‹ Œuvres de George SandChapitre 6 sur 40 · SAMO. — TOMB V · texte numérisé non relu

SAMO. — TOMB V

rée par les verges, tandis que le roi la regardait d'un air courroucé du haut d'un balcon , et qu'Anzoleto riait dans un coin. Enfln, elle tomba dans une sorte de torpeur, et n'eut plus devant les yeux que le spectre d'Albert couché sur son cénotaphe et faisant de vains efforts pour se relever et venir à son secours. Puis cette image s'effaça, et elle se crut endormie par terre dans la grotte du Schreckenstein, tandis que le chant sublime et déchirant du violon d'Albert exprimait dans le lointain de la caverne, une prière éloquente et douloureuse. Consuelo dormait effectivement à moitié, et le son de l'instrument caressait son oreille et ramenait le calme dans son âme. Les phrasçs en étaient si suivies, quoique affaiblies par l'éloignement , et les modulations si distinctes , qu'elle se persuadait l'entendre réellement sans songer à s'en étonner. Il lui sembla que cette audition fantastique durait plus d'une heure, et qu'elle finissait par se perdre dans les airs en dégradations insensibles. Consuelo s'était rendormie tout de bon , et le jour commençait à poindre quand elle rouvrit les yeux.

Son premier soin fut d'examinersachambrequ'elle n'avait pas même regardée laveille,tant la vie morale avait absorbé en elle le sentiment de la vie physique. (?était une cellule toute nue, mais propre et bien chauffée par un poêle en briques qu'on allumait à l'extérieur, et qui ne jetait aucune clarté dans l'appartement, mais qui entretenait une température trè&« supportable. Une seule ouvertiu^ cintrée éclairait cette pièce, qui n'était cependant pas trop sombre; les murs étaient blanchis à la chaux et peu élevés.

On frappa trois coups à la porte, et le gardien cria à travers d'une voix forte :

<c Prisonnière numéro trois, levez-vous et (labillesvous; on entrera chez vous dans un quart d'heure. »

Consuelo se hâta d'obéir et de refaire son lit avant le retour du gardien, qui lui apporta du pain et de l'eau pour sa journée, d'un air très-respectueux. Il avait la tournure empesée d'un ancien majordome de bonne maison, et il posa ce frugal ordinaire de la prison sur la table, avec autant de soin et de propreté qu'il en eût mis à servir un repas des plus recherchés.

Consuelo examina cet homme, qui était d'un âge avancé, et dont la physionomie fine et douce n'avait rien de repoussant au premier abord. On l'avait choisi pour servir les femmes, à cause de ses mœurs, de sa bonne tenue, et de sa discrétion à toute épreuve, n s'appelait Schwartz, et déclina son nom à Consuelo.

« Je demeure au-dessous de vous, dit- il, et si vous veniez à être malade, il suflSra que vous m'appeliez par votre fenêtre.

— N'avez-vous pas une femme?lui demanda Consuelo.

— Sans doute, répondit-il, et si vous avez absolument besoin d'elle, elle sera à vos ordres. Mais il

ÏA tOMTESSE DE RUDOLSTADT.

loi est défendu de communiquer avec les dames prisonnières, sauf le cas de maladie. C'est le médecin qui en décide. J'ai aussi un fils, qui partagera avec moi l'honneur de vous servir...

— Je n'ai pas besoin de tant de serviteurs, et -si vous voulez bien le permettre, M. Schwartz, je n'aurai affaire qu'à vous ou à votre femme.

— Je sais que mon âge et ma physionomie rassurent les dames. Mais mon fils n'est pas plus à craindre que moi; c'est un excellent enfant, plein de piété, de douceur et de fermeté. »

Le gardien prononça ce dernier mot avec une netteté expressive que la prisonnière entendit fort bien.

« M. Schwartz, lui dit-elle, ce n'est pas avec moi que vous aurez besoin de faire usage de votre fermeté. Je suis venue ici presque volontairement, et je n'ai aucune intention de m'échapper. Tant que l'on me traitera avec décence et convenance, comme on parait disposé à le faire, je supporterai sans me plaindre le régime de la prison, quelque rigoureux qu'il puisse être. »

En parlant ainsi, Gonsuelo, qui n'avait rien pris depuis vingt-quatre heures, et qui avait souffert de la faim toute la nuit, se mit k rompre le pain bis et à le manger avec appétit.

Elle remarqua alors que sa résignation faisait impression sur le vieux gardien, et qu'il en était k la fois émerveillé et contrarié.

ff Votre seigneurie n'a donc pas de répugnance pour cette nourriture grossière? lui dit-il avec un peu d'embarras.

— Je ne vous cacherai pas que, dans l'intérêt de ma santé, à la longue, j'en désirerais une plus substantielle; mais si je dois me contenter de celle-ci, ce ne sera pas pour moi une grande contrariété.

— Vous étiez cependant habituée à bien vivre ? vous aviez chez vous une bonne table, je suppose?

— Eh I mais, sans doute.

— Et alors, reprit Schwartz d'un air insinuant, pourquoi ne vous feriez-vous pas servir ici, à vos frais, un ordinaire convenable?

— Cela est donc permis?

— À coup sûr! s'écria Schwartz, dont les yeux brillaient à l'idée d'exercer son trafic, après avoir eu la crainte de trouver une personne trop pauvre ou trop sobre pour lui assurer ce profit. Si votre seigneurie a eu... la précaution de cacher quelque argent sur elle en entrant ici...*^! ne m'est pas défendu de lui fournir la nolirriture qu'elle aime. Ma femme fait fort bien la cuisine, et nous possédons une vaisselle plate fort propre...

— C'est fort aimable de votre part, dit Consuelo, qui découvrait la Ôupidité de M. Schwartz avec plus de dégoût que de satisfaction. Mais la question est de savoir si j'ai de l'argent en effet. On m'a fouillée en fintrant ici; je saisqu'onm'a laissé un crucifix auquel

je tenais beaucoup, mais je n^ai pas remarqué si on me prenait ma bourse.

— Votre seigneurie ne l'a pas remarqué?

— N(m ; cela vous étonne?

-*- Mais votre seigneurie sait sans doute ce qu^il y avait dans sa bourse?

— À peu de chose près. »

Et en parlant ainsi Consuelo faisait la revue de ses poches et n'y trouvait pas une obole.

a M. Schwartz, lui dit-elle avec une gaieté courageuse, on ne m'a rien laissé, k ce que je vois. Il faudra donc que je me contente du régime des prisonniers. Ne vous faites pas d'illusions là-dessus.

— Eh bien, madame, reprit Schwartz, non sans faire un visible effort sur lui-même, je vais vous prouver que ma famille est honnête, et que vous avez affaire k des gens estimables. Votre bourse est dans ma poche; la voici! »

Et il fit briller la bourse aux yeux de la Porporina« puis il la remit tranquillement dans son gousset.

(c Puisse-t-elle vous profiler! dit Consuelo, étonnée de son impudence.

— Attendez I reprit l'avide et méticuleux Schwartz. C'est ma femme qui vous a fouillée. Elle a ordre de ne point laisser d'argent aux prisonnières, de crainte qu'elles ne s'en servent pour corrompre leurs gardieAs. Mais quand les gardiens sont incorruptibles, la précaution est inutile. Elle n'a donc pas jugé qu'il fût de son devoir de remettre votre argent au gouverneur. Mais comme il y a une consigne à la lettre de laquelle on est obligé, en conscience, de se conformer, votre bourse ne saurait retourner directement dans vos mains.

— Gardez-la donc! dit Consuelo, puisque tel est votre bon plaisir.

— Sans aucun doute, je la garderai, et vous m'en remercierez. Je suis dépositaire de votre argent, et je l'emploierai pour vos besoins comme vous l'entendrez. Je vous apporterai les mets qui vous seront agréables; f entretiendrai votre poêle avec soin; je vous fournirai même un meilleur lit et du linge à discrétion. J'établirai mon compte chaque jour, et je me payerai sur votre avoir jusqu'à due concurrence.

— A la bonne heure! dit Consuelo; je vois qu'il est avec le ciel des accommodements, et j'apprécie l'honnêteté de M. Schwartz comme je le dois. Mais quand cette somme, qui n'est pas bien considérable sera épuisée, vous me fournirez donc les moyens de me procurer de nouveaux fonds?

— Que votre seigneurie ne s'exprime pas ainsi! ce serait manquer à mon devoir, et je ne le ferai jamais. Mais votre seigneurie n'en souffrira pas; elle me désignera, soit à Berlin, soit ailleurs, la personne dépositaire de ses fonds, et je ferai passer mes comptes à cette personne pourqu'ils soient régulière-

Là COMTESSE DE RUDOLSTADT.

ment soldés. Ma consigne ne s'oppose point à cela. — : Fort bien. Vous avez trouvé la manière de corriger cette consigne, qui est fort inconséquente, puisqu'elle vous permet de nous bien traiter, et qu'elle nous ôte cependant les moyens de vous y déterminer. Quand mes ducats d'or seront à bout, j'aviserai à vous satisfaire. Commencez donc par m'apporter du cho* colat, vous me servirez à diner un poulet et des légumes; dans la journée, vous me procurerez des livres, et le soir vous me fournirez de la lumière.

— Pour le chocolat, votre seigneurie va l'avoir dans cinq minutes; le diner ira comme sur des roulettes; j'y ajouterai une bonne soupe, des friandises que les dames ne dédaignent pas, et du café , qui est fort salutaire pour combattre l'air humide de cette résidence. Quant aux livres et à la lumière, c'est impossible. Je serais chassé sur-le-champ, et ma conscience me défend de manquer à ma consigne.

— Mais les aliments recherchés et les friandises s<mt également prohibés?

— Non. n nous est permis de traiter les dames, et particulièrement votre seigneurie , avec humanité , dans tout ce qui a rapport à la santé et au bien-être.

— Mais l'ennui est également préjudiciable à la santé.

— Votre seigneurie se trompe. En se nourrissant bien et en laissant reposer l'esprit, on engraisse toujours ici. Je pourrais vous citer telle dame qui y est entrée svelte comme vous voilà, et qui en est sortie, an bout de vingt ans, pesant au moins cent quatre^* vingts livres.

— Grand merci, M. Schwartz. Je ne désire pas cet embonpoint formidable, et j'espère que vous ne me refuserez pas les livres et la lumière.

— J'en demande humblement pardon à votre sei« gneurie, je n'enfreindrai pas mes devoirs. D'ailleurs votre seigneurie ne s'ennuiera pas; elle aura aujour^ d'hui son clavecin et sa musique.

— En vérité! est-ce à vous que je devrai cette consolation, M. Schwarts?

— Non, signora, ce sont les ordres de Sa Majesté, et j'ai là un ordre du gouverneur pour laisser passer et déposer dans votre chambre lesdits objets. »

Gcmsuelo, enchantée de pouvoir faire de la musique, ne songea plus à rien demander. Elle prit gaiement son chocolat, tandis que M. Schwartz mettait en ordre son mobiUer, composé d'un pauvre lit, de deux chaises de paille et d'une petite table de sapin.

« Votre seigneurie aura besoin d'une commode, dit-il de cet air caressant que prennent les gens disposés à nous combler de soins et de douceurs pour notre argent, et puis d'un meilleur lit, d'un tapis, d*an bureau, d'un fauteuil, d'une toilette...

— J'accepte la commode et la toilette, répondit Coosoelo , qui songeait à ménager ses ressources. Quant au reste, je vous en liens quitte^ Je ne suis

pas délicate, et je vous prie de ne me fournir que ce que je vous demande. »

Maître Schwartz hocha la tête d'un air d'étonnément et presque de mépris; mais il ne répliqua pas, et lorsqu'il eut rejoint sa très-digne épouse :

« Ce n'est pas méchant, lui dit41 en lui parlant de la nouvelle prisonnière, mais c'est pauvre. Nous n'aurons pas grands profits avec ra.

— Qu'est-ce que tu veux que ça dépense? reprit madame Schwartz, en haussant les épaules. Ce n'est pas une grande dame, celle-là! c'est une comédienne, à ce qu'on dit!

— Une comédienne? s'écria Schwartz. Ah bien!

j'en suis charmé pour notre fils Gottlieb.

— Fi donc! reprit madame Schwartz en fronçant le sourcil. Veux-tu en faire un saltimbanque!

— Tu ne m'entends pas, femme. Il sera pasteur. Je n'en démordrai pas. Il a étudié pour cela, et il est du bois dont on les fait. Mais comme il faudra bien qu'il prêche, et comme il ne montre pas jusqu'ici grande éloquence , cette comédienne lui donnera des leçons de déclamation.

— L'idée n'est pas mauvaise. Pourvu qu'elle ne veuille pas rabattre le prix de ses leçons sur nos mémoires!

— Sois donc tranquille! Elle n'a pas le moindre esprit! » répondit Schwartz en ricanant et en se frottant les mains.

Le clavecin arriva dans la journée. C'était le même que Consuelo louait à Berlin à ses frais. Elle fut fort aise de n*avoir pas à risquer avec un autre instrument une nouvelle connaissance moins agréable et moins sûre. De son c6té, le roi, qui veillait aux moindres détails d'affaires, s'était informé, en donnant l'ordre d'expédier le clavecin à la prison, si celui-là appartenait à la prima donna; et, en apprenant que c'était une location, il avait fait savoir au luthier propriétaire qu'il lui en garantissait la restitution, mais que la location resterait aux frais de la prisonnière. Sur quoi, le luthier s'était permis d'observer qu'il n'avait point de recours contre une personne en prison, surtout si elle venait à y mourir. M. de Pœlnitz, chargé de cette importante négociation , avait répliqué en riant :

« Mon cher monsieur, vous ne voudriez pas chicaner le roi sur une semblable vétille, et d'ailleurs cela ne servirait à rien. Votre clavecin est décrété de prise de corps, pour être aujourd'hui-même écroué à Spandaw. »

Les manuscrits et les partitions de la Porporina lui

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

furent également apportés, et, comme eDe s'étonnait de tant d'aménité dans le régime de sa prison, le commandant major de place vint lui rendre visite pour lui expliquer qu'elle aurait à continuer ses fonctions de première chanteuse au Théâtre-Royal.

a Telle est la volonté de Sa Majesté, lui dit-îl. Toutes les fois que le semainier de l'Opéra vous portera sur le programme pour une représentation, une voiture escortée vous conduira au théâtre à l'heure dite , et vous ramènera coucher à la forteresse immédiatement après le spectacle. Ces déplacements se feront avec la plus grande exactitude et avec les égards qui vous sont dus. J'espère, mademoiselle, que vous ne nous forcerez, par aucune tentative d'évasion, à redoubler la rigueur de votre captivité. Conformément aux ordres du roi, vous avez été placée dans une chambre à feu, et il vous sera permis de vous promener sur le rempart que vous voyez, aussi souvent qu'il vous sera agréable. En un mot, nous sommes responsables, non-seulement de votre personne, mais de votre santé et de votre voix. La seule contrariété que vous éprouverez de notre part sera d'être tenue au secret et de ne pouvoir communiquer avec personne , soit de l'intérieur, soit de l'extérieur. Comme nous avons ici peu de dames, et qu'un seul gardien suffit pour le corps de logis qu'elles occupent, vous n'aurez pas le désagrément d'être servie par des gens grossiers. L'honnête figure et les bonnes manières de M. Schwartz doivent vous tranquilliser sur ce point. Un peu d'ennui sera donc le seul mal que vous aurez à supporter, et je conçois qu'à votre âge et dans la situation brillante où vous étiez...

— Soyez tranquille , monsieur le major, répondit Consuelo avec un peu de fierté. Je ne m'ennuie jamais quand je peux m'occuper. Je ne demande qu'une grâce; c'est d'avoir de quoi écrire, et de la lumière poiur pouvoir faire de la musique le soir.

— Cela est tout à fait impossible. Je suis au désespoir de refuser l'unique demande d'une personne aussi courageuse. Mais je puis, en compensation, vous donner l'autorisation de chanter à toutes les heures du jour et de la nuit , si bon vous semble. Votre chambre est la seule habitée dans cette tour isolée. Le logement du gardien est au-dessous , il est vrai ; mais M. Schwartz est trop bien élevé pour se plaindre d'entendre une aussi belle voix, et quant k moi, je regrette de n'être pas à portée d'en jouir. »

Ce dialogue, auquel assistait maître Schwartz, fut terminé par de grandes révérences; et le vieil officier se retira, convaincu, d'après la tranquillité de la cantatrice, qu'elle était là pour quelque infraction à la discipline du théâtre et pour quelques semaines tout au plus. Consuelo ne savait pas elle-même si elle y était sous la prévention de complicité dans une conspiration politique, ou pour le seul crime d'avoir rendu service à Frédéric de Trenck, ou enfin pour

avoir été tout simplement la confidente discrète de la princesse Amélie.

Pendant deux ou trois jours, notre captive éprouva plus de malaise, de tristesse et d'ennui qu'elle ne voulait se l'avouer. La longueur des nuits, qui était encore de quatorze heures dans cette saison, lui fut particulièrement désagréable, tant qu'elle espéra pouvoir s'y soustraire en obtenant de M. Schwartz la lumière, l'encre et les plumes. Mais il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour se convaincre que cet homme obséquieux était doué d'une ténacité inflexible. Schwartz n'était pas méchant; il n'avait pas, comme la plupart des gens de son espèce, le goût de faire souffrir. Il était même pieux et dévot à sa manière, croyant servir Dieu et faire son salut, pourvu qu'il se conformât à ces deux engagements de sa profession qu'il ne pouvait point éluder. Il est vrai que ces cas réservés étaient en petit nombre, et portaient sur les articles où il avait moins de chances de profit avec les prisonniers que de chances de danger relativement à sa place.

« Est-elle simple, disait-il en parlant de Consuelo à sa femme, de s'imaginer que pour gagner tous les jours quelques groiehen&skr une bougie, je vais m'exposer à être chassé!

^- Faite&-bien attention, lui répondait son épouse, qui était l'Égérie de ses inspirations cupides, de ne pas lui avancer un seul diner, quand sa bourse sera épuisée.

— Ne t'inquiète pas. Elle a des économies. Elle me Ta dit, et M. Porporino, chanteur du théâtre, en est le dépositaire.

— Mauvaise créance, reprenait la femme. Relis donc le code de nos lois prussiennes; tu en verras une relative aux comédiens, qui dégage tout débiteur de toute réclamation de leur part. Prends donc garde que le dépositaire de ladite demoiselle n'invoque la loi , et ne retienne l'argent quand tu lui présenteras tes comptes.

— Mais puisque son engagement avec le théâtre n'est pas rompu par l'emprisonnement, puisqu'elle doit continuer ses fonctions, je ferai une saisie sur la caisse du théâtre.

— Et qui t'assure qu'elle touchera ses appointements? Le roi connaît la loi mieux que personne, et si c'est son bon plaisir de l'invoquer...

— Tu penses à tout, femme, disait M. Schwarts. Je serai sur mes gardes. Pas d'argent, pas de cuisine, pas de feu, le mobilier de rigueur. La consigne à la lettre. »

C'est ainsi que le couple Schwartz devisait sur le sort de Consuelo. Quant à elle, lorsqu'elle se fut bien assurée que l'honnête gardien était incorruptible k l'endroit de la bougie, elle prit son parti, et arrangea ses journées de manière à ne point trop soufTrirde la longueur des nuits. Elle s'abstint de chanter durant

LA COMTESSE DE RODOLSTADT

le jour, afin de se réserver eette occupation pour le soir. Elle s'abstint même autant que possible dépenser à la musique et d'entretenir son esprit de réminiscences ou d'inspirations musicales avant les heures de l'obscurité. Au contraire, elle donna la matinée et la journée, aux réflexions que lui suggérait sa position, au souvenir des événements de sa vie et à la recherche rêveuse des éventualités de l'avenir. De cette manière, elle réussit, en peu de temps, à faire deux parts de sa vie, une toute philosophique, une toute musicale; et elle reconnut qu'avec de l'exactitude et de la persévérance on peut, jusqu'à un certain point, faire fonctionner régulièrement et soumettre à sa volonté ce coursiercaprideux et rétifde la fantaisie, cette muse fantasque de l'imagination. En vivant sobrement, en dépit des prescriptions et des insinuations de M. Schwartz, et en faisant beaucoup d'exercice, même sans plaisir, sur le rempart, elle parvint â se sentir très-calme le soir, et à employer agréablement ces heures de ténèbres que les prisonniers, en voulant forcer le sommeil pour échapper k l'ennui, remplissent de fantômes et d'agitations. Enfin, en ne donnant que six heures au sommeil, elle fut bientôt assurée de dormir paisiblement toutes les nuits, sans que jamais un excès de repos empiétât sur la tranquillité de la nuit suivante.

Au bout de huit jours, elle s'était déjà si bien faite à sa prison, qu'il lui semblait qu'elle n'eût jamais vécu autrement. Ses soirées, si redoutables d'abord, étaient devenue» ses heures les plus agréables; et les ténèbres, loin de lui causer l'effroi qu'elle en attendait, lui révélèrent des trésors de conception musicale, qu'elle portait en elle depuis longtemps sans avoir pu en faire usage et les formuler, dans l'agitation de sa profession de virtuose. Lorsqu'elle sentit que l'improvisation, d'une part, et de l'autre l'exécution de mém<Hre, suffiraient à remplir ses soirées, elle se permit de consacrer quelques heures de la journée à noter ses inspirations, et à étudier ses auteurs avec plus de soin encorequ'elle n'avait pu le faire au milieu de mille émotions, ou sous l'œil d'un professeur impatient et systématique. Pour écrire la musique, elle se servit d'abord d'une épingle, au moyen de laquelle elle piquait les notes dans les interlignes, puis de petits éclats de bois enlevés à ses meubles, qu'elle faisait ensuite noircir contre le poêle, au moment où il était le plus ardent. Mais comme ces procédés prenaient du temps, et qu'elle avait une très-petite provi- Mon de papier réglé, elle reconnut qu'il valait mieux exercer encore la robuste mémoire dont elle était douée, et y loger avec ordre les nombreuses compositions que chaque soir faisait éclore. Elle en vint à boat, et, en pratiquant, eUe put revenir de l'une à t'aolre sans les avoir écrites et sans les confondre.

Cependant, comme sa chambre était fort chaude, grice au surcroît de combustible que M. Schwartz

ajoutait bénévolement à la ration de TétabUssement» et comme le rempart où elle se promenait était sans eesse rasé par un vent glacial , elle ne put échapper à quelques jours d'enrouement, qui la privèrent de la distraction d'aller chanter au théâtre de Berlin. Le médecin de la prison qui avait été chargé de la voir deux fois par semaine , et de rendre compte de l'état de sa santé à M. de Pœlnilz, écrivit qu'elle avait une extinction de voix, précisément le jour où le baron se proposait, avec l'agrément du roi, de la faire reparaître devant le public. Sa sortie fut donc retardée sans qu'elle en eût le moindre chagrin; elle ne désirait pas respirer l'air de la liberté, avant de s'être assez familiarisée avec sa prison pour y rentrer sans regret.

En conséquence elle ne soigna pas son rhume avec tout l'amour et toute la sollicitude qu'une cantatrice nourrit ordinairement pour le précieux organe de son gosier. Elle ne s'abstint pas de la promenade, et il en résulta un peu de fièvre durant plusieurs nuits. Elle éprouva alors un petit phénomène que tout le monde connaît. La fièvre amène dans le cerveau de chaque individu une illusion plus ou moins pénible. Les uns s'imaginent que l'angle formé par les murailles de l'appartement se rapproche d'eux, en se rétrécissant, jusqu'à leur presser et leur écraser la tête. Us sentent peu à peu l'angle se desserrer, s'élargir, les laisser libres, retourner à sa place, pour revenir encore se resserrer de nouveau, et recommencer continuellement la même alternative de gêne et de soulagement. D'autres prennent leur lit pour une vague qui les soulève, les porte jusqu'au baldaquin, et les laisse retomber, pour les soulever encore et les ballotter obstinément. Le narrateur de cette véridique histoire subitlafièvre sous la forme bizarre d'une grosse ombre noire, qu'il voit se dessiner horizontalement sur une surface brillante, au milieu de laquelle il setrouve placé. Cette tache d'ombre, nageant sur le sol imaginaire, estdansun continuel mouvement de contraction et de dilatation. Elle s'élargit jusqu'à couvrir entièrement la surface brillante, et tout aussitôt elle diminue, se resserre, et arrive à n'être plus qu'une ligne déliée comme un fd, après quoi elle s'étend de nouveaupour se développer et s'atténuer sans cesse. Cette vision n'aurait rien de désagréable pour le rêveur, si, par une sensation maladive assez difficile à faire comprendre, il ne s'imaginait être lui-même ce reflet obscur d'un objet inconnu flottant sans repos sur une arène embrasée par les feux d'un soleil invisible : à tel point que lorsque l'ombre imaginaire se contracte, il lui semble que son être s'amoindrit et s'allonge jusqu'à devenir l'ombre d'un cheveu; tandis que lorsqu'elle sedilalc, il sentsa substance se dilater également jusqu'à figurer l'ombre d'une montagne enveloppant une vallée. Mais il n'y a dans ce rêve ni montagne ni vallée. Il n'y a rien que le reflet d'un corps opaque

Là COMTESSE DE RUDOLSTADT.

faisant sur un reflet de soleil le même eiercice que la prunelle noire du chat dans son iris transparente, et cette hallucination, qui n'est point accompagnée de sommeil, devient une angoisse des plus étranges.

Nous pourrions citer une personne qui , dans la fièvre, voit tomber le plafond à chaque instant; une autre qui se croit devenue un globe flottant dans l'espace; une troisième qui prend la ruelle de son lit pour un précipice, et qui croit toujours tomber à gauche, tandis qu'une quatrième se sent toujours entraînée à droite. Mais chaque lecteur pourrait fournir ses observations et les phénomènes de sa propre expérience; ce qui n'avancerait point la question , et n'expliquerait pas plus que nous ne pouvons le faire pourquoi chaque individu , durant toute sa vie , ou tout au moins durant une longue série d'années , retombe , la nuit, dans un certain rêve qui est le sien et non celui d'un autre, et subit, à chaque accès de fièvre, une certaine hallucination qui lui présente toujours les mêmes caractères et le même genre d'angoisses. Cette question est du ressort de la physiologie; et nous pensons que le médecin y trouverait peut-être quelques indications, je ne dis pas sur le siège du mal patent, lequel se révèle par d'autres symptômes non moins évidents, mais sur celui d'un mal latent, provenant chez le malade du cêté faible de son organisation, et qu'il est dangereux de provoquer par certains réactifs.

Mais cette question n'est pas de mon ressort, et je demande pardon au lecteur d'avoir osé l'effleurer.

Quant à notre héroïne, l'hallucination que lui causait la fièvre devait naturellement présenter un caractère musical, et porter sur ses organes auditifs. Elle retomba donc dans le rêve qu'elle avait eu tout éveillée, ou du moins à demi éveillée, la première nuit qu'elle avait passée dans la prison. Elle s'imagina entendre le son plaintif et les phrases éloquentes du violon d'Albert, tantôt forts et distincts, comme si l'instrument eût résonné dans sa chambre, tantôt faible, comme s'il fût parti de l'horizon. Il y avait, dans cette fluctuation de l'inlcnsité des sons imaginaires , quelque chose d'étrangement pénible. Lorsque la vibration lui semblait se rapprocher, elle éprouvait un sentiment de terreur; lorsqu'elle paraissait éclater, c'était avec une vigueur qui foudroyait la malade. Puis le son faiblissait, et elle en ressentait peu de soulagement; car la fatigue d'écouter avec une attention toujours croissante ce chant qui se perdait dans l'espace lui causait bientôt une sorte de défaillance durant laquelle il lui semblait ne plus saisir aucun bruit. Mais le retour incessant de la rafale harmonieuse lui apportait le frisson, l'épouvante, et les bouffées d'une chaleur insupportable , comme si le vigoureux coup de l'archet fantastique eût embrasé l'air, en déchaînant l'orage autour d'elle.

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Cependant, comme Gonsuelo ne s'alarma pas de son état et ne changea presque rien à son régime, die fui promptement rétablie. Elle put reprendre ses soirées de chant, et elle retrouva le profbnd sonmieil de ses nuits paisibles.

Un matin, c'était le douzième de sa captivité, elle reçut de M. de Pœlnitz un billet qui lui donnait avis d'une sortie pour le lendemain soir :

a J'ai obtenu du. roi, disait-il, la permission d'aller moi-même vous chercher avec une voiture de sa maison. Si vous me donnez votre parole de ne point vous envoler par une des glaces, j'espère même pouvoir vous dispenser de l'escorte, et vous faire reparaître au théâtre sans ce lugubre attirail. Croyez que vous n'avez pas d'ami plus dévoué que moi, et que je déplore la rigueur du traitement, peut-être injuste, que vous subissez. »

La Porporina s'étonna un peu de l'amitié soudaine et de l'attention délicate du baron. Jusque-là, dans ses fréquents rapports d'administration théâtrale avec la prima donna, M. de Pœlnitz, qui, en qualité d'exrou^,n'aimaitpas les fillesvertueuses, lui avait témoigné beaucoup de froideur et de sécheresse. H lui avait même parlé souvent de sa conduite régulière etdeses manières réservées avec uneironie désobligeante. On savait bien à la cour que le vieux chambellan était le mouchard du roi; mais Consuelo n'était pas initiée aux secrets de cour, et elle ne savait pas qu'on pût faire cet odieux métier sans perdre les avantages d'une apparente considération dans le grand monde. Cependant un vague instinct de répulsion disait à Consuelo que Pœlnitz avait contribué plus que tout autre à son malheur. Elle veilla donc à toutes ses paroles lorsqu'elle se trouva seule avec lui le lendemain, dans dans la voiture qui les conduisait rapidement à Berlin, vers le déclin du jour.

« Eh bien, ma pauvre recluse, lui dit-il, vous voilà diablement matée t Sont-ils farouches, ces cuistres de vétérans qui vous gardent! Jamais ils n'ont voulu me permettre d'entrer dans la citadelle, sous prétexte que je n'avais point de permission, et voilà, sans reproche, un quart d'heure que je gèle en vous attendant. Allons, enveloppez-vous bien de cette fourrure que j'ai apportée pour préserver votre voix, et contez-moi un peu vos aventures. Que diable s'est-il donc passé à la dernière redoute du carnaval? Tout le monde se le demande, et personne ne le sait. Plusieurs originaux qui, selon moi, ne faisaient de mal à personne, ont disparu comme par enchantement. Le comte de Saint- Germain, qui est de vos amis, je crois; un certain Trismégiste , qu'on disaitcaché chez M.de Golovkin, et que vous connaissez peut-être aussi, car on dit que vous êtes au mieux avec tous ces enfants du diable...

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

— Cet personnes ont été airélées? demanda Gonsiielo,

— On elles ont pris la fuite : les deux versions ont cours à la ville.

•— Si ces personnes ne savent pas mieux que moi pourquoi on les persécute, elles eussent mieux fait d'attendre de pied ferme leur justification.

— Ou la nouvelle lune qui peutchanger l'humeur du monarque; c'estencore le plus sûr, et je vousconseiUe de bien chanter ce soir. Gela fera plus d'effet ' sur lui que de belles paroles. Gomment diable avezvous été assez maladroite, ma belle amie, pour vous laisser envoyer à Spandaw? Jamais, pour des vétilles pareilles à celles dont on vous accuse, le roi n'eût prononcé une condamnation auSsi discourtoise envers une dame. Il faut que vous lui ayez répondu avec arrogance, le bonnet sur l'oreille et la main sur la garde de votre épée, comme une petite folle que vous êtes. Qu'avies-vous fait de criminel? Voyons, racontez-moi ça. Je parie arranger vos affaires; et si vous voulez i^iivre mes conseils, vous ne retournerez pasdans cette humide souricière de Spandaw, vous irez coucher ce soir dans votre joli appartement de Berlin. Allons, confessez-vous. On dit que vous avez fait un souper fin dans le palais avec la princesse Amélie, et que vous vous êtes amusée, au beau milieu de la nuit, à faire le revenant et à jouer du balai dans les corridors, pour effrayer les filles d'honneur de la reine. Il parait que plusieurs de ces demoiselles en ont fait fausse couche, et que les plus vertueuses mettront au monde des enlànts marqués d'un petit balai sur le nez. On dit aussi que vous vous êtes fait dire votre bonne aventure par le picmélaire de madame de IQeist, et que M. de Saint- Germain vous a révélé les secrets de la politique de Philippe Ie6d. Êtes-vous assez simple pour croire que le roi veuille faire autre diose que de rire avec sa sœur de ces folies? Le roi est d'ailleurs, pour madame TaUiesse , d'une faiblesse qui va jusqu'à l'enfantillage; et quant aux devins, il veut seulement savoir s'ils prennent de l'argent pour débiter leurs sornettes, auquel cas il les prie de quitter le pays, et tout est dit. Vous voyez bien que vous vous abusez sur l'importance de votre r^le , et que si vous aviez voulu répondre tranquillement à quelques questions ftans conséquence, vous n'auriez point passé un si triste carnaval dans les prisons de l'État.

Consudo laissa babiller le vieux courtisan sans l'interrompre, et lorsqu'il la pressa de répondre, elle peraslaii direqu'elle ne savaitde quoi il voulait lui parler. Elle sentait un pîége sons cette frivolité bienveUlante, et éQe ne s'y laissa point prendre.

Alors Pnslnitz changea de tactique, et d'un ton sé-

« C'est bien I lui dit-il, vous vous méfiez de moi. Je ne ▼nos en veux pas, et, au contraire , je fais grand cas de la prudence. Puisque vous êtes ainsi, mademoi-

selle, je vais, moi, vous parler à découvert. Je vois bien qu'on peut se fier à vous, et que notre secret est en bonnes mains. Apprenez donc, signora Porporina, que je suis votre ami plus que vous ne pensez, car je suis un des vôtres ; je suis du parti du prince Henri.

— Le prince Henri a donc un parti ? dit la Porporina, curieuse d'apprendre dans quelle intrigue elle se trouvait enveloppée.

— ^e faites pas semblant de l'ignorer, reprit le baron. G'est un parti que l'on persécute beaucoup en ce moment, mais qui est loin d'être désespéré. Le grand lama, ou, si vous aimez mieux, M. le marquis, n'est pas si solide sur son trône qu'on ne puisse le faire dégringoler. La Prusse est un bon cheval de bataille; mais il ne faut pas le pousser à bout

— Ainsi, vous conspirez, monsieur le baron? Je ne m'en serais jamais doutée!

— Qui ne conspire pas à l'heure qu'il est? Le tyranneau est environné de serviteurs dévoués en apparence, mais qui ont juré sa perte.

^- Je vous trouve fort léger, monsieur le baron, de me faire une pareille confidence.

— Si je vous la fais, c'est parce que j'y suis autorisé par le prince et par la princesse.

— De quelle princesse parlez-vous?

— De celle que vous savez. Je ne pense pas que les autres conspirent!... Amoins que cène soitla margrave de Bareith, qui est mécontente desachétiveposîtion, et en colère contrele roi,depuis qu'il l'a rabrouée, au sujet de ses intelligences aveclecardinal de Fleury. G'est déjà une vieille histoire; mais rancune de femme est de longue durée, et la margrave Quillemetle (1) n'est pas un esprit ordinaire: que vous en semble?

— Je n'ai jamais eu l'honneur de lui entendre dire un seul mot.

— Maïs vous l'avez vue chez l'abbesse de Quedlimburg!

— Je n'ai jamais été qu'une seule fois chez la princesse Amélie, et la seule personne de la famille royale que j'y aie rencontrée, c'est le roi.

— N'importe! le prince Henri m'a donc chargé de vous dire...

— En vérité, monsieur le baron! dit Gonsuelo d'un ton méprisant; le prince vous a chargé de me dire quelque chose?

— Vous allez voir que je ne plaisante pas. Il vous fait savoir que ses affaires ne sont point gâtées, comme on veut vous le persuader; qu'aucun de ses confidents ne l'a trahi; que Saint-Germain est déjà en France, où il travaille à former une alliance entre notre conjuration et celle qui va replacer incessamment Gharles- Édouard sur le trône d'Angleterre ; que Trismégiste

(1) Sophie-\M)liclminc. Elle »ignail tmir GuiUewutte y en écrivant à Voltaire.

LÀ COMTESSE DE RUDOLSTÂDT

seul a été arrêté, mais qu'il le fera évader, et qu'il est sûr de sa discrétion. Quant à vous, il vous conjure de ne point vous laisser intimidçr par les menaces du iHorquis, et surtout de ne point croire à ceux qui feindraient d'être dans vos intérêts pour vous faire parler... Voilà pourquoi, tout à l'heure, je vous ai soumise à une petite épreuve dont vous êtes sortie victorieuse; et je dirai à notre héros, à notre brave prince, à notre roi futur, que vous êtes un des plus solides champions de sa cause I »

Gonsuelo, émerveillée de l'aplomb de M. de Pœlnitz, ne put réprimer un éclat de rire; et quand le baron, piqué de son mépris, lui demanda le motif de cette gaieté déplacée, elle ne put lui rien répondre, sinon :

« Vous êtes admirable, sublime, monsieur le baron ! »

Et elle recommença à rire malgré eUe. Elle eût ri sous le bâton, comme la Nicole de M. Jourdain.

a Quand cette attaque de nerfs sera finie, dit Pœlnitz sans se déconcerter, vous daignerez peut-être m'expliquer vos intentions. Youdriez-vous trahir le prince? Groiriez-vous, en effet, que la princesse vous eût livrée à la colère du roi? Vous regarderiez-vous « comme dégagée de vos serments? Prenez garde, mademoiselle t vous vous en repentiriez peut-être bientôt. La Silésie ne tardera pas à être livrée par nous à Marie-Thérèse , qui n'a point abandonné ses projets , et qui deviendra dès lors notre puissante alliée. La Russie, la France, donneraient certainement les mains au prince Henri. Madame de Pompadour n'a point oublié les dédains de Frédéric. Une puissante coalition, quelques années de lutte , peuvent facilement précipiter du trône ce fier souverain qui ne tient encore qu'à un fil... Avec l'amour du nouveau monarque, vous pourriez prétendre à une haute fortune. Le moins qu'il puisse arriver de tout cela, c'est que l'électeur de Saxe soit dépossédé de la royauté polonaise, et que le prince Henri aille régner à Varsovie... Ainsi...

— Ainsi, monsieur le baron, il existe, selon vous, une conspiration qui, pour satisfaire le prince Henri, peut mettre, encore une fois, l'Europe à feu et à sang? Et ce prince, pour' assouvir son ambition, ne reculerait pas devant la honte de livrer son pays à l'étranger? J'ai beaucoup de peine à croire de pareilles lâchetés possibles; et si, par malheur, vous dites vrai , je suis fort humiliée de passer pour votre complice. Mais finissons cette comédie, je vous en conjure. Voilà un quart d'heure que vous vous évertuez fort ingénieusement à me faire avouer des crimes imaginaires. Je vous ai écouté pour savoir de quel prétexte on se servait pour me tenir en prison ; il me reste à apprendre en quoi j'ai pu mériter la haine qui s'acharne si bassement après moi. Si vous voulez me le dire, je tâcherai de me disculper. Jusque-là je ne puis rien répondre à toutes les belles choses que

vous m'apprenez, sinon qu'elles me surprennent fort, et que de semblables projets n'ont aucune de mes sympathies.

^- En ce cas, mademoiselle, si vous n'êtes pas plus au courant que cela, reprit Pœlnitz très-mortifié , je m'étonne de la légèreté du prince, qui m'engage à vous parler sans détour, avant de s'être assuré de votre adhésion à tous ses projets.

— Je vous répète, monsieur le baron, que j'ignore absolument les projets du prince ; mais je suis bien certaine d'une chose, c'est qu'il ne vousà jamais chargé de m'en dire un seul mot. Pardonnez-moi de vous donner ce démenti. Je respecte votre âge; mais je ne puis m'empêcher de mépriserle rôle affreux que vous jouez auprès de moi en ce moment.

— Les soupçons absurdes d'une tête féminine ne m'atteignent guère, répondit Pœlnitz, qui ne pouvait plus reculer devant ses mensonges. Un temps viendra où vous me rendrez justice. Dans le trouble que cause la persécution , et avec les idées chagrines que la prison doit nécessairement engendrer, il n'est pas étonnant que vous manquiez tout à coup de pénétration et de clairvoyance. Dans les conspirations, on doit s'attendre à de pareilles lubies, surtout delà part des dames. Je vous plains et vous pardonne. Il est possible, d'ailleurs, que vous ne soyez en tout ceci que l'amie dévouée de Trenck et la confidente d'une auguste princesse... Ces secrets sont d'une nature trop délicate pour que je veuille vous en parler. Le prince Henri lui-même ferme les yeux là-dessus , quoiqu'il n'ignore pas que le seul motif qui ait décidé sa sœur à entrer dans la conspiration soit l'espérance de voir Trenck réhabilité, et peut-être celle de l'épouser.

— Je ne sais rien de cela non plus, monsieur le baron, et je pense que si vous étiez sincèrement dévoué à quelque auguste princesse, vous ne me raconteriez pas de si étranges choses sur son compte. »

Le bruit des roues sur le pavé mit fin à cette conversation, au grand contentement du baron, qui ne savait plus quel expédient inventer pour se tirer d'affaire. On entrait dans la ville. La cantatrice, escortée jusqu'à la porte de sa loge et dans les coulisses par deux factionnaires qui ne la perdaient presque pas de vue, reçut de ses camarades un accueil assez froid. Elle en était aimée, mais aucun d'eux ne se sentait le courage de protester par des témoignages extérieurs contre la disgrâce prononcée par le roi. Ils étaient tristes, contraints, et comme frappés de la peur de la contagion. Gonsuelo, qui ne voulut pas attribuer cette manière d'être à la lâcheté, mais à la compassion, crut voir dans leur contenance abattue l'arrêt d'une longue captivité. Elle s'efforça de leur montrer qu'elle ne s'en effrayait pas, et parut sur la scène avec une confiance courageuse.

Il se passa en ce moment quelque chose d'assez bixarre dans la salle. L'arrestation de la PKHrporina

LA COMTESSE DE RUDOLSTAOT

apnt fait beaucoup d« bruit, et Fandifoire n'étant composé que de personnes dévouées par conviction on par position à la volonté royale, chacun mit ses mains dans ses poches, afin de résister au désir et à rbabitude d'applaudir la cantatrice disgraciée. Tout le monde avait les yeux sur le monarque, qui, de son côté, promenait des regards investigateurs sur la foule et semblait hri imposer le silence le plus profond. Tont à coup une couronne de fleurs, partie on ne sait d'où, vint tomber aux pieds de la cantatrice, et plusieurs voix prononcèrent simultanément, et assez haut pour être entendues des divers points de la salle où elles s'étaient distribuées, ces mots : Cest le roi/ t^tn lepardùn du rai! Cette singulière assertion passa de boniche en bouche avec la. rapidité de l'éclair; et chacun croyant faire son devoir et complaire à Fré* déric, une tempête d'applaudissements, telle que de mémoire dliomme on n'en avait ouï à Berlin , se déchaîna depuis les combles jusqu'au parterre. Pendant plusieurs minutes, la Porporina, interdite et confondue d'une si audacieuse protestation, ne put commencer son rôle. Le roi, stupéfait, se retourna vers les spectateurs avec une expression terrible, qu'on prit pour un signe d'adhésion et d'encouragement. Buddenbrock lui-même, placé non loin de lui, ayant demandé au jeime Benda de quoi il s'agissait, et celui-ci ayant répondu que la couronne était partie de la place du roi, se mit à J)attre des mains d'un air de mauvaise humeur vraiment comique. La Porporina croyait rêver ; le M se tâtait pour savoir s'il était hieaéveâlé»

Quels que fussent la cause ef le but de ce triomphe, Consoelo en ressentit l'effet sahitaîre : elle se surpassa elle-même, et fut applaudie avec le même transport durant tout le premier acte. Mais pendant rentr*acte, la méprise s'étant peu è peu éclaircîe, il n'y eut plus qu'une partie de l'auditoire, la plus obscure et la moins à portée d'être redressée par les confidences des courtisans, qui s'obtinàt à donner des signes d'approbation. Enfin, au deuxième entr'acte, les orateurs des corridors et du foyer apprirent à tout le monde que le roi paraissait fort mécontent de l'attitude insensée du public; qu'une cabale avait été montée par la Porporina avec une audace inouïe; enfin que quiconque serait signalé comme ayant pris part à cette échauffoorée s'en repentirait certainement. Quand vint le troisième acte, le silence fut si profond dans la salle, en dépit des merveilles que fit la prima donna, qu'on aurait entendu voler une mouche è la fin de chaque morceau chanté par elle, et qu'en revanche les autres aeteurs recu^llirent tous les fruits de la réaction.

Quant è la Porporina, elle avait été bientôt désilfnsioimée de son triomphe.

« Ma pauvre amie, lui avait dit Gonciolini en lui présentant la couronne dans la coulisse après la pre-. .

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