‹ Œuvres de George SandChapitre 14 sur 40 · SAUD. — TOMB V · texte numérisé non relu

SAUD. — TOMB V

« -^Vous l'élèverez selon Dienl «

« &ifin, après trois jours d'un désespoir immobile et muet, je ftis portée dans la tombe, sans avoir recouvré la force de faire un mouvement , sans avoir perdu un instant la certitude de l'épouvantable mort qu'on allait me donner I On me couvrit de diamants, on me revêtit de mes habits de fiançailles, les habits magnifiques que vous m'avez vus dans mon portrait. On me plaça unecouronne de fleurs sur la tète, un crucifix d'or sur la poitrine, et on me déposa dans une longue cuvette de marbre blanc , taillée dans le pavé souterrain de la chapelle. Je ne sentis ni le froid ni le manque d'air; je ne vivais que par la pensée.

a Marcus arriva une heure après. Sa consternation lui ôta d'abord toute réflexion. H vint machinalement se prosterner sur ma tombe ; on l'en arracha ; il y revint dans la nuit. Cette fois il s'était armé d'Un marteau et d'un levier. Une pensée sinistre avait traversé son esprit. Il connaissait mes crises léthargiques; il ne les avait jamais vues aussi longues, aussi complètes; mais, de quelques instants de cet état bizarre observés par lui, il concluait â la possibilitéd'une effroyable er» reur. Il ne se fiait point à la science de Wetzelius. Je l'entendis marcher au-dessus de ma tète; je reconnus son pas. Le bruit du fer qui soulevait la dalle me fit tressaillir, mais je ne pus faire entendre un cri, un gémissement. Quand il souleva le voile qui couvrait mon visage, j'étais tellement exténuée par les efforts que je venais de faire pour l'appeler, que je semblais plus morte que jamais. H hésita longtemps; il interrogea mille fois mon souffle éteint, mon cœur et mes mains glacées. J'avais la roideur d'un cadavre. Je l'entendismurmurer d'une voix déchirante :

« — C'en est donc fait! plus d'espoir! Morte, morte!..» Wanda! »

« Il laissa retomber le voile, mais il ne replaça pas la pierre. Un silence épouvantable régnait de nouveau. Étailril évanoui ? M'abandonnait^l , lui aussi , oubliant, dans l'horreur que lui inspirait la vue de ce qu'il avait aimé, de refermer mon sépulcre?

« Marcus, plongé dans une sombre méditation, formait un projet lugubre comme sa douleur, étrange comme son caractère. Il voulait dérober mon corps aux outrages de la destruction. Il voulait l'emporter secrètement, l'embaumer, le sceller dans un ceroueil de métal, le conserver toujours à ses côtés. H se de^ mandait s'il aurait ce courage; et, tout k coup, dans une sorte de transport fanatique, il se dit qu'il l'aurait. 11 me prit dans ses bras, et, sans savoir si ses forces lui permettraient d'emporter un cadavre jusqu'à sa demeure qui était éloignée de plus d'une lieue , il me déposa sur le pavé , et replaça la dalle avec le ter^ rible sang-froid qu'on a souvent dans les actes du délire. Ensuite il m'enveloppa et me cacha entièrement avec son manteau, et sortit du château, qu'on ne fermait pas alors avec le même soin qu'aujourd'hui,

LA œMTRSSE DE RUDOLSTADT.

parce que des bandes de malfaiteurs, désespérés par la guerre, ne s'étaient pas encore montrées aux environs. J'étais devenue si maigre, que je n'étais pas , à vrai dire, un bien pesant fardeau. Marcus traversa les bois, en choisissant les sentiers les moins fréquentés, n me déposa plusieurs fois sur les rochers, accablé de douleur et d'épouvante plus encore que de fatigue. D m'a dit depuis que plus d'une fois il avait eu horreur de ce rapt d'un cadavre, et qu'il avait été tenté de me reporter dans ma tombe. Enfin il arriva chez lui, pé* nétra sans bruit par son jardin, et me porta, sans être vu de personne , dans un pavillon isolé dont il avait fait un cabinet d'études. Cest là seulement que la joie de me voir sauvée, le premier mouvement de joieque j'eusse eu depuis dix ans , délia ma langue, et que je pus articuler une faible exclamation.

« Une nouvelle crise violente succéda à cet affaissement. Je retrouvai tout à coup une force exubérante; je poussai des cris, des rugissements. La servante et le jardinier de Marcus accoururent, croyant qu'on l'assassinait. D eut la présence d'esprit de se jeter au-devant d'eux, en leur disant qu'une dame était venue accoucher en secret chez lui, et qu'il tuerait quiconque essayerait de la voir, de même qu'A chasserait celui qui aurait le malheur d'en dire un mot. Cette feinte réusssit. Je fus dangereusement malade dans ce pavillon durant trois jours. Marcus, enfermé avec moi , m'y soigna avec un zèle et une intelligence dignes de sa volonté. Lorsque je fus sauvée et que je pus rassembler mes idées, je me jetai dans ses bras avec terreur en songeant qu'il fallait nous séparer :

« — Marcus ! m'écriai-je, pourquoi nem'avez-vous pas laissée mourir ici, dans vos bras? Si vous m'aimez, tuez-moi ; retourner dans ma famille est pour moi pire que la mort.

o — Madame, me répondit-il avec fermeté, vous n'y retournerez jamais , j'en ai fait le serment à Dieu et à moi-même. Vous n'appartenez plus qu'à moi. Vous ne me quitterez plus , ou vous ne sortirez d'ici qu'en passant sur mon cadavre. »

a Cette terrible résolution m'épouvanta et me charma en même temps. J'étais trop troublée et trop affaiblie pour en sentir la portée. Je Técoutai avec la soumission à la fois craintive et confiante d'un enfant. Je me laissai soigner, guérir, et peu à peu je m'habituai à ridée de ne jamais retourner à Riesenburg, et de ne jamais démentir les apparences de ma mort. Marcus déploya pour me convaincre une éloquence exaltée. Il me dit que je ne pouvais pas vivre dans ce mariage, et que je n'avais pas le droit d'y aller suSr une mort certaine. Il me jura qu'il avait les moyens de me soustraire à la vue des hommes pendant longtemps , et pendant toute ma vie à celle des personnes qui me connaissaient, n me promit de veiller sur mon fils , et de me ménager les moyens de le voir en secreL II me donna même des garanties certaines de ces possibilités

étranges, et je me laissai convaincre. Je consentis à partir avec lui pour ne jamais redevenir la comtesse de Rudolstadt.

« Mais au moment où nous allions partir, dans la nuit, on vint chercher Marcus pour secourir Albert qu'on disait dangereusement malade. La tendresse maternelle, que le malheur semblait avoir étouffée, se réveilla dans mon sein. Je voulus suivre Marcus à Riesenburg; aucune puissance humaine, pas même la sienne, n'eût pu m'en dissuader. Je montai dans sa voiture, et, enveloppée d'un long voile , j'attendis avec anxiété, à (|uelque distance du château, qu'il allât voir mon fils, et qu'il m'en rapportât des nouvelles. Il revint bient^ en effet, m'assura que l'enfant n'était point en danger, et voulut me ramener chez lui, afin de retourner passer la nuit auprès d'Albert. Je ne pus m'y décider. Je voulus l'attendre encore, cachée derrière les sombres murailles du château, trembUnte et agitée , tandis qu'il retournait soigner mon fils. A peine fus-je seule, que mille inquiétudes me dévorèrent le cœur. Je m'imaginai que Marcus me cachait la véritable situation d'Albert, que peut-être il était mourant, qu'il allait expirer sans avoir reçu mon dernier baiser. Dominée par cette persuasion funeste, je m'élançai sous le portique du château; un valet , que je rencontrai dans la cour, laissa tomber son flambeau, et s'enfuit en se signant. Mon voile cachait mes traits ; mais l'apparition d'une femme au milieu de la nuit suffisait pour réveiller les idées superstitieuses de ces crédules serviteurs. On ne doutait pas que je ne fasse l'ombre de la malheureuse et impie comtesse Wanda. Un hasard inespéré voulut que je pusse pénétrer ju5^ qu'à la chambre de mon fils sans rencontrer d'autres personnes, et que la chanoinesse fût sortie en cet instant pour chercher quelque médicament ordonne par Marcus. Mon mari, suivant sa coutume , avait été prier dans son oratoire , au lieu d'agir pour conjurer le danger. Je me prédpitai sur mon fils, je le pressai sur mon sein. Il n'eut point peur de moi, il me rendit mes caresses; il n'avait pas compris ma mort. En ce moment le chapelain parut au seuil de la chambre. Marcus pensa que tout était perdu. Cependant , avec une rare présence d'esprit, il se tint immobile et parut ne point me voir à cdté de lui. Le chapelain prononça, d'une voix entrecoupée, quelques paroles d'exorcisme , et tomba évanoui avant d'avoir osé faire un pas vers moi. Alors je me résignai à fuir par une autre porte, et je regagnai, dans les ténèbres, l'endroit où Marcus m'avait laissée. J'étais rassurée» j'avais vu Albert soulagé, ses petites mains étaient tièdes, et le feu de la fièvre n'était plus sur ses joues. L'évanouissement et la frayeur du chapelain furent attribués à une vision. Il soutint m'avoir vue auprès de Marcus, tenant mon fils dans mes bras. Marcus soutint n'avoir rien vu du tout. Albert s'était endormi. Mais le lendemain, il me redemanda, et les nuits sui>

LA COMTESSE DE RDDOLSTADT

▼antety convainca que je n'étais pas endormie pour toujoors, comme on-tâchait de le lui persuader, il rêva de moi, crut me voir encore, et m'appela à plusieurs reprises. A partir de ce moment , l'enfance d'Albert fut étroitement surveillée , et les âmes superstitieuses de Riesenburg firent maintes prières pour conjurer les funestes assiduités de mon fantôme autour de son berceau.

« Marcns me ramena chez lui ayant le jour. Nous retardâmes encore notre départ d'une semaine, et quand mon fils fut entièrement rétabli, nous quittâmes la Bohème. Depuis ce temps j'ai mené une vie errante et mystérieuse. Toujours cachée dans mes gîtes, toujours voilée dans mes voyages, portant un nom supposé, et n'ayant pendant bien longtemps d'autre confident au monde que Marcus, j'ai passé plusieurs années avec Ini en pays étranger. Il entretenait une correspondance suivie avec un ami qui le tenait au courant de tout ce qui se passait à Riesenburg, et qui lui donnait d'amples détails sur la santé , sur le caractère , sur l'éducation de mon fils. L'état déplorable de ma santé m'autorisait à mener la vie la plus retirée et à ne voir personne. Je passais pour la sœur de Marcus, et je vécus plusieurs années au fond de l'Italie , dans une villa isolée, tandis que, pendant une partie de chaque année, Marcus continuait ses voyages, et poursuivait Faooomplissement de ses vastes projets.

« Je ne fus point la maltresse de Marcus, j'étais restée sous l'empire de mes scrupules religieux, et il me fallut plus de dix années de méditations pour concevoir les droits de l'être humain à secouer le joug des lois sans pitié et sans intelligence qui régissent la sodéié humaine. Étant censée morte, et ne voulant pas risquer la liberté que j'avais si chèrement conquise, je ne pouvais invoquer aucun pouvoir religieux ou civil pour rompre mon mariage avec Christian, et je n'eusse d'ailleurs pas voulu réveiller ses douleurs assoupies. Il ne savait pas combien j'avais été malheureuse avec lui; il me croyait descendue, pour mon bonheur et pour la paix de sa famille et pour le salut de son fils, dans le repos de la tombe. Dans cette situation, je me regardais comme éternellement condamnée à lui être fidèle. Plus tard, quand, par les soins de Marcus, les disciples d'une foi nouvelle se furent réunis et constitaés secrètement en pouvoir religieux, quand j'eus asseï modifié mes idées pour accepter ce nouveau coodle et entrer dans cette nouvelle Église qui eût pu prononcer mon divorce et consacrer notre union , il n'était plus temps : Marcus, fatigué démon opiniâtreté, avait senti le besoin d'aimer ailleurs, et je l'y avais héroRpiement poussé. Il éuit marié ; j^étais l'amie de sa fbinme : cependant il ne fut point heureux. Cette femme n'avait pas l'esprit et le cœur assez grands pour satisfaire l'esprit et le cœur d'un homme tel que lui. n n'avait pu lui faire comprendre ses plans; il se garda de l'initier à son succès. Elle mourut au bout

de quelques années sans avoir deviné que Marcus m'aimait toujours. Je la soignai à son agonie ; je lui fermai les yeux sans avoir aucun reproche à me faire envers elle, sans me réjouir de voir disparaître cet obstacle à ma longue et cruelle passion. La jeunesse avait fui; j'étais brisée; j'avais eu une vie trop grave et trop austère pour m'en départir lorsque l'âge commençait à blanchir mes cheveux. J'entrai enfin dans le calme de la vieillesse, et je sentis profondément tout ce qu'il y a d'auguste et de sacré dans cette phase de notre vie de femme. Oui, notre vieillesse, comme toute notre vie, quand nous la comprenons bien, a quelque chose de plus sérieux que celle de l'homme. Ils peuvent tromper le cours des années; ils peuvent aimer encore et devenir pères dans un âge plus avancé que nous, au lieu que la nature nous marque un terme après lequel il y a je ne sais quoi de monstrueux et d'impie à vouloir réveiller l'amour, et empiéter par de ridicules délires sur les brillants privilèges de la génération qui déjà nous succède et nous efface. Les leçons et les exemples qu'elle attend de nous d'ailleurs en ce moment solennel, demandent une vie de contemplation et de recueillement que les agitations de l'amour troubleraient sans fruit. La jeunesse peut s'inspirer de sa propre ardeur et y trouver de hautes révélations. L'âge mûr n'a plus conunerce avec Dieu que dans l'auguste sérénité qui lui est accordée comme un dernier bienfait. Dieu lui-même l'aide doucement et par une insensible transformation à entrer dans celte voie. Il prend soin d'apaiser nos passions et de les changer en amitiés paisibles; il nous 6te le prestige de la beauté, éloignant ainsi de nous les dangereuses tentations. Rien n'est donc si facile que de vieillir» quoi qu'en disent et quoi qu'en pensent toutes ces femmes malades d'esprit qu'on voit s'agiter dans le monde, en proie à une sorte de fureur obstinée pour cacher aux autres et à elles-mêmes la décadence de leurs charmes, et la fin de leur mission en tant que femmes. Eh quoi ! l'âge nous ôte notre sexe, il nous dispense des labeurs terribles de la maternité, et nous ne reconnaîtrions pas que c'est le moment de nous élever à une sorte d'état angélique? Mais, ma chère fille, vous êtes si loin de ce terme effrayant et pourtant désirable comme le port après la tempête, que toutes mes réflexions à ce sujet sont hors de propos : qu'elles vous servent donc seulement à comprendre mon histoire. Je restai ce que j'avais toujours été, la sœur de Marcus, et ces émotions comprimées, ces désirs vaincus qui avaient torturé notre jeunesse, donnèrent au moins à l'aaitié de l'âge mûr un caractère de force et de confiance enthousiaste qui ne se rencontrent pas dans les vulgaires amitiés.

«Je ne vous ai encoreriendit, d'ailleurs, des travaux d'esprit et des occupations sérieuses qui, durant les quinze premières années, nous empêchèrent d'être absorbés par nos souffrances, et qui, depuis ce temps,

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LA COMTESSE DE RUDOLSTÂDT

nous ont empêchés de les regretter. Tout en connaissez la nature, le but et le résultat; vous y avez été initiée k nuit dernière ; vous le serez phis encore ce soir par Forgane des invisibles. Je puis vous dire seulement que Marcus siège parmi eux, et qu'il a lui-même formé leur conseil secret et organisé toute leur société avec le concours d'un prince vertueux, dont toute la fortune est consacrée à l'entreprise mystérieuse et grandiose que vous connaissez. J'y ai consacré également toute ma vie depuis quinze ans. Après douze années d'absence, j'étais trop oubliée d'une part, trop changée de l'autre pour ne pouvoir pas reparaître en Allemagne. La vie étrange qui convient à certaines fonctions de notre ordre favorisait d'ailleurs mon incognito. Char* gée, non pas de l'active propagande qui est réservée à votre vie d'éclat, mais des secrètes missions que ma prudence pouvait exercer, j'ai fiut quelques voyages que je vous raconterai tout k rheure. Et depuis lors, j'ai vécu ici tout à iait cachée, exerçant en apparence les fonctions obscures de gouvernante d'une partie de la maison du prince, mais ne m'occupant en efiet sé^ rieusement que de l'œuvre cachée; tenant une vaste correspondance au nom du conseil avec tous les affiliés importants, les recevant ici, et présidant souvent leurs conférences, seule avec Marcus , lorsque le prince et les autres chefs suprêmes étaient absents, enfin exerçant en tout temps une influence assez marquée sur celles de leurs décisions qui semblaient appeler tes vues délicates et le sens particulier dont est doué l'esprit féminin. A part les questions philosophiques qui s'agitent et se pèsent ici, et desquelles, du reste, j'ai acquis, par la maturité de mon intelligence, le droit de n'être pas écartée, il y a souvent des questions de sentiment à débattre et à juger. Vous pensez bien que, dans nos tentatives au dehors, nous rencontrons souvent le concours ou l'obstacte des passions particulières, de l'amour, de la haine, de la jalousie. J'ai eu par l'intermédiaire de mon fils, j'ai même eu en personne et sous les travesUssenvsnIs fort à la mode dans tes cours auprès des feflunes, de magictenne ou d'inspirée, des relations fréquentes avec la princesse AméUe de Prusse, avec l'intéressante et malheureuse princesse de Culmbach, enfin avec la jeune margrave de Bareith, sœur de Frédéric. Nous devions conquérir ces femmes par le cœur j^us encore que par Pesprit. J'ai travaillé noblement, j'ose te dire, à nous tes attacher, et j'y ai réussi. Mais cette Cace de ma vte n'est pas celte dont je veux vous entretenir. Dans vos futures entreprises, vous retrouverez ma trace, et vous coih tinuerez ce que j'ai commencé. Je veux vous parler d'Albert, et vous raconter tout le côté de son existence que vous ne connaissez pas. Nous en avons encore le temps. Prêtez-moi encore un peu d'attention. Vous comprendrez comment j'ai enfin connu, dpufis cette vie terrible et bizarre que je n^e suis faite» des émolions tendres et des joies materneUes.

« Informéeminutieiisement,parles8oinsdeMarcns, de tout ce qui se passait au château des Géants, je n'eus pas plutôt appris la résohiiion que l'on avait prise de faire voyager Albert, et la direction qu'il devait suivre, que je courus me mettre sur son passage. Ce fut l'époque de ces voyages dont je vous parlais tout k l'heure, et dans plusteurs desquels Marcus m'accompagna. Le gouverneur et les domestiques qu'on avait donnés à Albert ae m'avaient point connue ; je ne craignais donc point leurs regards. J'étais si impatiente de voir mon fils, que j'eus bien de la peine à m'en abstenir, en voyageant derrière lui à quelques heures de distance, et à gagner ainsi Venise, où il devait faire sa première station. Mais j'étais résolue à ne me point montrer k lui sans une espèce de solennité mystérieuse; car mon but n'était pas seulement Fardent instinct maternel qui me poussait dans ses bras; j'avais un dessein plus sérieux, un devoir plus raatemd encore à rempHr ; je voulais arradier Albert aux superstitions étroites dans tesqyeHes on avait essayé de l'enlacer. Je devais m'emparerde son imagination, de sa confiance, de son esprit , de son àme tout entière. Je te croyais fervent catholique, il l'était en apparence. Il suivait régulièrement toutes les pratiquesexlérieoreft du culte romain. Les personnes qui avaient informé Marcus de ces détails ignoraient te fond du eœur d'Albert. Son père et sa tante ne le connaissaient guère davantage. Us ne trouvaient à lui reprocher qu'un rigorisme farouche, une manière trop naïve et trop ardente d'interpréter l'Évangite. Ilsnecomprenaientpas que, dans sa logique rigide et dans sa teyate candeur , mon noble enfont, obstiné k la pratique du vrai chris» tîanisme, était déjà un hérétique passionné, incorrigible. J'étais effrayée de ce gouverneur jésuite qu'on avait attaché k ses pas ; je craignais dene pouvoir F^pprocher sans être observée et contrariée par un Argus fanatique. Afeis jesus bientôt que l'indigne abbé*** ne s'occupait pas même de sa santé, et qu^Albert, négligé aussi par des valets auxquels il lui répugnait de commander, vivait à peu près seulet livréà lui-même dans toutes tes villes où il faisait quelque séjour. J'observais avec anxiété tousses mouvements. Logéeè Venisedans te.méme hôtel que hii , je le rencontrai enfin seul et rêveur dans les escaliers, dans les galeries, sur lea quais. Oh! vous pouvez bien deviner comment wêoq cœur battit à sa vue, conune mes entrailles s'éouirent et quels torrents de termes s'échappèrent de mes yeux eonsternés et ravis 1 U me sembteit si beau, si noUe, et si triste^ hélas tcet unique objet pemûsà mon anwur sur te terre ! Je te suivis avec j^écaution. La naît approchait. U entra dans Féglise de Saint» Jean etrP enl» une austère basilique remplie de tombeaux 9 que voas oonnaisseï bien sana doute. AJfaert s'agenomÂte dans

LA COMTESSE DE BUDOLSTADT

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OB coin ; je m'y glissai avee lui ; je me caclud derrière une tombe. L'église était déserte; l'obscurité devenait à charpie instant plus profonde. Albert était immobile commeune statue. Cependant il paraissait plongédans la rêverie phitèi que dans la prière. La lampe du sanctuaire éclairait faiblement ses traits. Il était si pàlel j'en (lis effirayée.Son oeil fixe, ses lèvres entr'ouvertesy je ne sais quoi de désespéré dans son attitude et dans sa physionomie , me brisèrent le cœur; je tremblais comme la flamme vacillante de la lampe. Il me semblait q«e si je me révélais k lui en cet instant, il allait lomberanéanti. Je me rappelai tout ce que Marcus m'avait dit de sa susceptibilité nerveuse et du danger des brusques émotions sur une organisatbn aussi impret^ sîonnable. Je sortis pour ne pas céder aux élans de mon amour. J'allai l'attendre sous le portique. J'avais jeté sur mes vêtements, d'ailleurs fort simples et fort sombres, une mante brune dont le capuchon cachait mon visage et me donnait l'aspect d'une femme du peuple de ce pays. Lorsqu'il sortit , je fis involontairement un pas vers lui ; il s'arrêta , et , me prenant pour une mendiante, il prit au hasard une pièce d'or dans sa poche , et me la présenta. Oh l avec quel orgueil et quelle reconnaissance je reçus cette aumône I Tenez, CoBSuelo, c'est un sequin de Yenise ; je l'ai fait percer pour y passer une chaîne, et je le porte toujours sur mon sein comme un bijou précieux , comme une relique. Due m'a jamais quittée depuis ce jour-là, ce gage que la main de mon enfimt avait sanctifié. Je ne fus pas maltresse démon transport; jeeaisis cette main chérie, et je la portait mes> lèvres. H la retira avec une sorte dfeffroi, elle était trempée de mes pleurs.

« — Que Cutes-vous, femme? me dit-il d'une voix dont le timbre pur et sonore retentit jusqu'au fond de mes 06. Pourquoi me bénisses-vous ainsi pour un si faible don? Sans doute vous êtes bien malheureuse , et je vous ai donné trop peu. Que vous faut-il pour ne plus souffiîr? Parlez. Je veux vous consoler ; j'espère que je le pourrai. »

« Et il prit dans ses mains, sans le regarder, tout l'or qu'il avait sur lui. »

c — Tum'asasses donné, bon jeune homme, luirépondifi^je; je suis satisfaite.

c — Mais pourquoi pleureï-vous? me ditril, frappé des sanglots qui étoul&ient ma voix ; vous avez donc quelque chagrin auquel ma richesse ne peut remédier?

« -^Non, repri»-je, jepleured'attendrissementetde joie.

« — De joie I II y a donc des larmes de joie? et de tdiks larmes pour une pièce d'or 1 misère humaine I Femme, prends tout le reste, je t'en prie; mais ne pleure pas de joie. Songe k tes frères les pauvres , si Doaibreux , si avilis ^ si misérables , et que je ne puis pu« soulager tous 1»

• Il s'éloigna en soupirant. Je n'osai pas le suivre de

peur de me trahir. Il avait laissé son or sur le pavé, en me le tendant avec une sorte de hâte de s'en débar^ rasser. Je le ramassai, et j'allai le mettre dans le tronc aux aumônes , afin de satisfaire la noble charité de mon fils. Le lendemain , je l'épiai encore, et je le vis entrer à Saint-Marc. J'avais résolu d'être plus forte et plus calme, je le fus. Nous étions encore seuls, dans la demi-obscurité de l'église. Q rêva encore longtemps, et tout à coup, je l'entendis murmurer d'une voix profonde en se relevant :

« — Christ I ils te crucifient tous les jours de leur riel

c< — Oui I lui répondis-je , lisant à moitié dans sa pensée , les pharisiens et les docteurs de la loi l »

« 11 tressaillit, garda le silence un instant, et dit à voix basse , sans se retourner , sans chercher à voir qui lui parlait ainsi : «c Encore la voix de ma mère I »

« Consuelo, je f^Uis m'évanouir en entendant Albert évoquer ainsi mon souvenir, et garder dans la mémoire de son cœur l'instinct de cette divination fiUale. Pourtant la crainte de troubler sa raison, déjà si exaltée, m'arrêta encpre; j'allai encore l'attendre sous le porche , et quand il passa , satisfaite de le voir, je ne m'approchai pas de lui. Abis il m'approcha et recula avec un mouvement d'effroi.

a — Signera, me dit-il après un instant d'hésitation, pourquoi mendiez-vous aujourd'hui? Est-ce donc une profession en effet, comme le disent les riches impitoyables? N'avez-vous pas de famille? Ne pouvez-vous être utile à quelqu'un, au Ueu d'errer la nuit comme un spectre autour des églises? Ce que je vous ai donné hier ne suffît-il pas pour vous mettre à l'abri aujourd'hui? Voulez- vous donc accaparer la part qui peut rev«iir à vos frères?

« — Je ne mendie pas, lui répondis-je. J'ai mis Um or dans le tronc des pauvres, excepté un sequin que je veux garder pour l'amour de toi.

« — Quiêtes-vous donc? s'écria-t-il en me saisissant le bras ; votre voix me remue jusqu'au fond de l'âme. Il me semble que je vous connais. Montrez-moi votre visage I... Mais non ! je ne veux pas le voir, vous me fiiites peur.

« — Oh! Albert 1 lui dis^je hors de moi et en ovtbliant toute prudence, toi aussi tu as donc peur de moi? »

«11 frémit de la tête aux pieds, et murmura encore avec une expression de terreur et de respect religieux : tt Oui , c'est sa voix, c'est la voix de ma mère 1

a— J'ignore qui est ta mère, repris-je effrayée de mon imprudence. Je sais seulement ton nom, parce que les pauvres le connaissent déjà. D'où vient que je t'effraye ? Ta mère est donc morte?

« — Ils disent qu'elle est morte, répondit-il; mais ma mère n'est pas morte pour moi.

« — Où vit-elle donc?

LA COMTESSE DE RUDOLSTÀDT

« — Dans mon cœur, dans ma pensée, continuellement, éteraellement. J'ai rêvé sa voix, j'ai rêvé ses traits, cent fois, mille fois. »

« Je fus effrayée autant que charmée de cette impérieuse expansion qui le portait ainsi vers moi. Je voyais en lui des signes d'égarement. Je vainquis ma tendresse pour le calmer.

a — Albert, lui dis-je, j'ai connu votre mère ; j'ai été son amie. J'ai été chargée par elle de vous parler d'elle un jour, quand vous seriez en âge de comprendre ce que j'ai à vous dire. Je ne suis pas ce que je parais. Je ne vous ai suivi hier et aujourd'hui que pour avoir l'occasion de m'entretenir avec vous. Écoutez-moi donc avec calme, et ne vous laissez pas troubler par de vaines superstitions. Voulez-vous me suivre sous les arcades des Procuraties, qui sont maintenant désertes, et causer avec moi? Vous sentez-vous assez tranquille, assez recueilli pour cela?

« — Vous, l'amie de ma mèrel s'écria-t-il. Vous, chargée par elle de me parler d'elle I Ohl oui, parlez , parlez; vous voyez bien que je ne me trompais pas , qu'une voix intérieure m'avertissait I Je sentais qu'il y avait quelque chose d'elle en vous. Non, je ne suis pas superstitieux , je ne suis pas insensé ; seulement j'ai le cœur plus vivant et plus accessible que bien d'autres à certaines choses que les autres ne comprennent pas et ne sentent pas. Vous comprendrez cela , vous , si vous avez compris ma mère. Parlez-moi donc d'elle ; parlez-moi encore avec sa voix, avec son esprit. »

a Ayant ainsi réussi , quoique imparfaitement , à donner le change à son émotion , je l'emmenai sous les arcades, et je commençai par l'interroger sur son enfance, sur ses souvenirs, sur les principes qu'on lui avait domiés , sur Tidée qu'il se faisait des principes et des idées de sa mère. Les questions que je lui faisais lui prouvaient bien que j'étais au courant des secrets de sa famille , et capable de comprendre ceux de son cœur. ma fille I quel orgueil enthousiaste s'empara de moi , quand je vis l'amour ardent qu'Albert nourrissait pour moi , la foi qu'il avait dans ma piété et dans ma vertu , l'horreur que lui inspirait la répulsion superstitieuse des catholiques de Riesenburg pour ma mémoire; la pureté de son âme , la grandeur de son sentiment religieux et patriotique, enfin tous ces sublimes instincts qu'une éducation catholique n'avait pu étouffer en lui I Mais en même temps quelle douleur profonde m'inspira la précoce et incurable tristesse de cette jeune âme , et les combats qui la brisaient déjà comme on s'était efforcé de briser la mienne! Albert se croyait encore catholique. Il n'osait pas se révolter ouvertement contre les arrêts de l'ÉgUse. Il avait besoin de croire à une religion constituée. Déjà instruit et méditatif plus que son âge ne le comportait (il avait à peine vingt ans], il avait réfléchi beaucoup sur la longue et funèbre histoire des

hérésies , et il ne pouvait se résoudre à condamner certaines de nos doctrines. Forcé pourtant de croire aux égarements des novateurs, si exagérés et si envenimés par les historiens ecclésiastiques, il flottait dans une mer d'incertitudes , tantôt condamnant la révolte, tantôt maudissant la tyrannie, et ne pouvant rien conclure, sinon que des hommes de bien s'étaient égarés dans leurs tentatives de réforme , et que des hommes de sang avaient souillé le sanctuaire en voulant le défendre.

a II fallait donc porter la lumière dans son esprit, faire la part des fautes et des excès dans les deux camps, lui apprendre à embrasser courageusement la défense des novateurs, tout en déplorant leurs inévitables emportements, l'exhorter à abandonner le parti de la ruse, de la violence et de l'asservissement, tout en reconnaissant l'excellence de certaine mission dans un passé plus éloigné. Je n'eus pas de peine à l'éclairer. Il avait déjà prévu, déjà deviné, déjà conclu avant que j'eusse achevé de prouver. Sesadmirables instincts répondaient à mes inspirations ; mais , quand il eut achevé de comprendre, une douleur plus accablante que celle de l'incertitude s'empara de son âme consternée. La vérité n'était donc reconnue nulle part sur la terre? La loi de Dieu n'était plus vivante dans aucun sanctuairel Aucun peuple, aucune caste, aucune école ne pratiquait la vertu chrétienne et ne cherchait à l'éclaircir et à la développer. Catholiques et protestants avaient abandonné les voies divines. Partout régnait la loi du plus fort, partout le faible était opprimé, le pauvre enchaîné et avili; le Christ était crucifié tous les jours sur tous les autels érigés par les hommes I La nuit s'écoula dans cet entretien amer et pénétrant. Les horloges sonnèrent lentement les heures sans qu'Albert songeât à les compter. Je m'effrayais de cette puissance de tension intellectuelle, qui me faisait pressentir chez lui tant de goût pour la lutte et tant de facultés pour la douleur. J'admirais la mâle fierté et l'expression déchirante de mon noUe et malheureux enfant ; je me retrouvais en lui tout entière; je croyais lire dans ma vie passée et recommencer avec lui l'histoire des longues tortures de mon cœur et de mon cerveau; je contemplais, sur son large front éclairé par la lune, l'inutile beauté extérieure et morale de ma .jeunesse solitaire et incomprise; je pleurais sur lui et sur moi en même temps. Ses plaintes furent longues et déchirantes. Je n'osais pas encore lui livrer les secrets de notre conspiration; je craignais qu'il ne les comprit pas tout de suite, et que, dans sa douleur, il ne les rejetât comme d'inutiles et dangereux efforts. Inquiète de le voir veiller et marcher si longtemps , je lui promis de lui faire entrevoir un port de salut, s'il consentait à attendre , et à se préparer à d'austères confidences; j'émus doucement son imagination dans l'attente d'une révélation nouvelle , et je le ramenai à l'hôtel où nous demeu-

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

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rions tous deux , en lui promettant un nouvel entretien, que je reculai de plusieurs jours, afin de ne pas abuser de la tension de ses facultés.

«Au moment de me quitter, il songea seulement à me demander qui j'étais.

«— Je ne puis vous le dire, lui répondis-je;je porte un nom supposé, j'ai des raisons pour me cacher : ne parlez de moi à personne. »

«n ne me fit jamais d'autres questions, et parut se contenter de ma réponse; mais sa délicate réserve fut accompagnée d'un autre sentiment, étrange comme son caractère, et sombre comme ses habitudes mentales. Il m'a dit, bien longtemps après, qu'il m'avait toujours prise dès lors pour l'âme de sa mère , lui apparaissant sous une forme réelle et avec des circonstances explicables pour le vulgaire , mais surnaturelles en effet. Ainsi, mon cher Albert s'obstinait à me reconnattre en dépit de moi-même. Il aimait mieux inventer un monde fantastique que de douter de ma présence, et je ne pouvais pas réussir à tromper l'instinct victorieux de son cœur. Tous mes efforts pour ménager son exaltation ne servaient qu'à le fixer dans une sorte de délire calme et contenu , qui n'avait ni contradicteur ni confident, pas même moi, qui en étais l'objet. Il se soumettait religieusement à la volonté du spectre qui lui défendait de le reconnaître et de le nonuner, mais il persistait à se croire sous la puissance d'un spectre.

« De cette effrayante tranquillité qu'Albert portait dès lors dans les égarements de son imagination, de ce courage sombre et stoique qui lui a fait toujours affronter sans pâlir les fantômes enfantés par son cerveau, résulta pour moi pendant longtemps une erreur funeste. Je ne sus pas l'idée bizarre qu'il se faisait de ma réapparition sur la terre. Je crus qu'il m'acceptait pour une mystérieuse amie de sa défunte mère et de sa propre jeunesse. Je m'étonnai, il est vrai, du peu de curiosité qu'il me témoignait et du peu d'étonnement que lui causait l'assiduité de mes soins; mais ce respect aveugle, cette soumission délicate, cette absence d'inquiétude pour toutes les réalités de la vie paraissaient si conformes à son caractère recueilli, rêveur et contemplatif, que je ne cherchai pas assez à m'en rendre compte, et à en sonder les causes secrètes. En travaillant donc à fortifier son raisonnement contre les excès de son enthousiasme , j'aidai , sans le savoir, à développer en lui cette sorte de démence à la fois sublime et déplorable dont il a été si longtemps le jouet et la victime.

« Peuàpeu,dans une suite d'entretiens qui n'eurent jamais ni confidents ni témoins, je lui développai les doctrines dont notre ordre s'est fait le dépositaire et le propagateur occulte. Je l'initiai à notre projet de régénération universelle. A Rome , dans les souterrains réservés à nos mystères , Marcus le présenta et le fît admettre aux premiers grades de la maçonnerie,

mais en se réservant de lui révéler d'avance les symboles cachés sous ces formes vagues et bizarres , dont l'interprétation multiple se prête si bien à la mesure d'intelligence et de courage des adeptes. Pendant sept ans je suivis mon fils dans tous ses voyages , partant toujours des lieux qu'il abandonnait un jour après lui, et arrivant à ceux qu'il allait visiter le lendemain de son arrivée. J'eus soin de me loger toujours à une certaine distance , et de ne jamais me montrer, ni à son gouverneur, ni à ses valets, qu'il eut, au reste, d'après mes avis, la précaution de changer souvent, et de tenir toujours éloignés de sa personne. Je lui demandais quelquefois s'il n'était pas surpris de me retrouver partout.

« — Oh non ! me répondait-il ; je sais bien que vous me suivrez partout. »

«Et lorsque je voulus lui faire exprimer le motif de cette confiance :

<c — Ma mère vous a chargée de me donner la vie , répondait-il, et vous savez bien que si vous m'abandonniez maintenant, je mourrais. »

a II parlait toujours d'une manière exaltée et comme inspirée. Je m'habituai à le voir ainsi , et je devins ainsi moi-même, à mon insu, en parlant avec lui. Marcus m'a souvent reproché, et je me suis souvent reproché à moi-même d'avoir entretenu de la sorte la flamme intérieure qui dévorait Albert. Marcus eût voulu l'éclairer par des leçons plus positives, et par une logique plus froide; mais en d'autres moments, je me suis rassurée en pensant que, faute des aliments que je lui fournissais, cette flamme l'eût consumé plus vite et plus cruellement. Mes autres enfants avaient annoncé les mêmes dispositions à l'enthousiasme; on avait comprimé leur âme; on avait travaillé à les éteindre comme des flambeaux dont on redoute l'éclat. Ils avaient succombé avant d'avoir la force de résister. Sans mon souffle qui ranimait sans cesse dans un air libre et pur l'étincelle sacrée , l'âme d'Albert eût été peut-être rejoindre celle de ses frères, de même que, sans le souffle de Marcus, je me fusse éteinte avant d'avoir vécu. Je m'attachais d'ailleurs à distraire souvent son esprit de cette éternelle aspiration vers les choses idéales. Je lui conseillai, j'exigeai de lui des études positives ; il m'obéit avec douceur, avec conscience. Il étudia les sciences naturelles, les langues des divers pays qu'il parcourait; il lut énormément; il cultiva même les arts, et s'adonna sans maître à la musique. Tout cela ne fut qu'un jeu, un repos pour sa vive et large intelligence. Étranger à tous les enivrements de son âge, ennemi-né du monde et de ses vanités , il vivait partout dans une profonde retraite, et, résistant avec opiniâtreté aux conseils de son gouverneur, il ne voulut pénétrer dans aucun salon, être poussé dans aucune cour. C'est à peine s'il vit, dans deux ou trois capitales, les plus anciens et les plus sérieux amis de son père. H se composa de-

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

vant eux un maintien grave et réservé qui ne donna aucune prise à leur critique, et il n'eut d'expansion et d'intimité qu'avec quelques adeptes de notre ordre, auxquels Marcus le recommanda particulièrement. Au reste, il nous pria de ne point exiger de lui qu'il s'occupât de propagande avant de sentir éclore en lui le don de la persuasion, et il me déclara souvent avec franchise qu'il ne l'avait point, parce qu'il n'avait pas encore une foi assez complète dans l'excellence de nos moyens. H se laissa conduire de grade en grade comme un élève docile; mais, en examinant tout avec une sévère logique et une scrupuleuse loyauté, il se réservait toujours, me disait-il, le droit de nous proposer des réformes et des améliorations quand il se sentirait suffisamment éclairé pour oser se livrer à son inspiration personnelle. Jusque4à il voulait rester humble, patient et soumis aux formes établies dans notre société secrète. Plongé dans l'étude et dans la méditation, il tenait son gouverneur en respect par le sérieux de son caractère et la froideur de son maintien. L'abbé en vint donc à le considérer comme un triste pédant, et à s*éloigner de lui le plus possible, pour ne s'occuper que ées intrigues de son ordre; il était jésuite. Albert fit même d'assez longues résidences en France et en Angleterre sans qu'il raccompagnât; il était souvent k cent lieues de lui , et se bornait à lui donner rendez-vous lorsqu'il voulait voir mie autre contrée; encore souvent ne voyagèrent-ils pas ensemble. A ces époques, j'eus la plus grande liberté de voir mon fils, et sa tendresse exclusive me paya au centuple des soins que je lui rendais. Ma santé s'était raffermie. Ainsi qu'il arrive parfois aux constitutions profondément altérées de se faire une habitude de leurs maux et de ne les plus sentir, je ne m'apercevais presque plus des miens. La fatigue, les veilles, les longs entretiens, les courses pénibles, au lieu de m'abattre , me soutenaient dans une sorte de fièvre lente et continue, qui était devenue et qui est restée mon état normal. Frêle et tremblante comme vous me voyez, il n'est plus de travaux et de lassitudes que je ne puisse supporter mieux que vous, belle fleur du printemps. L'agitation est devenue mon élément, et je m'y repose en marchant toujours, comme ces courriers de profession qui ont appris à d^mir en galopant sur leur cheval.

« Cette expérimentation de ce que peut supporteret accomplir une âme énergique dans un corps maladif m'a rendue plus confiante à la force d'Albert. Je me suis accoutumîèe à le voir parfois languissant et brisé comme moi, animé et fébrile comme moi k d'autres heures. Nous avons souffert ensemble des mêmes douleurs physiques, résultat des mêmes émotions morales; et jamais peut-être notre intimité n'a été plus douce et plus tendre qu'à ces heures d'épreuve, où la même fièvre brûlait nos veines, où le même anéantissement confondait nos faibles soupirs. Combien de fois il nous

a semblé que nous étions le même être ! Combien de fois nous avons rompu le silence où nous plongeait là même rêverie pour nous adresser mutudhment les mêmes paroles I Combien de fois enfin, agités ou brisés en sens contraire, nous nous sommes communiqué, en nous serrant la main, la langueur ou l'animation l'un de l'autre ! Que de bien et de mal nous avons connu en commun! mon filsl ô mon unique passion !ô la chair de ma chair et les os de mes osl que de tempêtes nous avons traversées couverts de la même égide céleste ! A combien de ravages nous avons résisté en nous serrant l'un contre l'autre, et en prononçant la même formule de salut : Amour, vérité, justice I

« Nous étions en Pologne aux frontières de la Turquie, et Albert, ayant parcouru toutes les initiations successives de la maçonnerie et des grades supérieurs qui forment le derniw anneau entre cette société pré^ paratoire et la nôtre, allait diriger ses pas vers cette partie de l'Allemagne où nous sommes, afin d'y être admis au banquet sacré des invisibles, lorsque le comte Christian de Rud<^tadt le rappela auprès de lui. Ce fut un coup de foudre pour moi. Quant à mon fils, malgré les soins que j'avais pris pour l'empêcher d'oublier sa famille, il ne l'aimait plus que comme un tendre souvenir du passé; il ne comprenait plus l'existence avec elle. Il ne nous vint pourtant pas à l'esprit de résister k cet ordre formulé avec la dignité froide et la confiance de l'autorité paternelle, telle qu'on l'entend dans les familles catholiques et patriciennes de notre pays. Albert se pr^ra à me quitter, sans savoir pour combien de temps on nous séparait, mais sans pouvoir imaginer qu'il ne dût pas me revmr bientôt, et resserrer avec Marcus les liens de l'association qui le réclamait. .Mbert avait peu la notion du temps, et encore moins l'appréciation des éventualités matérielles de la vie.

« — Estrce que nous nous quittons ? me disait-il en me voyant pleurer malgré moi I Nous ne pouvons pas nous quitter. Toutes les fois que je vous ai appelée du fond de mon cœur, vous m'êtes apparue. Je vous appellerai encore.

« — Albert, Albert ! lui répondis^je, je ne puis pas le suivre cette fois où tu vas. »

« Il pâlit et se serra contre moi comme on enfant effrayé. Le momentétait venu deluirévéler mon secret:

« — Je ne suis pas l'âme de ta mère, lui dis-je après quelque préambule, je suis ta mère elle-même.

« — Pourquoi me dites-vous cela? reprit-îl avec an sourire étrange; est-ce que je ne le savais pas? Est-ce que nous ne nous ressemblons pas? Estrce que je n'ai pas vu votre portrait k Riesenburg? Est-ce que je vous avais oubliée, d'ailleurs? Rstrce que je ne vous avais pas toujours vue, toujours connue?

« — Et tu n'étais pas surpris de me voir vivante, moi que l'on croit ensevelie dans la chapelle du diàteau des Géants?

LA COMTESSE DE RUDOLSTÂDT

ff — Non,me répondit-il, je n'étaispa$»urpris; j'étais trop heureux pour cela. Dieu a le pouvoir des miracles, et ce n'est point aux hommes de s'en étonner. »

« L'étrange enfant eut plus de peine à comprendre les effrayantes réalités de mon histoire que le prodige dont il s'était bercé. Il avait cru à ma résurrection comme à celle du Christ; il avait pris à la lettre mes doctrines sur la transmission de la vie ; il y croyait avec excès, c'est-à-dire qu'il ne s'étonnait pas de me voir conserver le souvenir et la certitude de mon individualité, après avoir dépouillé mon corps pour en revêtir un autre. Je ne sais même pas si je le convainquis que ma vie n'avait pas été interrompue par mon évanouissement, et que mon enveloppe mortelle n'était pas restée dans le sépulcre. Il m'écoutait, avec une physionomie distraite et cependant enflanunée, comme s'il eût entendu sortir de ma bouche d'autres paroles que celles que je prononçais. Il se passa en lui, en ce moment, quelque chose de mystérieux et d'inexplicable. On eût dit que la fatalité qui lui réservait un sort semblable au mien, lui interdisait la faculté de le prévoir et de le comprendre. Un Uen terrible retenait encore l'âme d'Albert sur le bord de l'abime. La vie réelle ne pouvait pas s'emparer de lui avant qu'il eût subi cette dernière crise dont j'étais sortie miraculeusement, cette mort apparente qui devait être en lui le dernier effort de la notion d'éternité luttant contre la notion du temps. Mon cœur se brisa en se séparant de lui ; un douloureux pressentiment m'avertissait vaguement qu'il allait entrer dans cette phase pour ainsi dire cÛmatérique, qui avait si violemment ébranlé mon existence, et que l'heure n'était pas loin où Albert serait anéanti ou renouvelé. J'avais remarqué en lui une tendance à l'état cataleptique. Il avait eu sous mes yeux des accès de sommeil si longs, si profonds, si effrayants; sa respiration était alors si faible, son pouls si peu sensible , que je ne cessais de dire ou d'écrire à Marcus :

« — Ne laissons jamais ensevelir Albert, ou ne craignons pas de briser sa tombe. »

« Malheureusement pour nous , Marcus ne pouvait plus se présenter au château des Géants; il ne pouvait plus mettre le pied sur les terres de l'Empire. Il avait été gravement compromis dans une insurrection à Prague, à laquelle, en effet, son influence n'avait pas été étrangère. 11 n'avait échappé que par la fuite à la rigueur des lois autrichiennes. Dévorée d'inquiétude, je revins ici. Albert m'avait promis de m'écrire tous les jours. Je me promis, de mon côté, aussitôt qu'une lettre me manquerait, de partir pour la Bohême et de me présenter â Riesenburg à tout risque, à tout événement.

« La douleur de notreséparation lui fut d'abord moins cruelle qu'à moi. Il ne comprit pas ce qui se passait ; il ^mbla ne pas y croire. Mais quand il fut entré sous ce toit funeste où l'air semble être un poison pour la

tt. SAND. — TOME V.

poitrine ardente des descendants de Ziska, il reçut une commotion terrible dans tout son être; il courut s'enfermer dans la chambre que j'avais habitée; il m'y appela, et, ne m'y voyant pas reparaître, il se persuada que j'étais morte une seconde fois, et que je ne lui serais plus rendue dans le cours de sa vie présente. Du moins, c'est ainsi qu'il m'a expliqué depuis ce qui se passa en lui à cette heure fatale où sa raison et sa foi furent ébranlées pour des années entières. Il regarda longtemps mon portrait. Un portrait ne ressemble jamais qu'imparfaitement, et ce sentiment particulier que l'artiste a eu de nous est toujours si au-dessous de celui que conçoivent et conservent les êtres dont nous sommes ardemment aimés, qu'aucune ressemblance ne peut les satisfaire ; elle les afflige même et les indigne parfois. Albert, en comparant cette représentation de ma jeunesse et de ma beauté passée, ne retrouva pas sa vieille mère chérie, ses cheveux gris qui lui semblaient plus augustes, et cette pâleur flétrie qui parlait à son cœur. Il s'éloigna du portrait avec terreur et reparut devant ses parents, sombre, taciturne et consterné. Il alla visiter ma tombe; il y fut saisi de vertige et d'épouvante. L'idée de la mort lui parut monstrueuse; et cependant, pour le consoler, son père lui dit que j'étais là, qu'il fallait s'y agenouiller et prier pour le repos de son âme.

« — Le repos I s'écria Albert hors de lui, le repos de l'âme t non, l'âme de ma mère n'est pas faite pour un pareil néant, non plus que la mienne. Ni ma mère ni nioi ne voulons nous reposer dans une tombe. Jamais, jamais I Cette caverne catholique, ces sépulcres scellés, cet abandon de la vie , ce divorce entre le ciel et la terre, entre le corps et l'âme me font horreur! »

«C'est par de pareils discours qu'Albert commença à répandre l'effroi dans l'âme simple et timide de son père. On rapporta ses paroles au chapelain , pour qu'il essayât de les expliquer. Cet homme borné n'y vit qu'un cri arraché par le sentiment de ma damnation étemelle. La crainte superstitieuse qui se répandit dans les esprits autour d'Albert, les efforts de sa famille pour le ramener à la soumission catholique , réussirent bientôt h le torturer, et son exaltation prit tout à faille caractère maladif que vous lui avez vu. Ses idées se confondirent; à force de voir et de toucher les preuves de ma mort , il oublia qu'il m'avait connue vivante, et je ne lui semblai plus qu'un spectre fugitif toujours prêt à l'abandonner. Sa fantaisie évoqua ce spectre et ne lui prêta plus que des discours incohérents, des cris douloureux, des menaces sinistres. Quand le calme lui revenait, sa raison restait comme voilée sous un nuage. Il avait perdu la mémoire des choses récentes; il se persuadait avoir fait un rêve de huit années auprès de moi , ou plutôt ces huit années de bonheur, d'activité, de force, lui apparaissaient comme le songe d'une heure.

SI

LA COMTESSE DE RUDOî^TADT,

«Ne recevant aucune lettredeiuiJ'aUaisGoarirvers lui; Marcus me retint. La poste, disait-îl, interceptait nos lettres, ou la famille de Rudolstadt les supprimait. Il recevait toujours, par son fidèle correspondant, des nouvelles de Riesenburg; mon fils passait pour calme, bien portant, beureux dans sa famille. Vous savez quels soins on prenait pour cacher sa situation, et cm les prit avec succès durant les premiers temps.

<f Dans ses voyages , Albert avait connu le jeune Trenck; il s'était lié avec lui d'une amitié chaleureuse. Trenck, aimé de la princesse de Prusse, et persécuté par le roi Frédéric, écrivit à mon fils ses joies et ses malheurs; il rengageait ardemment à venir le trouver à Dresde, pour lui donner conseil et assistance. Albert fit ce voyage, et ï peine eut-il quitté le sombre château de Riesenburg, que la mémoire, le zèle, la raison lui revinrent. Trenck avait rencontré mon fils dans la milice des néophytes invisibles. Là ils s'étaient compris et juré une fraternité chevaleresque, informée par Marcus de leur pn^et d'entrevue, je courus à Dresde, je revis Albert, je le suivis en Prusse, où il s'introduisit dans le palais des rois sous un déguisement pour servir l'amour de Trenck et remplir un message des invisibles. Marcus jugeait que cette activité, et la conscience d'un rdle utile et généreux sauveraient Albert de sa dangereuse mélancolie. Il avait raison; Albert reprenait à la vie parmi nous; Marcus voulait, au retour, l'amener ici et l'y garder quelque temps dans la société des plus vénérables chefs de l'ordre ; il était convaincu qu'en respirant cette véritable atmosphère vitale de son àme supérieure, Albert recouvrerait la lucidité de son génie. Mais une circonstance fâcheuse troubla tout k coup la confiance de mon fils. Il avait rencontré sur son chemin l'imposteur Cagliostro, initié par l'imprudence des rose-croix à quelquesuns de leurs mystères. Albert, depuis longtemps reçu rose-croix, avait dépassé ce grade, et présida une de leurs assemblées comme grand maître. Il vit alors de près ce qu'il n'avait fait encore que pressentir. Il toucha tous ces éléments divers qui composent les affiliations maçonniques; il reconnut l'erreur, l'engouement, la vanité, l'imposture, la fraude même qui commençait dès lors à se glisser dans ces sanctuaires déjà envahis par k démence et les vices du siècle. Gagliostro, avec sa police vigilante des petits secrets du monde qu'il présentait comme les révélations d'un esprit familier, avec son éloquence captieuse qui parodiait les grandes inspirations révolutionnaires, avec son art prestigieux qui évoquait de prétendues ombres; Gagliostro, l'intrigant et le cupide, fît horreur au noble adepte. La crédulité des gens du monde, ki superstition mesquine d'un grand nombre de francsmaçons, l'avidité honteuse qu'excitaient les promesses de la pierre philosophale et tant d'autres misères du temps où nous vivons, portèrent dans son âme une lumière funeste. Dans sa vie de retraite et d*étude, il

n'avait pas assex deviné la race humaine; il ne s'était point préparé à la lutte avec tant de mauvais instincts. Il ne put souffrir tant de misères. H voulait qu'on démasquât et qu'on chassât honteusement dm abords de nos temples les charlatans et les sorders. Il ne pouvait admettre qu'on dût supporter le concours dégradant de Gagliostro, parce qu'il était trop tard pour s'en défoire, parce que cet homme irrité pouvait perdre beaucoup d'hommes estimables; tandis que, flatté de leur protection et d'une apparence de confiance, il pouvait rendre beaucoup de services à la cause sans la connaître véritablement. Albert s'indigna et prononça sur notre œuvre l'anathème d'une âme ferme et ardente; il nous prédit que nous échouerions pour avoir laissé l'alliage pénétrer trop avant dans la chaîne d'or. Il nous quitta en disant qu'il allait réfléchir à ce que nous nous efforcions de lui taire comprendre des nécessités terribles de l'œuvre des conspirations, et qu'il reviendrait nous demander, le baptême quand ses doutes poignants seraient dissipés. Nous ne savions pas, hélas I quelles lugubres réflexions étaient les siennes dans la solitude de Riesenburg. R ne nous les disait point; peutrêtre ne se les rappelaitil pas quand leur amertume était dissipée.

« Il y vécut encore un an dans une alternative de calme et de transport, de force exubérante et d'affaissement douloureux. U nous écrivait quelquefois, sans nous dire ses souffrances et le dépérissement de sa santé, llcombattaitamèrementnotre marche politique. Il voulait qu'on cessâtdès lors de travaillerdansl'ombre et de tromper les hommes pour leur faire avaler la coupe de la régénération. « Jetez vos masques noirs, disait-il, sortez de vos cavernes. Effacez du fronton de votre temple le mot my$ière que vous avez volé à l'Église romaine, et qui ne convient pas aux hommes de l'avenir. Ne voyez-vous pas que vous avez pris les moyens de l'ordre des jésuites? Non, je ne puis pas travailler avec vous ; c'est chercher la vie au milieu des cadavres. Paraissez enfin à la lumière du joiv. Ne perdez pas un temps précieux à organiser votre armée. Comptez un peu plus sur un élan, et sur la sympathie des peuples, et sur la spontanéité des instincts généreux. Une armée d'ailleurs se corrompt dans le repas, et la ruse qu'elle emploie à s'embusquer lui 6te la puissance et la vie nécessaires pour combattre. » Albert avait raison en principe; mais le moment n'était pas venu pour qu'il eût raison dans la pratique. Ce moment est peut-être encore loinl

«Vous vîntes enfin à Riesenburg; vous le surprîtes au milieu des plus grandes détresses de son âme. Vous savez, ou plutôt vous ne savez pas quelle actioo vous avez eue sur lui, jusqu'à lui donner une vie nouvelle, jusqu'à lui donner la mort.

« Quand il crut que tout était fini entre vous et lui, toutes ses forces l'abandonnèrent, il se laissa dépérir. Jusque-là j'ignorais la véritable nature et ledegréd'in-

l;Â COMTESSE DE RUDOfiSTAOr.

tensité de son mal. Le correspondant de Marcus lui disait que lé château des Géants se fermait de plus en pins aux yeux profanes, qu'Albert n*en sortait plus, qu'il passait pour monomane auprès des gens du monde, mais que les pauvres l'aimaient et le bénissaient toujours, et que quelques personnes d'un sens supérieur qui l'avaient entrevu, après avoir été frappées de la bizarrerie de ses manières, rendaient en le quittant hommage à son éloquence, à sa haute sagesse, à la grandeur de ses conceptions. Mais enûn j'appris que Supperville avait été appelé, et je volai à Riesenhurg, en dépit de Marcus qui, me voyant déterminée k toat, s'exposa à tout pour me suivre. Nous arrivâmes sous les murs du château, déguisés en mendiants. Personne nenous reconnut. Il y avait vingt-sept ansqu'on nenoTavait vue; il y en avait dix qu'on n'avait vu Marcus. On nous fit l'aumône et on nous éloigna. Mais nous rencontrâmes un ami, un sauveur inespéré dans la personne du pauvre Zdenko. Il nous traita en frères, et nous prit en affection, parce qu'il comprit à quel point nousnousintéressionsà Albert; nous sûmes loi parler le langage qui plaisait à son enthousiasme, et loi faire révéler tous les secrets de la douleur mortelle de son ami. Zdenko n'était plus le furieux par qui votre vie a été menacée. Abattu et brisé, il venait comme nous demander humblement^ la porte du château des nouvelles d'Albert, et conmie nous il était repoussé avec des réponses vagues, effrayantes pour notre angoisse. Par une étrange coïncidence avec les visions d'Albert, Zdenko prétendait m'avoir connue. Je lui étais apparue dans ses rêves, dans ses extases , et, sans se rendre compte de rien, il m'abandonnaitsa Tolonléavec on entraînement naïf.

c — Femnie, me disaitril souvent, je ne sais pas ton nom, mais tu es le bon ange de mon Podiebrad. Bien souvent je l'ai vu dessiner ta figure sur du papier, et décrire ta voix, ton regard et ta démarche dans ses bonnes heures, quand le ciel s'ouvrait devant lui et qu'il voyait apparaître autour de son chevet ceux qui ne sont plus, au dire des honunes. »

«Loin de repousser lesépanchements de Zdenko, je les encourageai. Je flattai son illusion, et j'obtins qu'il nous recueillit, Marcus et moi, dans la grotte du Schreckenstein. En voyant cette demeure souterraine, et en apprenant que mon fils avait vécu là des semaines ^ presque des mois entiers à l'insu de tout le monde, je compris la couleur lugubre de ses pensées. Je vis une tombe, à laquelle Zdenko semblait rendre une <«pèce de culte, et ce ne fut pas sans peine que j'en connus la destination. C'était le plus grand secret d'Albert et de Zdenko, et leur plus grande réserve.

« -^ Hélas ! c'est là, me dit l'insensé, que nous avons enseveli Wanda de Prachalitz, la mère de mon Albert. Elle ne voulait pas rester dans cette chapelle, où ils I avaient scellée dans la pierre. Ses os ne faisaient que ^'agiter et bondir, et ceux d'ici, ajouta-t-il en nous

montrant l'ossuairedes taboritesau bord de la source, nous reprochaient toujours de ne pas l'amener auprès d'eux. Nous avons été chercher cette tombe sacrée, et nous l'avons ensevelie ici, et tous les jours nous y apportions des fleurs et des baisers. »

c( Effrayé de cette circonstance , qui pouvait par la suite amener la découverte de mon secret, Marcus questionna Zdenko, et sut qu'ils avaient apporté là mon cercueil sans Touvrir. Ainsi Albert avait été malade et égaré au point de ne plus se rappeler mon existence, et de s'obstiner dans l'idée de ma mort. Mais tout cela n'était-il pas un rêve de Zdenko? Je ne pouvais en croire mes oreilles.

« ~ mon ami, disais-je à Marcus avec désespoir, si le flambeau de sa raison est éteint à ce point et pour jamais. Dieu lui fasse la grâce de mourir I »

« Maîtres enfin de tous les secrets de Zdenko, nous sûmes que nous pouvions nous introduire par des galeries souterraines et des passages ignorés dans le château des Géants; nous l'y suivîmes, une nuit, et nous attendîmes à l'entrée de la citerne qu'il se fût glissé dans l'intérieur de la maison. Il revint, en riant et en chantant, nous dire qu'Albert était guéri, qu'il dormait, et qu'on lui avait mis des habits neufs et une couronne. Je tombai comme foudroyée, je compris qu'Albert était mort; je ne sais plus ce qui se passa, je m'éveillai plusieurs fois au milieu de la fièvre; j'étais couchée sur des peaux d'ours et des feuilles s^hes, dans la chambre souterraine qu'Albert avait habitée sous leSchreckenstein.Zdenko et Marcus me veillaient tour à tour. L'un me disait d'un air de joie et de triomphequeson Podiebrad était guéri, qu'il viendrait bientôt me voir; l'autre, pâle et pensif, me disait: «'Tout n'est pas perdu peut-être; n'abandonnons pas l'espoir du miracle qui vous a fait sortir du tombeau.» Je ne comprenais plus, j'avais le délire; je voulais me lever, courir, crier, je ne le pouvais pas, et le désolé Marcus, me voyant dans cet état, n'avait ni la force ni le loisir de s'en occuper sérieusement. Tout son esprit, toutes ses pensées, étaient absorbés par une aiixiétéautrement terrible. Enfin une nuit, je crois que ce fut la troisième de ma crise, je me trouvai calme et je sentis la force me revenir. Je tâchai de rassembler mes idées, je réussis à me lever, j'étais seule dans cette horriblecavequ'une lampe sépulcrale éclairait à peine; je voulus en sortir, j'étais enfermée; où étaient Marcus, Zdenko... et surtout Albert?... La mémoire me revint, je fis un cri auquel les voûtes glacées répondirent par un cri si lugubre, que la sueur me coula du front froide comme 1 humidité du sépulcre, je me crus encore une fois enterrée vivante. Que s'était-il passé? Que se passait-il encore? Je tombai à genoux, je tordis mes bras dans une prière désespérée, j'appelai Albert avec des cris furieux. Enfin, j'entends des pas sourds et inégaux, comme de gens qui s'approchent portant un fardeau. Un chien aboyait et gémissait, et

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plus prompt qu'eux, il vint à diverses reprises gratter h la porte. Elle s'ouvrit, et je vis Marcus et Zdenko m'apportant Albert, roidi, décoloré, mort enfin selon 'tontes les apparences. Son chien Cynabre sautait après lui et léchait ses mains pendantes. Zdenko chantait en improvisant d'une voix douce et pénétrée :

« — Viens dormirsurle sein de ta mère, pauvre ami si longtemps privé du repos; viens dormir jusqu'au jour, nous t'éveillerons pour voir lever le soleil. »

<c Je m'élançai sur mon fils.

«r — Il n'est pas mort, m'écriai- je. Ohl Marcus, vous l'avez sauvé, n'est-ce pas? il n'est pas mort? il va se réveiller?

<K — Madame, ne vous flattez pas, dit Marcus avec une fermeté épouvantable ; je n'en sais rien, je ne puis croire à rien ; ayez du courage, quoi qu'il arrive. Aidez-moi, oubliez-vous vous-même. »

« Je n'ai pas besoin de vous dire quels soins nous primes pour ranimer Albert. Grâce au ciel, il y avait un poêle dans cette cave. Nous réussîmes à réchauffer ses membres.

« — Voyez, disais-je à Marcus, ses mains sont tièdesl

K — On peut donner de la chaleur au marbre , me répondait-il d'un ton sinistre ; ce n'est pas lui donner la vie. Ce cœur est inerte comme de la pierre I »

« D'épouvantables heures se traînaient dans cette attente , dans cette terreur, dans ce découragement. Marcus à genoux, l'oreille collée contre la poitrine de mon fils, le visage morne, épiait en vain un faible indice de la vie. Défaillante, épuisée, je n'osais plus dire un mot ni adresser une question. J'interrogeais le front terrible de Marcus. Un moment vint où je n'osai même plus le regarder; j'avais cru lire la sentence suprême.

« Zdenko, assis dans un coin, jouait avec Cynabre comme un enfant, et continuait à chanter; il s'interrompait quelquefois pour nous dire que nous tourmentions Albert, qu'il fallait le laisser dormir, que lui, Zdenko, l'avait vu ainsi des semaines entières, et qu'il se réveillerait bien de lui-même. Marcus souffrait cruellement de la confiance de cet insensé; il ne pouvait la partager ; mais moi je voulais m'obstiner à y ajouter foi, et j'étais bien inspirée. L'insensé avait la divination céleste, la certitude angélique de la vérité. Enfin, je crus saisir un imperceptible mouvement sur le front d'airain de Marcus; il me sembla que ses sourcils contractés se détendaient. Je vis sa main trembler, puis se roidir dans un nouvel effort de courage; puis il soupira profondément , retira son oreille de la place où le cœur de mon fils avait peut-être battu, essaya de parler, se contint, effrayé de la joie peutr être chimérique qu'il allait me donner, se pencha encore , écouta de nouveau, tressaillit, et tout à coup, se relevant et se rejetant en arrière, fléchit, et retomba prêt à mourir.

a — Plus d'espérance I m'écriai-je en arrachant mes cheveux.

« — Wanda! répondit Marcus d'une voix étouffée, votre fils est vivant ! »

« Et, brisé par l'effort de son attention, de son courage et de sa sollicitude, mon stoîque et tendre ami alla tomber, anéanti, auprès de Zdenko. »

La comtesse Wanda, ébranlée par l'émotion d'un tel souvenir, reprit son récit après quelques minutes de silence.

«Nous passâmes dans la caverne plusieurs jours, durant lesquels la force et la santé revinrent à mon fils avec une étonnante rapidité. Marcus, surpris de ne lui trouver aucune lésion organique, aucune altération profonde dans les fonctions de la vie, s'effrayait pourtant de son silence farouche et de son indifférence apparente ou réelle devant nos transports et l'étrangeté de sa situation. Albert avait perdu entièrement la mémoire. Plongé dans une sombre méditation, il faisait vainement de secrets efforts pour comprendre ce qui se passait autour de lui. Quant à moi , qui savais bien que le chagrin était la seule cause de sa maladie et de la catastrophe qui en avait été la suite, je n'étais pas aussi impatiente que Marcus de lui voir recouvrer les poignants souvenirs de son amour. Marcus lui-même avouait que cet effiicement du passé dans son esprit pouvait seul expliquer le rapide retour de ses forces physiques. Son corps se ranimait aux dépens de son esprit, aussi vite qu'il s'était brisé sous l'effort douloureux de sa pensée.

« — n vit, et il vivra assurément, me disait-il; mais sa raison est-elle à jamais obscurcie?

a — Sortons-le de ce tombeau le plus vile possible, répondaisrje ; l'air, le soleil et le mouvement le réveilleront sans doute de ce sommeil de l'âme.

a — Sortons^le surtout de cette vie fausse et impossible qui Ta tué, reprenait Marcus. Êloignons-le de cette famille et de ce monde qui contrarient tous ses instincts; conduisons-le auprès de ces âmes sympathiques au contact desquelles la sienne recouvrera sa clarté et sa vigueur. i>

«Pouvais-je hésiter? En errant avec précaution au déclin du jour dans les environs du Schreckenstein , où je feignais de demander l'aumône aux rares pas^ sants des chemins, j'avais appris que le comte Ghri* stian était tombé dans une sorte d'enfance. Il n'eût pas compris le retour de son fils ; et le spectacle de cette mort anticipée, si Albert l'eût compris à son tour, eût achevé de l'accabler. Fallait-il donc le rendre et l'abandonner aux soins malentendus de cette vieille tante, de cet ignare chapelain et de cet oncle abrnti,

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qui rayaient fait si mal vivre et si tristement mourir?

« — Ahl fuyons avec lui, disais-je enfin à Marcus; qu*il n*ait pas sous les yeux l'agonie de son père, et le speclade effrayant de l'idolâtrie cathoUque dont on entoure le lit des mourants; mon cœur se brise en songeant que cet époux , qui ne m'a pas comprise , mais dont j'ai vénéré toujours les vertus simples et pures, et que j'ai respecté depuis mon abandon aussi religieusement que durant mon union avec lui , va quitter la terre sans qu'il nous soit possible d'échanger un mutuel pardon. Mais puisqu'il le faut, puisque mon apparition et celle de son fils ne pourraient que lui élre indifférentes ou funestes, partons; ne rendons pas k cette tombe de Riesenburg celui que nous avons reconquis sur la mort, et à qui la vie ouvre encore, je l'espère, un chemin sublime. Àh t suivons le premier mouvement qui nous a fait venir ici I Arrachons Albert à la captivité des faux devoirs que créent le rang et la ridiesse; ces devoirs seront toujours des crimes à ses yeux, et s'il s'obstine à les rempUr pour complaire à des parents que la vieillesse et la mort lui disputent déjà, il mourra lui-même à la peine, il mourra le premier. Je sais ce que j'ai souffert dans cet esclavage de la pensée , dans cette mortelle et incessante contradiction entre la vie de l'âme et la vie positive, entre les principes, les instincts et des habitudes forcées. Je vois bien qu'il a repassé parles mêmes chemins, et qu'il y a cueilli les poisons. Sauvons-le donc , et s'il veut revenir plus tard sur cette détermination que nous allons prendre, ne sera-tril pas libre de le faire? Si l'existence de son père se prolonge, et si sa propre santé morale le lui permet , ne serat-il pas toujours à temps de revenir consoler les derniers jours de Christian par sa présence et son amour?

« — Difficilement I répondit Marcus. J'entrevois dans l'avenir des obstacles terribles si Albert veut revenir sur son divorce avec la société constituée , avec le monde et la famille. Mais pourquoi Albert le voudraitil? Cette famille va s'éteindre peut-être avant qu'il ait recouvré la mémoire , et ce qu'il lui restera à conquérir sur le monde, le nom, les honneurs et la richesse , je sais bien ce qu'il en pensera, le jour où il redeviendra lui-même. Fasse le ciel que ce jour arrive! Notre tâche la plus importante et la plus pressée est de le placer dans des conditions où sa guérison soit possible. »

«Nous sortîmes donc une nuit de la grotte aussitôt qu'Albert put se soutenir. A peu de distance du Schreckenstein, nous le plaçâmes sur un cheval, et nous gagnâmes ainsi la frontière , qui est fort rapprochée de cet endroit , comme vous savez, et où nous trouvâmes des moyens de transport plus faciles et plus rapides. Les relations que notre ordre entretient avec les nombreux affiliés de l'ordre maçonnique nous assurent, dans tout l'intérieur de l'Allemagne,

la facilité de voyager sans être connus et sans être soumis aux investigations de la police. La Bohême était le seul endroit périlleux pour nous , â cause des récents mouvements de Prague et de la jalouse surveillance du pouvoir autrichien.

— Et que devint Zdenko ? demanda la jeune comtesse de Rudolstadt.

— Zdenko faillit nous perdre par son obstination à empêcher notre départ, ou du moins celui d'Albert, dont il ne voulait pas se séparer, et qu'il ne voulait pas suivre. Il persistait à s'imaginer qu'Albert ne pouvait pas vivre hors de la fatale et lugubre demeure du Schreckenstein.

«r — Ce n'est que là , disait-il, que mon Podiebrad est tranquille, ailleurs on le tourmente, on l'empêche de dormir, on le force à renier nos pères du mont Tabor, et à mener une vie de honte et de parjure qui l'exaspère. Laissez-le-moi ici, je le soignerai bien, conune je l'y ai si souvent soigné. Je ne troublerai pas ses méditations; quand il voudra rester silencieux, je marcherai sans faire du bruit, et je tiendrai le museau de Cynabre des heures entières dans mes mains, pour qu'il n'aille pas le faire tressaillir en léchant la sienne; quand il voudra se réjouir, je lui chanterai les chansons qu'il aime , je lui en composerai de nouvelles qu'il aimera encore , car il aimait toutes mes compositions, et lui seul les comprenait. Laissezmoi mon Podiebrad , vous dis-je. Je sais mieux que vous ce qui lui convient, et quand vous voudrez encore le voir, vous le trouverez jouant du violon ou plantant de belles branches de cyprès que j'irai lui couper dans la forêt, pour orner le tombeau de sa mère bien-aimée. Je le nourrirai bien, moi! je sais toutes les cabanes où on ne refuse jamais ni le pain, ni le lait, ni les fruits au bon vieux Zdenko , et il y a longtemps que les pauvres paysans du Bœhmer-Wald sont habitués à nourrir, à leur insu, leur noble maître, le riche Podiebrad. Albert n'aime point les festins où l'on mange la chair des animaux : il préfère la vie d'innocence et de simplicité. Il n'a pas besoin de voir le soleil, il préfère le rayon de la lune à travers les bois, et quand il veut de la société, je l'enunène dans les clairières, dans les endroits sauvages, où campent, la nuit, nos bons amis les zingaris, ces enfants du Seigneur, qui ne connaissent ni les lois ni la richesse. )>

«J'écoutais attentivement Zdenko, parce que ses discours naïfs me révélaient la vie étrange qu'Albert avait menée avec lui dans ses fréquentes retraites au Schreckenstein. « Ne craignez pas ajoutait^] , que je révèle jamais à ses ennemis le secret de sa demeure. Ils sont si menteurs et si fous, qu'ils disent à présent: « Notre enfant est mort, notre ami est mort, notre c( maître est mort. » Ils ne pourraient pas croire qu'il est vivant quand même ils le verraient. D'ailleurs n'étais-je pas habitué à leur répondre, quand ils me

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demandaient si j'avais va le comte Albert : « D est « sansdonte mort? »Ët comme je riais en disant cela, ils prétendaient que j'étais fou. Mais je parlais de mort pour me moquer d'eux, parce qu'ils croient on font semblant de croire à la mort Et quand les gens du château faisaient mine de me suivre, n'avai»-je pas mille bons tours pour les dérouter? Oh! je connais toutes les ruses du lièvre et de la perdrix. Je sais , comme eux, me tapir dans un fourré, disparaître sous la bruyère, faire fausse route, bondir, franchir un torrent, m'arrèter dans une cachette pour me faire dépasser, et, comme le météore de nuit, les égarer et les enfoncer h leur grand risque dans les marécages et les fondrières. Ib appellent Zdenko FinnoeerU. L'innocent est plus malin qu'eux tous. 11 n'y a jamais qu'une fille , une sainte fille ! qui a pu déjouer la prudence de Zdenko. Elle savait des mots magiques pour enchaîner sa colère ; elle avait des talismans pour surmonter tontes les embûches et tous les dangers, elle s'appelait Consuelo. »

Il Lorsque Zdenko prononçait votre nom, Albert frémissait légèrement et détournait la tète, mais il la laissait aussitôt retomber sur sa poitrine, et sa mémoire ne se réveillait pas.

<c J'essayai en vain de transiger avec ce gardien si dévoué et si aveugle, en lui promettant de ramener Albert au Schreckenstein , à condition qu'il commencerait par le suivre dans un autre endroit où Albert voulait aller. Je ne le persuadai point, et lorsque enfin, moitié de gré, moitié de force, nous l'eûmes contraint à laisser sortir mon fils de la caverne, il nous suivit en pleurant, en murmurant, et en chantant d'une voix lamentable jusqu'au delà des mines de Cutlemberg. Arrivés dans un endroit célèbre où Ziska remporta jadis une de ses grandes victoires sur Sigismond, Zdenko reconnut bien les rochers qui marquent la frontière , car nul n'a exploré comme lui, dans ses courses vagabondes, tous les sentiers de cette contrée. Là il s'arrêta, et dit, en frappant la terre de son pied :

« — Jamais plus Zdenko ne quittera le sol qui porte les ossements de ses pères I II n'y a pas longtemps qu'exilé et banni par mon Podiebrad pour avoir méconnu et menacé la sainte fille qu'il aime , j'ai passé des semaines et des mois sur la terre étrangère. J*ai cru que j'y deviendrais fou. Je suis revenu depuis peu de temps dans mes forêts chéries , pour voir dormir Albert, parce qu'une voix m'avait chanté dans mon sommeil que sa colère était passée. A présent qu'il ne me maudit plus, vous me le volez. Si c'est pour le conduire vers sa Consuelo, j'y consens. Mais quant à quitter encore une fois mon pays, quant à parler la langue de nos ennemis, quanta leur tendre la main, quant à laisser le Schreckenstein désert et abandonné, je ne le ferai plus. Cela est au-dessus de mes forces , et d'ailleurs, les voix de mon sommeil me l'ont dé-

fendu. Zdenko doit vivre et mourir sur la terre des Slaves; il doit vivre et mourir en chantant la gloire des Slaves et leurs malheurs dans la langue de ses pères. Adieu et partez I Si Albert ne m'avait pas défendu de répandre le sang humain, vous ne me le raviriez pas ainsi; mais il me maudirait encore si je levais la main sur vous , et j'aime mieux ne plus le voir que de le voir irrité contre moi. Tu m'entends, 6 mon Podiebrad! s'écria-t-il en pressant contre ses lèvres les mains de mon fils, qui le regardait et l'écoutait sans le comprendre : je t'obéis, et je m'en vais. Quand tu reviendras, tu trouveras ton poêle allumé, tes livres rangés, ton lit de feuilles renouvelé, et le tombeau de ta mère jonché de palmes toujours vertes. Si c'est dans la saison des fleurs, il y aura des fleurs sur elle et sur les os de nos martyrs, au bcvd de la source... Adieu, Cynabre! »

« Et en parlant ainsi, d'une voix entrecoupée par les pleurs, le pauvre Zdenko s'élança sur la prate des rochers qui s'inclinent vers la Bohème, et disparul avec la rapidité d'un daim aux premières tueurs du jour.

« Je ne vous raconterai pas, chère Consuelo, les anxiétés de notre attente durant les premières semaines qu'Albert passa ici auprès de noos.Cachédans le pavillon que vous habitez maintenant, il revint peu à peu à la vie morale que nous nous efforcions de réveiller en lui, avec lenteur et précaution cependant. La première parole qui sortit de ses lèvres après deux mois de silence absolu fut provoquée par une émotion musicale. Marcus avait compris que la vie d'Albert était liée à son amour pour vous, et il avait résolu de n'invoquer le souvenir de cet amour qu'autant qu'il vous saurait digne de l'inspirer et libre d'y répondre un jour. Il prit donc sur vous les informations les plus minutieuses, et, en peu de temps, il connut les moindres détails de votre caractère, les moindres particularités de votre vie passée et présente. Grâce à l'organisation savante de notre ordre, aux rapports établis avec toutes les autres sociétés secrètes , à uoe quantité de néophytes et d*adeptes dont les fonctions consistent à examiner avec la plus scrupuleuse attention les choses et les personnes qui nous intéressent, il n'est rien qui puisse échapper à nos investigations. Il n'est point de secrets pour nous dans le monde. Nous savons pénétrer dans les arcanes de la politique, comme dans les intrigues des cours. Votre vie sans tache, votre caractère sans détours n'étaient donc pas bien difficiles à connaître et à juger. Le baron de Trenck, dès qu'il sut que l'homme dont vous aviez été aimée et que vous ne lui aviez jamais nommé , n'était autre que son ami Albert, nous parla de vous avec effusion. Le comte de Saint-Germain, un des hommes les plus distraits en apparence et les plus clairvoyants en réaUté, ce visionnaire étrange, cet esprit supérieur qui ne semble vivre que dans le

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passé, et awtael rien n'échappe dans k présent, nous eut bien vite fourni sur vous les renseignements les plus complets. Hs furent tels, que dès lors je m'attacbai à vous avec tendresse et vous regardai comme ma propre fille.

«Quand nous fûmes assez instruits pour nous diriger avec certitude, nous fîmes venir d'habiles musi* ciens sous cette fenêtre où nous voici maintenant assises. Albert était là où vous êtes, appuyé contre ce rideau, et contemplant le coucher du soleil; Marcus tenait une de ses mains et moi l'autre. Au milieu d'une symphonie composée exprès pour quatre infUruments, dans laquelle nous avions fait placer divers motifs des airs bohémiens qu'Albert joue avec tant d'âme et de reUgion, on lui fit entendre le cantique à la Vierge avec lequel vous l'aviez charmé autrefois :

« Contoelo de mi aima. >

c A ce moment, Albert, qui s'était montré légèrement ému k l'audition des chants de notre vieille Bohème, se jeta dans mes bras en fondant en larmes, et en s'écriant : ma mère, 6 ma mère I

« Marcus fit cesser la musique. Il était content de l'émotion produite; il ne voulait pas en abuser pour vat première fois. Albert avait parlé, il m'avait reconnue, il avait retrouvé la force d'aimer. Bien des jours ft passèrent encore avant que son esprit eût recouvré toQte sa liberté. Il n'eut cependant aucun accès de délire. Lorsqu'il paraissait fatigué de l'exercice de ses facultés, il retombait dans un morne silence ; mais insensiblement sa physionomie prit une expression moins sombre, et peu k peu nous combattîmes avec douceur et ménagement cette disposition taciturne. Enfin nous eûmes le bonheur de voir disparaître en lui ce besoin de repos intellectuel, et il n'y eut plus de suspension dans le travail de sa pensée qu'aux heures d'un sommeil régulier, paisible, et à peu près semblable à celui des autres hommes. Albert retrouva la conscience de sa vie, de son amour pour vous et pour moi, de sa charité et de son enthousiasme pour ses semblables et pour la vertu, de sa foi, et de son besoin de la Cadre triompher. Il continua de vous chérir sans amertume, sans méfiance, et sans regret de tout ce qu'il avait souffert pour vous. Mais, malgré le soin qu'il prit de nous rassurer et de nous montrer son courage et son abnégation, nous vîmes bien que sa passion n'avait rien perdu de son intensité. Il avait acquis seulement plus de force morale et physique pour la supporter; nous ne cherchâmes point à la combattre. Loin de là, nous unissions nos efforts, Marcus et moi, pour lui donner de l'espérance, et nous résolûmes de vous instruire de l'existence de cet époux dont vous portiez le deuil religieusement, non pas sur vos vêtements, mais dans votre âme. Mais Albert, avec une résignation généreuse et un sens juste de sa situation à votre

égard, ûons empêcha de nous hâter. « Elle ne m^a pas aimé d'amour, nous dit-il; elle a eu pitié de moi dans mon agonie; elle ne se fût pas engagée sans terreur et peut-être sans désespoir à passer sa vie avec moi. Elle reviendrait à moi par devoir maintenant. Quel malheur serait le mien de lui ravir sa liberté, les émotions de son art, et peut-être les joies d'un nouvel amour 1 C'est bienassez d'avoir été l'objet de sa compassion; ne me réduisez pas à être celui de son pénible dévouement. Laissez-la vivre; laissez-lui connaître les plaisirs de l'indépendance, les enivrements de la gloire, et de plus grands bonheurs encore s'il le faut! Ce n'est pas pour moi que je l'aime, et s'il est trop vrai qu'elle soit nécessaire k mon bonheur, je saurai bien renoncer à être heureux, pourvu que mon sacrifice lui profite! D'ailleurs, suis-je né pour le bonheur? y ai-je droit lorsque tout souffre et gémit dans le monde? N'ai-je pas d'autres devoirs que celui de travailler k ma propre satisfaction? Ne trouverai-je pas dans l'exercice de ces devoirs la force de m'oublier et de ne |^us rien désirer pour moinonême? Je veux du moins le tenter; si je succombe, vous prendrez pitié de moi, vous travaillerez k me donner du courage; cela vaudra mieux que de me bercer de vaines espérances, et de me rappeler sans cesse que mon cœur est malade et dévoré de l'égoïste désir d'être heureux. Aimez-moi, ê mes amis; bénissez-moi, ê ma mère, et ne me parlez pas de ce qui m'ôte la force et la vertu, quand malgré moi je sens l'aiguillon de mes tourments. Je sais bien que le plus grand mal que j'aie subi à Riesenburg, c'est celui que j'ai fait aux autres. Je redeviendrais fou, je mourrais peut-être en blasphémant, si je voyais Consuelo souffrir les angoisses que je n'ai pas su épargner aux autres objets de mon affection. »

« Sa santé paraissait complètement rétablie, et d'autres secours queceuxdema tendresse l'aidaient à combattre sa malheureuse passion. Marcus et quelquesr-uns des chefs de notre ordre l'initiaient avec ferveur aux mystères de notre entreprise. Il trouvait des joies sérieuses et mélancoliques dans ces vastes projets, dans ces espérances hardies, et surtout dans ces longs entretiens philosophiques où, s'il ne rencontrait pas toujours une entière similitude d'opinions entre lui et ses nobles amis, il sentait du moins son âme en contact avec la leur dans tout ce qui tenait au sentiment profond et ardent, à l'amour du bien, au désir de la justice et de la vérité. Cette aspiration vers les choses idéales, longtemps comprimée et refoulée en lui par les étroites terreurs de sa famille , trouvait enfin un libre espace pour se développer, et ce développement, secondé par de nobles sympathies, excité même par de franches et amicales contradictions, était l'atmosphère vitale dans laquelle il pouvait respirer et agir, quoique dévoré d'une peine secrète. Albert est un esprit essentiellement métaphysique. Rien ne lui a jamais souri dans la vie frivole où l'cgoïsme cherche

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ses aliments. H est né pour la contemplation des plus hautes vérités et pour l'exercice des plus austères vertus; mais en même temps, par une perfection de beauté morale bien rare parmi les hommes, il est doué d'une âme essentiellement tendre et aimante. La charité ne lui suffit pas , il lui faut les affections. Son amour s'étend à tous, et pourtant il a besoin de le concentrer plus particulièrement sur quelquesr-uns. Il est fanatique de dévouement; mais sa vertu n'a rien de farouche. L'amour l'enivre, l'amUié le domine, et sa vie est un partage fécond, inépuisable entre l'être abstrait qu'il révère passionnément sous le nom d'humanité, et les êtres particuliers qu'il chérit avec délices. Enfin, son cœur sublime est un foyer d'amour; toutes les nobles passions y trouvent place et y vivent sans rivalité. Si l'on pouvait se représenter la Divinité sous l'aspect d'un être fini et périssable, j'oserais dire que l'âme de mon fils est l'image de l'âme universelle que nous appelons Dieu.

«Voilà pourquoi, faible créature humaine, infinie dans son aspiration et bornée dans ses moyens, il n'avait pu vivre auprès de ses parents. S'il ne les eût point ardemment aimés , il eût pu se faire au milieu d'eux une vie à part, une foi robuste et calme, différente de la leur et indulgente pour leur aveuglement inoffensif ; mais cette force eût réclamé une certaine froideur qui lui était aussi impossible qu'elle me l'avait été à moi-même. Il n'avait pas su vivre isolé d'esprit et de cœur; il avait invoqué avec angoisse leur adhésion, et appelé avec désespoir la communion des idées entre lui et ces êtres qui lui étaient si chers. Voilà pourquoi, enfermé seul dans la muraille d'airain de leur obstination catholique, de leurs préjugés sociaux et de leur haine pour la religion de l'égalité, il s'était brisé contre leur sein en gémissant; il s'était desséché comme une plante privée de rosée, en appelant la pluie du ciel qui lui eût donné une existence commune avec les objets de son affection. Lassé de souffrir seul, d'aimer seul , de croire et de prier seul , il avait cru retrouver la vie en vous, et, lorsque vous aviez accepté et partagé ses idées, il avait recouvré le calme et la raison ; mais vous ne partagiez pas ses sentiments, et votre séparation devait le replonger dans un isolement plus profond et plus insupportable. Sa foi, niée et combattue sans cesse, devint une torture au-dessus des forces humaines. Le vertige s'empara de lui. Ne pouvant retremper l'essence la plus sublime de sa vie dans des âmes semblables à la sienne, il dut se laisser mourir.

« Dès qu'il eut trouvé ces cœurs faits pour le comprendre elle seconder, nous fûmes étonnés de sa douceur dans la discussion, de sa tolérance, de sa confiance et de sa modestie. Nous avions craint, d'après son passé, quelque chose de trop farouche, des opinions trop personnelles, une âpreté de paroles respectables dans un esprit convaincu et enthousiaste, mais dangereuse

à ses progrès, et nuisible à une assodation du genre de la nôtre. 11 nous étonna par la candeur de son caractère et le charme de son commerce. Lui qui nous rendait meilleurs et plus forts en nous parlant et en nous enseignant, il se persuadait recevoir de nous tout ce qu'il nous donnaiL II fut bientôt ici l'objet d'une vénération sans 'bornes, et vous ne devez pas vous étonner que tant de gens se soient occupés de vous ramener vers lui lorsque vous saurez que son bonheur devint le but des efforts communs, le besoin de tous ceux qui l'avaient approché, ne fût-ce qu'un instant.

«Mais le cruel destin de notre race n'était pas encore accompli. Albert devait souffrir encore, son cœur devait saigner éternellement pour cette famille, innocente de tous ses maux, mais condamnée par une bizarre fatalité à le briser en se brisant contre lui. Nous ne lui avions pas caché, aussitôt qu'il avait eu la force de supporter celte nouvelle , la mort de son respectable père, arrivée peu de temps après la sienne propre ; car il faut bien que je me serve de cette étrange expression pour caractériser un événement si étrange. Albert avait pleuré son père avec un attendrissement enthousiaste, avec la certitude qu'il n'avait pas quitté cette vie pour entrer dans le néant du paradis ou de l'enfer des catholiques, avec l'espèce de joie solennelle que lui inspirait l'espoir d'une vie meilleure et plus large ici-bas pour cet homme par et digne de récompense. Il s'affligeait donc beaucoup plus de l'abandon où restaient ses autres parents, le baron Frédéric et la chanoinesse Wenceslavra, que du départ de son père. Il se reprochait de goûter loin d'eux des consolations qu'ils ne partageaient pas, et il avait résolu d'aller les rejoindre pour quelque temps, de leur faire connaître le secret de sa guérison, de sa résurrection miraculeuse, et d'établir leur existence de la manière la plus heureuse possible. Il ignorait la disparition de sa cousine Amélie, arrivée durant sa maladie à Riesenburg, et qu'on lui avait cachée avec soin pour lui épargner un chagrin de plus. Nous n'avions pas jugé à propos de l'en instruire, nous n'avions pas pu soustraire ma malheureuse nièce à un égarement déplorable, et lorsque nous allions nous emparer de son séducteur, l'orgueil moins indulgent desRudolstadt saxons nous avait devancés. Ils avaient fait arrêter secrètement Amélie sur les terres de Prusse, où elle se flattait de trouver un refuge ; ils l'avaient livrée à la rigueur du roi Frédéric, et ce monarque leur avait donné cette gracieuse marque de protection , ^e faire enfermer une jeune fille in>

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rortunée dans la forteresse de Spandaw. Elle y a passé près d'un an dans une affreuse captivité, n*ayant de relations avec personne, et devant s*estimer heureuse de voir le secret de son déshonneur étroitement gardé par la généreuse protection du monarque geôlier. »

— Ob! madame, interrompit Gonsuelo avec émotion, est-elle donc encore à Spandaw?

—Nous venons de l'en faire sortir. Albert et Liverani n'ont pu l'enlever en même temps que vous , parce qu'elle était beaucoup plus étroitement surveillée; ses révoltes, ses imprudentes tentatives d'évasion, son impatience et ses emportements ayant aggravé les rigueurs de son esclavage. Mais nous avons d'autres moyens que ceux auxquels vous avez dû votre salut. Nos adeptes sont partout, et quelques-uns cultivent le crédit des cours afln de s'en servir pour la réussite de nos desseins. Nous avons fait obtenir pour Amélie la protection de la jeune margrave de Bareith, sœur du roi de Prusse , qui a demandé et obtenu sa mise en liberté, en promettant de se charger d'elle et de répondre de sa conduite à l'avenir. Dans peu de jours la jeune baronne sera auprès de la princesse Sophie "Wilhelmine, qui a le cœur aussi bon que la langue mauvaise , et qui lui accordera la même indulgence el la même générosité qu'elle a eues envers la princesse de Gulmbach , une autre infortunée , flétrie aux yeux du monde comme Amélie, et victime comme elle du régime pénitentiaire des forteresses royales.

R Albert ignorait donc les malheurs de sa cousine, lorsqu'il prit la résolution d'aller voir son oncle et sa tante au château des Géants. Il n'eût pu se rendre compte de l'inertie de ce baron Frédéric , qui avait la force animale de vivre, de chasser et de boire après tant de désastres , et l'impassibilité dévote de cette chanoinesse, qui craignait, en faisant des démarches pour retrouver sa parente , de donner plus d'éclat au scandale de son aventure. Nous avions combattu le projet d'Albert avec épouvante, mais il y avait persisté à notre insu. Il partit une nuit en nous laissant une lettre qui nous promettait un prompt retour. Son absence fut courte en effet; mais qu'il en rapporta de douleurs I

« Couvertd'un déguisement, il pénétra en Bohême, et alla surprendre le solitaire Zdenko dans la grotte du Schreckenstein. De là il voulait écrire à ses parents pour leur faire connaître la vérité , et pour les préparer à la conunotion de son retour. Il connaissait Amélie pour la plus courageuse en même temps que la plus frivole, et c'était à elle qu'il comptait envoyer sa première missive par Zdenko. Au moment de le faire, et comme Zdenko était sorti sur la montagne, c'était à l'approche de l'aube, il entendit un coup de fu^il et un cri déchirant. Il s'élance dehors, et le premier objet qui frappe ses yeux, c'est Zdenko rappor-

O. SAMD. — > TOME V.

tant dans ses bras Gynabre ensanglanté. Goiu'ir vers son pauvre vieux chien , sans songer à se cacher le visage , fut le premier mouvement d'Albert; mais comme il rapportait l'animal fidèle, blessé à mort, vers l'endroit appelé la Cave du moine, il vit accourir vers lui , autant que le permettaient la vieillesse et l'obésité , un chasseur jaloux de ramasser sa proie. G'était le baron Frédéric qui, chassant à l'affût aux premières clartés du matin, avait pris , dans le crépuscule, la robe fauve de Gynabre pour le poil d'une bête sauvage. Il l'avait visé à travers les branches. Hélas I il avait encore le coup d'oeil juste et la main sûre, il l'avait touché, il lui avait mis deux balles dans le flanc. Tout à coup il aperçut Albert, et croyant voir un spectre, il s'arrêta glacé de terreur. N'ayant plus conscience d'aucun danger réel, il recula jusqu'au bord du sentier escarpé qu'il côtoyait, et roula dans un précipice où il tomba brisé sur les rochers. Il expira sur le coup, à la place fatale où s'était élevé, pendant des siècles, l'arbre maudit, le fameux chêne du Schreckenstein, appelé le Hussile, témoin et complice jadis des plus horribles catastrophes.

« Albert vit tomber son parent, et quitta Zdenko pour courir vers le bord de l'abîme. Il vit alors les gens du baron qui s'empressaient à le relever, en remplissant l'air de leurs gémissements, car il ne donnait plus signe de vie. Albert entendit ces mots s'élever jusqu'à lui.

a — n est mort, notre pauvre maître I Hélas, que va dire madame la chanoinesse ! »

«Albert ne songeait plus à lui-même, il cria, il appela. Aussitôt qu'on l'eut aperçu, une terreur panique s'empara de ces crédules serviteurs. Ils abandonnaient déjà le corps de leur maitre pour fuir, lorsque le vieux Hanz , le plus superstitieux et aussi le plus courageux de tous, les arrêta et leur dit en faisant le signe de la croix :

(c — MesenfanLs, ce n'est pas notre maître Albert qui nous apparaît. G'est Tesprit du Schreckenstein qui a pris sa figure pour nous faire tous périr ici, si nous sommes lâches. Je l'ai bien vu, c'est lui qui a fait tomber M. le baron. Il voudrait emporter son corps pour le dévorer, c'est un vampire I Allons , du cœur, mes enfants. On dit que le diable est poltron. Je vais le coucher en joue; pendant ce temps, dites la prière d'exorcisme de M. le chapelain. »

« En parlant ainsi, Hanz, ayant fait encore plusieurs signes de croix, leva son fusil et tira sur Albert, tandis que les autres valets se serraient autour du cadavre du baron. Heureusement Hanz était trop ému et trop épouvanté pour viser juste : il agissait dans une sorte de délire. La balle siffla néanmoins sur la tête d'Albert, car Hanz était le meilleur tireur de toute la contrée, et, s'il eût été de sang-froid, il eût infailliblement tué mon fils. Albert s'arrêta irrésolu

« — Gourage, enfants, courage! cria Hanz en rechargeant son fusil. Tirez dessus, il a peur! Vous ne

le tuerez pas, les balles ne peuvent pas l'atteindre, mais vous le ferez reculer, et nous aurons le temps d'emporter le corps de notre pauvre maître. »

«Albert, voyant tous les fusils dirigés sur lui, s'enfonça dans le taillis, et, descendant sans être vu la pente de la montagne, s'assura bientôt, par ses yeux, de l'horrible vérité. Le corps brisé de son malheureux oncle gisait sur les pierres ensanglantées. Son crâne était ouvert, et le vieux Hanz criait d'une voix désolée ces paroles épouvantables :

« — Ramassez sa cervelle et n'en laissez pas sur les rochers; car le chien du vampire viendrait la lécher.

c( — Oui, oui, il y avait un chien, répondait un autre serviteur, un chien que j'ai d'abord pris pour Cynabre.

« -* Mais Cynabre a disparu depuis la mort du comte Albert, disait un troisième, on ne l'a plus revu nulle part; il sera mort dans quelque coin, et le Cynabre que nous avons vu là-haut est une ombre , comme ce vampire est une ombre aussi , ressemblant au comte Albert. Abominable vision ! je l'aurai toujours devant les yeux. Seigneur Dieu! ayez pitié de nous et de l'âme de M. le baron mort sans sacrements, par la malice de l'esprit.

a — Hélas! je lui disais bien qu'il lui arriverait malheur, reprenait Hanz d'un ton lamentable en rassemblant les lambeaux de vêtements du baron avec des mains teintes de son sang; il voulait toujours venir chasser dans cet endroit trois fois maudit! Il se persuadait que, parce que personne n'y venait, tout le gibier de la forêt s'y était remisé; et Dieu sait pourtant qu'il n'y a jamais eu d'autre gibier sur cette infernale montagne, que celui qui pendait encore, dans ma jeunesse, aux branches du chêne. Maudit Hussite l arbre de perdition ! le feu du ciel l'a dévoré; mais tant qu'il en restera une racine dans la terre, les méchants Hussites reviendront ici pour se venger des catholiques. Allons, allons, disposez vite ce brancard, et partons! on n'est pas en sûreté ici. Ah! madame la chanoinesse, pauvre maîtresse, que va-t-elle devenir! Qui e$tH;e qui osera se présenter le premier devant elle, pour lui dire, comme les autres jours : « Voilà M. le baron qui revient de la chasse. » Elle dira : a Faites bien vite servir le déjeuner. » Ah! oui, le déjeuner! il se passera bien du temps avant que personne ait de l'appétit dans le château. Allons ! allons! c'est trop de malheurs dans cette famille , et je sais bien d'où cela vient, moi! »

« Tandis qu'on plaçait le cadavre sur le brancard , Hanz, pressé de questions, répondit en secouant la tête:

a — Dans cette famille-là, tout le monde était pieux et mourait chrétiennement, jusqu'au jour où la comtesse Wanda, à qui Dieu fasse miséricorde, est morte sans confession. Depuis ce temps , il faut que tous

finissent de même ; M. le comte Albert n'est point mort en état de grâce, quoi qu'on ait pu lui dire, et son digne père en a porté la peine : il a rendu l'âme sans savoir ce qu'il faisait; en voilà encore un qui s'en va sans sacrements, et je parie que la chanoinesse finira aussi sans avoir le temps d'y songer. Heureusement pour cette sainte femme qu'elle est toujours en état de grâce! »

« Albert ne perdit rien de ces déplorables discours, expression grossière d'une douleur vraie, et reflet terrible de l'horreur fanatique dont nous étions l'objet tous les deux à Riesenburg. Longtemps fVappé de stupeur, il vit défiler au loin , à travers les sentiers du ravin, le lugubre cortège, et n'osa pas le suivre, bien qu'il sentit que, dans l'ordre naturel des choses, il eût dû être le premier à porter cette triste nouvelle k sa vieille tante, pour l'assister dans sa mortelle douleur. Mais il est bien certain que, s'il l'eût fait, son appari tion l'eût frappée de mort ou de démence. H le comprit, et se retira désespéré dans sa caverne, où Zdenko, qui n'avait rien vu de l'accident le plus grave de cette funeste matinée , était occupé à laver la ble^ sure de Cynabre; mais il était trop tard. Cynabre , en voyant rentrer son maître, fit entendre un gémissement de détresse, rampa jusqu'à lui malgré ses reins brisés, et vint expirer à ses pieds en recevant ses dernières caresses. Quatre jours après , nous Times revenir Albert, pâle et accablé de ces nouveaux coups. Il demeura plusieurs jours sans parler et sans pleurer. Enfin ses larmes coulèrent dans mon sein.

« — Je suis maudit par les hommes, me dit-il, et il semble que Dieu veuille me fermer l'accès de ce monde , où je n'aurais dû aimer personne. Je n'y peux plus reparaître sans y porter l'épouvante, la mort ou la folie. C'en est fait, je ne dois plus revoir ceux qui ont pris soin de mon enfance. Leurs idées en la séparation éternelle de l'âme et du corps sont si absolues, si effrayantes, qu'ils aiment mieux me croire à jamaisenchalné dans le tombeau que d'être exposés à revoir mes traits sinistres. Étrange et affreuse notion de la vie ! Les morts deviennent des objets de haine à ceux qui les ont le plus chéris , et si leur spectre apparaît, on les suppose vomis par l'enfer au lieu de les croire envoyés du ciel. mon pauvre oncle, 6 mon noble père ! vous étiez des hérétiques à mes yeux comme je l'étais moi-même aux vôtres; et pourtant, si vous m'apparaissiez, si j'avais le bonheur de revoir votre image détruite par la mort, je la recevrais à genoux, je lui tendrais les bras , je la croirais détachée du sein de Dieu, où les âmes vont se retremper, et où les formes se recomposent. Je ne vous dirais pas vos abominables formules de renvoi et de malédiction, exorcismes impies de la peur et de l'abandon; je vous appellerais an contraire; je voudrais vous contempler avec amour et vous retenir autour de moi comme des influences secourables. ma mère, c'en est fait ; il faut que je

LA COMTESSE DE RUDOLSTÂDT

sois mort pour eox , ou qu'ils meurent par moi ou sans moi I»

« Albert n'avait quitté sa patrie qu'après s'être assuré que la chanoinesse avait résisté à ce dernier choc du malheur. Cette vieille femme, aussi malade et aussi fortement trempée que moi-même , sait vivre aussi par le sentiment du devoir. Respectable dans ses convictions et dans son infortune, elle compte avec résignation les jours amers que la volonté de Dieu lui impose encore. Mais dans sa douleur, elle conserve une certaine roideur orgueilleuse qui survit aux affections. Elle disait dernièrement à une personne qui nous l'a écrit :

« — Si on ne supportait pas la vie par devoir, il faudrait encore la supporter par respect pour les convenances. »

« Ce mot vous peint toute la chanoinesse.

c Dès lors Albert ne songea plus à nous quitter , et son courage sembla grandir dans les épreuves. Il sembla avoir vaincu même son amour , et se rejetant dans une vie toute philosophique, il ne parut plus occupé que de reh'gion, de science morale et d'actions révolutionnaires, il se livra aux travaux les plus sérieux, et sa vaste intelligence prit ainsi un développement aussi serein et au$si magnifique que son triste cœur en avait eu un excessif et fiévreux loin de nous. Cet homme bixarre, dont le délire avait consterné lésâmes catholiques, devint un flambeau de sagesse pour des esprits d'un ordre supérieur. Il fut initié aux plus intimes confidences des invisibles , et prit rang parmi les chefs et les pères de cette Église nouvelle. Il leur porta bien des lumières qu'ils reçurent avec amour et reconnaissance. Les réformes qu'il proposa furent consenties, et dans l'exercice d'une foi militante, il revint à l'espérance et à la sérénité d'âme qui fait les héros et les martyrs.

« Nous pensions qu'il avait triomphé de son amour pour vous, tant il avait pris de soin de nous cacher ses conoiNits et ses souffrances. Mais un jour la correspondance des adeptes, qu'il n'était plus possible de lui cacher, apporta dans notre sanctuaire un avis cruel, malgré l'incertitude dont il restait enlouré. Vous passiez à Berlin , dans l'esprit de quelques personnes, pour la maltresse du roi de Prusse, et les apparences ne démentaient pas cette supposition; Albert ne dit rien el devint pâle.

« ^- Mon amie bien-aimée, me dit-il après quelques instants de silence , cette fois tu me laisseras partir sans rien craindre ; le devoir de mon amour m'appelle à Beriin, ma place est aufMrès de celle que j'aime et qui a accepté ma protection. Je ne m'arroge aucun droit sur elle; si elle est enivrée du triste honneur qu*OD lui attribue, je n'userai d'aucune autorité pour Vy faire renoncer; nuiis si, comme j'en suis certain, elle est environnée de pièges et de dangers, je saurai r> soustraire.

a — Arrêtez, Albert, lui dis-je, et craignez la puissance de cette fatale passion qui vous a déjà fait tant de mal ; le mal qui vous viendra de ce côté-là est le seul au-dessus de vos forces. Je vois bien que vous ne vivez plus que par la vertu et votre amour. Si cet amour périt en vous, la vertu vous suflira-t-elle ?

« — Et pourquoi mon amour périrait-il? reprit Albert avec exaltation. Vous pensez donc qu'elle aurait déjà cessé d'en être digne!

« — Et si cela était, Albert , que ferais-lu ? »

« Il sourit avec ces lèvres pâles et ce regard brillant que lui donnent ses fortes et douloureuses pensées d'enthousiasme.

« — Si cela était, répondit-il, je continuerais à l'aimer , car le passé n'est point un rêve qui s'efface en moi , et vous savez que je l'ai souvent confondu avec le présent au point de ne plus distinguer l'un de l'autre. Eh bien, je ferais encore ainsi, j'aimerais dans le passé cette figure d'ange, celte âme de poëte, dont ma sombre vie a été éclairée et embrasée soudainement. Et je ne m'apercevrais pas que le passé est derrière moi , j'en garderais dans mon sein la trace brûlante; l'être égaré, l'ange tombé m'inspirerait tant de sollicitude et de tendresse encore , que ma vie serait consacrée à le consoler de sa chute et à le soustraire au mépris des hommes cruels. »

« Albert partit pour Berlin avec plusieurs de nos amis, et eut pour prétexte auprès de la princesse- Amélie , sa protectrice , de l'entretenir de Trenck , alors prisonnier à Glatz, et des opérations maçonniques auxquelles elle était initiée. Vous l*avez vu présidant une loge de rose-croix, et il n'a pas su à cette époque que Cagliostro, informé malgré nous de ses secrets, s'était servi de celte circonstance pour ébranler votre raison en vous le faisant voir à la dérobée comme un spectre. Pour ce seul fait d'avoir laissé jeter à une personne ffrofane un coup d'oeil sur les mystères maçonniques, l'intrigant Cagliostro eût mérité d'en être à jamais exclu. Mais on l'ignora assez longtemps , et vous devez vous rappeler la terreur qu'il éprouvait en vous conduisant auprès du temple. Les peines applicables à ces sortes de trahisons sont sévèrement châtiées par les adeptes, et le magicien, en faisant servir les mystères de son ordre aux prétendus prodiges de son art merveilleux , risquait peut-être sa vie, tout au moins sa grande réputation de nécromancien, car on l'eût démasqué et chassé immédiatement.

« Dans le court et mystérieux séjour qu'il fit à Berlin à cette époque, Albert sut pénétrer assez avant dans vos démarches et dans vos pensées pour se rassurer sur votre situation. Il vous surveilla de près à votre insu, et revint tranquille en apparence, mais plus ardemment épris de vous que jamais. Durant plusieurs* mois, il voyagea à l'étranger, et servit notre cause avec activité. Mais ayant été averti que quelques intri^ gants, peut-être espions du roi de Prusse, tentaient

d'ourdir à Berlin une cons^piration particulière, dangereuse pour Texistence de la maçonnerie, et probablement funeste pour le prince Henri et pour sa sœur Fabbesse de Quedlimbourg, Albert courut à Berlin, afin d'avertir ces princes de l'absurdité d'une telle tentative, et de les mettre en garde contre le piège qu'elle lui semblait couvrir. Vous le vîtes alors ; et, quoique épouvantée de son apparition, vous montrâtes tant de courage ensuite, et vous exprimâtes à ses amis tant de dévouement et de respect pour sa mémoire, qu'il retrouva l'espoir d'être aimé de vous. Il fut donc résolu qu'on vous apprendrait la vérité de fon existence par une suite de révélations mystérieuses. Il a été bien souvent près de vous, et caché jusque dans votre appartement, durant vos entretiens orageux avec le roi, sans que vous en eussiez connaissance. Pendant ce temps, les conspirateurs s'irritaient des obstacles qu'Albert et ses amis apportaient à leurs desseins coupables ou insensés. Frédéric II eut des soupçons. L'apparition de la halayeute, ce spectre que tous les conspirateurs promènent dans les galeries du palais, pour y fomenter le désordre et la peur, éveilla sa surveillance. La création d'une loge maçonnique, à la tête de laquelle se plaça le prince Henri , et qui se trouva, du premier coup, en dissidence de doctrines avec celle que préside le roi en personne, parut à ce dernier un acte significatif de révolte ; et peut-être, en effet, cette création de la nouvelle loge était-elle un masque maladroit que prenaient certains conjurés, ou une tentative pour compromettre d'illustres personnages. Heureusement ils s'en garantirent, et le roi, furieux en apparence de ne trouver que d'obscurs coupables, mais satisfait en secret de n'avoir pas à sévir contre sa propre famille, voulut au moins faire un exemple. Mon fils, le plus innocent de tous, fut arrêté et transféré à Spandaw, presque en même temps que vous, dont l'innocence n'était pas moins avérée ; mais vous aviez eu tous deux le tort de ne vouloir vous sauver aux dépens de personne, et vous payâtes pour tous les autres. Vous avez passé plusieurs mois en prison non loin de la cellule d'Albert, et vous avez dû entendre les accents passionnés de son archet, comme il a entendu ceux de votre voix. Il avait à sa disposition des moyens d'évasion prompts et certains ; mais il ne voulut point en user avant d'avoir assuré la vôtre. La clef d'or est plus forte que tous les verrous des prisons royales ; et les geôliers prussiens, soldats mécontents ou officiers en disgrâce pour la plupart, sont éminemment corruptibles. Albert s'évada en même temps que vous, mais vous ne le vîtes pas; et, pour des raisons que vous saurez plus tard, Liverani fut chargé de vous amener ici. Maintenant vous savez le reste. Albert vous aime plus que jamais ; mais il vous aime plus que lui-même, et il sera mille fois moins malheureux de votre bonheur avec un autre qu'il ne le serait du sien propre, si vous ne le partagiez

pas entièrement. Les lois morales ei philosophiques^ l'autorité religieuse, sous lesquelles vous vous trouvez désormais placés l'un et l'autre, permettent son sacrifice, et rendent votre choix libre et respectable. Choisissez donc, ma fille; mais sonvenez-voos que la mère d'Albert vous demande à genoux de ne pas porter atteinte à la sublime candeur de son fils, en lui faisant un sacrifice dont l'amertume retomberait sur sa m. Votre abandon le fera souffrir, mais votre pitié, sans votre amour, le tuera. L'heure est venue de vous prononcer. Je ne dois pas savoir votre décision. Passez dans votre chambre ; vous y trouverez deux parures bien difi'érenles : celle que vous choisirez décidera da sort de mon fils.

« — Et laquelle des deux doit signifier de mou divorce avec lui ? demanda Consuelo toute tren»blante.

« — J'étais chargée de vous l'apprendre ; mais je ne le ferai point. Je veux savoir si vous le devinerez. f>

La comtesse Wanda, ayant ainsi parlé, replaça son masque, pressa Consuelo contre son cœur et s'éloigna rapidement.

Les deux habits que la néophyte trouva étalés dans sa chambre étaient une brillante parure de mariée, et un vêtement de deuil avec tous les signes distinctifs du veuvage. Elle hésita quelques instants. Sa résolution, quant au choix de l'époux , était prise, mais lequel de ces deux costumes témoignerait extérieure* ment de son intention ? Après un peu de réflexion , elle revêtit l'habit blanc, le voile, les fleurs et les perles de la fiancée. Cet ajustement était d'ungoùtchaste et d'une élégance extrême. Consuelo fut bientôt prête; mais en se regardant au miroir encadré de sentences menaçantes, elle n'eut plus envie de sourire comme la première fois. Une pâleur mortelle était sur ses traits, et l'effroi dans son cœur. Quelque parti qu'elle eût résolu de prendre, elle sentait qu'il lui resterait un regret ou un remords, qu'une âme serait brisée par son abandon; et la sienne éprouvait par avance un déchirement affreux. En voyant ses joues et ses lèvres aussi blanches que son voile et son bouquet d'oranger, elle craignit également pour Albert et pour Liverani l'aspect d'une émotion si violente, et elle fut tentée de mettre du fard, mais elle y renonça aussitôt.

a Si mon visage ment, pensa-t-elle, mon cœur pourra-t-il donc mentir ? »

Elle s'agenouilla contre son lit, et, cachant son visage dans les draperies, elle resta absorbée dans une

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

méditation douloureuse jusqu'au moment où la pendule sonna minuit. Elle se leva aussitôt, et vit un invisible à masque noir debout derrière elle. Je ne sais quel instinct lui fit présumer que c'était Marcus. Elle ne se trompait pas, et pourtant, il ne se fit point connaître à elle, et se contenta de lui dire d'une voix douce et triste :

« Madame, tout est prêt. Veuillez vous couvrir de ce manteau, et me suivre.

— Ah I dit Gonsuelo en s'enveloppant du manteau noir qu'on lui présentait, ceci est le capuchon de Gagliostro I

— 11 n'y a point de Gaglioslro ici, répondit Marcus, et nos mystères ne sont ni des trahisons ni des impostures; ne rabattez pas ce capuchon sur votre visage, il n'est pas temps encore.))

Gonsuelo suivit l'invisible jusqu'au fond du jardin, à l'endroit où le ruisseau se perdait sous l'arcade verdoyante du parc. Là, elle trouva une gondole découverte , toute noire , toute semblable aux gondoles de Venise, et dans le rameur gigantesque qui se tenait à la proue, elle reconnut Karl, qui fit un signe de croix en la voyant. G'était sa manière de témoigner la plus grande joie possible.

« M'est-il permis de lui parler? demanda Gonsuelo h son guide.

— Vous pouvez, répondit celui-ci, lui dire quelques mots k haute voix.

— Eh bien I cher Karl, mon libérateur et mon ami, dit Gonsuelo émue de revoir un visage connu après une si longue réclusion parmi des êtres mystérieux , puis-je espérer que rien ne trouble le plaisir que tu as de me retrouver?

— RienI signora, répondit Karl d'une voix assurée; rien, si ce p'est le souvenir de celle,,, qui n'est plus de ce monde, et que je crois toujours voir à côté de vous. Gourage et contentement , ma bonne maltresse, ma bonne sœur I nous voici comme la nuit où nous nous évadions de Spandaw!

— C'est aussi un jour de délivrance, frère! dit Marcus. Allons , vogue avec l'adresse et la vigueur dont tu es doué, et qu'égalent maintenant la prudence de ta langue et la force de tonàme. Geci ressemble en effet à une fuite, madame, ajouta-t-il en s'adressant à Gonsuelo; mais le principal libérateur n'est plus le même... v

En prononçant ces derniers mots, Marcus lui présentait la main pour l'aider à s'asseoir sur le banc garni de coussins. Il la sentit trembler légèrement au souvenir de Liverani, et la pria de se couvrir le visage pour quelques instants seulement. Gonsuelo obéit, et la gondole, emportée par le bras robuste du déserteur, glissa rapidement sur les eaux sombres et muettes.

Au bout d'un trajet dont la durée ne put guère être appréciée par la pensive Gonsuelo, elle entendit un

bruit de voix et d'instruments à quelque distance; la barque se ralentit, et reçut san's s'arrêter tout à fait les légères secousses d'un atterrissement. Le capuchon tomba doucement , et la néophyte crut passer d'un rêve dans un autre, en contemplant le spectacle féerique offert à ses regards. La barque côtoyait, en l'effleurant, une rive aplanie, jonchée de fleurs et de frais herbages. L'eau du ruisseau, élargie et immobile dans un vaste bassin, était comme embrasée, et reflétait des colonnades de lumières qui se tordaient en serpenteaux de feu , ou se brisaient en pluie d'étincelles sous le sillage lent et mesuré de la gondole. Une musique admirable remplissait l'air sonore, et semblait planer sur les buissons de roses et de jasmins embaumés. Quand les yeux de Gonsuelo se furent habitués à cette clarté soudaine, elle put les fixer sur la façade illuminée du palais qui s'élevait à très-peu de distance, et qui se plongeait dans le miroir du bassin avec une splendeur magique. Get édifice élégant qui se dessinait sur le ciel constellé, ces voix harmonieuses, ce concert d'instruments excellents , ces fenêtres ouvertes devant lesquelles, entre les rideaux de pourpre embrasés par la lumière , Gonsuelo voyait s'agiter mollement des hommes et des femmes richement parés, étincelants de broderies, de diamants, d'or et de perles , avec ces têtes poudrées , qui donnaient à l'aspect général des réunions de ce temps-là un reflet de blancheur, un je ne sais quoi d'efféminé et de fantastique ; toute cette fête princière, combinée avec la beauté d'une nuit tiède et sereine qui jetait des bouffées de parfums et de fraîcheur jusque dans les salles resplendissantes, remplit Gonsuelo d'une vive émotion , et lui causa une sorte d'enivrement. Elle, la fille du peuple, la reine des fêtes patriciennes, elle ne pouvait voir un spectacle de ce genre, après tant de jours de captivité , de solitude et de sombres rêveries, sans éprouver une sorte d'élan , un besoin de chanter , un tressaillement singulier à l'approche d'un public. Elle se leva donc debout dans la barque, qui se rapprochait du château de plus en plus, et soudainement exaltée par le chœur de Handel :

Cli.inlons la {^Inire De Juda vainqueur!

elle oublia toutes choses pour mêler sa voix k ce chant d'enthousiasme grandiose.

Mais une nouvelle secousse de la barque, qui, en rasant les bords de l'eau, rencontrait quelquefois une branche ou une touffe d'arbres, la fit trébucher. Forcée de se retenir à la première main qui s'offrit pour la soutenir, elle s'aperçut seulement alors qu'il y avait un quatrième personnage dans la barque, un invisible masque, qui n'y était certainement pas lorsqu'elle y était entrée.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

Un vaste manteau gris sombre à longs plis, un chapeau à grands bords posés d'une certaine façon, je ne sais quoi dans les traits de ce masque, à travers lequel la physionomie humaine semblait parler; mais, plus que tout le reste, la pression de la main tremblante qui ne voulait plus se détacher de la sienne, firent reconnaître à Gonsuelo l'homme qu'elle aimait, lèchevalier Liverani, tel qu'il s'était montré à elle la première fois sur l'étang de Spandaw. Alors la musique, l'illumination, le palais enchanté, la fêle enivrante, et jusqu'à l'approche du moment solennel qui devait fixer sa destinée, tout ce qui n'était pas l'émotion présente s'effaça de la mémoire de Gonsuelo. Agitée et comme vaincue par une force surhumaine, elle retomba palpitante sur les coussins de la barque, auprès de Liverani. L'autre inconnu, Marcus, était debout à la proue, et leur tournait le dos. Le jeûne, le récitde la comtesse Wanda, l'attente d'un dénoùment terrible, l'inattendu de cette fête saisie au passage, avaient brisé toutes les forces de Gonsuelo. Elle ne sentait plusque la main de Liverani étreignant la sienne, son bras effleurant sa taille pour être prêt à l'empêcher de s'éloigner de lui, et ce trouble divin que la présence de l'objet aimé répand jusque dans l'air qu'on respire. Gonsuelo resta quelques minutes ainsi, ne voyant pas plus le palais étincelant que s'il fùtrentré dans la nuit profonde, n'entendant plus rien que le souffle brûlant de son amant auprès d'elle, et les battements de son propre cœur.

« Madame, dit Marcus en se retournant tout à coup vers elle, ne connaissez-vous pas Fair qu'on chante maintenant, et ne vousplairait-t-il pas de vous arrêter pour entendre ce magnifique ténor?

— Quels que soient l'air et la voix, répondit Gonsuelo préoccupée , arrêtons-nous ou continuons ; que votre volonté soit faite. »

La barque touchait presque au pied du château. On pouvait distinguer les figures placées dans l'embrasure des fenêtres, et même celles qui passaient dans la profondeur des appartements. Ge n'étaient plus des spectres flottants comme dans un rêve, mais des personnages réels, des seigneurs, de grandes dames, des savants, des artistes, dont plusieurs n'étaient pas inconnus à Gonsuelo. Mais elle ne fil aucun effort de mémoire pour retrouver leurs noms, ni les théâtres ou les palais où elle les avait déjà aperçus. Le monde était redevenu tout à coup pour elle une lanterne magique sans signification et sans intérêt. Le seul être qui lui parût vivant dans l'univers, c'était celui dont la main brûlait furtivement la sienne sous les plis de son manteau.

ic Ne connaissez-vous pas cette belle voix qui chante un air vénitien? » demanda de nouveau Marcus, surpris de l'immobilité et de l'apparente indifférence de Gonsuelo.

Et comme elle ne paraissait entendre ni la voix qui lui parlait ni celle qui chantait, il se rapprocha un

peu et s'assit sur le banc vis-à-vis d'elle pour renouveler sa question.

<f Mille pardons, monsieur, répondit Gonsuelo après avoir fait un effort pour écouter ; je n'y faisais pas attention. Je connais cette voix, en effet, et cet air; c'est moi qui l'ai composé il y a bien longtemps. 11 est fort mauvais et fort mal chanté.

— Gomment donc, reprit Marcus, s'appelle ce chanteur pour lequel vous me semblés trop sévère? Je le trouve admirable, moi I

— Ah I vous ne l'avez pas perdue, » dit à voix basse Gonsuelo à Liverani qui venait de lui faire sentir dans le creux de sa main la petite croix de filigrane dont elle s'était séparée pour la première fois de sa vie, en la lui confiant durant son voyage de Spandaw à***.

a Vous ne vous rappelez pas le nom de ce chanteur? reprit Marcus avec obstination en observant attentivement les traits de Gonsuelo.

— Pardon, monsieur! répondit-elle avec un peu d'impatience, il s'appelle Anzoleto. Ahl le mauvais ré! il a perdu cette note!

— Ne souhaitez-vous pas voir son visage? Vous vous trompez peut-être. D'ici vous pourriez le distinguer parfaitement, car je le vois trè&-bien. G'est an bien beau jeune homme.

— A quoi bon le regarder? reprit Gonsuelo avec un peu d'humeur; je suis bien sûre qu'il est toujours le même. »

Marcus prit doucement la main de Gonsuelo, et Liverani le seconda pour la faire lever et regarder par la fenêtre toute grande ouverte. Gonsuelo, qui eût résisté peut-être à l'un, céda à l'autre, jeta un coup d'œil sur le chanteur, sur ce beau Vénitien qui était en ce moment le point de mire de plus ù^ cent regards féminins, regards protectours, ardents et lascifs.

« 11 est fort engraissé I » dit Gonsuelo en se rasseyant et en résistant un peu à la dérobée aux doigts de Liverani, qui voulait lui reprendre la petite croix, et qui la reprit en effet.

« Est-ce là tout le souvenir que vous accwdez à à un ancien ami? reprit Marcus, qui attachait toujours sur elle un regard de lynx à travers son masque.

— Ge n'est qu'un camarade, répondit Gonsuelo, et entre camarades, nous autres, nous ne sommes pas toujours amis.

— Mais n'auriez-vous pas quelque plaisir à lui parler? Si nous entrions dans ce palais, et si l'on vous priait de chanter avec lui?

— Si c'est une épreuve y dit avec un peu de malice Gonsuelo qui commençait à remarquer Tinsistanoe de Marcus, comme je dois vous obéir en tout , je m'y prêterai volontiers. Mais si c'est pour mon plaisir que vous me faites cette offre, j'aime autant m'en dispenser.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

— Dois-j^ arrêter ici, mon frère? demanda Karl en faisant un geste militaire avec la rame.

*- Passe, frère, et pousse au large I » répondit Marcus.

Karl obéît, et au bout de peu d'instants, la barque, ayant traversé le bassin, s'enfonça sous des berceaux épais. L'obscurité devint profonde; le petit fanal suspendu à la gondole jetait seul des lueurs bleuâtres sur le feuillage environnant. De temps en temps, à travers des échappées desombre verdure, on voyait encore scintiller faiblement au loinles lumières du palais. Les sons de l'orchestre s'évanouissaient lentement. La barque en rasant la rive effeuillait les rameaux en flear, et le manteau noir de Gonsuelo était semé de leurs pétales embaumés. Elle commençait à rentrer en elle-même, et à combattre cette indéfinissable voluptéde l'amour et de la nuit. Elle avait retiré sa main de celle de Liverani, et son cœur se brisait à mesure que le voile d'ivresse tombait devant des lueurs de raison et de volonté.

« Écoutez, madame t dit Marcus. N'entendez-vous pas d'ici les applaudissements de l'auditoire ? Oui , vraiment! ce sont des battements de mains et des acclamations. On est ravi de ce qu'on vient d'entendre. Cet Anzoleto a un grand succès au palais.

—Ils ne s'y connaissent pas ! » dit brusquement Gonsuelo en saisissant une fleur de magnolier que Liverani venait de cueillir au passage, et de jeter furtivement sur ses genoux.

EUeserra convulsivement cette fleur dans ses mains, et la cacha dans son sein^ comme la dernière relique d'an amour indompté que l'épreuve fatale allait sanctifier ou rompre à jamais.

La barque prit terre définitivement à la sortie des jardins et des bois, dans un endroit pittoresque où le ruisseau s'enfonçait parmi des roches séculaires et cessait d'être navigable. Gonsuelo eut peu de temps pour contempler le paysage sévère éclairé par la lune.

C'était toujours dans la vaste enceinte de la résidence; mais l'art ne s'était appliqué en ce. lieu qu'à conserver è la nature sa beauté première : les vieux arbres semés au hasard dans de sombres gazons, les accidents heureux du terrain, les collines aux flancs âpres, les cascades inégales , les troupeaux de daims bondissants et craintifs.

Un personnage nouveau était venu fixer l'attention de Gonsuelo : c'était Gottlieb, assis négligemment sur le brancard d'une chaise k porteurs, dans l'attitude d*ttne attente calme et rêveuse. Il tressaillit en re-

connaissant son amie de la prison ; mais sur un signe de Marcus, il s'abstint de lui parler.

a Vous défendez donc à ce pauvre enfant de me serrer la main? dit tout bas Gonsuelo à son guide.

— Après votre initiation , vous serez libre ici dans toutes vos actions , répondit-il de même. Gontentezvous maintenant de voir comme la santé de Gottlieb est améliorée et comme la force physique lui est revenue.

— Ne puis-je savoir, du moins, reprit la néophyte, s'il n'a souffert aucune persécution pour moi, après ma fuite de Spandaw? Pardonnez à mon impatience. Gette pensée n'a cessé de me tourmenter jusqu'au jour où je l'ai aperçu , passant auprès de l'enclos du pavillon.

— Il a souffert, en effet, répondit Marcus, mais peu de temps. Dès qu'il vous sut délivrée, il se vanta avec un enthousiasme naïf d'y avoir contribué, et ses révélations involontaires durant son sommeil faillirent devenir funestes à quelques-uns d'entre nous. On voulut l'enfermer dans une maison de fous, autant pour le punir que pour l'empêcher de secourir d'autres prisonniers. Il s'enfuit alors, et comme nous avions l'œil sur lui , nous le fîmes amener ici , où nous lui avons prodigué les soins du corps et de l'âme. Nous le rendrons à sa famille et à sa patrie lorsque nous lui aurons donné la force et la prudence nécessaires pour travailler utilement à notre œuvre qui est devenue la sienne, car c'est un de nos adeptes les plus purs et les plus fervents. Mais la chaise est prête , madame; veuillez y monter. Je ne vous quitte pas, quoique je vous confie aux bras fidèles et sûrs de Karl et de Gottlieb. »

Gonsuelo s'assit docilement dans une chaise à porteurs, fermée de tous côtés, et ne recevant l'air que par quelques fentes pratiquées dans la partie qui regardait le ciel. Elle ne vit donc plus rien de ce qui se passait autour d'elle. Parfois elle vit briller les étoiles, et jugea ainsi qu'elle était encore en plein air; d'autres fois elle vit cette transparence interceptée sans savoir si c'était par des bâtiments ou par l'ombrage épais des arbres. Les porteurs marchaient rapidement et dans le plus profond silence ; elle s'appliqua, durant quelque temps, à distinguer dans les pas qui criaient de temps à autre sur le sable, si quatre personnes ou seulement trois l'accompagnaient. Plusieurs fois elle crut saisir le pas de Liverani à droite de la chaise ; mais ce pouvait être une illusion, et, d'ailleurs, elle devait s'efforcer de n'y pas songer.

Lorsque la chaise s'arrêta et s'ouvrit, Gonsuelo ne put se défendre d'un sentiment d'effroi en se voyant sous la herse, encore debout et sombre, d'un vieux manoir féodal. La lune donnait en pleine lumière sur le préau entouré de constructions en ruine, et rempli de personnages vêtus de blanc qui allaient et venaient, les uns isolés, les autres par groupes, comme des

LA COMTESSE DE RDDOLSTADT

spectres capricieux. Cette arcade noire et massive de l'entrée faisait paraître le fond du tableau plus bleu, plus transparent et plus fantastique. Ces ombres errantes et silencieuses, ou se parlant à voix basse , leur mouvement sans bruit sur les longues herbes de la cour, Taspect de ces ruines que Consuelo reconnaissait pour celles où elle avait pénétré une fois, et où elle avait revu Albert, l'impressionnèrent tellement , qu'elle eut comme un mouvement de frayeur superstitieuse. Elle chercha instinctivement Liverani auprès d'elle. Il y était effectivement avec Marcus, mais l'obscurité de la voûte ne lui permit pas de distinguer lequel des deux lui offrait la main; et cette fois, son cœur glacé par une tristesse subite et par une crainte indéfinissable ne l'avertit pas.

On arrangea son manteau sur ses vêtements et le capuchon sur sa tète de manière à ce qu'elle pût tout voir sans être reconnue de personne. Quelqu'un lui dit à voix basse de ne pas laisser échapper un seul mot, une seule exclamation, quelque chose qu'elle pût voir; et elle fut conduite ainsi au fond de la cour, où un étrange spectacle s'offrit en effet à ses regards. Une cloche au son faible et lugubre rassemblait les ombres en cet instant vers la chapelle ruinée où Consuelo avait naguère cherché à la lueur des éclairs un refuge contre l'orage. Cette chapelle était maintenant illuminée de cierges disposés dans un ordre systématique. L'autel semblait avoir été relevé récemment; il était couvert d'un drap mortuaire et paré d'insignes bizarres, où les emblèmes du christianisme se trouvaient mêlés à ceux du judaïsme, à des hiéroglyphes égyptiens, et à divers signes cabalistiques. Au milieu du chœur, dont on avait rétabli l'enceinte avec des balustrades et des colonnes symboliques, on voyait un cercueil entouré de cierges, couvert d'ossements en croix, et surmonté d'une tète de mort dans laquelle brillait une flamme couleur de sang. On amena auprès de ce cénotaphe un jeune homme dont Consuelo ne put voir les traits ; un large bandeau couvrait la moitié de son visage; c'était un récipiendaire qui paraissait brisé de fatigue ou d'émotion. Il avait un bras et une jambe nus , ses mains étaient attachées derrière son dos, et sa robe blanche était tachée de sang. Une ligature au bras semblait indiquer qu'il venait d'être saigné en effet. Deux ombres agitaient autour de lui des torches de résine enflammée, et répandaient sur son visage et sur sa poitrine des nuages de fumée et des tourbillons d'étincelles. Alors commença entre lui et ceux qui présidaient la cérémonie, et qui portaient des signes distinctifs de leurs dignités diverses , un dialogue bizarre qui rappela à Consuelo celui que Cagliostro lui avait fait entendre à Berlin , entre Albert et des personnages inconnus. Puis des spectres armés de glaives, et qu'elle entendit appeler les Frèreg terribles, couchèrent le récipiendaire sur les dalles, et appuyèrent sur son cœur la pointe de leurs armes ,

tandis que plusieurs autres commencèrent, à grand cliquetis d'épées, un combat acharné, les uns prétendant empêcher l'admission du nouveau frère, le traitant de pervers , d'indigne et de traître, tandis que les autres disaient combattre pour lui au nom de la vérité et d'un droit acquis. Cette scène étrange émut Consuelo comme un rêve pénible. Cette lutte , ces menaces , ce culte magique , ces sanglots que de jeunes adolescents faisaient entendre autour du cercueil , étaient si bien simulés, qu'un spectateur non initié d'avance en eût été réellement épouventé. Lorsque les parrains du récipiendaire l'eurent emporté dans la dispute et dans le combat contre les opposants, on le releva , on lui mit un poignard dans la main , et on lui ordonna de marcher devant lui, et de frapper quiconque s'opposerait à son entrée dans le temple.

Consuelo n'en vit pas davantage. Au moment où le nouvel initié se dirigeait, le bras levé, et dans une sorte de délire , vers une porte basse où on le poussait, ses deux guides, qui n'avaient pas abandonné le bras de Consuelo, l'emmenèrent rapidement comme pour loi dérober la vue d'un spectacle affreux ; et , lui rabattant le capuchon sur le visage , ils la conduisirent par de nombreux détours, et parmi des décombres où elle trébucha plus d'une fois , dans un lieu où régnait le plus profond silence. Là on lui rendit la lumière, et elle se vitdansla grande salle octogoneoù elle avait surpris précédemment l'entretien d'Albert et deTrenck. Toutes les ouvertures étaient cette fois fermées et voilées avec soin ; les murs et le plafond étaient tendus de noir ; des cierges brûlaient aussi en ce lieu , dans un ordre particulier , différent de celui de la chapelle. Un autel en forme de calvaire , et surmonté de trois croix, masquait la grande cheminée. Un tombeau sur lequel étaient déposes un marteau, des clous, une lance et unecouronne d'épines, se dressait au milieu de la salle. Des personnages vêtus de noir et masqués étaient agenouillés ou assis alentour sur des tapis semés de larmes d'argent; ils ne pleuraient ni ne gémissaient; leur attitude était celle d'une méditation austère, ou d'une douleur muette et profonde.

Les guides de Consuelo la firent approcher jusqu'auprès du cercueil, et les hommes qui le gardaient s'étant levés et rangés à l'autre extrémité, l'un d'eux lui parla ainsi :

« Consuelo, tu viens de voir la cérémonie d'une réception maçonnique. Tu as vu, \k comme ici, un culte inconnu, des signes mystérieux, des images funèbres, des pontifes initiateurs, un cercueil. Qu'as-tu comprise cette scène simulée, à ces épreuves effrayantes pour le récipiendaire, aux paroles qui lui ont été adressées et à ces manifestations de respect, d'amour et de douleur autour d'une tombe illustre? — J'ignore si j'ai Inen compris, répondit Consuelo.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

Celle scène me troublait ; cette cérémonie me semblait barbare. Je plaignais ce récipiendaire dont le courage et la vertu étaient soumis à des épreuves toutes matérielles, conune s'il suffisait du courage physique pour être initié à Tœuvre du courage moral. Je blâme ce que j*ai vu, et déplore ces jeux cruels d'un sombre fanatisme, ou ces expériences puériles d'une foi tout extérieure et idolâtrique. J'ai entendu proposer des énigmes obscures, et l'explication qu'en a donnée le récipiendaire m'a paru dictée par un catéchisme méfiant ou grossier. Cependant cette tombe sanglante, cette victime inomolée, cet antique mythe d'Hiram, architecte divin assassiné par les travailleurs jaloux et cupides, ce mot sacré perdu pendant des siècles, et promis k l'initié comme la clef magique qui doit lui ouvrir le temple, tout cela ne me parait pas un symbole sans grandeur et sans intérêt; mais pourquoi la fable est-elle si mal tissue ou d'une interprétation si captieuse ?

— Qu'entends4u par là? As-tu bien écouté ce récit que tu traites de fable?

— Void ce que j'ai entendu et ce qu'auparavant j'avais appris dans les livres qu'on m'a ordonné de méditer durant ma retraite : Hiram, conducteur des travaux du temple de Salomon, avait divisé les ouvriers par catégories. Ds avaient un salaire différent, des droits inégaux. Trois ambitieux de la plus basse catégorie résolurent de participer au salaire réservé à la classe rivale, et d'arracher à Hiram le mot d'ordre, la formule secrète qui lui servait à distinguer les compagnons des maîtres, à l'heure solennelle de la répar^ titioD. Os le guettèrent dans le temple où il était resté seol après cette cérémonie, et, se postant à chacune des trois issues du saint lieu, ils l'empêchèrent de sùrÙTy le menacèrent, le frappèrent cruellement et Tassassinèrent sans avoir pu lui-arracher son secret, le mot fatal qui devait les rendre égaux à lui et à ses privilégiés. Puis ils emportèrent son cadavre et Tensevelirent sous des décombres ; et depuis ce jour, les fidèles adeptes du temple, les amis d'Hiram pleurent son destin funeste, cherchent sa parole sacrée, et rendent des honneurs presque divins à sa mémoire.

— Et maintenant, comment expliques-tu ce mythe?

— Je l'ai médité avant de venir ici, et voici comment je le comprends. Hiram, c'est l'intelligence froide et l'habileté gouvernementale des antiques sociétés. Elles reposent sur l'inégalité des conditions, sur le régime des castes. Cette fable égyptienne convenait au despotisme mystérieux des hiérophantes. Les trois ambitieux, c'est l'indignation, la révolte et la vengeance; ce sont peut-être les trois castes inférieures à la caste sacerdotale qui essayent de reprendre leurs droits par la violence. Hiram assassiné, c'est le desrpotisme qui a perdu son prestige et sa force, et qui e?t descendu au tombeau emportant avec lui le secret

Q. SAND. — TOMB V

de dominer les hommes par l'aveuglement et la superstition.

— Est-ce ainsi, véritablement, que tu interpréterais ce mythe?

— J'ai lu dans vos livres qu'il avait été apporté d'Orient par les templiers, et qu'ils l'avaient fait servir k leurs initiations. Ils devaient donc l'interpréter à peu près ainsi ; mais en baptisant Hiram la théo* cratie, et les assastim l'impiété, l'anarchie et la férocité, les templiers, qui voulaient asservir la société à une sorte de despotisme monacal, pleuraient sur leur impuissance personnifiée par l'anéantissement d'Hiram. Le mot perdu et retrouvé de leur empire, c'était celui d'association ou de ruse, quelque chose comme la cité antique, ou le temple d'Osiris. Voilà pourquoi je m'étonne de voir cette fable servir encore pour vos initiations à l'œuvre de la délivrance universeUe. Je voudrais croire qu'elle n'est proposée à vos adeptes que comme une épreuve de leur intelligence et de leur courage.

— Eh bien, nous qui n'avons point inventé ces formes de la maçonnerie, et qui ne nous en servons effectivement que conune d'épreuves morales, nous qui sommes plus que compagnons et maîtres dans cette science symbofique, puisque, après avoir traversé tous les grades maçonniques, nous sommes arrivés à n'être plus maçons conune on l'entend dans les rangs vulgaires de cet ordre; nous t'adjurons de nous expliquer le mythe d'Hiram conune tu l'entends, afin que nous portions sur ton zèle, ton intelligence et ta foi, le jugement qui t'arrêtera ici à la porte du véritable temple, ou qui te livrera l'entrée du sanctuaire.

— Vous me demandez le mot d'Hiram, la parole perdue. Ce n'est point ceUe qui m'ouvrira les portes du temple; car ce mot, c'est tyrannie ou mensonge. Mais je sais les mots véritables, les noms des trois portes de l'édifice divin par lesquelles les destructeurs d'Hiram entrèrent pour forcer ce chef à s'ensevelir sous les débris de son oeuvre ; c'est liberté, fraternité, égalité.

— Consuelo, ton interprétation, exacte ou non, nous révèle le fond de ton cœur. Sois donc dispensée de t'agenouiller jamais sur la tombe d'Hiram. Tu ne passeras pas non plus par le grade où le néophyte se prosterne sur le simulacre des cendres de Jacques Molay, le grand maître et la grande victime du Tem->ple, des moines-soldats et des prélats-chevaliers du moyen âge. Tu sortirais victorieuse de cette seconde épreuve comme de la première. Tu discernerais les traces mensongères d'une barbarie fanatique, nécessaires encore aujourd'hui conune formules de garantie k des esprits imbus du principe d'inégafité. Rappelletoi donc bien que les francs-maçons des premiers grades n'aspirent, pour la plupart, qu'à construire un temple profane, un abri myst^eux pour une association élevée à l'état de caste. Tu comprends autrement,

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

et tu vas marcher droit au temple universel qui doit recevoir tous les hommes confondus dans un même culte, dans un même amour. Cependant tu dois faire ici une dernière station , et te prosterner devant ce tombeau. Tu dois adorer le Christ et reconnaître en lui le seul vrai Dieu.

— Vous dites cela pour m'éprouver encore, répondit Consuelo avec fermeté : mais vous avez daigné m*ouvrir les yeux à de hautes vérités, en m'apprenant à lire dans vos livres secrets. Le Christ est un homme divin que nous révérons comme le plus grand philosophe et le plus grand saint des temps antiques. Nous Tadorons autant qu'il est permis d'adorer le meilleur et le plus grand des maîtres et des martyrs. Nous pouvons bien Fappeler le sauireur des hommes en ce sens qu'il a enseigné à ceux de son temps des vérités qu'ils n'avaient fait qu'entrevoir, et qui devaient faire entrer l'humanité dans une phase nouvelle de lumière et de sainteté. No^s pouvons bien nous agenouiller auprès de sa cendre, pour remercier Dieu de nous avoir suscité un tel prophète, un tel exemple, un tel ami : mais nous adorons Dieu en lui, et nous ne commettons pas le crime d'idolâtrie. Nous distinguons la divinité de la révélation de celle du révélateur. Je consens donc à rendre à ces emblèmes d'un supplice à jamais illustre et sublime l'hommage d'une pieuse reconnaissance et d'un enthousiasme filial ; mais je ne crois pas que le dernier mot de la révélation ait été compris et proclamé par les hommes au temps de Jésus, car il ne l'a pas encore été officiellement sur la terre. J'attends de la sagesse et de la foi de ses disciples, de la continuation de son œuvre durant dix-huit siècles, une vérité plus pratique, une application plus complète de la parole sainte et de la doctrine fraternelle. J'attends le développement de l'Évangile, j'attends quelque chose de plus que l'égalité devant Dieu, je l'attends et je l'invoque parmi les hommes.

— Tes paroles sont audacieuses et tes doctrines sont grosses de périls. Y as-tu bien songé dans la solitude? Âs-tu prévu les malheurs que ta foi nouvelle amassait d'avance sur ta tète? Connais-tu le monde et tes propres forces? Sais-tu que nous sommes un contre cent mille dans les pays les plus civilisés du globe? Sais-tu qu'au temps où nous vivons, entre treux qui rendent au sublime révélateur Jésus un culte injurieux et grossier , et ceux , presque aussi nombreux désormais, qui nient sa mission et jusqu'à son existence, entre les idolâtres et les athées, il n'y a place pour nous au soleil qu'au milieu des persécutions, des railleries , de la haine et des mépris de l'espèce humaine? Saifr-tu qu'en France, à l'heure qu'il est, on proscrit presque également Rousseau et Voltaire, le philosophe religieux et le philosophe incrédule? Sais-tu , chose plus effrayante et plus inouïe 1 que , du fond de leur exil, ils se proscrivent l'un l'autre? Sais-tu que tu vas retourner dans un monde où tout

conspirera pour ébranler la foi et pour corrompre tes pensées? Sais-tu enfin qu'il faudra exercer Um apostolat à travers les périls, les doutes , les déceptions et les souffrances?

— J'y suis résolue, répondit Consuelo en baissant les yeux et en posant la main sur son cœur : Dieu me soit en aidel

— Eh bien, ma fille, dit Marcus, qui tenait toujours Consuelo par la main, tu vas être soumise par nous à quelques souffrances morales, non pour éprouver la foi, dont nous ne saurions douter maintenant, mais pour la fortifier. Ce n'est pas dans le calme du repos, ni dans les plaisirs de ce monde, c'est dans la douleur et les larmes que la foi grandit et s'exalte. Te sens-tu le courage d'affronter de pénibles émotions et peutrètre de violentes terreurs?

— S'il le faut, et si mon âme doit en profiter , je me soumets à votre volonté, «répondit Consuelo légèrement oppressée.

Aussitôt les invisibles se mirent à enlever les tapis et les flambeaux qui entouraient le cercueil. Le cercueil fut roulé dans une des profondes embrasures décroisées, et plusieurs adeptes, s'étant armés de barres de fer, se hâtèrent de lever une dalle ronde qui occupait le milieu de la salle. Consuelo vit alors une ouverture circulaire assez large pour le passage d'une personne, et dont la margelle de granit, noircie et usée par le temps, était incontestablement aussi ancienne que les autres détails de l'architecture de la tour. On apporta une longue échelle, et on la plongea dans le vide ténébreux de l'ouverture. Puis Marcus, amenant Consuelo à l'entrée, lui demanda par trois fois, d'un ton solennel, si elle se sentait la force de descendre seule dans les souterrains de la grande tour féodale.

« Écoutez, mes pères ou mes frères, car j'ignore comment je dois vous appeler... répondit consuelo.

— Appelle-les tes frères , reprit Marcus, tu es ici parmi les invisibles, tes égaux en grade, si tu persévères encore une heure. Tu vas leur dire adieu ici pour les retrouver dans une heure en présence du conseil des chefs suprêmes, de ceux dont on n'entend jamais la voix , dont on ne voit jamais le visage. Ceux-là , tu les appelleras tes pères. Ils sont les pontifes souverains , les chefs spirituels et temporels de notre temple. Nous paraîtrons devant eux et devant toi à visage découvert , si tu es bien décidée à venir nous rejoindre à la porte du sanctuaire, par ce chemin sombre et semé d'épouvante , qui s'ouvre ici sous tes pieds, et où tu dois marcher seule et sans autre égide que celle de ton courage et de ta persévérance.

— J'y marcherai s'il le faut, répondit la néophyte tremblante ; mais cette épreuve, que vous m'annoncez si austère, est-elle donc inévitable? mes frères, vous ne voulez pas, sans doute, jouer avec la raison déjà bien

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

asses éproavée d'une femme sans affectation et sans fausse vanité? Vous m'avez condamnée aujourd'hui à on long jeûne, et, bien que l'émotion fasse taire la (âim, depuis plusieurs heures, je me sens affaibKe physiquement; j'ignore si je ne succomberai pas aux travaux que vous m'imposez. Peu m'importe, je vous le jure, que mon corps souffre et faiblisse, mais ne prendrez-vous pas pour une lâcheté morale ce qui ne sera qu'une défaillance de la matière ? Dites^moi que TOUS me pardonnerez si j'ai les nerfs d'une femme, pourvuque, revenue à moi-même, j'aie encore le cœur d'un homme.

— Pauvre enfant, répondit Marcus, j'aime mieux f entendre avouer ta fiiiblesse que si tu cherchais à nouséblouirpar une folle audace. Nousconsentirons, si tu le veux, à te donner un guide,un seul, pour t'assister et te secourir au besoin dans ton pèlerinage. Mon frère, ajouta-C-il en s'adressant au chevalier Liverani, qui s'était tenu pendant tout ce dialogne auprès de la porte, les yeux fixés sur Gonsuelo, prends la main de ta sœur, et condui^la par les souterrains au lieu du rendez-vous général.

^ Et vous, mon frère, dit Gonsuelo éperdue , ne voulez-vous pas m'accompagner aussi ?

— Cela m'est impossible. Tu ne peux avoir qu'un guide, et celui que je te désigne est le seul qu'il me soit permis de te donner.

^ J'aurai du courage, répondit Gonsuelo en s'enveloppant de son manteau; j'irai seule.

~ Tu refuses le bras d'un frère et d'un ami?

—Je ne refuse ni sa sympathie ni son intérêt; mais j'irai seule.

— Va donc, noble fille, et ne crains rien. Celle qui est descendue seule dans la Citerne de$ Pleurs, à Riesenburg, celle qui a bravé tant de périls pour trou«> ver la grotte cachée du Schreckenstein, saura facile* ment traverser les entrailles de notre pyramide. Va donc, comme les jeunes héros de l'antiquité, chercher l'initiation à travers les épreuves des mystères sacrés. Frères, présentez*lui la coupe, cette relique précieuse qu'un descendant de Ziska a apportée parmi nous, et dans laquelle nous consacrons l'auguste sacrement de la communion fraternelle. »

Liverani alla prendre sur l'autel un calice de bois grossièrement travaillé, et, l'ayant rempli, il le présenta à Gonsuelo avec un pain.

« Ma sœur, reprit Marcus, ce n'est pas seulement un vin doux et généreux et un pain de pur froment que nous t'offrons pour réparer tes forces physiques, c'est le corps et le sang de l'homme divin , tel qu'il l'entendait lui-même, c'est-à-dire le signe à la fois céleste et matériel de l'égalité fraternelle. Nos pères, les martyrs de l'Église taborite , pensaient que l'intervention des prêtres impies et sacrilèges ne valait pas, pour la consécration du sacrement auguste, les mains pures d'une femme ou d'un enfant. Communie

donc avec nous ici , en attendant que tu t'asseyes au banquet du temple, où le grand mystère de la cène te sera révélé plus explicitement. Prends celte coupe, et bois la première. Si tu portes de la foi dans cet acte, quelques gouttes de ce breuvage seront pour ton corps un fortifiant souverain, et ton âme fervente emportera tout ton être sur des ailes de flamme. »

Gonsuelo, ayant bu la première, tendit la coupe à Liverani qui la lui avait présentée; et quand celui-ci eut bu à son tour, il la fit passer à tous les frères. Marcus, en ayant épuisé les dernières gouttes, bénit Gonsuelo et engagea l'assemblée à se recueillir et à prier pour elle; puis il présenta à la néophyte une petite lampe d'argent, et l'aida à mettre les pieds sur les premiers barreaux de l'échelle.

« Je n'ai pas besoin ne vous dire, ajouta-t-il, qu'aucun danger ne menace vos jours; mais craignez pour votre âme; craignez de ne jamais arriver k la porte du temple, si vous avez le malheur de regarder une seule fois derrière vous en marchant. Vous aurez plusieurs stations à faire en divers endroits ;^ vous devrez alors examiner tout ce qui s'offrira à vos regards; mais dès qu'une porte s'ouvrira devant vous, franchissez-la , et ne vous retournez pas. C'est, vous le savez , la prescription rigide des antiques initiations. Vous devez aussi, d'après les rites anciens, conserver soigneusement la flamme de votre lampe, emblème de votre foi et de votre zèle. Allez, ma fille, et que cette pensée vous donne un courage surhumain; ce que vous êtes condamnée k souffrir maintenant est nécessaire au développement de votre esprit et de votre c(Bur dans la vertu et dans la foi véritable. »

Gonsuelo descendit les échelons avec précaution , et dès qu'elle eut atteint le dernier, on retira l'échelle, et elle entendit la lourde dalle retomber avec bruit et fermer l'entrée du souterrain au-dessus de sa tête.

Dans les premiers instants, Gonsuelo, passant d*une salle où brillait l'éclat décent flambeaux, dans un lieu qu'éclairait seule la lueur de sa petite lampe, ne distingua rien qu'un brouillard lumineux répandu autour d'elle, et que son regard ne pouvait percer. Mais peu à peu ses yeux s'accoutumèrent aux ténèbres, et comme elle ne vit rien d'effrayant entre elle et les parois d'une salle en tout sembbble, pour l'étendue et la forme octogone , à celle dont elle sortait, elle se rassura au point d'aller examiner de près les étranges caractères qu'elle apercevait sur les murailles. C'était

LA COMTESSE DE RUDOI-STADT

une seule et longue inscription disposée sur plusieurs lignes circulaires qui faisaient le tour de la salle, et que n'interrompait aucune ouverture. En faisant cette observation, Gonsuelo ne se demanda pas comment elle sortirait de ce cachot, mais quel pouvait avoir été Tusagc d'une pareille construction. Des idées sinistres qu'elle repoussa d'abord lui vinrent à l'esprit ; mais bientôt ces idées furent confirmées par la lecture de l'inscription qu'elle lut en marchant lentement et en promenant sa lampe à la hauteur des caractères.

« Contemple la beauté de ces murailles assises sur le roc, épaissesde vingt-quatre pieds, et debout depuis mille ans, sans que ni les assauts de la guerre, ni l'action du temps, ni les efforts de l'ouvrier aient pu les entamer I Ce chef-d'œuvre de maçonnerie architecturale a été élevé par la main des esclaves, sans doute pour enfouir les trésorsd'un maître magnifique? Oui I pour enfouir dans )es entrailles du rocher, dans les profondeurs de la terre, des trésors de haine et de vengeance. Ici ont péri, ici ont souffert, ici ont pleuré, rugi et blasphémé vingt générations d'hommes, innocents pour la plupart, quelques-uns héroïques, tous victimes ou martyrs : des prisonniers de guerre, des serfs révoltés ou trop écrasés de taxes pour en payer de nouvelles, des novateurs religieux, des hérétiques sublimes, des infortunés, des vaincus, des fanatiques, des saints , des scélérats aussi , hommes dressés à la férocité des camps, à la loi de meurtre et de pillage, soumis à leur tour à d'horribles représailles. Yoilàles catacombes de la féodalité, du despotisme militaire ou religieux. Yoilà les demeures que des hommes puissants ont fait construire par des hommes asservis , pour étouffer les cris et cacher les cadavres de leurs frères vaincus et enchaînés. Id pdnt d'air pour respirer, pas un rayon de jour, pas une pierre pour reposer sa tête; seulementdes anneaux de fer scellés au mur pour passer le bout de la chaîne des prisonniers, et les empêcher de choisir une place pour reposer sur le sol humide et glacé. Ici , de l'air, du jour et de la nourriture quand il plaisait aux gardes postés dans la salle supérieure d'entr'ouvrir un instant le caveau, et de jeter un morceau de pain à des centaines de malheureux entassés les uns sur les autres le lendemain d'une bataille, blessés ou meurtris pour la plupart; et, chose plus affreuse encore! quelquefois à un seul, resté le dernier, et s'éteignant dans la souffrance et le désespoir au milieu des cadavres putréfiés de ses compagnons , quelquefois mangé des mêmes vers avant d'être mort tout à fait, et tombant en putréfaction luimême avant que le sentiment de la vie et l'horreur de la réflexion fussent anéantis dans son cerveau. Voilà, à néophyte I la source des grandeurs humaines que tu as peut-être contemplées avec admiration et jalousie dans le monde des puissants ! des crânes décharnés, des os humains brisés et desséchés, des larmes, des

taches de sang , voilà ce que signifient les emblèmes de tes armoiries, si tes pères t'ont l^é la tadie da patridat, voilà ce qu'il faudrait représenter sur les écussons des princes que tu as servis, ou que tu aspires à servir si tu es sorti de la plèbe. Oui, voilà le fondement des titres de noblesse , voilà la source des gloires et des richesses héréditaires de ce monde ; voilà comment s'est élevée et conservée une caste que les autres castes redoutent , flattent et caressent encore. Yoilà , voilà ce que les hommes ont inventé pour s'élever de père en fils au-dessus des autres hommes 1 1»

Après avoir lu cette inscription en foisant trois fois le tour de la geôle, Gonsuelo, navrée de douleur et d'effroi, posa sa lampe à terre , et se plia sur ses genoux pour se reposer. Un profond silence régnait dans ce lieu lugubre , et des réflexions épouvantables s'y éveillaient en foule. La vive imagination de Consoelo évoquait autour d'elle de sombres visions. Elle croyait voir des ombres livides et couvertes de plaies hideuses s'agiter autour des murailles, ou ramper sur la terreà ses côtés. Elle croyait entendre leurs gémissements lamentables, leur râle d'agonie, leurs faibles soupirs, le grincement de leurs chaînes. Elle ressusdtait dans sa pensée la vie du passé telle qu'elle devait être an moyen Age, telle qu'elle avait été encore naguère dorant les guerres de religion. Elle croyait entendre audessus d'elle, dans la salle des gardes, le pas lourd et sinistre de ces hommes chaussés de fer, le retentissement de leurs piques sur le pavé, leurs rires grossiers, leurs chants d'orgie, leurs menaces et leurs jurons quand la plainte des victimes montait jusqu'à eux, et venaitinterrompre leur affreux sommeil; car ils avaient dormi, ces geôliers, ils avaient dû, ils avaient pu àxarmir sur cette geôle, sur cetablme infect, d'où s'exhalaient les miasmes du tombeau et les rugissements de l'enfer. Pâle, les yeux fixes, et les cheveux dressés par l'épouvante , Gonsuelo ne voyait et n'entendait plus rien. Lorsqu'elle se rappella sa propre exislmce, et qu'elle se releva pour échapper au froid qui la gagnait , elle s'aperçut qu'une dalle du sol avait été déracinée et jetée en bas durant sa pénible extase, et qu'un chemin nouveau s'ouvrait devant elle. Elle en approcha , et vit un escalier étroit et rapide qu'elle descendit avec peine, et qui la conduisit dans une nouvelle cave, plusétroiteet plusécraséeque la première. En touchant le sol, qui était doux et comme moelleux sous le pied, Gonsuelo baissa sa lampe pour regardior si elle ne s'enfonçait pas dans de la vase. Elle ne vit qu'une poussière grise, plus fine que le sable le plus fin, et présentant çà et là pour aocMents, en guise de cailloux, une côte rompue, une tête de fémur, un débris de crâne, une mâchoire encore garnie de dents blanches et solides , témoignage de la jeunesse et de la force brusquement brisées par une mort violmte. Quelques squelettes presque entiers avaient été reti-

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rés de cette poussière, et dressés contre les murs. Il y en avait un parfaitement conservé , debout et enchaîné par le milieu du corps, comme s'il eût été condamné à périr là sans pouvoir se coucher. Son corps, au lieu de se courber et de tomber en avant, plié et disloqué, s'était roidi, ankylosé , et rejeté en arrière , dans une attitude de fierté superbe et d'implacable dédain. Les ligaments de sa charpente et de ses membres s'étaient ossifiés. Sa tête, renversée, semblait regarder la voûte , et ses dents, serrées par une dernière contraction des mâchoires , paraissaient rire d'un rire terrible, ou d'un élan de fanatisme sublime. Au-dessus de lui , son nom et son histoire étaient écrits en gros caractères rouges sur la muraille. C'était un obscur martyr de la persécution religieuse, et la dernière des victimes inmiolées dans ce lieu. A ses pieds était agenouillé un squelette dont la tète, détachée des vertèbres, gisait sur le pavé, mais dont les bras raidis tenaient encore embrassés les genoux du martyr : c'était sa femme. L'inscription portait, entre autres détails :

« N*** a péri ici avec sa femme, ses trois frères et ses deux enfants, pour n'avoir pas voulu abjurer la foi de Luther, et pour avoir persisté, jusque dans les tortures, à nier l'infaillibilité du pape. Il est mort debout et desséché, pétrifié en quelque sorte, et sans pouvoir regarder à ses pieds sa famille agonisante sur la cendre de ses amis et de ses pères, »

En fiice de cette inscription, on lisait celle-ci :

« Néophyte, le sol friable que tu foules est épais de vingt pieds. Ce n'est ni du sable, ni de la terre, c'est de la poussière humaine. Ce lieu était l'ossuaire du château. C'est ici qu'on jetait ceux qui avaient expiré dans la geôle placée au-dessus, quand il n'y avait plus de place pour les nouveaux venus. C'est la cendre de vingt générations de victimes. Heureux et rares les patriciens qui peuvent compter parmi leurs ancêtres vingt générations d'assassins et de bourreaux I »

Consuelo fut moins épouvantée de l'aspect de ces objets funèbres qu'elle ne l'avait été dans la geôle par les suggestions de son propre esprit. Il y a quelque chose de trop grave et de trop solennel dans l'aspect de la mort même, pour que les faiblesses de la peur et les déchirements de la pitié puissent obscurcir Tenthousiasmeou la sérénité des âmes fortes et croyantes. Ed présence de ces reliques , la noble adepte de la religion d'Albert sentit plus de respect et de charité que d'effroi ou de consternation. Elle se mita genoux devant la dépouille du martyr, et, sentant revenir ses forces morales, elle s'écria en baisant cette main décharnée:

« Oh! ce n'est pas l'auguste spectacle d'une glo-

rieuse destruction qui peut faire horreur ou pitié! c'est plutôt l'idée de la vie en lutte avec les tourments de l'agonie. C'est la pensée de ce qui a dû se passer dans ces âmes désolées , qui remplit d'amertume et de terreur la pensée des vivants! Mais toi, malheureuse victime , morte debout , et la tête tournée vers le ciel, tu n'es point à plaindre, car tu n'as point faibli, et ton âme s'est exhalée dans un transport de ferveur qui me remplit de vénération. »

Consuelo se leva lentement et détacha avec une sorte de calme son voile de mariée qui s'était accroché aux ossements de la femme agenouillée à ses côtés. Une porte étroite et basse venait de s'ouvrir devant elle. Elle reprit sa lampe, et, soigneuse de ne pas se retourner, elle rentra dans un couloir étroit et sombre qui descendait en pente rapide. A sa droite et à sa gauche elle vit l'entrée de geôles étouffées sous la masse d'une architecture vraiment sépulcrale. Ces cachots étaient trop bas pour qu'on pût s'y tenir debout, et à peine assez longs pour qu'on pût s'y tenir couché. Ils semblaient l'œuvre des cyclopes, tant ils étaient fortement construits et ménagés avec art dans les massifs de la maçonnerie, comme pour servir de loges à quelques animaux farouches et dangereux. Mais Consuelo ne pouvait s'y tromper : elle avait vu les arènes de Vérone ; elle savait que les tigres et les ours réservés jadis aux amusements du cirque, aux combats de gladiateurs, étaient mieux logés mille fois. D'ailleurs , elle lisait sur les portes en fer que ces cachots inexpugnables avaient été réservés aux princes vaincus, aux vaillants capitaines, aux prisonniers les plus importants et les plus redoutables par leur rang, leur intelligence ou leur énergie. Des précautions si formidables contre leur évasion témoignaient de l'amour ou du respect qu'ils avaient inspiré à leurs partisans. Voilà où était venu s'éteindre le rugissement de ces lions qui avaient fait tressaillir le monde à leur appel. Leur puissance et leur volonté s'étaient brisées contre un angle de mur; leur poitrine herculéenne s'était desséchée à chercher l'aspiration d'un peu d'air, auprès d'une fente imperceptible taillée en biseau dans vingtquatre pieds de moellons. Leur regard d'aigle s'était usé à guetter une faible lueur dans d'étemelles ténèbres. C'est là qu'on enterrait vivants les hommes qu'on n'osait pas tuer au jour. Des têtes illustres, des cœurs magnanimes avaient expié là l'exercice, et sans doute aussi l'abus de la force.

Après avoir erré quelque temps dans ces galeries obscures et humides qui s^n fonçaient sous le roc, Consuelo entendit un bruit d'eau courante qui lui rappela le redoutable torrent souterrain de Riesenburg ; mais elle était trop préoccupée des malheurs et des crimes de l'humanité pour songer longtemps à elle-même. Elle fut forcée de s'arrêter un peu pour faire le tour d'un puisard à fleur de terre qu'une torche éclairait. Au-dessous de la torche elle lut sur

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un poteau ce peu de mots, qui n'avaient pas besoin de commentaires :

« C'est là qu'on les noyait !

Consuelo se pencha pour regarder l'intérieur du puits. L'eau du ruisseau sur lequel elle avait navigué si paisiblement il n'y avait qu'une heure , s'engouffrait là dans une profondeur effrayante , et tournoyait en rugissant , comme avide de saisir et d'entraîner une victime. La lueur rouge de la torche de résine donnait à cette onde sinistre la couleur du sang.

Enfin Consuelo arriva devant une porte massive qu'elle essaya vainement d'ébranler. Elle se demanda si, comme dans les initiations des pyramides d'Egypte, elle allait être enlevée dans les airs par des chaînes invisibles, tandis qu'un gouffre s'ouvrirait sous ses pieds et qu'un vent subit et violent éteindrait sa lampe. Une autre frayeur l'agitait plus sérieusement; depuis qu'elle marchait dans la galerie, elle s'était aperçue qu'elle n'était pas seule; quelqu'un marchait sur ses pas avec tant de légèreté , qu'elle n'entendait pas le moindre bruit; mais elle croyait avoir senti le frôlement d'un vêtement auprès du sien, et lorsqu'elle avait dépassé le puits, la lueur de la torche, eu se trouvant derrière elle, avait envoyé aux parois du mur qu'elle suivait, deux ombres vacillantes au lieu d'une seule.

Quel était donc ce redoutable compagnon qu'il lui était défendu de regarder, sous peine de perdre le fruit de tous ses travaux, et de ne jamais franchir le seuil du temple? Était-ce quelque spectre effrayant dont la laideur eût glacé son courage et troublé sa raison? Elle ne voyait plus son ombre, mais elle s'imaginait entendre le bruit de sa respiration tout près d'elle; et cette porte fatale qui ne voulait pas s'ouvrirj Les deux ou trois minutes qui s'écoulèrent dans cette attente lui parurent un siècle. Ce muet acolyte lui faisait peur; elle craignait qu'il ne voulût l'éprouver en lui parlant, en la forçant par quelque ruse à le regarder. Son cœur battait avec violence, enfin elle vit qu'il lui restait une inscription à lire au-dessus de la porte.

« C'est ici que t'attend la dernière épreuve, et c'est la plus cruelle. Si ton courage est épuisé, frappe deux coups au battant gauche de cette porte; sinon, frappes-en trois au battant de droite. Songe que la gloire de ton initiation sera proportionnée à tes efforts. »

Consuelo n'hésita pas et frappa les trois coups à droite. Le battant de la porte s'ouvrit comme de luimême , et elle pénétra dans une vaste salle éclairée

(1) Toiil 1c monde pmt voir un instrument de ce genre, avec eent autre* non moins ingénient , dana Paraenal de Venise ; Conauelo ne Ty avait pas vus cca hurribici initrunicula de torture,

de nombreux flambeaux. n'y avait personne, et d'abord elle ne comprit rien aux objets biiarres rangés et alignés symétriquement autour d'elle. C'étaient des machines de bois, de fer et de bronze dont l'usage loi était inconnu, des armes étranges, étalées sur des tables ou pendues à la muraille. Un instant elle se crut dans un musée d'artillerie; car il y avait en effet des mousquets, des canons, des coulevrines, et tout un attirail de machines de guerre servant de premier plan aux autres instruments. On s'était plu à réunir là tous les moyens de destruction inventés par les hommes pour s'immoler entre eux. Mais lorsque la néophyte eut fait quelques pas en avant à travers cet arsenal, elle vit d'autres objets d'une barbarie plus raffinée, des chevalets, des roues, des scies, des cuves de fonte, des poulies, des crocs, tout un musée d'in> struments de torture; et sur un grand écriteau dressé au milieu et surmontant un trophée formé de masses de tenailles, de ciseaux, de limes, de haches dentelées, et de tous les abominables outils du tounneoteur, on lisait :

« Us sont tous fort précieux, tous authentiques; Us onl tous servi. »

Alors Consuelo sentit défaillir tout son être. Une sueur froide détrempait les tresses de ses cheveux. Son cœur ne battait plus. Incapable de se soustraire à l'horreur de ce spectacle et des visions sanglantes qui l'assaillaient en foule , elle examinait ce qui était devant elle avec cette curiosité stupide et fimeste qui s'empare de nous dans l'excès de l'épouvante. Au lieu de fermer les yeux , elle contemplait une sorte de cloche de bronze qui avait une tête monstrueuse et un casque rond posés sur un gros corps informe, sans jambes et tronqué à la hauteur des genoux. Cela ressemblait à une statue colossale, d'un travail grossier, destinée à orner un tombeau. Peu à peu Consuelo, sortant de sa torpeur, comprit, par une intuition involontaire, qu'on mettait le patient accroupi sous cette cloche. Le poids en était si terrible , qu'il ne pouvait, par aucun effort humain , la soulever. La dimension intérieure était si juste , qu'il ne pouvait y faire un mouvement. Cependant ce n'était pas avec le dessein de l'étouffer qu'on le mettait là, car la visière du casque rabattue à l'endroit du visage, et tout le pourtour de la tête étaient percés de petits trous dans quelques-uns desquels étaient encore plantés des stylets eiBlés. A l'aide de ces cruelles piqûres on tourmentait la victime pour lui arracher l'aveu de son crime réel ou imaginaire, la délation contre ses parents ou ses amis, la confession de sa foi politique ou religieuse (1). Sur le sommet du casque, on lisait, en

ainsi que la tne des cachots du S.iint-Officc et des plombs du palais durai, n^onl été livrés i rcxaroen do public que depoiit IVotrée de» Français à Vcniic, lora des guerres de la république.

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caractères incisés dans le métal, ces mots en langue espagnole:

Fiv€ la iaintê intuition f

Et au-dessous, une prière qui semblait dictée par une compassion féroce, mais qui était peut-être sortie du cœur et de la main du pauvre ouvrier condamné ï fabriquer cette infâme machine :

SminU mèn et Diwm , prie* peur Upautrt pécheur 1

Une touflfe de cheveux, arrachée dans les tourments, et sans doute collée par le sang, était restée au-dessous de cette prière comme un stigmate effrayant et indélébile. Elle sortait par un des trous qu'avait élargi le stylet. C'étaient des cheveux blancs !

Tout à coup, Gonsuelo ne vit plus rien et cessa de souffrir. Sans être avertie par aucun sentiment de douleur physique , car son âme et son corps n'existaient plus que dans le corps et l'âme de l'humanité violentée et mutilée, elle tomba droite et roide sur le pavé, comme une statue qui se détacherait de son piédestal; mais au moment où sa tète allait frapper le bronze de l'infernale machine, elle fut reçue dans les bras d'un homme qu'elle ne vitpas. C'était Liverani.

En reprenant connaissance , Gonsuelo se vit assise sur des tapis de pourpre , qui recouvraient les degrés de marbre blanc d'un élégant péristyle corinthien. Deux hommes masqués en qui elle reconnut, à la couleur de leurs manteaux, Liverani et celui qu'avec raison elle pensait devoir être Marcus , la soutenaient dans leurs bras, et la ranimaient de leurs soins. Une quarantaine d'autres personnages enveloppés et masqués, les mêmes qu'elle avait vus autour du simulacre do cefcudl de Jésus, étaient rangés sur deux files , le long des degrés, et chantaient en chœur un hymne solennel, dans une langue inconnue, en agitant des couronnes de roses, des palmes et des rameaux de fleurs. Les colonnes étaient ornées de guirlandes, qui s'entre-croisaient en festons, comme un arc de triomphe, au-devant de la porte fermée du temple et audessus de Gonsuelo. La lune, brillant, au zénith, de tout son édat, éclairait seule cette façade blanche ; et au dehors, tout autour de ce sanctuaire, de vieux ifs, des cyprès et des pins formaient un impénétrable bosquet, semblable à un bois sacré, sous lequel mur-

murait une onde mystérieuse , aux reflets argentés.

« Ma sœur, dit Marcus en aidant Gonsuelo à se lever , vous êtes sortie victorieuse de vos épreuves. Ne rougissez pas d'avoir souffert et faibli physiquement sous le poids de la douleur. Votre généreux cœur s'est brisé d'indignation et de pitié devant les témoignages palpables des crimes et des maux de l'humanité. Si vous fussiez arrivée ici debout et sans aide, nous aurions moins de respect pour vous qu'en vous y apportant mourante et navrée. Vous avez vu les cryptes d'un château seigneurial, non pas d'un lieu particulier, célèbre entre tous par les crimes dont il a été le théâtre, mais semblable à tous ceux dont les ruines couvrent une grande partie de l'Europe, débris effrayants du vaste réseau à l'aide duquel la puissance féodale enveloppa, durant tant de siècles, le monde civilisé , et fit peser sur les hommes le crime de sa domination farouche et l'horreur des guerres civiles. Ges hideuses demeures, ces sauvages forteresses ont nécessairement servi de repaire à tous les forfaits que l'humanité à dû voir s'accomplir, avant d'arriver, par les guerres de religion, par le travail des sectes émancipatrices et par le martyre de l'élite des hommes, à la notion de la vérité. Parcourez l'Allemagne, la France, l'Italie, l'Angleterre, l'Espagne, les pays slaves : vous ne trouverez pas une vallée , vous ne gravirez pas une montagne sans apercevoir au-dessus de vous les ruines imposantes de quelque terrible manoir, ou tout au moins sans découvrir à vos pieds, dans l'herbe, quelque vestige de fortification. Ge sont là les traces ensanglantées du droit de conquête, exercé par la caste patricienne sur les castes asservies. Et si vous explorez toutes ces ruines, si vous fouillez le sol qui les a dévorées, et qui travaille sans cesse à les faire disparaître, vous trouverez, dans toutes, les vestiges de ce que vous venez de voir ici : une geôle, un caveau pour le trop-plein des morts, des loges étroites et fétides pour les prisonniers d'importance, un coin pour assassiner sans bruit; et, au sommet de quelque vieille tour, ou dans les profondeurs de quelque souterrain , un chevalet pour les serfs récalcitrants et les soldats réfractaires, une potence pour les déserteurs, des chaudières pour les hérétiques. Combien ont péri dans la poix bouillante; combien ont disparu sous les flots; combien ont été enterrés vivants dans les mines I Ahl si les murs des châteaux, si les flots des lacs et des fleuves, si les antres des rochers pouvaient parler et raconter tout ce qu'ils ont vu et enfoui d'iniquités ! Le nombre en est trop considérable pour que l'histoire ait pu en enregistrer le détail!

a Mais ce ne sont pas les seigneurs seuls, ce n'est pas la race patricienne exclusivement qui a rougi la terre de tant de sang innocent. Les rois , les princes et les prêtres, les trônes et l'Église, voilà les grandes sources d'iniquités, voilà les forces vives de la des^

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trucUon. Un soin austère , une sombre mais forte pensée a rassemblé dans une des salles de notre antique manoir une partie des instruments de torture inventés par la baine du fort contre le faible. La description n'en serait pas croyable, la vue peut à peine les comprendre , la pensée se refuse à les admettre. Et cependant ils ont fonctionné durant des siècles , cesbideux appareils, dans les châteaux royaux comme dans les citadelles des petits princes , mais surtout dans les cacbots du saint office ; que dis-je ? ils y fonctionnent encore, quoique plus rarement. L'inquisition subsiste encore , torture encore ; et , en France, le plus civilisé de tous les pays, il y a encore des parlements de provinces qui brùlentde prétendus sorciers.

« D'ailleurs la tyrannie est-elle donc renversée? Les rois et les princes ne ravagent-ils plus la terre ? La guerre ne porte-t-elle pas la désolation dans les opulentes cités, comme dans la chaumière du pauvre, au moindre caprice du moindre souverain? La servitude n'esirelle pas encore en vigueur dans une moitié de l'Europe? Les troupes ne sont-elles pas soumises encore presque partout au régime du fouet et du bâton? Les plus beaux et les plus braves soldats du monde , les soldats prussiens , ne sont-ils pas dressés comme des animaux à coups de verges et de canne? Le knout ne mène-t-il pas les serfs russes ? Les nègres ne sont-ils pas plus maltraités en Amérique que les chiens et les chevaux ? Si les forteresses des vieux barons sont démantelées et converties en demeures inoffensives, celles des rois ne sontrcUes pas encore debout? Ne servent-elles pas de prisons aux innocents plus souvent qu'aux coupables ? Et toi , ma sœur, toi la plus douce et la plus noble des femmes, n'as-tu pas été captive à Spandaw?

«Nous te savions généreuse, nous comptions sur ton esprit de justice et de charité; mais te voyant destinée, comme une partie de ceux qui sont ici , à retourner dans le monde, à fréquenter les cours, à approcher la personne des souverains, à être, toi particulièrement, l'objet de leurs séductions , nous avons dû te mettre en garde contre l'enivrement de cette vie d'éclat et de dangers ; nous avons dû ne pas l'épargner les enseignements, même les plus terribles. Nousa vous parlé à ton esprit parla solitude à laquelle nous t'avons condamnée et par les livres que nous avons mis entre tes mains ; nous avons parlé à ton cœur par des paroles paternelles et des exhortations tour à tour sévères et tendres ; nous avons parlé à tes yeux par des épreuves plus douloureuses et d'un sens plus profond que celles des antiques mystères. Maintenant, si tu persistes à recevoir l'initiation , tu peux te présenter sans crainte devant ces juges incorruptibles, mais paternels, que tu connais déjà, et qui t'attendent ici pour te couronner ou pour te rendre la liberté de nous quitter à jamais. »

En parlant ainsi, Marcus, élevant le bras, désignait à Gonsuelo la porte du temple , au-dessus de laquelle les trois mots sacramentels, Hberlé,égalUé, fratemiié^ venaientde s'allumer en lettres de feu.

Gonsuelo, affaiblie et brisée physiquement, ne vivait plus que par l'esprit. Elle n'avait pu écouter debout le discours de Marcus. Forcée de se rasseoir sur le fût d'une colonne, elle s'appuyait sur Liverani, mais sans le voir, sans songer à lui. Elle n'avait pourtant pas perdu une seule parole de l'initiateur. Pâle comme un spectre, l'œil fixe et la voix éteinte, elle n'avait pas l'air égaré qui succède aux crises nerveuses. Une exaltation concentrée remplissait sa poitrine , dont la faible respiration n'était plus appréciable pour Liverani. Ses yeux noirs, que la fatigue et la souffrance enfonçaient un peu sous les orbites, brillaient d'un feu sombre. Un léger pli à son front trahissait une résolution inébranlable, la première de sa vie. Sa beauté en cet instant fit peur à ceux des assistants qui l'avaient vue ailleurs invariablement douce et bienveillante. Liverani devint tremblant comme la feuille de jasmin que la brise de la nuit agitait au front de son amante. Elle se leva avec plus de force qu'il ne s'y serait attendu; mais aussitôt ses genoux faillirent, et pour monter les degrés, elle se laissa presque porter par lui, sans que l'étreinte de ses bras, qui l'avaient tant émue, sans que le voisinage de ce cœur qui avait embrasé le sien, vinssent la distraire un instant de sa méditation intérieure. Il mit entre sa main et celle de Gonsuelo la croix d'argent , ce talisman qui lui donnait des droits sur elle , et qui lui servait k se faire reconnaître. Gonsuelo ne parut reconnaître ni le gage ni la main qui le présentait. La sienne était contractée par la souffrance. G'était une pression mécanique , comme lorsqu'on saisit une branche pour se retenir au bord d'un abîme; mais le sang du cœur n'arrivait pas jusqu'à cette main glacée.

« Marcus ! dit Liverani à voix basse, au moment où celui-ci passa près de lui pour aller frapper à la porte du temple, ne nous quittez pas. L'épreuve a été trop forte. J'ai peur I

— Elle l'aime I répondit Marcus.

— Oui, mais elle va peut-être mourir I » reprit Liverani en frissonnant.

Marcus frappa trois coups à la porte , qui s'ouvrit et se referma aussitôt qu'il fut entré avec Gonsuelo et Liverani. Les autres frères restèrent sous le péristyle, en attendant qu'on les introduisit pour la cérémonie de l'initiation; car, entre cette initiation et les dernières épreuves, il y avait toujours un entretien secret entre les chefs invisibles et le récipiendaire.

L'intérieur du kiosque, en forme de temple, qui servait à ces initiations au château de ***^ était magnifiquement orné, et décoré, entre chaque colonne, des statues des plus grands amis de l'humanité. Celle

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de iéso»-Gfariftt y était placée au milieu de Vampfaitkéàtre, entre celles de Pythagore et de Platon. Apollonias de Thyane était à côté de saint Jean, Abailard auprès de saint Bernard, Jean Huss et Jérôme de Prague à côté de sainte Catherine et de Jeanne d'Arc. Mais Consuelo ne s'arrêta pas à considérer les objets extérieurs. Toute renfermée en elle-même, elle revit fans surprise et sans émotion ces mêmes juges qui aYaient scmdé son cœur si profondément. Elle ne sentait plus aucun trouble en la présence de ces hommes, quels qu'ils fussent, et elle attendait leur sentence avec un grand calme apparent.

« Frère initiateur, dit k ïfarcus le huitième personnage, qui, assis au-dessous des sept juges, portait toujours la parole pour eux, quelle personne nous amenei-voos ici? Quel est son nom?

— Consuelo Porporina, répondit Marcus.

— Ce n'est pas là ce qu'on vous demande , mon frère, reprit Consuelo; ne voyez-vous pas que je me présente ici en habit de mariée, et non en costume de veuve ? Annoncez la comtesse Albert de Rudolstadt.

— Ma fille, dit le frère orateur, je vous parle au nom du conseil. Vous ne portez plus le nom que vous invoquez, votre mariage avec le comte de Rudolstadt est nmapu.

— De quel droit? et en vertu de quelle autorité? demanda Consuelo d'une voix brève et forte comme dans la fièvre. Je ne reconnais aucun pouvoir théocratiqae. Vous m'avez appris vous-mêmes à ne vous recimnaitre sur moi d'autres droits que ceux que je vous aurai librement donnés, et à ne me soumettre qu'à une autorité paternelle. La vôtre ne le serait pas si elle brisait mon mariage sans l'assentiment de mon époux et sans le mien. Ce droit, ni lui ni moi ne vous l'avons donné.

— Tu te trompes, ma fille; Albert nous a donné le droit de disposer de son sort et du tien; et toimême tu nous l'as donné aussi en nous ouvrant ton cœur» et en nous confessant ton amour pour un autre.

— Je ne vous ai rien confessé, répondit Consuelo , et je renie l'aveu que vous voulez m'arracher.

— Introduisez la sibylle, » dit l'orateur à Marcus. Une femme de haute taille, tonte drapée de blanc,

et la figure cachée sous son voile, entra et s'assit au milieu du demi-cercle formé par les juges. A son tremblement nerveux , Consuelo reconnut facilement Wanda.

« Parle , prêtresse de la vérité , dit l'orateur ; parle, interprète et révélatrice des plus intimes secrets , des plas délicats mouvements du cœur. Cette femme estelle l'épouse d'Albert de Rudolstadt?

— Elle est son épouse fidèle et respectable, répondit Wanda; mais, dans ce moment, vous devez prononcer son divorce. Vous voyez bien par qui elle est

G. SAND. — TOME V

amenée ici ; vous voyez bien que celui de nos enfants dont elle tient la main est l'honune qu'elle aime et à qui elle doit appartenir, en vertu du droit imprescriptible de l'amour dans le mariage. »

Consuelo se retourna avec surprise vers Liverani , et regarda sa propre main qui était engourdie et comme morte dans la sienne. Elle semblait être sous la puissance d'un rêve et faire des efforts pour se réveiller. Elle se détacha enfin avec énergie de cette étreinte, et, regardant le creux de sa main, elle y vit l'empreinte de la croix de sa mère !

« C'est donc là l'homme que j'ai aimél dit-elle avec le sourire mélancolique d'une sainte ingénuité. Eh bien, oui! je l'ai aimé tendrement, éperdument; mais c'était un rêvel J'ai cru qu'Albert n'était plus, cl vous me disiez que celui-ci était digne de mon estime et de ma confiance. Puis j'ai revu Albert; j'ai cru comprendre, à son langage, qu'il ne voulait plus être mon époux, et je ne me suis pas défendue d'aimer cet inconnu dont les lettres et les soins m'enivraient d'un fol attrait. Mais on m'a dit qu'Albert m'aimait toujours, et qu'il renonçait à moi par vertu et par générosité. Et pourquoi donc Albert s'est-il persuadé que je resterais au-dessous de lui dans le dévouement? Qu'ai-je fait de criminel jusqu'ici, pour que l'on me croie capable dé briser son âme en acceptant un bonheur égoïste? Non, je ne me souillerai jamais d'un pareil crime. Si Albert me croit indigne de lui pour avoir eu un autre amour que le sien dans le cœur; s'il se fait un scrupule de briser cet amour, et qu'il ne désire pas m'en inspirer un plus grand, je me soumettrai à son arrêt; j'accepterai la sentence de ce divorce contre lequel pourtant mon cœur et ma conscience se révoltent; mais je ne serai ni l'épouse ni l'amante d'un autre. Adieu! Liverani, ou qui que vous soyez, à qui j'ai confié la croix de ma mère dans un jour d'abandon qui ne me laisse ni honte ni remords. Rendez-moi ce gage, afin qu'il n'y ait plus rien entre nous qu'un souvenir d'estime réciproque et le sentiment d'un devoir accompli sans amertume et sans effort.

— Nous ne reconnaissons pas une pareille morale, tu le sais , reprit la sibylle ; nous n'acceptons pas de tels sacrifices ; nous voulons inaugurer et sanctifier l'amour, perdu et profané dans le monde, le libre choix du cœur, l'union sainte et volontaire de deux êtres également épris. Nous avons sur nos enfants le droit de redresser la conscience, de remettre les fautes, d'assortir les sympathies, de briser les entraves de l'ancienne société. Tu n'as donc pas celui de disposer de ton être pour le sacrifice, tu ne peux pas étouffer l'amour dans ton sein et renier la vérité de ta confession, sans que nous t'y ayons autorisée.

— Que me parlez-vous de liberté, que me parlezvous d'amour et dcf bonheur ? s'écria Consuelo en faisant un pas vers les juges avec une explosion d'enthousiasme et un rayonnement de physionomie

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

sublime. Ne venez-vous pas de me faire traverser des épreuves qui doivent laisser sur le front une éternelle pâleur, et dans l'âme une invincible austérité. Quel être insensible et lâche me croyez-vous, si vous me jugez encore capable de rêver et de chercher des satisfactions personnelles après ce que j'ai vu, après ce que j'ai compris, après ce que je sais désormais de l'histoire des hommes et de mes devoirs en ce monde? Non, non! plus d'amour, plus d'hyménée, plus de liberté, plus de bonheur, plus de gloire, plus d'art, plus rien pour moi, si je dois faire souffrir le dernier d'entre mes semblables! Et n'estnl pas prouvé que toute joie s'achète dans ce monde d^aujourd'hui au prix de la joie de quelque autre? N'y a-t-il pas quelque chose de mieux à faire que de se contenter soimême? Albert ne pense-t-il pas ainsi, et n'ai-je pas le droit de penser comme lui?N'espère-t-ilpas trouver, dans son sacriGce même, la force de travailler pour l'humanité avec plus d'ardeur et d'intelligence que jamais? Laissez-moi être aussi grande qu'Albert. Laissez-moi fuir la menteuse et criminelle illusion du bonheur. Donnez-moi du travail, de la fatigue, de la douleur et de l'enthousiasme ! Je ne comprends plus la joie que dans la souffrance ; j'ai la soif du martyre depuis que vous m'avez fait voir imprudemment les trophées du supplice. Oh! honte à ceux qui ontcom^ pris le devoir, et qui se soucient encore d'avoir en partage le bonheur ou le repos sur la terre I II s'agît bien de nous, il s'agit bien de moi! Liverani! si vous m'aimez d'amour après avoir subi les épreuves qui m'amènent ici, vous êtes insensé, vous n'êtes qu'un enfant indigne du nom d'homme, indigne à coup sûr que je vous sacrifie l'affection héroïque d'Albert. Et toi, Albert , si tu es ici , tu m'entends, tu ne devrais pas refuser du moins de m'appeler ta sœur, de me tendre la main et de m'aider à marcher dans le rude sentier qui te mène à Dieu. »

L'enthousiasme deConsuelo était porté au comble; la parole ne lui suffisait plus pour l'exprimer. Une sorte de vertige s'empara d'elle, et, ainsi qu'il arrivait aux pythonisses, dans le paroxysme de leurs crises divines, de se livrer à des cris et à d'étranges fureurs, elle fut entraînée k manifester l'émotion qui la débordait par l'expression qui lui était la plus naturelle. Elle se mit k chanter d'une voix éclatante et dans un transport au moins égal à celui qu'elle avait éprouvé en chantant ce même air à Venise, en public

(1) TonI le monde sail que rharmonica fit nn« telle scnfialioR en Alleniagiif! à «on apparition, qoe les imaginalioni poéliqnes voulurenl y Toir rauditiondea voii sornalarelles évoquées par les conséoralenrs de certains myiilèrei». Cet instrument, réputé magiqne avant de se populariser, fnt élevé, pendant quelque tempa, par les adeptes de la tliéosophie allemande, ans in4ineslionnenrs divins que la Ijte chea les anciens, et que beaucoup d''autres instruments de inn^iqnc cbex les peuples primilir)» de niimalaya. Ils en firent une des figures hiéroglyfdilqnes de leur ironographie mystérieuse. Us

pour la première fois de sa vie , et en présence du Marcello et du PorpOTa :

I cieli immensi narrano Del grande Iddio la glortal

Ce chant lui vint sur les lèvres parce qu'il est peutêtre l'expression la plus naïve et la plus saisissante que la musique ait jamais donnée k l'enthousiasme religieux. Mais Consuelo n'avait pas le calme nécessaire pour contenir et diriger sa voix; après ces deux vers, l'intonation devint un sanglot dans sa pmtrine, elle fondit en pleurs et tomba sur ses genoux.

Les invisibles, électrisés par sa ferveur, s'étaient levés simultanément comme pour entendre debout , dans l'attitude du respect, ce chant de l'inspirée. Mais en la voyant succomber sous l'émotion, ils descendirent tous de l'enceinte et s'approchèrent d'elle, tandis que Wanda, la saisissant dans ses bras et la jetant dans ceux de Liverani, lui cria :

« Eh bien! regarde-le donc, et sache que Dieu l'accorde de pouvoir concilier l'amour et la vertu, lebonheur et le devoir. »

Consuelo, sourde pendant un instant, et comme ravie dans un autre monde , regarda enfin Liverani , dont Harcus venait d'arracher le masque. Elle fit un cri perçant et faillit expirer sur son sein en reconnaissant Albert. Albert et Liverani étaient le même homme.

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