‹ Œuvres de George SandChapitre 22 sur 40 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

geur ou au pâtre. De longues herbes onl recou^ vert la trace des antiques bûchers, les jolies fleurs sauvages des terrains de bruyère enveloppent le socle des funestes autels , et , à peu de dislance , une petite fontaine froide comme la glace et d'un goût saumâtre , comme la plupart de celles du pays Marchois , se cache sous des buissons rongés par la dent des boucs. Ce lieu sinistre, sans grandeur, sans beauté, mais rempli d*un sentiment d*abandon et de désolation , on Tappelle les Pierres jomdlrei.

Vers les derniers jours d*aoàt 1816, trois jeunes gens de bonne mine chassaient au chien couchant , au pied de la montagne aux pierree , comme on dit dans le pays.

c Amis , dit le plus jeune , je meurs de soif et je sais par ici une fontaine vers laquelle mon chien court déjà, comme à une bonne connaissance. Si vous voulez me suivre, sir Arthur sera peut-être bien aise de voir de près ces pierres druidiques, bien qu'il en ait vu sans doulede plus curieuses en Ecosse et en Irlande.

— Je verrai toujours, répondit sir Arthur, avec un accent britannique bien marqué; et il se mil à gravir la colline par son côté le plus roide, pour marcher en ligne droite aux Pierres jomâlres.

— Quant à moi, dit le troisième chasseur, qui avait Fair moins distingué que les deux autres, quoique sa physionomie eût plus d'expression et son œil plus de vivacité : je n'espère pas trouver ici du gibier , c'est un endroit maudit; mais je vais à la recherche de quelque chèvre pour la soulager de son lait.

— Vous ne devez pas! dit TAuglais dont le parler était toujours obscur à force de laco* nisme.

— Prenez garde , Marsillat , cria le premier interlocuteur, le jeune Guillaume de Boussac, qui se dirigeait vers la fontaine; vous savez bien que sir Arthur est le grand redresseur de nos torts, et qu'il ne voit pas de bon œil vos attentats contre la propriété. H ne veut pas qu'on saccage les murs do clôture, qu'où gâte les sarrasins , ni qu'on tue la poule du paysan.

— Bah! reprit le jeune licencié en droit , le paysan sait bien prendre sa revanche au centuple! >

Sir Arthur était déjà loin. Il avait une manière de marcher en rasant la terre , qui n'avait l'air ni active ni dégagée, mais qui gagnait le double en vitesse sur celle de ses compagnons.

C'était un chasseur modèle ; il n*avalt jamais ni faim ni soif, et les jeunes gens qui le suivaient avec émulation maudissaient souvent son infatigable persévérance.

Bien que Guillaume de Boussac et Léon Marsillat ne fissent que bondir et s'essouffler , l'Anglais, pareil à la tortue de la fable, qui gagne sur le lièvre le prix de la course , examinait depuis un quart d'heure la disposition et les qualités minéralogiques des pierres jomâtres, quand ses deux amis vinrent le rejoindre.

c Diable de fontaine I disait M. de Boussac en faisant la grimace; elle a un goût de cuivre qui ne donne pas grande idée du trésor I

— Ces maudites chèvres, disait Marsillat, n*ontpasunegoutledelait! au lieu de brouter, elles ne songent qu'à lécher les pierres. Est-ce qu'elles auraient le goût de l'orT

— Or? trésor? demanda sir Arthur, en les regardant d'un air étonné.

— C'est qu'ilfautvousdire,repartit Guillaume de Boussac, qu'il y a une tradition, une légende sur cet endroit-ci. Vous n'ôteriez pas de la tète de nos paysans, à ce que prétend Marsillat, qu'un trésor est enfoui dans cette région.

-r- Cotte croyance les rend fous, dit Marsillat. Les uns supposent ce trésor enterré sous ces pierres druidiques ; d'autres le cherchent plus loin, dans la montagne de Toull Sainte- Croix, que vous voyez là-bas, à une heure de chemin d'ici. »

L'Anglais regarda le sol maigre et pierreux , les bruyères qui étouflaient le fourrage, les chèvres efflanquées qui erraient à quelque distance.

c 11 y a un trésor dans les terres incultes , dit-il ; mais il faut un autre trésor pour fen retirer.

— Oui, des capitaux ! dit Marsillat.

— Et des paysans ! ajouta Guillaume. Cette terre est dépeuplée.

— Des hommes, et puis des homtnes, reprit rAn*glais.

— Comprends pas , dit Guillaume en souriant à Marsillat.

— Pas de maître et pas d'esclaves; des hommes et des hommes! reprit sir Arthur, étonné de n'avoir pas été compris, lui qui' croyait parler clair.

— Est-ce qu'il y a des esclaves on France?

I s'écria Marsillat en haussant les épaules.

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