut le sonner. Il avait besoin de cinq minutes pour reparaître , il en mit par hasard au moins dix. Consuelo avait eu trop de courage contre le rouge-gorge pour en conserver contre le bouquet. La lettre était lue lorsque Matteus rentra, juste au moment où Consuelo arrivait à ce postscriptum : « N'interrogez pas Matteus, il ignore la désobéissance que je lui fais commettre. » Matteus fui simplement requis de remonter la pendule qui était arrêtée.

La lettre du chevalier était plus passionnée , plus impétueuse que toutes les autres; elle était même im-

périeuse dans son délire. Nous ne la transcrirons pas. Les lettres d'amour ne portent l'émotion que dans le cœur qui inspire et partage le feu qui les a dictées. Par elles-mêmes elles se ressemblent toutes : mais chaque être épris d'amour trouve dans celle qui lui est adressée une puissance irrésistible, une nouveauté incomparable. Personne ne croit être aimé autant qu'un autre, ni de la même manière; il croit être le plus aimé , le seul aimé qui soit au monde. Là où cet aveuglement ingénu et cette fascination orgueîllease n'existent pas , il n'y a point de passion ; et la passion avait envahi enfin le paisible et noble cœur de Consuelo.

Le billet de l'inconnu porta le trouble dans toutes ses pensées. Il implorait une entrevue; il faisait plus, il l'annonçait et s'excusait d'avance sur la nécessité de mettre les derniers moments à profit. Il feignait de croire que Consuelo avait aimé Albert et pouvait l'aimer encore. Il feignait aussi de vouloir se soumettre à son arrêt, et en attendant, il exigeait un mot de pitié, une larme de regret, un dernier adieu; toujours ce dernier adieu qui est comme la dernière apparition d'un grand artiste annoncée au public, et heureusement suivie de beaucoup d'autres.

La triste Consuelo (triste et pourtant dévorée d'une joie secrète , involontaire et brillante à l'idée de cette entrevue) sentit , à la rougeur de son front et aux palpitations de son sein, qu'elle avait l'âme adultère en dépit d'elle-même. Elle sentit que ses résolutions et sa volonté ne la préservaient pas d'un entraînement inconcevable ; et que, si le chevalier se décidait à rompre son vœu en lui parlant et en lui montrant ses traits, comme il y semblait résolu, elle n'aurait pas la force d'empêcher cette violation des lois de l'ordre invisible. Elle n'avait qu'un refuge , c'était d'implorer le secours de ce même tribunal. Mais fallait-il accuser et trahir Liverani ? Le digne vieillard qui lui avait révélé l'existence d'Albert, et qui avait paternellement accueilli ses confidences la veille recevrait celle-ci encore sous le sceau de la confession. Il plaindrait, lui, le délire du chevalier, il ne le condamnerait que dans le secret de son cœur. Consuelo lui écrivit qu'elle voulait le voir à neuf heures, le soir même, qu'il y allait de son honneur, de son repos, de sa vie peut-être. C'était l'heure à laquelle l'inconnu s'était annoncé; mais à qui et par qui envoyer cette lettreT Matteus refusait de faire un pas hors de l'enclos avant minuit; c'était sa consigne, rien ne put l'ébranler. 11 avait été vivement réprimandé pour n'avoir pas observé tous ses devoirs bien ponctuellement à l'égard de la prisonnière ; il était désormais inflexible.

L'heure approchait, et Consuelo, tout en cherchant les moyens de se soustraire à l'épreuve fatale, n'avait pas songé un instant à celui d'y résister. Vertu imposée aux femmes, tu ne seras jamais qu'un nom tant que l'homme ne prendra point la moitié de la tâche. Tous

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

(es plans de défea^ se réduisent à des subterfuges; toutes tes immolations du bonheur personnel échouent devant la crainte de désespérer l'objet aimé. Gonsuelo s'arrêta à une dernière ressource, suggestion de Théroîsme et de la faiblesse qui se partageaient son esprit. Elle se mit à chercher l'entrée mystérieuse du souterrain qui était dans le pavillon même, résolue à s'y élancer et à se présenter k tout hasard devant les invisibles. Elle supposait assez gratuitement que le lieu de leurs séances était accessible, une fois l'entrée du souterrain franchie, et qu'ils se réunissaient chaque soir en ce même lieu. Elle ne savait pas qu'ils étaient tous absents ce jour-là, et que Liverani était seul revenu sur ses pas , après avoir feint de les suivre dans une excursion mystérieuse.

Mais lous ses efforts pour trouver la porte secrète ou la trappe du souterrain furent inutiles. Elle n'avait plus, comme à Spandaw, le sang-froid, la persévérance, la foi nécessaires pour découvrir la moindre fissure d'une muraille, la moindre saillie d'une pierre. Ses mains tremblaient en interrogeant la boiserie et les lambris, sa vue était troublée; à chaque instant, il lui semblait entendre les pas du chevalier sur le sable du jardin, ou sur le marbre du péristyle.

Tout à coup, il lui sembla les entendre au-dessous d'elle, conune s'il montait l'escalier caché sous ses pieds , comme s'il s'approchait d'une porte invisible , ou comme si, à la manière des espriu familiers, il allait percer la muraille pour se présenter devant ses yeux. Elle laissa tomber son flambeau et s'enfuit au fond du jardin. Le joli ruisseau qui le traversait arrêta sa course. Elle écouta, et entendit ou crut entendre marcher derrière elle. Alors elle perdit un peu la tête, et se jeta dans le batelet dont le jardinier se servait pour apporter du dehors du sable et des gazons. Gonsuelo s'imagina qu'en le détachant, elle irait échouer sur la rive opposée ; mais le ruisseau était rapide, et sortait de l'enclos en se resserrant sous une arcade basse fermée d'une grille. Emportée à la dérive par le courant, la barque alla frapper en peu d'instants contre la grille. Gonsuelo s'y préserva d'un choc trop rude en s'élançant à la proue et en étendant les mains. Un enfant de Venise (et un enfant du peuple) ne pouvait pas être bien embarrassé de cette manoeuvre. Mais, fortune bizarre I la grille céda sous sa main et s'ouvrit par la seule impulsion que le courant donnait au bateau. Hélas I pensa Gonsuelo, on ne ferme peut-être jamais ce passage, car je suis prisonnière sur parole, et pourtant je fuis, je viole mon itermentl Mais je ne le fais que pour chercher protecti<Mi et refuge parmi mes hôtes, non pour les abandonner et les trahir.

Elle sauta sur la rive où un détour de l'eau avait poussé son esquif, et s'enfonça dans un taillis épais. Gonsuelo ne pouvait pas courir bien vite sous ces omlirages sombres. L'allée serpentait en se rétrécisr

sant. La fugitive se heurtait à chaque instant contre les arbres, et tomba plusieurs fois sur le gazon. Gependant elle sentait revenir l'espoir dans son âme; ces ténèbres la rassuraient ; il lui semblait impossible que Liverani pût l'y découvrir.

Après avoir marché fort longtemps au hasard, elle se trouva au bas d'une colline parsemée de rochers, dont b silhouette incertaine se dessinait sur un ciel gris et voilé. Un vent d'orage assez frais s'était élevé, et la pluie commençait à tomber. Gonsuelo, n'osant revenir sur ses pas , dans la crainte que Liverani n'eût retrouvé sa trace et ne la cherchât sur les rives du ruisseau, se hasarda dans le sentier un peu rude de la colline. Elle s'imagina qu'arrivée au sommet, elle découvrirait les lumières du château, quelle que fût sa position. Mais lorsqu'elle y fut arrivée dans les ténèbres, les éclairs, qui commençaient à embraser le ciel, lui montrèrent devant elle les ruines d'un vaste édifice, imposant etmélancolique débrisd'unautreâge.

La pluie força Gonsuelo d'y chercher un abri, mais elle le trouva avec peine. Les tours étaient effondrées du haut en bas à l'intérieur, et des nuées de gerfauts et de tiercelets s'y agitèrent à son approche, en poussant ce cri aigu et sauvage qui semble la voix des esprits des malheureux habitants des ruines.

Au milieu des pierres et des ronces, Gonsuelo, traversant la chapelle découverte qui dessinait à la lueur bleuâtre des éclairs les squelettes de ses ogives disloquées, gagna le préau, dont un gazon court et uni recouvrait le nivellement; elle évita un puits profond qui ne se trahissait k la surface du sol que par le développement de ses riches capillaires et d'un superbe rosier sauvage, tranquille possesseur de sa paroi intérieure. La masse de constructions ruinées qui entouraient ce préau abandonné, offrait l'aspect le plus fantastique; et, au passage de chaque éclair, l'oeil avait peine k comprendre ces spectres grêles et déjetés , toutes ces formes incohérentes de la destruction; d'énormes manteaux de cheminées, encore noircis en dessous par la fumée d'un foyer à jamais éteint, et sortant du milieu des murailles dénudées à une hauteur effrayante ; des escaliers rompus, élançant leur spirale dans le vide, comme pour conduire les sorciers à leur danse aérienne; des arbres entiers installés et grandis dans des appartements encore parés d'un reste de fresques; des bancs de pierre dans les embrasures profondes des croisées, et toujours le vide au dedans comme au dehors de ces retraites mystérieuses, refuges des amants en temps de paix, tanières des guetteurs aux heures du danger; enfin des meurtrières festonnées de coquettes guirlandes, des pignons isolés s'élevant dans les airs comme des obélisques, et des portes comblées jusqu'au tympan par les atterrissements et les décombres. G'était un lieu effrayant et poétique; Gonsuelo s'y sentit pénétrée d'une sorte de terreur superstitieuse, comme si sa présence eût pro-

LA COMTESSE DE RUDOLSTÂDT

fané une enceinte réservée aux funèbres conférences ou aux silencieuses rêveries des morts. Par une nuit sereine et dansune situation moins agitée, elle eût pu admirer Faustère beauté de ce monument; elle ne se fût peut-être pas apitoyée classiquement sur la rigueur du temps et des destins, qui renversent sans pitié le palais et la forteresse , et couchent leurs débris dans l'herbe à côté de ceux de la chaumière. La tristesse qu'inspirent les ruines de ces demeures formidables n*cst pas la même dans Timagination de l'artiste et dans le cœur du praticien. Mais dans ce moment de trouble et de crainte, et par cette nuit d'orage, Ck)nsuelo n'étant point soutenue par l'enthousiasme qui l'avait poussée à de plus sérieuses entreprises, se sentit redevenir à l'instant l'enfant du peuple, tremblant à l'idée de voir apparaître les fantômes de la nuit, et redoutant surtout ceux des antiques châtelains, farouches oppresseurs durant leur vie, spectres désolés et menaçants après leur mort. Le tonnerre élevait la voix, le vent faisaitcrouler les briques et le ciment des murailles démantelées, les longs rameaux de la ronce et du lierre se tordaient comme des serpents aux créneaux des tours. Consuelo, cherchant toujours un abri contre la pluie et les éboulements, pénétra sous la voûte d'un escalier qui paraissait mieux conservé que les autres; c'était celui de la grande tour féodale, la plus ancienne et la plus solide construction de tout l'édifice. Au bout de vingt marches, elle rencontra une grande salle octogone qui occupait tout l'intérieur de la tour; l'escalier en vis étant pratiqué, comme dans toutes les constructions de ce genre, dans l'intérieur du mur, épais de dix-huit à vingt pieds. La voûte de cette salle avait la forme intérieure d'une ruche. Il n'y avait plus ni portes ni fenêtres; maisces ouvertures étaient si étroites et si profondes , que le vent ne pouvait s'y engouffrer. Consuelo résolutd'attcndre en ce lieu la fin de la tempête; et, s'approchant d'une fenêtre, elle y resta plus d'une heure à contempler le spectacle imposant du ciel embrasé, et à écouter les voix terribles de l'orage. Enfin le vent tomba, les nuées se dissipèrent, et Consuelo songea à se retirer ; mais en se retournant, elle fut surprise de voir une clarté plus permanente que celle des éclairs régner dans l'intérieur de la salle. Cette clarté, après avoir hésité, pour ainsi dire, grandit et remplit toute la voûte, tandis qu'un léger pétillement se faisait entendre dans la cheminée. Consuelo regarda de ce côté, et vit sous le demi-cintre de celte antique cheminée , énorme gueule béante devantelle,un feu de branches qui venait de s'allumer commede lui-même. Elle s'en approcha, et remarqua des bûches à demi consumées, et tous les débris d'un feu naguère entretenu et récemment abandonné.

Effrayée de cette circonstance qui lui révélait la présence d*uu hôte, Consuelo, qui ne voyait pourtant pas trace de mobilier autour d'elle , retourna vivement

vers l'escalier et s'apprêtait à ledescendre, lorsqu'elle entendit des voix en bas, et des pas d'hommes qui faisaient craquer les gravoîs dont il était semé. Ses terreurs fantastiques se changèrent alors en appréhensions réelles. Cette tour humide et dévastée ne pouvait être habitée que par quelque garde chasse, peut-être aussi sauvage que sa demeure, peut-être ivre et brutal, et bien vraisemblablement moins civilisé et moins respectueux que l'honnête Matteus. Les pas se rapprochaient assez rapidement. Consuelo monta l'escalier à la hâte pour n'être pas rencontrée par ces problématiques arrivants, et après avoir franchi encore vingt marches, elle se trouva au niveau du second étage, où il était peu probable qu'on aurait l'occasion de la rejoindre, car il était entièrement découvert, et par conséquent inhabitable. Heureusement pour elle la pluie avait cessé; elle apercevait même briller quelques étoiles à travers la végétation vagabonde qui avait envahi le couronnement de la tour, aune dizaine de toises au-dessus de sa tête. Un rayon de lumière partant de dessous ses pieds se projeta bientôt sur les sombres parois de l'édifice, et Consuelo, s'approchantavec précaution, vit par une large crevasse ce qui se passait k l'étage inférieur qu'elle venait dequitter. Deuxhommes étaient dans la salle, l'un marchant et frappant du pied comme pour se réchauffer, l'autre penché sous le large manteau de la cheminée, et occupé à ranimer le fen qui commençait à pétiller dans l'âtre. D'abord elle ne distingua que leurs vêtements qui annonçaient une condition brillante, et leurs chapeaux qui lui cachaient leurs visages; mais la clarté du foyer s'étant répandue, et celui qui l'attisait avec la pointe de sonépée s'étant relevé pour accrocher son chapeau à une pierre saillante du mur, Consuelo vit une chevelure noire qui la fit tressaillir, et le haut d'un visage qui faillitluiarra* cher un cri de terreur et de tendresse tout à la fois. Il éleva la voix, et Consuelo n'en douta plus : c'était Albert de Rudolstadt.

« Approchez, mon ami, disait-il à son compagnon, et réchauffez-vous à l'unique cheminée qui reste debout dans ce vaste manoir. Voilà un triste gite, M. de Trenck, mais vous en avez trouvé de pires dans vos rudes voyages.

— Et même je n'en ai souvent pas trouvé du tout, répondit l'amant de la princesse Amélie. Vraiment , celui-ci est plus hospitalier qu'iln'en a l'air, et je m'en serais accommodé plus d'une fois avec plaisir. Ah rà! mon cher comte, vous venez donc quelquefois méditer sur ces ruines, et faire la veillée des armes dans cette tour endiablée?

— J'y viens souvent en eflfet, et pour des raisons plus concevables. Je ne puis vous les dire maintenant, mais vous les saurez plus tard.

— Je les devine de reste. Du haut de cette tour, vous plongez dans un certain enclos, et vous dominez un certain pavillon...

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

— Non, Trenck. La demeure dont vous parlez est cachée derrière les bois de la colline, et je ne b vois pas d'id.

— Mais vous êtes à portée de vousy rendre en peu d'instants, et de vous réfugier ensuite ici contre les surveillants inconunodes. Allons 1 convenez que tout à rheure, lorsque je vous ai rencontré dans le bois...

— Je ne puis convenir de rien, ami Trenck, et vous m'avez promis de ne pasm'interroger.

— n est vrai. Je ne devrais songerqu'à me réjouir de vous avoir retrouvé dans ce parc immense, ou plutôt dans cette forêt, où j'avais si bien perdu mon chemin, que, sans vous, je me serais jeté dans quelque pittoresque ravin ou noyé dans quelque limpide torrent. Somme»-nous loin du château?

— A plus d'un quart de lieue. Séchez donc vos habits pendant que le vent sèche les sentiers du parc, et nous nous remettrons en route.

— Ce vieux château me plait moinsque le nouveau, je vous le confesse, et je conçois fort bien qu'on l'ait abandonné aux orfraies. Pourtant, je me sens heureux de m'y trouver seul avec vous à cette heure , et par cette soirée lugubre. Cela me rappelle notre première rencontre dans les ruines d'une antiqueabbaye de la Sîlésie,mon initiation, les sermentsque j'ai prononcés entre vos mains, vous, mon juge, mon examinateur et maître alors, mon frère et mon ami aujourd'hui! Cher Albert! quelles étranges et funestes vicissitudes ont passé depuis sur nos tètes! Morts tous deux à nos familles, à nos patries, k nos amours peutêtre 1... qu'allons-nous devenir, et quelle sera désormais notre vie parmi les hommes ?

— La tienne peut encore être entourée d'éclat et remplie d'enivrements, mon cher Trenck? La domination du tyran qui te hait a des limites, grâce à Dieu, sur le sol de l'Europe.

— Mais ma maltresse, Albert? sera-t-il possible que ma maltresse me reste éternellement et inutilement fidèle?

— Tu ne devrais pas le désirer, ami ; mais il n'est que trop certain que sa passion sera aussi durable que son malheur.

— Parlez-moi donc d'elle, Albert! plus heureux que moi, vous pouvez la voir et l'entendre, vous!...

— Je ne le pourrai plus, cher Trenck; ne vous faites pas d'illusions à cet égard. Le nom fantastique et le personnage bizarre de Trismégiste, dont on m'avait affublé, et qui m'ont protégé durant plusieurs aimées dans mes courtes et mystérieuses relations avec le palais de Berlin, ont perdu leur prestige, mes amis seront discrets, et mes dupes (puisque pour servir ootre cause et votre amour, j'ai été forcé de faire bien innocemment quelques dupes) ne seraient pas plus clairvoyantes que par le passé ; mais Frédéric a senti l'odeur d'une conspiration, et je ne puis plus retour-

G. SAND. — TOME V

ner en Prusse, mes efforts y seraient paralysés par sa méfiance, et la prison de Spandaw ne s'ouvrirait pas une seconde fois pour mon évasion.

— Pauvre Albert! tu as dû souffrir dans cette prison, autant que moi dans la mienne, plus peut-être!

— Non! j'étais près d'elle. J'entendais sa voix, je travaillais à sa délivrance. Je ne regrette ni d'avoir enduré l'horreur du cachot, ni d'avoir tremblé pour sa vie. Si j'ai souffert pour moi , je ne m'en suis pas aperçu; si j'ai souffert pour elle, je ne m'en souviens plus. Elle est sauvée et elle sera heureuse.

— Par vous, Albert? Dites-moi qu'elle ne sera heureuse que par vous et avec vous, ou bien je ne l'estime plus , je lui retire mon admiration et mon amitié.

— Ne parlez pas ainsi, Trenck. C'est outrager la nature , l'amour et nos amantes , et vouloir les enchaîner au nom d'un devoir profitable à nous seuls, serait un crime et une profanation.

— Je le sais, et sans m'élever à la même vertu que toi, je sens bien que si Amélie m'eût retiré sa parole au lieu de me la confirmer, je n'aurais pas cessé pour cela de l'aimer etde bénir les joursde bonheur qu'elle m'a donnés; mais il m'est bien permis de f aimer plus que moi-même et de haïr quiconque ne t'aime pas? Tu souris. Albert, tu ne comprends pas mon amitié; et moi je ne comprends pas ton courage. Ah! s'il est vrai que celle qui a reçu ta foi se soit éprise (avant l'expiration de son deuil, l'insensée!) d'un de nos frères^ fût-il le plus méritant d'entre nous, et le plus séduisant des hommes du monde, je ne pourrai jamais le lui pardonner. Pardonne-lui, toi, si tu le peux!

— Trenck! Trenck! tu ne sais pas de quoi tu parles; tu ne comprends pas, et moi je ne puis m'expliquer. Ne la juge pas encore, cette femme admirable ; plus tard, tu la connaîtras.

— Et qui t'empêche de la justifier à mes yeux? Parle donc! A quoi bon cemyst^e? nous sommes seuls id. Tes aveux ne sauraient la compromettre, etaucun serment, que je sache, ne t'engage à me cacherceque nous soupçonnons tous d'après ta conduite. Elle ne t'aime plus! quelle sera son excuse?

— M'avait-elle donc jamais aimé ?

— Voilà son crime. Elle ne t'a jamais compris.

— Elle ne le pouvait pas, et moi je ne pouvais me révéler à elle. D'ailleurs j'étais malade, j'étais fou; on n'aime pas les fous, on les plaint et on les redoute.

— Tu n'as jamais été fou , Albert ; je ne t'ai jamais vu ainsi. La sagesse et la force de ton intelligence m'ont toujours ébloui, au contraire.

— Tu m'as vu ferme et maître de moi dans l'action, tu ne m'as jamais vu dans l'agonie du repos, dans les tortures du découragement.

— Tu connais donc le découragement, toi? Je ne l'aurais jamais pensé.

— C'est que tu ne vois pas tous les dangers, tous les obstacles , tous les vices de notre entreprise. Tu n'as

LA COMTESSE DE RUDOLSTÀDT

jamais été au fond de cet abîme où j'ai plongé toute mon âme et jeté toute mon eiistence; tu n'en as envisagé que le côté chevaleresque et généreux; tnn*en as embrassé que les travaux faciles et les riantes es^ pérances.

— Cest que je suis moins grand , moins enthousiaste, et, puisqu'il faut le dire, moins fanatique que toi, noble comte! Tu as voulu boire la coupe du zèle jusqu'à la lie, et quand l'amertume t'a suffoqué, tu as douté du ciel et des hommes.

— Oui, j'ai douté, et j'en ai été bien cruellement puni.

— Et maintenant doutes^u encore? soufires-tu toujours?

— Maintenant j'espère, je crois, j'agis. Je me sens fort, je me sens heureux. Ne vois-tu pas la joie rayonner sur mon visage, et ne sens-tu pas l'ivresse déborder de mon sein?

— Et cependant tu es trahi par ta maltresse! que dift-je? par ta femme!

— Elle ne fut jamais ni l'une ni l'autre. Elle ne me devait, elle ne me doit rien; elle ne me trahit point. Dieu lui envoie l'amour, la plus céleste des grâces d'en haut, pour la récompenser d'avoir eu pour moi un instant de pitié à mon lit de mort. Et moi , pour la remercier de m'avoir fermé lesyeux, de m'avoir pleuré, de m'avoir béni au seuil de Tétemité que je croyais franchir, je revendiquerais une promesse arrachée à sa compassion généreuse, à sa charité sublime? je lui dirais : « Femme, je suis ton maître , tu m'appartiens de par la loi, de par ton imprudence et de par ton erreur. Tu vas subir mes embrassements parce que, dans un jour de séparation, tu as déposé un baiser d'adieu sur mon front glacé! Tu vas mettre k jamais ta main dans la mienne, t'attacher à mes pas, subir mon joug, briser dans ton sein im amour naissant, refouler desdésirs insurmontables, te consumer de désir pour un autre dans mes bras profanes, sur mon cœur égoïste et lâche! » Oh! Trenck! pense^vous que je puisse être heureux en agissant ainsi? Ma vie ne serait-elle pas un supplice plus amer encore que le sien? La souffrance de l'esclave n'estrcUe pas la malédiction du maître? Grand Dieu! quel être est assez vil, assez abruti, pour s'enorgueillir et s'enivrer d'un amour non partagé, d'une fidélité contre laquelle le cœur de la victime se révolte ? Grâce au ciel, je ne suis pas cet étre-lè , je ne le serai jamais. J'allais ce soir trouver Consuelo; j'allais lui dire toutes ces choses; j'allais lui rendre sa liberté. Je ne l'ai pas rencontrée dans le jardin, où elle se promène ordinairement; à cette heure l'orage est venu et m'a ôté l'espérance de l'y voir descendre. Je n'ai pas voulu pénétrer dans ses appartements; j'y serais entré par le droit de l'époux. Le seul tressaillement de son épouvante, la pâleur seule de son désespoir, m'eussent fait un mal que je n'ai pu me résoudre à affronter.

— Et n'as-tu pas rencontré aussi dans l'ombre le masque noir de Liverani?

— Quel est ce Liverani?

— Ignoresp^u le nom de ton rival?

— Liverani est un faux nom. Le connais-tu, toi, cet homme, ce rival heureux?

— Non. Mais tu me demandes cela d'un air étrange? Albert, je crois te comprendre : tu pardonnes à ton épouse infortunée, tu l'abandonnes, tu le dois; mais tu châtieras, j'espère, le lâche qui l'a séduite?

— Es-tu sûr que ce soit un lâche ?

— Quoi! l'homme à qui on avait confié le soin de sa délivrance et la garde de sa personne durant un long el^périlleux voyage ! celui qui devait la protéger, la respecter, ne pas lui adresser une seule parole, ne pas lui montrer son visage!... Un honune investi des pouvoirs et de l'aveugle confiance des inrisiblesl ton frère d'armes et de serment, comme je suis le tien, sans doute ! Ah ! si l'on m'eût confié ta femme, Albert, je n'aurais pas seulement songé à cette criminelle trahison de me faire aimer d'elle!

— Trenck, encore une fois, tu ne sais pas de quoi tu parles! Trois hommes seulement parmi nous savent quel est ce Liverani, et quel est son crimie. Dans quelques jours tu cesseras de blâmer et de maudire cet heureux mortel à qui Dieu, dans sa bonté, dans sa justice peut-être, a donné l'amour de Consuelo.

— Honune étrange et sublime! tu ne le hais pas?

— Je ne puis le haïr.

— Tu ne troubleras pas son bonheur?

— Je travaille ardemment à l'assurer, au contraire, et je ne suis ni sublime ni étrange en ceci. Tu souriras bientôt des éloges que tu me donnes.

— Quoi! tu ne souffres même pas?

— Je suis le plus heureux des hommes.

— En ce cas, tu aimes peu, ou tu n'aimes plus. Un tel héroïsme n'est pas dans la nature humaine; il est presque monstrueux ; et je ne puis admir» ce que je ne comprends pas. Attends, comte; tu me railles, el je suis bien simple! Tiens, je devine enfin : tu aimes une autre femme, et tu bénis la Providence qui te délivre de tes engagements envers la première, en la rendant infidèle.

— Il faut donc que je t'ouvre mon cœur, tu m'y contrains, baron. Écoute : c'est toute une histoire, tout un roman à te raconter; mais il fait froid ici; ce feu de broussailles ne peut réchauffer ces vieux murs ; et, d'ailleurs, je crains qu'à la longue ils ne te rappellent fâcheusement ceux de Glatz. Le temps s'est éclairci, nous pouvons reprendre le chemin du château; et, puisque tu le quittes au point du jour , je ne veux pas trop prolonger ta veillée* Chemin faisant, je te ferai un étrange récit. »

Les deux amis reprirent leurs chapeaux, après en avoir secoué l'humidité; et donnant quelques coups

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

de pied aux Usons pour les éteindre , ils quittèrent la tour en se tenant par le bras. Leurs voix se perdirent dans l'éloîgnement, et les échos du vieux manoir cessèrent bientôt de répéter le faible bruit de leurs pas sur l'herbe mouillée du préau.

CoDSuelo resta plongée dans une étrange stupeur. Ce qui l'étonnait le plus, ce que le témoignage de ses sens avait peine à lui persuader, ce n'était pas la magnanime conduite d'Albert, ni ses sentiments héroïques, mais la facilité miraculeuse avec laquelle il dénouait lui-même le terrible problème de la destinée qu'il lui avait faite. Étaitril donc si aisé à Consuelo d'être heureuse? était-ce un amour si légitime que celui de Liverani? Elle croyait avoir rêvé ce qu'elle venait d'entendre. Il lui était déjà permis de s'abandonner à son entraînement pour cet inconnu. Les austères invisibles en faisaient l'égal d'Albert luimême, par la grandeur d*éme , le courage et la vertu ; Albert lui-même la justifiait et la défendait contre le blâme de Trenck. Enfin , Albert et les invisibles , loin de condamner leur mutuelle passion , les abandonnai^it à leur libre choix , à leur invincible sympathie; et tout cela sans combat, sans efforts, sans cause de regret ou de remords , sans qu'il en coûtât une larme k personnel Consuelo, tremblante d'émotion plus que de froid , redescendit dans la salle voûtée , et ranima de nouveau le feu qu'Albert et Trenck venaient de disperser dans l'âtre. Elle regarda la trace de leurs pieds humides sur les dalles poudreuses. C'était un téamignage de la réalité de leur apparition , que Consuelo avait besoin de consulter pour y croire. Accroupie sous le cintre de la cheminée, conune la rêveuse Cendrillon, la protégée des lutins du foyer, elle tomba dans une méditation profonde. Un si fodle triomphe sur la destinée ne lui paraissait pas fait pour elle. Cependant aucune crainte ne pouvait prévaloir contre la sérénité merveilleuse d'Albert. C'était là précisément ce que Consuelo pouvait le moins révoquer en doute. Albert ne souffrait pas ; son amour ne se révoltait pas contre sa justice. U accomplissait avec une sorte de joie enthousiaste le plus grand sacrifice qu'il soit au pouvoir de l'homme d'offrir à Dieu. L'étrange vertu de cet homme unique frappait Consuelo de surprise et d'épouvante. Elle se demandait si un tel détachcmentdes faiblesses humaines était conciliable avec les humaines affections. Cette insensilHlité apparente ne signabit^elle pas dans Albert une nouvelle phase de délire? Après l'exagération des maux qu'entraînent la mémoire et l'exclusivité du sentiment, ne subissait-

il pas une sorte de paralysie du cœur et des souvenirs? Pouvait-il être guéri si vite de son amour, et cet amour était-il si peu de chose, qu'un simple acte de sa volonté, une seule décision de sa logique, pût en effacer ainsi jusqu'à la moindre trace? Tout en admirant ce triomphe de la philosophie , Consuelo ne put se défendre d'un peu d'humiliation, de voir ainsi détruire d'un souffle cette longue passion dont elle avait été fière à juste titre. Elle repassait les moindres paroles qu'il venait de dire ; et l'expression de son visage , lorsqu'il les avait dites , était encore devant ses yeux. C'était une expression que Consuelo ne lui connaissait pas. Albert était aussi changé dans son extérieur que dans ses sentiments. A vrai dire, c'était un homme nouveau : et si le son de sa voix, si le dessin de ses traits, si la réalité de ses discours n'eussent confirmé la vérité, Consuelo eût pu croire qu'elle voyait à sa place ce prétendu Sosie, ce personnage imaginaire de Trismégiste, que le docteur s'obstinait à vouloir lui substituer. La modification que l'état de calme et de santé avait apportée à l'extérieur et aux manières d'Albert semblait confirmer l'erreur de Supperville. Il avait perdu sa maigreur effrayante, et il semblait grandi, tant sa taille affaissée et languissante s'était redressée et rajeunie. Il avait une autre démarche; ses mouvements étaient plus souples, son pas plus ferme, sa tenue aussi élégante et aussi soignée qu'elle avait été abandonnée et, pour ainsi dire, méprisée par lui. n n'y avait pas jusqu'à ses moindres préoccupations qui n'étonnassent Consuelo. Autrefois, il n'eût pas songé à faire du feu ; il eût plaint son ami Trenck d'être mouillé, et il ne se fût pas avisé, tant les objets extérieurs et les soins matériels lui étaient devenus étrangers, de rapprocher les tisons épars sous ses pieds ; il n'eût pas secoué son chapeau avant de le remettre sur sa tête , il eût laissé la pluie russeler sur sa longue chevelure, et il ne l'eût pas sentie. Enfin, il portait une épée, et jamais , auparavant, il n'eût consenti à manier, même eik jouant, cette arme de parade, ce simulacre de haine et de meurtre. Maintenant eUe ne gênait point ses mouvements; il en voyait briller kl lame devant la flamme , et elle ne lui rappelait point le sang versé par ses aïeux. L'expiation imposée à Jean Ziska , dans sa personne , était un rêve doulou* reux, qu'un bienfaisant sommeil avait enfin effacé entièrement. Peut^tre en avait-il perdu le souvenir en perdant les autres souvenirs de sa vie et son amour, qui semblait avoir été , et n'être plus sa vie même.

Il se passa alors quelque chose d'incertain et d'inexplicable ches Consuelo, quelque chose qui ressemblait à du chagrin, à du regret, à de l'orgueil blessé. Elle se répétait les dernières suppositions de Trenck sur un nouvel amour d'Albert, et cette supposition lui paraissait vraisemblable. Un nouvel amour pouvait seul donner tant de tolérance et de miséricorde. Les

LA GOlfTESSE DE RUDOLSTADT.

dernières paroles d'Albert en emmenant son ami, et en lui promettant un récit, un roman, n'étaient-elles pas la confirmation de ce doute, l'aveu et l'explication de cette joie discrète etprofonde dont il paraissait rempli?

a Oui , ses yeux brillaient d'un éclat que je ne leur ai jamais vu , pensa Gonsuelo. Son sourire avait une expression de triomphe, d'ivresse; et il souriait, il riait presque, lui à qui le rire semblait inconnu jadis. H y eut même comme de l'ironie dans sa voix quand il a dit au baron :

« — Bientôt tu souriras aussi des éloges que tu me donnes. »

« Plus de doute, il aime, et ce n'est plus moi. Il ne s'en défend pas, il ne songe point à se combattre ; il bénit mon infidélité, il m'y pousse, il s'en réjouit, il n'en rougit point pour moi, il m'abandonne à une faiblesse dont je rougirai seule, et dont toute la honte retombera sur ma tète. ciell je n'étais pas seule coupable, et Albert l'était plus encore I Hélas! pourquoi ai-je surpris le secret d'une générosité que j'aurais tant admirée, et que je n'eusse jamais voulu accepter? Je le sens bien, maintenant il y a quelque chose de saint dans la foi jurée; Dieu seul, qui change notre cœur, peut nous en délier. Alors les êtres unis par un serment peuvent peut-être s'offrir et accepter le sacrifice de leurs droits. Mais quand l'inconstance mutuelle préside seule au divorce, il se fait quelque chose d'affreux, et comme une complicité de parricide, entre ces deux êtres : ils ont froidement tué dans leur sein l'amour qui les unissait. »

Gonsuelo regagna les bois aux premières lueurs du matin. Elle avait passé toute la nuit dans la tour déserte, absorbée par mille pensées sombres et chagrines. Elle n'eut pas de peine à retrouver le chemin de sa demeure, quoiqu'elle eût fait ce chemin dans les ténèbres, et que l'empressement de sa fuite le lui eût fait paraître moins long qu'il ne le fut au retour. Elle descendit la colline et remonta le cours du ruisseau jusqu'à la grille, qu'elle franchit adroitement, en marchant sur la bande transversale qui reliait les barreaux par en bas k fleur d'eau. Elle n'était plus ni craintive ni agitée. Peu lui importait d'être aperçue, décidée qu'elle était à tout raconter naïvement à son confesseur. D'ailleurs le sentiment de sa vie passée l'occupait tellement, que les choses présentes ne lui^ offraient plus qu'un intérêt secondaire. C'était à peine si Liverani existait pour elle. Le cœur humain est ainsi fait : l'amour naissant a besoin de dangers et d'obstacles, l'amour éteint se ranime quand il ne dépend plus de nous de le réveiller dans le cœur d'autrui.

Cette fois les invisibles surveillants de Consuelo semblèrent s'être endormis, et sa promenade nocturne ne parut avoir été remarquée de personne. Elle trouva une nouvelle lettre de l'inconnu dans son clavecin, aussi tendrement respectueuse que celle de la veille était hardie et passionnée. Il se plaignait qu'elle eût

eu peur de lui, il loi reprochait de s'être retranchée dans ses appartements comme si elle eût douté de sa craintive vénération. Il demandait humblement qu'elle lui permit de l'apercevoir seulement dans le jardin au crépuscule; il lui promettait de ne pas lui parler, de ne pas se montrer si elle l'exigeait.

<K Soit détachement de cœur, soit arrêt de la conscience, ajoutait-il, Albert renonce à toi, tranquillement, froidement même en apparence. Le devoir parle plus haut que l'amour dans son cœur. Dans peu de jours les invisibles te signifieront sa résolution, et prononceront le signal de ta liberté. Tu pourras alors rester ici pour te faire initier k leurs mystères, si tu persistes dans cette intention généreuse, et jusque-là je leur tiendrai mon serment de ne point me montrer à tes yeux. Mais si tu n'as fait cette promesse que par compassion pour moi, si tu désires t'en affranchir, parle, et je romps tous mes engagements, et je fuis avec toi. Je ne suis pas Albert, moi : j'ai plus d'amour que de vertu. Choisis ! x»

« Oui, cela est certain, dit Gonsuelo en laissant retomber la lettre de l'inconnu sur les touches de son clavecin : celui-ci m'aime, et Albert ne m'aime pas. Il est possible qu'il ne m'ait jamais aimée, et que mon image n'ait été qu'une création de son délire. Pourtant cet amour me paraissait sublime, et plût au ciel qu'il le fût encore assez pour conquérir le mien par un pénible et sublime sacrifice! cela vaudrait mieux pour nous deux que le détachement tranquille de deux âmes adultères. Mieux vaudrait aussi pour Liverani d'être abandonné de moi avec effort et déchirement que d'être accueilli comme une nécessité de mon isolement, dans un moment d'indignation, de honte et de douloureuse ivresse! »

Elle répondit à Liverani ce peu de mots :

« Je suis trop fière et trop sincère pour vous tromper. Je sais ce que pense Albert, ce qu'il a résolu. J'ai surpris le secret de ses confidences à un ami commun. Il m'abandonne sans regret, et ce n'est pas la vertu seule qui triomphe de son amour. Je ne suivrai pas l'exemple qu'il me donne. Je vous aimais, et je renonce à vous sans en aimer un autre. Je dois ce sacrifice à ma dignité, à ma conscience. J'espère que vous ne vous approcherez plus de ma demeure. Si vous cédiez à une aveugle passion, et si vous m'arrachiez quelque nouvel aveu, vous vous en repentiriez. Vous devriez peut-être ma confiance à la juste colère d'un cœur brisé et à l'effroi d'une âme délaissée. Ce serait mon supplice et le vôtre. Si vous persistez, Liverani, vous n'avez pas en vous l'amour que j'avais rêvé. »

Liverani persista cependant; il écrivit encore, et fui éloquent, persuasif, sincère dans son humilité.

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« Vous faites un appel à ma fierté, disaitril, et je n'ai pas de fierté avec vous. Si vous regrettiez un absent dans mes bras, j'en souffrirais sans en être offensé. Je vous demanderais, [ffosterné et en arrosant vos pieds de mes larmes, de l'oublier et de vous fier à moi seul. De quelque façon que vous m'aimiez, et si peu que ce soit, j'en serai reconnaissant comme d'un immense bonheur. »

Telle fut la substance d'une suite de lettres ardentes et craintives, soumises et persévérantes. Consuelo sentit s'évanouir sa fierté au charme pénétrant d'un véritable amour. Insensiblement elle s'habitua à l'idée qu'elle n'avait jamais encore été aimée auparavant, pas même par le comte de Rudolstadt. Repoussant alors le dépit involontaire qu'elle avait conçu de cet outrage fait à la sainteté de ses souvenirs, elle craignit, en le manifestant, de devenir un obstacle au bonheur qu'Albert pouvait se promettre d'un nouvel amour. Elle résolut donc d'accepter en silence l'arrêt de séparation dont il paraissait vouloir charger le tribunal des invisibles, et elle s'abstint de tracer son nom dans les réponses qu'elle fit à l'inconnu, en lui ordonnant d'imiter cette réserve.

Au reste, ces réponses furent pleines de prudence et de délicatesse. Consuelo, en se détachant d'Albert et en accueillant dans son Ame la pensée d'une autre affection, ne voulait pas céder à un enivrement aveugle. Elle défendit à l'inconnu de paraître devant elle et de manquer à son vœu de silence, jusqu'à ce que les invisibles l'en eussent relevé. Elle lui déclara que c'était librement et volontairement qu'elle voulait adhérer à cette association mystérieuse qui lui inspirait i la fois respect et confiance; qu'elle était résolue à faire les études nécessaires pour s'instruire dans leur doctrine, et à se défendre de toute préoccupation personnelle jusqu'à ce qu'elle eût acquis par un peu de vertu, le droit de penser à son propre bonheur. Elle n'eut pas la force de lui dire qu'elle ne l'aimait pas; mais elle eut celle de lui dire qu'elle ne voulait pas l'aimer sans réflexion.

Liverani parut se soumettre, et Consuelo étudia attentivement plusieurs volumes que Matteus lui avait remis un matin de la part du prince, en lui disant que Son Aliène et $a cour avaient quitté la réiidenee, mais qu'elle aurait bientôt des nouvelles. Elle se contenta de ce message, n'adressa aucune question à Matteus, ei lut l'histoire des mystères de l'antiquité, du christianisme et de diverses sectes et sociétés secrètes qui en dérivent; compilation manuscrite fort savante, laite dans la bibliothèque de l'ordre des invisibles par quelque adepte patient et consciencieux. Cette lecture sérieuse et pénible d'abord s'empara peu à peu de son attention, et même de son imagination. Le tableau des épreuves des anciens temples égyptiens lui fit faire beaucoup de rêves terribles et poétiques. Le récit des

persécutions des sectes du moyen âge et de la renaissance émut son cœur plus que jamais, et cette histoire de l'enthousiasme disposa son âme au fanatisme religieux d'une initiation prochaine. Pendant quinze jours, elle ne reçut aucun avis du dehors et vécut dans la retraite, environnée des soins mystérieux du chevalier, mais ferme dans sa résolution de ne point le voir, et de ne pas lui donner trop d'espérances.

Les chaleurs de l'été commençaient à se faire sentir, et Consuelo, absorbée d'ailleurs par ses études, n'avait pour se reposer et respirer à l'aise que les heures fraîches de la soirée. Peu à peu elle avait repris ses promenades lentes et rêveuses sous les ombrages de l'enclos. Elle s'y croyait seule, et pourtant je ne sais quelle vague émotion lui faisait rêver parfois la présence de l'inconnu non loin d'elle. Ces belles nuits, ces beaux ombrages, cette solitude, ce murmure languissant de l'eau courante à travers les fleurs, le parfum des plantes, la voix passionnée du rossignol , suivie de silences plus voluptueux encore; la lune jetant de grandes lueurs obliques sous l'ombre transparente des berceaux embaumés, le coucher de Yesper derrière les nuages roses de l'horizon, que sais-je? toutes les émotions classiques, mais éternellement fraîches et puissantes de la jeunesse et de l'amour, plongeaient l'âme de Consuelo dans de dangereuses rêveries; son ombre svelte sur le sable argenté des allées, le vol d'un oiseau réveillé par son approche, le bruit d'une feuille agitée par la brise, c'en était assez pour la faire tressaillir et doubler le pas; mais ces légères frayeurs étaient à peine dissipées qu'elles étaient remplacées par un indéfinissable regret, et les palpitations de l'attente étaient plus fortes que toutes les suggestions de la volonté.

Une fois elle fut troublée plus que de coutume par les frôlements du feuillage et les bruits incertains de la nuit, n lui sembla qu'on marchait non loin d'elle, qu'on fuyait à son approche, qu'on s'approchait lorsqu'elle était assise. Son agitation l'avertissait plus encore; elle se sentit sans force contre une rencontre dans ces beaux lieux et sous ce ciel magnifique. Les bouffées de la brise passaient brûlantes sur son front. Elle s'enfuit vers le pavillon et s'enferma dans sa chambre. Les flambeaux n'étaient pas allumés. Elle se cacha derrière une jalousie et désira ardemment de voir celui dont elle ne voulait pas être vue. Elle vit en effet paraître un homme qui marcha lentement sous ses fenêtres sans appeler, sans faire un geste, soumis et satisfait en apparence de regarder les murs qu'elle habitait. Cet homme , c'était bien l'inconnu , du moins Consuelo le sentit d'abord à son trouble, et crut reconnaître sa stature et sa démarche. Mais bientôt d'étranges doutes et des craintes pénibles s'emparèrent de son esprit. Ce promeneur silencieux lui rappelait Albert au moins autant que Liverani. Ils étaient de la même taille, et maintenant qu'Albert, transformé

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par une santé nouvelle, marchait avec aisance et ne tenait plus sa tête penchée sur son sein ou appuyée mr sa main, dans une attitude chagrine ou maladive, Gonsuelo ne connaissait guère plus son aspect exté* rieur que celui du chevalier. Elle avait vu celui-ci un instant au grand jour, marchant devant elle à distance et enveloppé des plis d'un manteau. Elle avait vu Albert peu d'instants aussi dans la tour déserte , depuis qu'il était si différent de ce qu'elle le connaissait; et maintenant elle voyait l'un ou l'autre trè»vaguement, à la clarté des étoiles, et chaque fois qu'elle se croyait sur le point de fixer ses doutes , il passait sous l'ombre des arbres et s'y perdait comme une ombre lui-même. Il disparut enfin tout k fait, et Gonsuelo resta partagée entre la joie et la crainte, et se reprocha d'avoir manqué de courage pour appeler Albert à tout hasard , afin de provoquer une explication sincère et loyale entre eux.

Ce repentir devint plus vif à mesure qu'il s'éloignait, et en même temps la persuasion que c'était lui, en effet, qu'elle venait de voir. Entraînée par cette habitude de dévouement qui lui avait toujours tenu lieu d'amour pour lui , elle se dit que s'il venait ainsi errer autour d'elle, c'était dans l'espérance timide de l'entretenir. Ce n'était pas la première fois qu'il le tentait; il l'avait dit à Trenck un soir où peut-être il s'était croisé dans l'obscurité avec Liverani. Consuelo résolut de provoquer cette explication nécessaire. Sa conscience lui faisait un devoir d'éclaircir ses doutes sur les véritables dispositions de son époux, généreux ou volage. Elle redescendit au jardin et courut après lui, tremblante et pourtant courageuse ; mais elle avait perdu sa trace, et elle parcourut tout l'enclos sans le rencontrer.

Enfin elle vit tout à coup, au sortird'un bosquet, un homme debout au bord de l'eau. Était-ce bien le même qu'elle cherchait? Elle l'appela du nom d'Albert; il tressaillit, passa ses mains sur son visage, et lorsqu'il se retourna, le masque noir couvrait déjà ses traits.

« Albert, est-ce vous? s'écria Consuelo; c'est vous, vous seul que je cherche, d

Une exclamation étouffée trahit chezcet inconnu je ne sais quelle émotion de joie ou de douleur. Il sembla vouloir fuir; Consuelo avait cru reconnaître la voix d'Albert, elle s'élança et le retint par son manteau. Mais elle s'arrêta ; le manteau en s'écartaut avait laissé voir sur la poitrine de l'inconnu une assez large croix d'argent que Consuelo connaissait trop bien: c'était celle de sa mère, la même qu'elle avait confiée au chevalier durant son voyage avec lui, comme un gage de reconnaissance et de sympathie.

« Liverani! dit-elle, toujours vous! Puisque c'est vous, adieu; pourquoi m'avez-vous désobéi? »

Il se jeta à ses pieds, l'entoura de ses bras et lui prodigua d'ardentes et respectueuses étreintes que Consuelo n'eut plus la force de repousser.

« Si vous m'aimez et si vous voulez que je vous aime, laissez-moi, lui dit-elle. C'est devant les invisibles que je veux vous voir et vous entendre. Totre masque m'et&aye, votre silence me glace le coeur. »

Liverani porta la main à son masque, il allait Tarracher et parler. Consuelo, comme la curieuse Psyché, n'avait plus le courage de fermer les yeux, mais toat à coup le voile noir des messagers du tribunal secret tomba sur sa tête. La main de l'inconnu qui avait saisi la sienne avec précipitation fut détachée en silence. Consuelo se sentit entraînée sans violence et sans courroux apparent, mais avec rapidité. On l'enleva de terre, elle sentit fléchir sous ses pieds le plancher d'une barque. Elle descendit le ruisseau longtemps sans que personne lui adressât la parole, et lorsqu'on lui rendit la lumière, elle se trouva dans la salle souterraine oiï elle avait comparu pour la première fois devant le tribunal des invisibles.

Ils étaient là tous les sept comme la première fois, masqués, muets, impénétrables commedes fantdmes. Le huitième personnage,, qui avait alors adressé la parole à Consuelo et qui semblait être l'interprète du conseil et l'initiateur des adeptes, lui parla en ces termes :

« Consuelo, tu as subi déjà des épreuves doni ta es sortie à ta gloire et à notre satisfaction. Nouspouvous t'acoorder notre confiance , et nous alkms le le prouver.

— Attendez, dit Consuelo; vous me croyez sans reproche, et je ne le suis pas. Je vous ai désoba, je suis sortie de la retraite que vous m'aviez assignée.

— Par curiosité?

— Non.

— Peux-tu dire ce que tu as appris?

— Ce que j'ai appris m'est tout personnel; j'ai parmi vous un confesseur à qui je puis et veux le révéler. »

Le vieillard que Consuelo invoquait se leva et dit :

« Je sais tout. La faute de cette enfant est lég^. Elle ne sait rien de ce que vous voulez qu'elle ignore. La confidence de ses émotions sera entre elle et moi. En attendant, mettez l'heure à profit; que ce qu'elle doit savoir lui soit révélé sans retard. Je me porte garant pour elle en toutes choses. »

L'initiateur reprit la parole après s'être retourné vers le tribunal et en avoir reçu un signe d'adhésion.

« Écoute-moi bien, lui dit-il, je te parle au nom de ceux que tu vois ici rassemblés. C'est leur esprit et

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HZ

pour ainsi dire leur souflSe qui m'inspire. C'est leur doctrine que je vais t'exposer.

« Le caractère distinctif des religions de l'antiquité est d'avoir deux faces, une extérieure et publique, une interne et secrète. L'une est l'esprit, l'autre la forme ou la lettre. Derrière le symbole matériel et grossier, le sens profond, l'idée sublime. L'Egypte et l'Inde, grands types des antiques religions, mères des pures doctrines, offrent au plus haut point cette dualité d'aspect, signe nécessaire et fatal de l'enfance des sociétés, et des misères attachées au développement du génie de l'homme. Tu as appris récenunent en quoi consistaient les grands mystères de Memphis et d'Eleusis, et ta sais maintenant pourquoi la science divine, politique et sociale, concentrée avec le triple pouvoir religieux, militaire et industriel dans les mains des hiérophantes, ne descendit pas jusqu'aux classes inûmes de ces antiques sociétés. L'idée chrétienne , enveloppée, dans la parole du révélateur, de symboles plus transparents et plus purs, vint au monde pour faire descendre dans les âmes populaires la connaissance de la vérité et la lumière de la foi. Mais la théocratie, abus inévitable des religions qui se constituent dans le trouble et les périls, vint bient6t s'efforcer de voiler encore une fois le dogme, et, en le voilant, elle l'altéra. L'idolâtrie reparut avec les mystères, et, dans le pénible développement du christianisme, on vil les hiérophantes de la Rome apostolique perdre, par un châtiment divin, la lumière divine, et retomber dans les ténèbres où ils voulaient plonger les hommes. Le développement de l'intelligence humaine s^opéra dès lors dans un sens tout contraire à la marche du passé. Le temple ne fut plus, comme dans l'antiquité, le sanctuaire de la vérité. La superstition el l'ignorance, le symbole grossier, la lettre morte siégèrent sur les autels et sur les trônes. L'esprit descendit enfin dans les classes trop longtemps avilies. De pauvres moines, d'obscurs docteurs, d'humbles pénitents, vertueux apôtres du christianisme primitif, firent de la religion secrète et persécutée l'asile de la vérité inconnue. Ils s'efforcèrent d'initier le peuple à la religion de l'égalité, et, au nom de saint Jean, ils prêchèrent un nouvel Évangile , c'est-à-dire une interprétation plus libre, plus hardie et plus pure de la révélalion chrétienne. Tu sais l'histoire de leurs trains, de leurs combats el de leur martyre, tu sais les soufirances des peuples, leurs ardentes inspirations, leurs élans terribles, leurs déplorablesafiaissements, leurs réveils orageux; et, à travers tant d^efibrts tour à tour effroyables et sublimes, leur héroïque persévérance à fuir les ténèbres et à trouver les voies de Dieu. Le temps est proche où le voile du temple sera déchiré pour jamais, et où la foule emportera d'assaut les sanctuaires de l'arche sainte. Alors les symboles disparaîtront, et les abords de la vérité ne serMit plus gardés par les dragons du

despotisme religieux et monarchique. Tout homme pourra marcher dans le chemin de la lumière et se rapprocher de Dieu de toute la puissance de son âme. Nul ne dira plus à son frère : «Ignore et abaisse-toi. Ferme les yeux et reçois le joug. » Tout homme pourra, au contraire, demander à son semblable le secours de son œil, de son cœur et de son bras pour pénétrer dans les arcanes de la science sacrée. Mais ce temps n'est pas encore venu , et nous n'en saluons aujourd'hui que l'aube tremblante à l'horizon. Le temps de la religion secrète dure toujours , la tâche du mystère n'est pas accomplie. Nous voici encore enfermés dans le temple, occupés à forger des armes pour écarter les gardiens qui s'interposent entre les peuples et nous, et forcés de tenir encore nos portes fermées et nos paroles secrètes pour qu'on ne vienne pas arracher de nos mains l'arche sainte sauvée avec tant de peine et réservée à la communauté des hommes.

a Te voilà donc accueillie dans le nouveau temple; mais ce temple est encore une forteresse qui tient depuis des siècles pour la liberté sans pouvoir la conquérir. La guerre est autour de nous. Nous voulons être des libérateurs, nous ne sommes encore que des combattants. Tu viens ici pour recevoir la conununion fraternelle, l'étendard du salut, le signe de la liberté, et pour périr peut-être sur la brèche au milieu de nous. Voilà la destinée que tu as acceptée. Tu succomberas peut-être sans avoir vu flotter sur ta tête le gage de la victoire. C'est encore au nom de saint Jean que nous appelons les hommes à la croisade. C'est encore un symbole que nous invoquons; nous sommes les héritiersdesjoannites d'autrefois, les continuateurs ignorés, mystérieux et persévérants de Wickleff, de Jean Huss et de Luther; nous voulons, comme ils le voulaient, affranchir le genre humain; mais, comme eux, nous ne sommes pas libres nous-mêmes , et comme eux nous marchons peut-être au supplice.

« Cependant le combat a changé de terrain , et les armes de nature. Nous bravons encore la rigueur ombrageuse des lois, nous nous exposons encore à la proscription, à la misère, à la captivité, à la mort même; car les moyens de la tyrannie sont toujours les mêmes; mais nos moyens, à nous, ne sont plus l'appel à la révolte matérielle, et la prédication sanglante de la croix et du glaive. Notre guerre est loutintellectuelle comme notre mission. Nous nous adressons à l'esprit, nous agissons par l'esprit. Ce n'est pas à main armée que nous pouvons renverser des gouvernements, aujourd'hui organisés et appuyés sur tous les moyens de la force brutale. Nous leur faisons une guerre plus lente, plus sourde et plus profonde, nous les attaquons au cœur. Nous ébranlons leurs bases en détruisant la foi aveugle et le respect idolâtrique qu'ils cherchentà inspirer. Nous faisons pénétrer partout, et jusque dans les cours, et même jusque dans l'esprit troublé

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et fasciné des princes et des rois, ce que personne n'ose déjà plus appeler le poison de la philosophie; nous détruisons tout le prestige; nous lançons, du haut de notre forteresse, tous les boulets rouges de l'ardente vérité et de l'implacable raison sur les autels et sur les trônes. Nous vaincrons, n'en doute pas. Dans combien d'années, dans combien dejours?nous l'ignorons. Mais notre entreprise date de si loin, elle a été conduite avec tant de foi , étouffée avec si peu de succès, reprise avec tant d'ardeur, poursuivie avec tant de passion, qu'elle ne peut pas échouer; elle est devenue immortelle de sa nature comme les biens immortels dont elle a résolu la conquête. Nos ancêtres l'ont commencée, et chaque génération a rêvé de la unir. Si nous ne l'espérions pas un peu aussi nousmêmes, peut-être notre zèle serait-il moins fervent et moins efficace; mais si l'esprit de doute et d'ironie, qui domine le monde à cette heure, venait k nous prouver, par ses froids calculs et ses raisonnements accablants, que nous poursuivons un rêve, réalisable seulement dans plusieurs siècles, notre conviction dans la sainteté de notre cause n'en serait point ébranlée; et pour travailler avec un peu plus d'effort et de douleur, nous n'en travaillerions pas moins pour les hommes de l'avenir. C'est qu'il y a entre nous et les boDunes du passé, et les générations à naître, un lien religieux si étroit et si ferme, que nous avons presque étouffé en nous le côté égoïste et personnel de l'individualité humaine. C'est ce que le vulgaire ne saurait comprendre, et pourtant il y a dans l'orgueil de la noblesse quelque choscqui ressemble à notre religieux enthousiasme héréditaire. Chez les grands, on fait beaucoup de sacrifices à la gloire, afin d'être digne de ses aïeux, et déléguer beaucoup d'honneur à sa postérité. Chez nous autres, architectes du temple de la vérité, on fait beaucoup de sacrifices à la vertu, afin de continuer l'édifice des maîtres et de former de laborieux apprentis. Nous vivons par l'esprit et par le cœur dans le passé, dans l'avenir et dans le présent tout à la fois. Nos prédécesseurs et nos successeurs sont aussi bien noug que nous-mêmes. Nous croyons à la transmission de la vie, des sentiments, des généreux instincts dans les âmes, comme les patriciens croient à celle d'une excellence de race dans leurs veines. Nous allons plus loin encore, nous croyons à la transmission de la vie, de l'individualité, de l'âme et de la personne humaine. Nous nous sentons fatalement et providentiellement appelés à continuer l'œuvre que nous avons déjà rêvée, toujours poursuivie et avancée de siècle en siècle parmi nous; il en est même quelques-uns qui ont poussé la contemplation du passé et de l'avenir au point de perdre presque la notion du présent; c'est la fièvre sublime, c'est l'extase de nos croyants et de nos saints; car nous avons nos saints, nos prophètes, peut-être aussi nos exaltés et visionnaires ; mais quel que soit l'égarement ou la sublimité de leur transport,

nous respectons leur inspiration, et parmi nous, Albert l'extatique et le voyant n'a trouvé que des frères pleins de sympathie pour ses douleurs et d'admiration pour ses enthousiasmes. Nous avons foi aussi à la conviction du comte de Saint-Germain, réputé imposteur ou aliéné dans le monde. Quoique ses réminiscences d'un passé inaccessible à la mémoire humaine aient un caractère plus calme, plus précis et plus inconcevable encore que les extases d'Albert, elles ont aussi un caractère de bonne foi et une lucidite dont il nous est impossible de nous railler. Nous comptons parmi nous beaucoup d'autres exaltés, des mystiques, des poëtes, des hommes du peuple, des philosophes, des artistes, d'ardents sectaires groupés sous les bannières de divers chefs; des bœhmistes, des théosophes, des moraves, des hemutes, des quakers, même des panthéistes, des pythagoriciens, des xérophagistes, des illuminés, des joannites, des templiers, des millénaires, des joachimistes, etc. Toutes ces sectes anciennes , pour n'avoir plus ce développement qu'elles eurent aux époques de leur éclosion, n'en sont pas moins existantes, et même assez peu modifiées. Le propre de notre époque est de reproduire à la fois toutes les formes que le génie novateur ou réformateur a données tour à tour dans les siècles passés à la pensée religieuse et philosophique. Nous recrutons donc nos adeptes dans ces divers groupes sans exiger une identité de préceptes absolue, et impossible dans le temps où nous vivons. Il nous suffît de trouver en eux l'ardeur de la destruction pour les appeler dans nos rangs; toute notre science organisatrice consiste à ne choisir les eonslructews que parmi des esprits supérieurs aux disputes d'école, chez qui la passion de la vérité, la soif de la justice et l'instinct du beau moral l'emportent sur les habitudes de famille et les rivalités de secte. Il n'est d'ailleurs pas si difficile qu'on le croit de faire travailler de concert des éléments trè&dissemblables; ces dissemblances sont plus apparentes que réelles. Au fond, tous les hérétiques (c'est avec respect que j'emploie ce nom) sont d'accord sur le point principal, celui de détruire la tyrannie intellectuelle et matérielle , ou tout au moins de protester contre. Les antagonismes qui ont retardé jusqu'ici la fusion de toutes ces généreuses et utile» résistances viennent de l'amour-propre et de la jalousie , vices inhérents à la condition humaine, contrepoids fatal et inévitable de tout progrès dans l'humanité. En ménageant ces susceptibilités, en permettant à chaque communion de garder ses maîtres, ses institutions et ses rites , on peut constituer , sinon une société, du moins une armée, et, je te l'ai dit, nous ne sommes encore qu'une armée, marchant à la conquête d'une terre promise , d'une société idéale. Au point où en est encore la nature humaine, il y a tant de nuances de caractères chez les individus, tant de degrés différents dans la conception du vrai, tant

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d'aspects variés, ingénieuses manifestations de la riche nature qui créa le génie humain, qu'il est absolument nécessaire de laisser à chacun les conditions de sa vie morale ei les éléments de sa force d'action.

« Notreceuvre est grande, notre tâche immense. Nous ne voulons pas fonder seulement un empire universel Kur un ordre nouveau et sur des bases équitables ; c^t une religion que nous voulons reconstituer. Nous sentons bien d'ailleurs que l'un est impossible sans rautre.^Aussi avons-nous deux modes d'action. Un tout matériel, pour miner et faire crouler l'ancien monde par la critique, par l'examen, par la raillerie même, par le voltairianisme et tout ce qui s'y rattache. Le redoutable concours de toutes les volontés hardies et de toutes les passions fortes précipite notre marche dans ce sens-là. Notre autre mode d'action est tout spirituel: il s'agit d'édifier la religion de l'avenir. L'élite des intelligences et des vertus nous assiste dans ce labeur incessant de notre pensée. L'œuvre des invisibles est un concile que la persécution du monde officiel empêche de se réunir publiquement, mais qui délibère sans relâche et qui travaille sous la même inspiration de tous lespointsdu monde civilisé. Des communications mystérieuses apportent le grain dans l'aire à mesure qu'il mûrit, le sèment dans le champ de l'humanité à mesure que nous le détachons de l'épi. C'est à ce dernier travail souterrain que tu peux t'associer, nous te dirons comment quand tu l'auras accepté.

— ^Je l'accepte, répondit Consuelo d'une voix ferme, et en étendant les bras en forme de serment.

— Ne te hâte point de promettre, femme aux instincts généreux, à l'âme entreprenante. Tu n'as peal-être pas toutes les vertus que réclamerait une telle mission. Tu as traversé le monde ; tu y as déjà puisé les notions de la prudence, de ce qu'on appelle le savoir-vivre, la discrétion, l'esprit de conduite.

— Je ne m'en flatte pas, répondit Consuelo en souriant avec une fierté modeste.

— Eh bien, tu y as appris du moins à douter, à discuter, à railler, à suspecter.

— A douter, peut-être. Otez-moi le doute qui n'était pas dans ma nature, et qui m'a fait souffrir, je TOUS bénirai. Otez-moi surtout le doute de moi-même, qui me frapperait d'impuissance.

— Nous ne fêterons le doute qu'en te développant nos principes. Quant à te donner des garanties matérielles de notre sincérité et de notre puislance, iKMBS ne le ferons pas plus que nous ne l'avons fait jasqu'id. Que les services rendus te suffisent, nous t'assisterons toujours dans l'occasion; mais nous ne t'associerons aux mystères de notre pensée et de nos actions que selon la part d'action que nous te donnerons à toi-même. Tu ne nous connaîtras point. Tu ne verras jamais nos traits. Tu ne sauras jamais nos noms, à moins qu'un grand intérêt de la cause ne nous

G. SAND. -^ TOIK V.

force à enfreindre la loi qui nous rend inconnus et invisibles à nos disciples. Peux-tu te soumettre et te fier aveuglément à des hommes qui ne seront jamais pour toi que des êtres abstraits, des idées vivantes , des appuis et des conseils mystérieux?

— Une vaine curiosité pourrait seule me pousser à vouloir vous connaître autrement. J'espère que ce sentiment puéril n'entrera jamais en moi.

— Il ne s'agit point de curiosité, il s'agit de méfiance. La tienne serait fondée selon la logique et la prudence du monde. Un homme répond de ses actions; son nom est une garantie ou un avertissement; sa réputation appuie ou dément ses actes ou ses projets. Songes-tu bien que tu ne pourras jamais comparer la conduite d'aucun de nous en particulier avec les préceptes de l'ordre? Tu devras croire en nous comme à des saints, sans savoir si nous ne sommes pas des hypocrites. Tu devras même peut-être voir émaner de nos décisions des injustices, des perfidies, des cruautés apparentes. Tu ne pourras pas plus contrôler nos démarches que nos intentions. Âuras-tu assez de foi pour marcher les yeux fermés sur le bord d'un abime?

— Dans la pratique du catholicisme , j'ai fait ainsi dans mon enfance, répondit Consuelo après un instant de réflexion. J'ai ouvert mon cœur et abandonné la direction de ma conscience à un prêtre dont je ne voyais pas les traits derrière le voile du confessionnal, et dont je ne savais ni le nom ni la vie. Je ne voyais en lui que le sacerdoce, l'homme ne m'était rien. J'obéissais au Christ, je ne m'inquiétais pas du ministre. Pensez-vous que cela soit bien difficile?

— Lève donc la main à présent, si tu persistes. — Attendez, dit Consuelo. Votre réponse déciderait

de ma vie, mais me permettrez-vous de vous interroger une seule, une première et dernière fois?

— Tu le voisi déjà tu hésites, déjà tu cherches des garanties ailleurs que dans ton inspiration spontanée et dans l'élan de ton cœur vers l'idée que nous représentons. Parle cependant. La question que tu veux nous faire nous éclairera sur tes dispositions.

— La voici. Albert est-il initié à tous vos secrets?

— Oui.

— Sans restriction aucune ?

— Sans restriction aucune.

— Et il marche avec vous?

— Dis plutôt que nous marchons avec lui. Il est une des lumières de notre conseil , la plus pure , la plus divine peut-être.

— Que ne me disiez-vous cela d'abord? Je n'eusse pas hésité un instant. Conduisez-moi où vous voudrez, disposez de ma vie. Je suis à vous, et je le jure.

— Tu étends la maini mais sur quoi jures-tu?

— Sur l'image du Christ que je vois ici.

— Qu'est-ce que le Christ?

— C'est la pensée divine, révélée à l'humanité.

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