PROLOGUE
servent des traits enfantins ; ils se développent tout d*un coup et deviennent grands et forts lorsqu'on les croyait noués pour toujours.
Cest la même chose que pour les poulains et les taureaux.
— Oh I ce n*esl pas la môme chose, dit sir Arthur, scandalisé d'entendre parler si légèrement de l*espèce humaine.
— Comme elle dort ! dit Guillaume de Boussac ; un coup de fusil ne la réveillerait pas.
— J'ai envie d'essayer, dit Marsîllat, en cherchante prendre Tarme de sir Arthur, qui la lui refusa avec fermeté , trouvant la plaisanterie cruelle et dangereuse.
— C'est le sommeil de Tange ou de la béte, reprit Guillaume. Elle est jolie, n'est-ce pas , liéon ? Je ne peux voir que son proGl , qui n'est pas laid.
— Je voudrais voir son Ggtire , dit l'Anglais , qui, par quelques fautes de langue, donnait parfois, sans le savoir, un tour assez plaisant à ses discours ordinairement graves.
— Oh! son Ggure est beau! répondit Marsillat avec l'indiflerence que lui aurait inspirée une créature ruminante. Je l'ai vue; c'est le beau type bourbonnais qui se mêle sur la frontière au type marchois moins sévère, mais plus piquant à mon gré. Si elle n'avait pas renfoncé son nez sous son bras, vous verriez une vraie beauté bourbonnaise , et cela plairait à milord, j'en suis NÎir, car il a des yeux tout comme un autre , malgré sa philosophie. >
Guillaume de Boussac voulut pousser la dormeuse du bout de son fouet pour la réveiller; l'Anglais s'y opposa , en disant d'un ton et avec un accent qui provoquèrent un éclat de rire :
« Laissez dormir l'innocence.
— On peut bien la faire remuer sans la réveiller, dit Marsillat en avançant la main pour retourner la tôle de la pastourelle.
— Mettez votre gant! dit Guillaume, en le retenant ; les enfants de ce pays sont si malpropres !
— C'est vrai, > reprit Marsillat, en ramassant un brin d'herbe dont il chatouilla le front de la jeune Glle.
Elle 6t le mouvement de chasser une mouche importune et se retourna avec ce gros soupir sans effort et sans tristesse , qui soulève la poitrine des enfants endormis , et qui a une harmonie particulière, une pureté de souffle qui inspire je ne sais quel attendrissement. Puis,
sans ouvrir les yeux , elle prit à son insu une pose incroyablement gracieuse. Son bras était rejeté au-dessus de sa tète , et sa main brune , mais effilée et petite , rejeta en arrière sa coiffe de toile grise, et resta entr'ouverte sur ses cheveux d'un blond cendré magnifique. C*ét?
bien le plus frais visage humain qui eût jamai bravé sans voile et sans ombrelle les ardei > du soleil demidi.Ilest certains cantons du Berr y et des provinces limitrophes , où, malgré l'absence d'arbres , et en dépit d'une vie exposée à toutes les blessures du hâle, la carnation des ]>aysans est aussi pure et aussi délicate que celle des Vénitiens et des montagnards des Alpes graïennes. Dans les endroits où ce caractère n'est pas général , il se produit et se perpétue dans certaines familles, et c'est une opinion assez répandue, que ces familles sont d'origine anglaise , les Anglais ayant occupé , comme on sait, assez longtemps nos provinces du centre pour y mélanger leur sang avec celui des indigènes ; mais nous croirions plutôt que le pur sang de la race gauloise primitive s'est conservé jusqu'à nos jours sans mélange, dans quelques tribus rustiques de nos provinces centrales.
La dormeuse était doncblancbecomme l'astre des prés et rosée comme la fleur de l'églantier. Mais sa beauté eût pu se passer de cette recherche particulière à la race des oisifs. Ses traits étaient admirables , son front humide , un peu bas comme celui des statues antiques.
Les lignes les plus pures et un calme angclîque dans la physionomie lui donnaient une ressemblance frappante avec ces beaux types que l'art grec a immortalisés. Sa taille n'était pas développée et annonçait pourtant la souplesse et la force; elle était vêtue de haillons qui, dans leur désordre pittoresque, ne la déparaient nullement. Ses pieds nus reposaient dans l'herbe, et sa bouche entr'ouverte laissait voir des dents superbes. La véritable beauté est toujours chaste et inspire un respect involontaire. L'Anglais n'était pas d'humeur à s'en départir, et ses deux étourdis compagnons en subirent l'ascendant irrésistible.
« Ma foi , ce n'est pas Lisette , c'est Velléda , dit Marsillat en baissant la voix par un senti* ment instinctif.
— Et ])uurquoi Lisette ne $erail'il pas beau comme Velléda? demanda sir Arthur.
— Va pour Velléda, va pour Lisette! répondit Marsillat ; si j'étais peintre , je voudrais