‹ Œuvres de George SandChapitre 13 sur 40 · LA COMTESSE DR · texte numérisé non relu

LA COMTESSE DR

— Celte pensée est-elle tout entière dans la lettre de rÉvangile?

— Je ne le crois pas; mais je crois qu'elle est tout entière dans son esprit.

— Nous sommes satisfaits de tes réponses, et nous acceptons le serment que tu viens de faire. A présent, nous allons t'instruire de tes devoirs envers Dieu et envers nous. Apprends donc d'avance les trois mots qui sont tout le secret de nos mystères, et qu'on ne révèle à beaucoup d'affiliés qu'avec tant de lenteurs et de précautions. Tu n'as pas besoin d'un long apprentissage; et cependant il te faudra quelques réflexions pour en comprendre toute la portée. Liberté^ fraUr^ nUij éff alité: voilà la formule mystérieuse et profonde de l'œuvre des invisibles.

— Est-ce là, en effet, tout le mystère ?

— Il ne te semble pas que c'en soit un ; mais examine l'état des sociétés, et tu verras que, pour des hommes habitués à être régis par le despotisme, l'inégalité, l'antagonisme, c'est toute une éducation, toute une conversion, toute une révélation, que d'arriver à comprendre nettement la possibilité humaine, la nécessité sociale et l'abnégation morale de ce triple précepte : liberté, égalité^ fraternité. Le petit nombre d'esprits droits et de cœurs purs qui protestent naturellement contre l'injustice et le désordre des tyrannies saisissent, dès le premier pas, la doctrine secrète. Leurs progrès y sont rapides; car il ne s'agit plus, avec eux, que de leur enseigner les procédés d'application que nous avons trouvés. Mais, pour le grand nombre, avec les gens du monde, les courtisans et les puissants , imagine ce qu'il faut de précautions et de ménagements pour livrer à leur examen la formule sacrée de l'œuvre immortelle : il faut s'environner de symboles et de détours; il faut leur persuader qu'il ne s'agit que d'une lik)erté Active et restreinte à l'exercice de la pensée individuelle, d'une égalité relative, étendue seulement aux membres de l'association, et praticable seulement dans ses réunions secrètes et bénévoles; enfin d'une fraternité romanesque, consentie entre un certain nombre de personnes et bornée à des services passagers, à quelques bonnes œuvres, à des secours mutuels. Pour ces esclaves de la coutume et du projugé , nos mystères ne sont que les statuts d'ordres héroïques, renouvelés de l'ancienne chevalerie , et ne portant nulle atteinte aux pouvoirs constitués, nul remède aux misères des peuples. Pour ceux-là, il n'y a que des grades insignifiants, des degrés de science frivole ou d'ancienneté banale, une série d'initiations dont les rites bizarres amusent leur curiosité sans éclairer leurs esprits. Ils croient tout savoir et ne savent rien.

— A quoi servent-ils? dit Consuelo, qui écoutait attentivement.

— A protéger l'exercice et la liberté du travail de ceux qui comprennent et qui savent , répondit Tini-

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tiateur. Ceci te sera expliqué. Écoute d'abord ce que nous attendons de toi.

« L'Europe (l'Allemagne et la France principalement) est remplie de sociétés secrètes, laboratoires souterrains où se prépare une grande révolution, dont le cratère sera l'Allemagne ou la France. Nous avons la clef, et nous tentons d'avoir la direction de tontes ces associations, à l'insu de la plus grande partie de leurs membres, et à l'insu les unes des autres. Quoique notre but ne soit pas encore atteint, nous avons réussi à mettre le pied partout, et les plus éminents, parmi ces divers affiliés, sont à nous et secondent nos efforts. Nous te ferons entrer dans tous ces sanctuaires sacrés, dans tous ces temples profanes, car la corruption ou la frivolité ont bâti aussi leurs cités; et, dans quelques-unes, le vice et la vertu travaillent au même œuvre de destruction, sans que le mal comprenne son association avec le bien. Telle est la loi des conspirations. Tu sauras le secret des francs-maçons, grande confrérie qui, sous les formes les plus variées, et avec les idées les plus diverses, travaille à organiser la pratique et à répandre la notion de l'égalité. Tu recevras tous les degrés de tous les rites, quoique les femmes n'y soient admises qu'à titre d'adoption, et qu'elles ne participent pas à tous les secrets de la doctrine. Nous te traiterons comme un homme ; nous te donnerons tous les insignes, tous les titres, toutes les formules nécessaires aux relations que nous te ferons établir avec les loges, et aux négociations dont nous te chargerons avec elles. Ta profession, ton existence voyageuse, tes talents, le prestige de ton sexe, de ta jeunesse et de ta beauté, tes vertus, ton courage, ta droiture et ta discrétion te rendent propre à ce rôle et nous donnent les garanties nécessaires. Ta vie passée, dont nous connaissons les moindres détails, nous est un gage suffisant. Tu as subi volontairement plus d'épreuves que les mystères maronnîques n'en sauraient inventer , et tu en es sortie plus victorieuse et plus forte que leurs adeptes ne sortent des vains simulacres destinés à éprouver leur constance. D'ailleurs l'épouse et l'élève d'Albert Rudolstadt est notre fille, notre sœur et notre égale. Conune Albert, nous professons le précepte de l'égalité divine de l'homme et de la femme; mais, forcés de reconnaître dans les fâcheux résultats de l'éducation de ton sexe, de sa situation sociale et de ses habitudes, une légèreté dangereuse et de capricieux instincts, nous ne pouvons pratiquer ce précepte dans toute son étendue; nous ne pouvons nous fier qu'à un petit nombre de femmes, et il est des secrets que nous ne confierons qu'à toi seule.

« Les autres sociétés secrètes des diverses nations de l'Europe te seront ouvertes également par le talisman de notre investiture, afin que, quelque pays que tu traverses, tu y trouves l'occasion de nous seconder et de servir notre cause. Tu pénétreras même, s'il

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le faut , dans Timpure société des moptes et dans les autres mystérieuses retraites de la galanterie et de l'incrédulité du siècle. Tu y porteras la réforme et la notion d'une fraternité plus pure et mieux entendue. Tu ne seras pas plus souillée dans ta mission, par le spectacle de la débauche des grands, que tu ne Tas été par celui de la liberté des coulisses. Tu seras la sœur de charité des âmes malades; nous te donnerons d'ailleurs les moyens de détruire les associations que tu ne pourrais point corriger. Tu agiras principalement sur les femmes; ton génie et ta renommée t'ouvrent les portes des palais : l'amour de Trenck et notre protection t'ont livré déjà le cœur et les secrets d'une princesse illustre. Tu verras de plus près encore des tètes plus puissantes, et tu en feras nos auxiliaires. Les moyens d'y parvenir seront l'objet de communi* cations particulières, de toute une éducation spéciale que tu dois recevoir ici. Dans toutes les cours et dans tontes les villes de l'Europe où tu voudras porter tes pas, nous te ferons trouver des amis, des associés, des frères pour te seconder, des protecteurs puissants pour te soustraire aux dangers de ton entreprise. Des sommes considérables te seront confiées pour soulager les infortunes de nos frères et celles de tous les malheureux qui, au moyen des signaux de détresse, invoqueront le secours de notre ordre, dans les lieux où tu te trouveras. Tu institueras parmi les femmes des sociétés secrètes nouvelles, fondées par nous sur le principe de la nôtre, mais appropriées, dans leurs formes et dans leur composition, aux usages et aux mœurs des divers pays et des diverses classes. Tu y opéreras, autant que possible, le rapprochement cordial et sincère de la grande dame et de la bourgeoise, de la femme riche et de l'humble ouvrière, de la vertueuse matrone et de l'artiste aventureuse. Tolérance et bienfaisance^ telle sera la formule adoucie pour les personnes du monde de notre véritable et austère formule : égalili, fraiemUé, Tu le vois; au premier abord, ta mission est douce pour ton cœur et glorieuse pour ta vie : cependant elle n'est pas sans danger. Nous sommes puissants, mais la trahison peut détruire notre entreprise et t'envelopper dans notre désastre. Spandaw peut bien n'être pas la dernière de tes prisons, et les emportements de Fr^éric II la seule ire royale que tu aies k affronter. Tu dois être préparée à tout , et dévouée d'avance au martyre de la persécution.

— Je le suis, répondit Consuelo.

— Nous en sommes certains, et si nous craignons quelque chose , ce n'est pas la faiblesse de ton caracère , c'est l'abattement de ton esprit. Dès à présent nous devons te mettre en garde contre le principal dégoût attaché à ta mission. Les premiers grades des sociétés secrètes, et de la maçonnerie particulièrement, sont h peu près insignifiants à nos yeux, et ne nous servent qu'à éprouver les instincts et les dis-

positions des postulants. La plupart ne dépassent jamais ces premiers degrés , ou , comme je te l'ai dit déjà, de vaines cérémonies amusent leur frivole curiosité. Dans les grades suivants on n'admet que les sujets qui donnent de l'espérance, et cependant on les tient encore à distance du but, on les examine, on les éprouve , on sonde leurs âmes , on les prépare à une initiation plus complète , ou on les abandonne à une interprétation qu'ils ne sauraient franchir sans danger pour la cause et pour eux-mêmes. Ce n'est encore là qu'une pépinière où nous choisissons les plantes robustes destinées à être transplantées dans la forêt sacrée. Aux derniers grades appartiennent seuls les révélations importantes , et c'est par ceux-là que tu vas débuter dans la carrière. Mais le rôle de maître impose bien des devoirs , et là cesse le charme de la curiosité, l'enivrement du mystère, l'illusion de l'espérance. Il ne s'agit plus d'apprendre, au milieu de l'enthousiasme et de l'émotion, cette loi qui transforme le néophyte en apôtre, la novice en prêtresse. Il s'agit de la pratiquer en instruisant les autres et eu cherchant à recruter, parmi les pauvres de cœur et les faibles d'esprit, des lévites pour le sanctuaire. C'est là, pauvre Consuelo, que tu connaîtras l'amertume des illusions déçues et les durs labeurs de la persévérance, lorsque tu verras, parmi tant de poursuivants avides, curieux et fanfarons de la vérité, si peu d'esprits sérieux, fermes et sincères, si peu d'âmes dignes de la recevoir et capables de la comprendre. Pour des centaines d'enfants vaniteux d'employer les formules de l'égalité et d'en affecter les simulacres , tu trouveras à peine un homme pénétré de leur importance et courageux dans leur interprétation. Tu seras obligée de leur parler par énigmes et de te faire un triste jeu de les abuser sur le fond de la doctrine. La plupart des princes que nous enrôlons sous notre bannière sont dans ce cas, et, parcs de vains titres maçonniques qui amusent leur fol orgueil , ne servent qu'à nous garantir la liberté de nos mouvements et la tolérance de la police. Quelques-uns pourtant sont sincères ou l'ont été. Frédéric dit le Grand, et capable certainement de l'être , a été reçu franc-maçon avant d'être roi, et, à cette époque, la liberté parlait à son cœur, l'égalité à sa raison. Cependant nous avons entouré son initiation d'hommes habiles et prudents, qui ne lui ont pas livré les secrets de la doctrine. Combien n'eût-on pas eu à s'en repentiri A l'heure qu'il est, Frédéric soupçonne, surveille et persécute un autre rit maçonnique qui s'est établi à Berlin , en concurrence de la loge qu'il préside , et d'autres sociétés secrètes à la tête desquelles le prince Henri , son frère , s'est placé avec ardeur. Et cependant le prince Henri n'est et ne sera jamais, non plus que l'abbesse de Quedlimbourg, qu'un initié du second degré. Nous connaissons les princes , Consuelo , et nous savons qu'il ne faut jamais compter

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entièrement sur eux ni sur leurs courtisans. Le frère et la sœur de Frédéric souffrent de sa tyrannie et la maudissent. Ils conspireraient volontiers contre elle, mais k leur profit. Malgré les éminentes qualités de ces deux princes , nous ne remettrons jamais dans leurs mains les rênes de notre entreprise. Ils conspi* rent en effet , mais ils ne savent pas à quelle œuvre terrible ils prêtent l'appui de leur nom , de leur fortune et de leur crédit. Ils s'imaginent travailler seulement à diminuer Tautorilé de leur maître, et à paralyser les envahissements de son ambition. La princesse Amélie porte même dans son zèle une sorte d'enthousiasme républicain, et elle n'est pas la seule tête couronnée qu'un certain rêve de grandeur antique et de révolution philosophique ait agitée dans ces temps-ci. Tous les petits souverains de l'Allemagne ont appris le Télémaque de Fénélon par cœur dès leur enfance, et aujourd'hui ils se nourrissent de Montesquieu, de Voltaire et d'Helvétius; mais ils ne vont guère au delà d'un certain idéal de gouvernement aristocratique, sagement pondéré, où ils auraient, de droit, les premières places. Tu peux juger de leur logique et de leur bonne foi, à tous, par le contraste bizarre que tu as vu dans Frédéric, entre les maximes et les actions , les paroles et les faits. Ils ne sont tous que des copies, plus ou moins effacées, plus ou moins outrées, de ces modèles des tyrans philosophes. Mais comme ils n'ont pas le pouvoir absolu entre les mains, leur conduite est moins choquante ; et l'on peut se faire illusion sur l'usage qu'ils feraient de ce pouvoir. Nous ne nous y laissons pas tromper; nous laissons ces maîtres ennuyés , ces dangereux amis s'asseoir sur les IrAnes de nos temples symboliques. Ils s'en croient les pontifes, ils s'imaginent tenir la clef des mystères sacrés , comme autrefois le chef du saint-empire , élu fictivement grand maître du tribunal secret, se persuadait commander à la terrible armée des francsjuges, maîtres de son pouvoir, de ses desseins et de sa vie. Mais, tandis qu'ils se croient nos généraux, ils nous servent de lieutenants; et jamais, avant le jour fatal marqué pour leur chute dans le livre du destin, ils ne sauront qu'ils nous aident à travailler contre eux-mêmes.

a Tel est le côté sombre et amer de notre œuvre. Il faut transiger avec certaines lois de la conscience paisible, quand on ouvre son âme k notre saint fanatisme. Auras-tu ce courage, jeune prêtresse au cœur pur, à la parole candide ?

— Après tout ce que vous venez de me dire , il ne m'est plus permis de reculer, répondit Consuelo après un instant de silence. Un premier scrupule pourrait m'entralner dans une série de réserves et de terreurs qui me conduiraient à la lâcheté. J'ai reçu vos austères confidences; je sens que je ne m'appartiens plus. Hélas I oui, je l'avoue, je souffrirai souvent du rôle que vous m'imposez; car j'ai amèrement souffert

déjà d'être forcée de mentir au roi Frédéric pour sauver des amis en péril. Laissez-moi rougir une dernière fois de la rougeur des âmes vierges de toute feinte , et pleurer la candeur de ma jeunesse ignorante et paisible. Je ne puis me défendre de ces regrets ; mais je saurai me garder des remords tardifs et pusillanimes. Je ne dois plus être l'enfant inoffensif et inutile que j'étais naguère; je ne le suis déjà plus , puisque me voici placée entre la nécessité de conspirer contre les oppresseurs de l'humanité on de trahir ses libérateurs. J'ai touché à l'arbre de la science : ses fruits sont amers; mais je ne les rejetterai pas loin de moi. Savoir est un malheur, mais refuser d'agir est un crime , quand on $aH ce qu'il faut faire.

— C'est là répondre avec sagesse et courage, reprit l'initiateur. Nous sommes contents de toi. Dès demain soir, nous procéderons à ton initiation. Prépar&-toi tout le jour à un nouveau baptême , à un redoutable engagement, par la méditation et la prière, par la confession même , si tu n'as pas l'âme libre de toute préoccupation personnelle. »

xxn

Consuelo fut éveillée au point du jour par les sons du cor et les aboiements des chiens. Lorsque Matteus vint lui apporter son déjeuner, il lui apprit qu'il y avait grande battue aux cerfs et aux sangliers dans la forêt située derrière le rocher aux confins du parc. Plus de cent hôtes, disait-il, étaient réunis au château pour prendre ce divertissement seigneurial. Consuelo comprit qu'un grand nombre des affiliés de l'ordre s'étaient rassemblés , sous le prétexte de la chasse, dans ce château , rendez-vous principal de leurs séances les plus importantes. Elle s'effraya un peu de l'idée qu'elle aurait peut-être tousces hommes pour témoins de son initiation, et se demanda si c'était en effet une affaire assez intéressante aux yeux de l'ordre , pour amener un si grand concours de ses membres. Elle s'efTorça de lire et de méditer pour se conformer aux prescriptions de l'initiateur; mais elle fut distraite plus encore par une émotion intérieure et des craintes vagues, que par les fanfares, le galop des chevaux et les hurlements des limiers qui firent retentir les bois environnants pendant tonte la journée. Cette chasse était-elle réelle ou simulée? Albert s'était-il converti à toutes les habitudes de la vie ordinaire au point d'y prendre part et de verser sans effroi le sang des bêtes innocentes? Liverani n*allait41 pas quitter cette partie de plaisir, et à la faveur du

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désordre , venir troubler la néophyte dans le secret de sa retraite?

Consuek) ne vit rien de ce qui se passait au dehors, ' et Liverani ne vint pas. Matteus, trop occupé, sans doute, au château pour songer à elle, ne lui apporta pas son diner. Était-ce, comme le prétendait Supperville , un jeûne imposé à dessein pour affaiblir les forces mentales de Tadepte? Elle s'y résigna.

Vers la nuit, lorsqu'elle rentra dans la bibliothèque dont elle était sortie depuis une heure pour preudre l'air, elle recula de frayeur à la vue d'un homme vêtu de rouge et masqué, assis sur son fauteuil; mais elle se rassura aussitôt, car elle reconnut le frêle vieillard qui lui servait, pour ainsi dire , de père spirituel.

« Mon enfant , lui dit-41 en se levant et en venant il sa rencontre, n'avez-vous rien à me dire? Ai-je toujours votre confiance?

— Vous l'avez, monsieur, répondit Gonsuelo en le faisant rasseoir sur le fauteuil et en prenant un pliant k côté de lui , dans l'embrasure de la croisée. Je désirais vivement vous parler , et depuis longtemps. »

Alors elle lui raconta fidèlement tout ce qui s'était passé entre elle, Albert et l'inconnu depuis sa dernière confession, et elle ne cacha aucune des émotions involontaires qu'elle avait éprouvées.

Lorsqu'elle eut fini , le vieillard garda le silence asseï longtemps pour troubler et embarrasser Gonsuelo. Pressé par elle de juger sa conduite et ses sentiments, il répondit enfin :

« Votre conduite est excusable , presque irréprochable; mais que puis-je dire de vos sentiments? L'affection soudaine, insurmontable, violente, qu'on appelle l'amour, est une conséquence des bons ou mau- 'vais instincts que Dieu a mis ou laissés pénétrer dans les imes pour leur perfectionnement ou pour leur punition en celte vie. Les mauvaises lois humaines, qui contrarient presque en toutes choses le vœu de la nature et les desseins de la Providence, font souvent un crime de ce que Dieu avait inspiré, et maudissent le sentiment qu'il avait béni,tandisqu'eUes sanctionnent <ks unions infâmes, des instincts immondes. C'est à nous autres, législateurs d'exception, constructeurs cachés d'une société nouvelle, de démêler autant que possible l'amour légitime et vrai de l'amour coupable et vain, afin de prononcer, au nom d'une loi plus pore, plus généreuse et plus morale que celle du monde , sur le sort que tu mérites. Voudras-tu t'en remettre à notre décision? nous accorderas-tu le droit de le lier ou te délier ?

— Vous m'inspirez une confiance absolue; je vous l'ai dit, et je le répète.

— Eh bien, Gonsuelo, nous allons délibérer sur cette question de vie et de mort pour ton âme et pour ceUe d'Albert.

— Et n'aurai-je donc pas le droit de faire entendre le cri de ma conscience ?

— Oui, pour nous éclairer; moi, qui l'ai entendue, je serai ton avocat. 11 faut que tu me relèves du secret de ta confession.

— Eh quoi I vous ne serez plus le seul confident de mes sentiments intimes, de mes combats, de mes souffrances?

— Si tu formulais une demande en divorce devant un tribunal, n'aurais-tu pas des plaintes publiques à faire? Gette souffrance te sera épargnée. Tu n'as à te plaindre de personne. N'est-il pas plus doux d'avouer l'amour que de déclarer la haine ?

— Suffit-il donc d'éprouver un nouvel amour pour avoir le droit d'abjurer l'ancien ?

— Tu n'as pas eu d'amour pour Albert.

— D me semble que non, pourtant je n'en jurerais pas.

— Tu n'en douterais pas si tu l'avais aimé. D'ailleurs, la question que tu fais porte sa réponse en ellemême. Tout nouvel amour exclut l'ancien par la force des choses.

— Ne prononcez pas cela trop vite, mon père, dit Gonsuelo avec un triste sourire. Pour aimer Albert autrement que Cautre, je ne l'en aime pas moins que par le passé. Qui sait si je ne l'aime pas davantage? Je me sens prête à lui sacrifier cet inconnu, dont la pensée m'ôte le sommeil et fait battre mon cœur en ce moment où je vous parle.

— N'est-ce pas l'orgueil du devoir, l'ardeur du sacrifice plus que l'affection, qui te conseillent celte sorte de préférence pour Albert?

— Je ne le crois pas.

— En es-tu bien sûre? Songe que tu es ici loin du monde, à l'abri de ses jugements, en dehors de toutes ses lois. Si nous te donnons une nouvelle formule et de nouvelles notions du devoir, persisteras-tu à préférer le bonheur de l'homme que tu n'aimes pas à celui de l'homme que tu aimes?

— Ai-je donc jamais dit que je n'aimais pas Albert? s'écria Gonsuelo avec vivacité.

— Je ne puis répondre à tes questions que par d'autres questions, ma fille. Peut-on avoir deux amours à la fois dans le cœur?

— Oui, deux amours différents. On aime à la fois son frère et son époux.

— Mais non son époux et son amant. Les droits de l'époux et du frère sont différents en effet. Geux de l'époux et de l'amant seraient les mêmes, à moins que l'époux ne consentit à redevenir frère. Alors la loi du mariage serait brisée dans ce qu'elle a de plus mystérieux, de plus intime et de plus sacré. Ge serait un divorce, moins la publicité. Réponds-moi, Gonsuelo, je suis un vieillard au bord de la tombe, et toi un enfant. Je suis ici comme ton père, comme ton confesseur. Je ne puis alarmer ta pudeur par cette question déUcatc,

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et j'espère que tu y répondras avec courage. Dans l'amitié enthousiaste qu'Albert t'inspirait, n'y a-t-il pas toujours eu une secrète et insurmontable terreur à ridée de ses caresses?

— C'est la vérité, répondit Consuelo en rougissant. Cette idée n'était pas mêlée ordinairement à celle de son amour, elle y semblait étrangère; mais quand elle se présentait, le froid de la mort passait dans mes veines.

— Et le souffle de l'homme que tu connais sous le nom de Li verani t'a donné le feu de la vie?

— C'est encore la vérité. Mais de tels instincts ne doivent-ils pas être étouffés par notre volonté?

— De quel droit ? Dieu te les a-t-il suggérés pour rien? T'a-t-ilautorisée à abjurer ton sexe, à prononcer dans le mariage le vœu de virginité ou celui plus affreux et plus dégradant encore du servage? La passivité de l'esclave a quelque chose qui ressemble à la froideur et à l'abrutissement de la prostitution. Esl-il dans les desseins de Dieu qu'un être tel que toi soit dégradé à ce point? Malheur aux enfants qui naissent dételles unions I Dieu leur inflige quelque disgrâce, une organisation incomplète, délirante ou stupide. Hs portent le sceau de la désobéissance. Ils n'appartiennent pas entièrement à l'humanité ; car ils n'ont pas été conçus selon la loi de l'humanité qui veut une réciprocité d'ardeur, une communauté d'aspirations entre l'homme et la femme. Là où cette réciprocité n'existe pas, il n'y a pas d'égalité ; et là où l'égalité est brisée, il n'y a pas d'union réelle. Sois donc certaine que Dieu, loin de conunander de pareils sacrifices à ton sexe, les repousse et lui dénie le droit de les faire. Ce suicide4à est aussi coupable et plus lâche encore que le renoncement à la vie. Le vœu de virginité est antihumain et antisocial; mais l'abnégation sans l'amour est quelque chose de monstrueux dans ce sens-là. Penses-y bien, Consuelo, et si tu persistes à t'annihiler à ce point, réfléchis au rôle que tu réserverais à ton époux, s'il acceptait ta soumission sans la comprendre. A moins d'être trompé, il ne l'accepterait jamais, je n'ai pas besoin de te le dire; mais, abusé par ton dévouement, enivré par ta générosité, ne te semblerait-il pas bientôt étrangement égoïste ou grossier dans sa méprise? Ne le dégraderais-tu pas à tes propres yeux, ne le dégraderais-tu pas en réaUlé devant Dieu, en tendant ce piège à sa candeur, et en lui fournissant cette occasion presque irrésistible d'y succomber? Où serait sa grandeur, où serait sa délicatesse, s'il n'apercevait pas la pâleur sur tes lèvres, et les larmes roulant dans tes yeux? Peux- tu te flatter que la haine n'entrerait pas malgré toi dans ton cœur, avec la honte et la douleur de n'avoir pas été comprise ou devinée? Non, femme I vous n'avez pas le droit de tromper l'amour dans votre sein, vous auriez plutôt celui de le supprimer. Quoi que de cyniques philosophes aient pu dire sur la condition passive de l'espèce féminine dans l'ordre de la nature, ce qui distinguera toujours la compagne de

l'homme de celle de la brute, ce sera le discernement dans l'amour et le droit de choisir. La vanité et la cupidité font de la plupart desmariages une proHUtUion jurée^ selon l'expression des antiques lollards. Le dévouement et la générosité peuvent conduire une âme simple à de pareils résultats. Vierge, j'ai dû t'instniire de ces choses délicates, que la pureté de ta vie et de tes pensées t'empêchait de prévoir ou d'analyser. Lorsqu'une mère marie sa fille, elle lui révèle à demi, avec plus on moins de sagesse et de pudeur, les mystères qu'elle lui a cachés jusqu'à cette heure. Une mère t'a manqué, lorsque tu as prononcé avec un enthousiasme plus fanatique qu'humain lesermentd'appartenir à un homme que tu aimais d'une manière incomplète. Une mère t'est donnée aujourd'hui pour t'assister et t'édairer dans de nouvelles résolutions à l'heure du divorce ou de la sanction définitive de cet étrange hyménée. Cette mère, c'est moi, Consuelo, moi qui ne suis pas un homme, mais une femme.

— Vous, une femme 1 dit Consuelo en regardant avec surprise la main maigre et bleuâtre, mais délicate et vraiment féminine qui avait pris la sienne pen* dant ce discours.

— Ce petit vieillard grêle et cassé, reprit le problématique confesseur, cet être accablé et souffrant , dont la voix éteinte n'a plus de sexe, est une femme brisée par la douleur, les maladies et les inquiétudes, plus que par l'âge. Je n'ai pas plus de soixante ans , Consuelo, bien que sous cet habit , que je ne porte pas hors de mes fonctions d'tnrâtMe, j'aie l'aspect d'un octogénaire cacochyme. An reste, sons les Tètements de mon sexe comme sous celui-ci, je ne sois plus qu'une ruine; pourtant j'ai été une femme grande, forte, belle et d'un extérieur imposant. Mais à trente ans, j'étais déjà courbée et tremblante comme vous me voyez. Et savez-vous, mon enfant, la cause de cet afiEftissement précoce? c'est le malheur dont je veux vous préserver. C'est une affection incomplète, c'est une union malheureuse, c'est un épouvantable effort de courage et de résignation qui m'a attachée dix ans à un homme que j'estimais et que je respec-* tais sans pouvoir l'aimer. Un homme n'eût pu vous dire quels sont dans l'amour les droits sacrés et les véritables devoirs de la femme. Us ont (ait leurs 1<hs et leurs idées sans nous consulter; j'ai pourtant éclairé souvent à cet égard la conscience de mes assodés, et ils ont eu le courage et la loyauté de m'éoouter. Mais, croyez-moi, je savais bien que s'ils ne me mettaient pas en contact direct avec vous, ils n'auraient pas la clef de votre cœur, et vous condamneraient peut-être à une étemelle souffrance, à un complet abaissement, en croyant assurer votre bonheur dans la force et la vertu. Maintenant, ouvrez-moi donc votre âme tout entière. Dites-moi si ce Liverani...

— Héks ! je l'aime , ce Liverani l cela n'est que trop vrai, dit Consuelo en portant la main de la sibylle

LA COiMTESSE DE RUDOLSTADT.

nystérieufte à ses lèvres. Sa présence me cause plus de frayeur encore que celle d'Albert; mais que cette frayeur est différente et qu'elle est mêlée d'étrangesdé- Uces I Ses bras sont un aimant qui m'attire, et son batiw sar mon front me fait entrer dans un autre monde où je respire, où j'existe autrement que dans celui-<;i.

— Eh bien, Gonsuelo, tu dois aimer cet bomme et oublier l'autre. C'est moi qui prononce ton divorce dès ce moment; c'est mon devoir et mon droit.

— Quoi que vous m'ayez dit , je ne puis accepter cette sentence avant d'avoir vu Albert, avant qu'il m'ait parlé et dit lui-même qu'il renonce à moi sans regret, qu'il me rend ma parole sans mépris.

— Te ne connais pas encore Albert ou tu le crains I mais moi, je le connais, j'ai des droits sur lui plus encore que sur toi , et je puis parler en son nom. Nous sommes seules, Gonsuelo, et il ne m'est pas défendu de m'ouvrir k toi entièrement, bien que je fasse partie du conseil suprême de ceux que leurs plus proches disciples ne connaissent jamais. Mais ma situation et la tienne sont exceptionnelles; regarde donc mes traits flétris, et dis-moi s'ils te semblent inconnus. »

En parlant ainsi, hi sibylle détacha en même temps son masque et sa fausse barbe, sa toque et ses faux cheveux, et Gonsuelo vit une tête de femme vieille et souffrante à la vérité , mais d'une beauté de lignes incomparable, et d'une expression sublime de bonté, de tristesse et de force. Ces trois habitantes de l'àme, 'i diverses, et si rarement réunies dans un même être, ^ peignaient dans le vaste front, dans le sourire maternel et dans le profond regard de l'inconnue. La forme de sa tête et la base de son visage annonçaient nne grande puissance d'cffganisation primitive; mais les ravages de la douleur n'étaient que trop visibles, et une sorte de tremblement nerveux faisait vaciller cette belle tête, qui rappelait celle de Niobé expirante, ou plutôt celle de Marie défaillante auprès de la croix. Des cheveux gris, fins et lisses comme de la soie vierge, séparés sur son large front, et serrés en nûnces bandeaux sur ses tampes, complétaient la noble étrangeté de cette figure saisissante. A cette époque, toutes les fenunes portaient les cheveux poudrés et crêpés, relevés en arrière et laissant à découvert le front nu et hardi. La sibylle avait noué les siens de la manière la moins embarrassante sous son déguisement, sans songer qu'elle adoptait la plus harmonieuse à la coupe et à l'expression de son visage. Gonsuelo la contempla longtemps avec respect et admiration ; puis tout à coup, frappée de surprise, elle s'écria en lui saisissant les deux mains :

« Omon Dieu, comme vous lui ressemblez!

— Oui, je ressemble à Albert, ou plutôt Albert me ressemble prodigieusement , répondit-elle ; mais n'as-tu jamais vu un portrait de moi? »

El voyant que Gonsuelo faisait des efforts de mémoire, elle ajouta pour l'aider :

« Un portrait qui m'a ressemblé autant qu'il est permis à l'art d'approcher de la réalité, et dont aujourd'hui je ne suis plus que l'ombre; un grand portrait de fenune jeune, fraîche, brillante, avec un corsage de brocart d'or chargé de fleurs en pierreries, un manteau de pourpre, et des cheveux noirs s'échappant des nœuds de rubis et de perles pour retomber en boucles sur les épaules : c'est le costume que je portais, il y a plus de quarante ans, le lendemain de mon mariage. J'étais belle, mais je ne devais pas l'être longtemps; j'avais déjà la mort dans l'àmc.

— Le portrait dont vous parlez , dit Gonsuelo en pâlissant, est au château des Géants dans la chambre qu'habitait Albert... G'est celui de sa mère qu'il avait h peine connue, et qu'il adorait pourtant... et qu'il croyait voir et entendre dans ses extases. Seriez-vous donc une proche parente de la noble Wanda de Prachalitz, et par conséquent...

— Je suis Wanda de Prachalitz elle-même , répondit la sibylle en retrouvant quelque fermeté dans sa voix et dans son attitude ; je suis la mère d'Albert et la veuve de Christian de Rudolstadt; je suis la descendante de Jean Ziska du Galice , et la belle-mère de Gonsuelo; mais je ne veux plus être que son amie et sa mère adoptive, parce que Gonsuelo n'aime pas Albert, et qu'Albert ne doit pas être heureux au prix du bonheur de sa compagne.

— Sa mère I vous, sa inèrel s'écria Gonsuelo tremblante en tombant aux genoux de Wanda. Êtes-vous donc un spectre? N'étiez-vous pas pleurée conune morte au château des Géants?

— n y a vingt-sept ans, répondit la sibylle, que Wanda de Prachalitz, comtesse de Rudolstadt, a été ensevelie, au château des Géants, dans la même chapelle et sous la même dalle où Albert de Rudolstadt, atteint de la même maladie et sujet aux mêmes crises cataleptiques , fut enseveli l'année dernière , victime de la même erreur. Le fils ne se fût jamais relevé de cet affreux tombeau, si la mère, attentive au danger qui le menaçait, n'eût veillé, invisible, sur son agonie, et n'eût présidé avec angoisse à son inhumation. G'est sa mère qui a sauvé un être encore plein de force et de vie des vers du sépulcre auxquels on l'avait déjà abandonné ; c'est sa mère qui l'a arraché au joug de ce monde où il n'avait que trop vécu et où il ne pouvait plus vivre, pour le transporter dans ce monde mystérieux, dans cet asile impénétrable où elle-même avait recouvré , sinon la santé du corps , du moins la vie de l'âme. C'est une étrange histoire, Gonsuelo, et il faut que tu la connaisses pour comprendre celle d'Albert, sa triste vie, sa OMrt prétendue, et sa miraculeuse résurrection. Les invisibles n'ouvriront la séance de ton initiation qu'à minuit. Écoute-moi donc» et que l'émotion de ce bizarre récit te prépare à celles qui t'attendent encore.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

« Riche, belle et d'illustre naissance, je fus mariée à vingt ans au comte Christian , qui en comptait déjà plus de quarante. D eût pu être mon père, et m'inspirait de TafTection et du respect; de Tamour point. J'avais été élevée dans l'ignorance de ce que peut être un pareil sentiment dans la vie d'une femme. Mes parents, austères luthériens, mais forcés de pratiquer leur culte le moins ostensiblement possible, avaient dans leurs habitudes et dans leurs idées une rigidité excessive et une grande force d'âme. Leur haine exaltée pour l'étranger, leur révolte intérieure contre le joug religieux et politique de l'Autriche, leur attachement fanatique aux antiques libertés de la patrie, avaient passé dans mon sein, et ces passions suffisaient à ma fière jeunesse. Je n'en soupçonnais pas d'autres, et ma mère, qui n'avait jamais connu que le devoir, eût cru faire un crime en me les laissant pressentir. L'empereur Charles, père de Marie-Thérèse, persécuta longtemps ma famille pour cause d'hérésie, et mitnotre fortune, notre liberté, et presque notre vie à prix. Je pouvais racheter mes parents en épousant un seigneur catholique, dévoué k l'Empire, et je me sacrifiai avec une sorte d'orgueil enthousiaste. Parmi ceux qui me furent désignés, je choisis le comte Christian, parce que son caractère doux, conciliant, et même faible en apparence, me donnait l'espérance de le convertir secrètement aux idées politiques de ma famille. Ma famille accepta mon dévouement et le bénit. - Je crus que je serais heureuse par la vertu; mais le malheur dont on comprend la. portée et dont on sent l'injustice n'est pas un milieu où l'âme puisse aisément se développer; je reconnus bientôt que le sage et calme Christian cachait sous sa douceur posée et bienveillante une obstination invincible, un attachement opiniâtre aux coutumes de sa caste et aux préjugés de son entourage, une sorte de haine miséricordieuse et de mépris douloureux pour toute idée de combat et de résistance aux choses établies. Sa sœurVenceslawa, tendre, vigilante, généreuse, mais rivée plus encore que lui aux petitesses de sa dévotion et à l'orgueil de son rang, me fut une société à la fois douce et amère, une tyrannie caressante, mais accablante, une amitié dévouée, mais irritante au dernier point. Je souffris mortellement de cette absence de rapports sympathiques et intellectuels avec des êtres que j'aimais pourtant,mais dont le contact me tuait,dont l'atmosphère me desséchait lentement. Vous savez l'histoire de la jeunesse d'Albert, ses enthousiasmes comprimés, sa religion incomprise, ses idées évangéliques taxées d'hérésie et de démence. Ma vie fut un prélude de la sienne, et vous avez dû entendre échapper quelquefois dans la famille de Rudolstadt des exclamations d'effroi et de douleur sur cette ressemblance funeste

du fils et de la mère, au moral comme au physique.

« L'absence d'amour fut le plus grand mal de ma vie, et c'est de lui que dérivèrent tous les autres. J'aimais Christian d'une forte amitié; mais rien en lui ne pouvait m'inspirer d'enthousiasme, et une affection enthousiaste m'eût été nécessaire pour comprimer cette profonde désunion de nos intelligences. L'éducation religieuse et sévère que j'avais reçue ne me permettait pas de séparer l'intelligence de l'amour. Je me dévorais moi-même. Ma santé s'altéra; une excitation extraordinaire s'empara de mon système nerveux; j'eus des hallucinations, des extases qu'on appela des accès de folie , et qu'on cacha avec soin au lieu de chercher à me guérir. On tenta pourtant de me distraire et de me mener dans le monde , comme si des bals, des spectacles et des fêtes eussent pu me tenir lieu de sympathie, d'amour et de confiance. Je tombai si mal à Vienne qu'on me ramena au château des Géants. Je préférais encore ce triste séjour, les exorcismes du chapelain et la cruelle amitié de la chanoinesse à la cour de nos tyrans.

« La perte consécutive de mescinq enfontsme porta les derniers coups. Il me sembla que le ciel avait maudit mon union ; je désirai la mort avec énergie. Je n'espérais plus rien de la vie. Je m'eff(M*çai8 de ne point aimer Albert, mon dernier-né, persuadée qu'il était condamné comme les autres, et que mes soins ne pourraient pas le sauver.

« Un dernier malheur vint porter au comble Texas* pération de mes facultés. J'aimai, je fusaimée,etraustérité de mes principes me contraignit de refouler en moi jusqu'à l'aveu intérieur de ce sentiment terrible. Le médecin qui me soignait dans mes fréquentes et douloureuses crises était moins jeune en apparence , et moins beau que Christian. Ce ne furent donc pas les grâces de la personne qui m'émurent, mais la sympathie profonde de nos âmes, la conformité d'idées ou du moins d'instincts religieux et philosophiques , un rapport incroyable de caractères. Marcus, je ne puis vous le désigner que par ce prénom, avait la même énergie, la même activité d'esprit, le même patriotisme que moi. C'était de lui qu'on pouvait dire aussi bien que de moi ce que Shakspeare met dans la bouche de Brutus : a Je ne suis pas de ces homme» qui supportent l'injustice avec un visage serein. »

a La misère et l'abaissement du pauvre, le servage, les lois despotiques et leurs abus monstrueux, tous les droits impies de la conquête, soulevaient en lui des tempêtes d'indignation. Oh ! que de torrents de larmes nous avons versés ensemble sur les maux de noire patrie et sur ceux de la race humaine, partout asservie ou trompée I ici abrutie par l'ignorance, là décimée par la rapacité des cupides, ailleurs violontée et dégradée par les ravages de la guerre, avilie et infortunée sur toute la face de la terre! Cependant Marcus, plus instruit que moi, concevait un remède à tant de maux.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

el m'entretenait souvent de projets étranges et mystérieux pour organiser une conspiration universelle contre le despotisme et l'intolérance. J'écoutais ses desseins comme des rêves romanesques. Je n'espérais plus; j'étais trop malade et trop brisée pour croire à l'avenir. Il m'aima ardemment; je le vis, je le sentis, je partageai sa passion : et pourtant, durant cinq années d'amitié apparente et de chaste intimité, nous ne nous révélâmes jamais l'un à l'autre le funeste secret qui nous unissait II n'habitait point ordinaire^ ment le B<Bhmer-Wald ; du moins il faisait de fréquentes absences sous prétexte d'aller donner des soins à des dients éloignés, et, dans le fait, pour or^ ganiser cette conjuration dont il me parlait sans cesse sans me persuader de ses résultats. Chaque fois que je le revoyais, je me sentais plus enflammée pour son génie, son courage et sa persévérance. Chaque fois qu'il revenait , il me retrouvait plus affaiblie, plus rongée par un feu intérieur, plus dévastée par la souffrance physique.

m Durant une de ses absences, j'eus d'effroyables convulsions auxquelles l'ignorant et vaniteux docteur Wetaelius, que vous connaissez, et qui me soignait en son absence, donna le nom de fièvre maligw. A la suite de ces crises , je tombai dans un anéantissement complet qu'on prit pour la mort. Mon pouls ne battait phts; ma respiration était insensible. Cependant j'avais toQte ma connaissance; j'entendis les prières du chapelain et les larmes de ma famille. J'entendis les cris déchirants de mon seul enfant, de mon pauvre Albert; et je ne pus faire un mouvement, je ne pus pas même le voir. On m'avait fermé les yeux, il m'était impossible de les rouvrir. Je me demandais si c'était là la mort, et si l'âme, privée de ses moyens d'action sur le cadavre , conservait dans le trépas les douleurs de la vieet l'épouvante du tombeau. J'entendis des choses terribles autour de mon lit de mort ; le chapelain, es^ sayant de calmar les regrets vifs et sincères delà chanoinesse, lui disait qu'il fallait romercier Dieu de toutes choses, et que c'était un grand bonheur pour mon mari d'être délivré des angoisses de ma contionelle agonie et des orages de mon âme réprouvée. Il ne se servait pas de mots aussi durs, mais le sens était le même, etla chanoinesse l'écoutait et se rendait peu à peu. Je l'entendis même ensuite essayer de con* solcr Christian avec les mêmes arguments, encore plus adoucis par l'expression, mais tout aussi cruels pour moi. J'entendais distinctement, je comprenais affreusement. C'était, pensaitron , la volonté de Dieu que je n'élevasse pas mon fils, et qu'il fût soustrait dans son jeune âge au poison de l'hérésie dont j'étais infectée. Voilà ce qu'on trouvait â diro à mon époQx lorsqu'il s'écriait, en pressant Albert sur son

sein:

« — ^Pauvre enfant, que deviendras-tu sans ta mèro?» « La réponse du chapelain était :

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