SAND. — TOUS T
mière scène, je te plains d*avoir des amis si dange* feux. Ils achèveront de te perdre. »
Dans Tentr'acte, le Porporino vint dans sa loge, et hii parlant à demi-vmx :
(c Je t'avais dit de te méfier de M. de Saint- Germain, lui dit-il; mais il était trop tard. Chaque parti a ses tnàtres. N'en sois pas moins fidèle à l'amitié et docile à la voix de ta conscience. Tu es protégée par un bras plus puissant que celui qui t'opprime.
— Que veux-tu dire? s'écria la Porporina; es-tu de ceux...
— Je dis que Dieu te protégera, » répondit le Porporino, qui semblait craindre d'avoir été entendu, et lui montra la cloison xpii séparait les loges d'acteurs les unes des autres. Ces cloisons avaient dix pieds de haut; mais elles laissaient entre leur sommité et le plafond commun un espace assez considérable, de sorte qu'on pouvait facilement entendre d'une loge à l'autre ce qui se passait.
« Pa! prévu, lui dit-il en parlant encore plus bas et en lui remettant une bourse, que tu aurais besoin d'argent, et je t'en apporte.
— Je te remercie, répondit Consuelo; si le gardien, qui me vend chèrement les vivres, venait te réclamer quelque payement, comme voici de quoi le satisfaire pour longtemps, refuse de solder ses comptes. C'est un usurier.
— n suffit, répliqua le bon et loyal Porporino. Je te quitte ; j'aggraverais ta position si je paraissais avoir des secrets avec toi. »
n s'esquiva, et Consuelo reçut la visite de madame de Cocceï (la Barberini), qui lui témoigna courageument beaucoup d'intérêt et d'affeclion. La marquise d'Ârgcns (la Cochois) vint les rejoindre d'un air plus empesé et avec les belles paroles d'une reine qui protège le malheur. Consuelo ne lui en sut pas moins de gré de sa démarche , et la supplia de ne pas compro* mettre la faveur de son époux en prolongeant sa risite.
Le roi dit à Pœlnitz :
a Eh bien, l'as-tu interrogée! As-tu trouvé moyen de la faire parler?
— Pas plus qu'une borne, répondit le baron.
— ' Lui as-tu fait entendre que je pardonnerais tout si elle voulait seulement me dire ce qu'elle sait de la balayeuse, et ce que Saint-Germain lui a dit?
— Elle s'en soucie comme de l'an quarante.
— L'as-tu effrayée sur la longueur de sa captivité?
— Pas encore. Votre Majesté m'avait dit de la prendre par la douceur.
— Tu l'effrayeras en la reconduisant.
— J'essayerai, mais je ne réussirai pas.
— C'est donc une sainte, une martyre?
— C'est une fanatique, une possédée , peut-être le diable en cotillons.
— En ce cas, malheur à ellel je Tabandonne. La saison de Topera italien Gnit dans quelques jours ; arrange-loi pour qu'on n'ait plus besoin de cette fille jusque-là , et que je n'entende plus parler d'elle jusqu'à l'année prochaine.
— > Un ani Votre Majesté n'y tiendra pas.
— Mieuxque ta tétene tient sur ton cou,PœlniizI »
xvn
Pœlnitz avait assez de motifs de ressentiment contre la Porporinapoursaisircette occasion de se venger. Il n'en fit rien pourtant; son caractère était éminemment lâche, et il n'avait la force d'être méchant qu'avec ceux qui s'abandonnaient à lui. Pour peu qu'on le remit à sa place, il devenait craintif, et on eût dit qu'il éprouvait un respect involontaire pour ceux qu'il ne réussissait pas à tromper. On l'avait vu même se détacher de ceux qui caressaient ses vices pour suivre, l'oreille basse, ceux qui le foulaient aux pieds. Était-ce le sentiment de sa faiblesse, ou le souvenir d'une jeunesse moins avilie? On aimerait à croire que, dans les âmes les plus corrompues, quelque chose accuse encore de meilleurs instincts étouffés et demeurés seulement à l'état de soufirance et de remords. Il est certain que Pœlnitz s'était attaché longtemps aux pas du prince Henri, en feignant de prendre part à ses chagrins; que souvent il l'avait excité à se plaindre des mauvais traitements du roi et lui en avait donné l'exemple, afin d'aller ensuite rapporter ses paroles à Frédéric, même en les envenimant, pour augmenter la colère de ce dernier. Pœlnitz avait fait cet infâme métier pour le plaisir de le faire; car, au fond, il ne haïssait pas le prince. Il ne haïssait personne, si ce n'est le roi, qui le déshonorait de plus en plus sans vouloir l'enrichir. Pœlnitz aimait donc la ruse pour elle-même. Tromper était un triomphe flatteur à ses yeux. Il avait d'ailleurs un plaisir réel à dire du mal du roi et à en faire dire; et quand il venait rapporter ces malédictions à Frédéric, tout en se vantant de les avoir provoquées, il se réjouissait intérieurement de pouvoir jouer le même tour à son maître, en lui cachant le bonheur qu'il avait goûté à le railler, à le trahir, à révéler ses travers, ses ridicules et ses vices à ses ennemis. Ainsi, chaque partie lui servait de dupe, et celte vie d'intrigue où il fomentait la haine sans servir précisément celle de personne, avait pour lui des voluptés secrètes.
Cependant le prince Henri avait fini par remarquer que chaque fois qu'il laissait paraître son aigreur devant le doucereux Pœlnitz, il trouvait, quelques heures après, le roi plus courroucé et plus outrageant avec lui qu'à l'ordinaire. S'était-il plaint devant Pœlnitz
d'être aux arrêts pourvingt-quatre heureSi il voyait le lendemain sa condamnation doublée. Ce prince, aussi franc que brave, aussi confiant que Frédéric étaitombrageux, avait enfin ouvert les yeux sur le caractère misérable du baron. Au lieu de le ménager prudemment, il l'avait accablé de son indignation; et depuis ce temps-là, Pœlnitz, courbé jusqu'à terre devant lui, ne l'avait plus desservi. Il semblait même qu'ill'aimât au fond du cœur, autant qu'il étaitcapable d'aimer. s'attendrissait en parlant de lui avec admiration , et ces témoignages de respect paraissaient si sincères qu'on s'en étonnait comme d'une bizarrerie incompréhensible de la part d'un tel homme.
Le fait est que Pœlnitz, le trouvant plus généreux et plus tolérant mille fois que Frédéric, eût préféré l'avoir pour maître; pressentant ou devinant vaguement, ainsi que le faisait le roi, une sorte de conjuration mystérieuse autour du prince, il eût voulu pour beaucoup en tenir les fils etsavoirs'il pouvait compter assez sur le succès pour s'y associer. C'était donc avec l'intention de s'éclairer pour son propre compte qu'il avait tâché de surprendre la religion de Consuelo. Si elle lui eût révélé le peu qu'elle en savait, il ne l'eût pas rapporté au roi, à moins pourtant que ce dernier ne lui eût donné beaucoup d'argent. Mais Frédéric était trop économe pour avoir de grands scélérats à ses ordres.
Pœlnitz avait arraché quelque chose de ce mystère au comte de Saint-Germain. Il lui avait dit, avec tant de conviction, tant de mal du roi, que cet habile aventurier ne s'était pas assez méfié de lui. Disons, en passant, que l'aventurier avait un grain d'enthousiasme et de folie; que s'il était charlatan et même jésuitique à beaucoup d'égards, il avait au fond de tout cela une conviction fanatique qui présentait de singuliers contrastes et lui faisait commettre beaucoup d'inconséquences.
En ramenant Consuelo à la forteresse, Pœlnitz, qui était un peu blasé sur le mépris qu'on avait pour lui, et qui ne se souvenait déjà plus guère de celui qu'elle lui avait témoigné, se conduisit assez naïvement avec elle. Il lui confessa, sans se faire prier, qu'il ne savait rien, et que tout ce qu'il lui avait dit des projets du prince, à l'égard des puissances étrangères, n'était qu'un commentaire gratuit de la conduite bizarre et des relations secrètes du prince et de sa sobut avec des gens suspects.
« Ce commentaire ne fait pas honneur à la loyauté de votre seigneurie, répondit Consuelo, et peut-être ne devrait-elle pas s'en vanter.
— Le commentaire n'est pas de moi, répondit tranquillement Pœlnitz, il est édos dans la cervelle du roi notre maître, cervelle maladive et chagrine, s'il en fut, quand le soupçon s'en empare. Quantàdonner des suppositions pour des certitudes, c'est une méthode tellement consacrée par l'usage des cours et par
LA COMTESSE DE RUDÔLSTADT
la science des diplomates, que vous êtes tout à fait pédante de voas en scandaliser. Au reste, ce sont les rois qui me Vont apprise, ce sont eux qui ont fait mon éducation, et tous mes vices viennent de père en Gis, des deux monarques prussiens que j'ai eu Thonneur de servir. Plaider le foux pour savoir le vrai! Frédéric n'en fait jamais d'autre, et on le tient pour un grand homme; ce que c'est que d'avoir la vogue! tandis qu'on me traite de scélérat parce que je suis ses errements : quel préjugé! »
Pcrinitz tourmenta Gonsuelo tant qu'il put, pour savoir ce qui se passait entre elle, le prince, l'abbesse, Trenckyles aventuriers Saint-Germain et Trismégiste, et un grand nombre de personnages très-importants, disait-Ô,qui étaient mêlés à une intrigue inexplicable. n lui avoua naïvement que si cette affaire avait quelque ecmsistance, il n'hésiterait pas à s'y jeter. Gonsuelo vit bien qu'il parlait enfin à cœur ouvert ; mais comme elle ne savait réellement rien, elle n'eut pas de mérite à persister dans ses dénégations.
Quand Pœlnitz eut vu les portes de la citadelle se refermer sur Gonsuelo et sur son secret, il rêva à la conduite qu'il devait tenir à son égard; et en fin de cause, espérant qu'elle se laisserait pénétrer si, grâce à lui, elle revenait à Berlin, il résolut de la disculper auprès du roi. Mais dès lé premier mot qu'il lui en dil le lendemain, le roi l'interrompit :
c Qu'a-t-elle révélé?
— Rien, sire.
— En ce cas laissez-moi tranquille. Je vous ai défendu de me parler d'elle.
— Sire, elle ne sait rien.
— Tant pis pour elle! Qu'il ne vous arrive plus jamais de prononcer son nom devant moi. »
Get arrêt fut proclamé d'un ton qui ne permettait pas de répliquer. Frédéric souffrait certainement en songeant è la Porporina. Il y avait au fond de son tenir et de sa conscience un tout petit point très-douloureux qui tressaillait alors, comme lorsqu'on passe le doigt sur une mince épine enfoncée dans les chairs. Pour se soustraire à cette pénible sensation, il prit le parti d'en oublier irrévocablement la cause , et il n'eut pas de peine à y réussir. Huit jours ne s'étaient pas écoulés , que , gi^ce à son robuste tempérament royal et à la servile soumission de tous ceux qui l'approchaient , il ne se souvenait pas que Gonsuelo eût jamais existé. Gependant l'infortunée étaità Spandaw. La saison du théâtre était finie, et on lui avait retiré son clavecin. Le roi avait eu cette attention pour elle le soir où on l'avait applaudie à sa barbe, croyant lui complaire. Le prince Henri était aux arrêts indéfiniment. L'abbesse de Quedlimburg était gravement malade. Le roi avait eu la cruauté de lui faire croire 'que Trenck avait été repris et replongé dans les cachots. Trismégiste et Saint-Germain avaient réellement disparu et la balayeuse avait cessé de hanter le palais. |
Ge que son apparition présageait semblait avoir reçu une sorte de confirmation. Le plus jeune des frères du roi était mort d'épuisement à la suite d'infirmités prématurées.
A ces chagrins domestiques vint se joindre la brouille définitive de Voltaire avec le roi. Tous les biographes de ce dernier ont déclaré que, dans cette lutte misérable, l'honneur demeura à Voltaire. En examinant mieux les pièces du procès , on s'aperçoit qu'il ne fait honneur au caractère d'aucune des parties, et que le rôle le moins mesquin est peut-être même celui de Frédéric. Plus IVoid, plus implacable, plus égoïste que Voltaire, Frédéric ne connaissait ni l'envie ni la haine ; et ces brûlantes petites passions étaient à Voltaire la fierté et la dignité dont Frédéric savait prendre au moins l'apparence. Parmi les amères bisbilles qui amenèrent goutte à goutte l'explosion, il y en eut une où Gonsuelo ne fut pas nommée, mais qui aggrava la sentence d^oubU volontaire prononcée sur elle. D'Argens lisait un soir les gazettes parisiennes à Frédéric, Voltaire présent. On y rapportait l'aventure de mademoiselle Glairon , interrompue au beau milieu de son rôle par un spectateur mal placé qui lui avait crié : « Plus havX; » sommée de faire des excuses au public pour avoir répondu royalement : a Et vous y plus bas; » enfin envoyée à la Bastille pour avoir soutenu son rôle avec autant d'orgueil que de fermeté. Les papiers publics ajoutaient que cette aventure ne priverait pas le théâtre de mademoiselle Glairon, parce que, durant sa séquestration, elle serait amenée de la Bastille sous escorte, pour jouer Phèdre ou Ghimène, après quoi elle retournerait coucher en prison jusqu'à l'expiration de sa peine qu'on présumait et qu'on espérait devoir être de courte durée.
Voltaire était fort lié avec Hippolyte Glairon , qui avait puissamment contribué au succès de ses œuvres dramatiques. Il fut indigné de cet événement , et oubliant qu'il s'en passait un analogue et plus grave encore sous ses yeux :
« Voici qui ne fait guère honneur à la France! s'ccria-t-il en interrompant d'Argcns à chaque mot : le manant I interpeller si bêlement et si grossièrement une actrice comme mademoiselle Glairon! Butor de public! lui vouloir faire faire des excuses! à une femme ! à une femme charmante ! Les cuistres ! les Welches!... La Bastille! jour de Dieu ! n'avez-vous pas la berlue, marquis? Une femme à la Bastille dans ce temps-ci! pour un mot plein d'esprit, de goût et d'à-propros ! pour une repartie ravissante ! et cela en France!
— Sans doute, dit le roi, la Glairon jouait Electre ou Sémiramls , et le public , qui ne voulait pas en perdre un seul mot, devrait trouver grâce devant M. de Voltaire. »
En un autre temps , cette réflexion du roi eût été flatteuse ; mais elle fut prononcée avec un ton d'iron i c
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
qui frappa le philosofrfie et lui rappela tout à coup quelle maladresse il venait de faire. Il avait tout l'esprit nécessaire pour la réparer : il ne le voulut point. Le dépit du roi rallumait le sien, et il répliqua :
« Non, sire, mademoiselle Clairon , eûtrelle abîmé un rôle écrit par moi , je ne concevrai jamais qu'il y ait au monde une police assez brutale pour traîner la beauté , le génie et la faiblesse dans les prisons de l'État. »
Cette réponse, jointe à cent autres, et surtout à des mots sanglants, h des railleries cyniques, rapportés au roi par plus d'un Pœlnilx officieux , amena la rupture que tout le monde sait , et fournit à Voltaire les plaintes les plus piquantes, les imprécations les plus comiques, les reproches les plus acérés. Consuelo n'en fut que plus oubliée à Spandaw, tandis qu'au bout de trois jours mademoiselle Clairon sortait triomphante et adorée de la Bastille. Privée de son clavecin, la pauvre enfant s'arma de tout son courage pour continuer à chanter le soir et à composer de la musique. Elle en vint à bout, et ne tarda pas à s'apercevoir que sa voix et son exquise justesse d'oreille gagnaient encore à cet exercice aride et difficile. La crainte de s'égarer la rendait beaucoup plus circonspecte ; elle s'écoutait davantage, ce qui nécessitait un travail de mémmre et d'attention excessif. Sa manière devenait plus large, plus sérieuse, plus parfaite. Quant à ses compositions, elles prirent un caractère plus simple , et elle composa dans sa prison des airs d'une beauté remarquable et d'une tristesse grandiose. Elle ne tarda pourtant pas à ressentir le préjudice que la perte du clavecin portait à sa santé et au calme de son esprit. Éprouvant le besoin de s'occuper sans relâche , et ne pouvant se reposer du travail émouvant et orageux de la production et de l'exécution par un travail plus tranquille de lecture et de recherches, elle sentit la fièvre s'allumer lentement dans ses veines, et la douleur envahir toutes ses pensées. Ce caractère actif, heureux et plein d'affectueuse expansion, n'était pas fait pour l'isolement et pour l'absence de sympathies. Elle eût succombé peut-être k quelques semaines de ce cruel régime , si la Providence ne lui eût envoyé un ami, là où certainement die ne s'attendait pas à le trouver.
XYIII
Au-dessous de la cellule qu'occupait notre recluse , une grande pièce enfumée, dont la voûte épaisse et lugubre ne recevait jamais d'autre clarté que celle du feu allumé dans une vaste cheminée toujours remplie de marmites de fer, bouillant et grondant sur tous les tons, renfermait pendant toute la journée la famille
Scfawartz, et ses savantes opérations culinaires. Tandis que la feounecombinaitmathématiquementlepltts grand nombre de dîners possibles avec )e moins de comestibles et d'ingrédients imaginables, le mari, assis devant une table noircie d'encre et d'huile, composait artistement, à la lueur d'une lampe toujours allumée dans ce sombre sanctuaire, les mémoires les plus formidables, chargés des détails les plus fabuleux. Les maigres dîners étaient pour le bon nombre de prisonniers que l'officieux gardien avait su mettre sur la liste de ses pensionnaires : les mémoires devaient être présentés à leurs banquiers ou à leursparents, sans toutefois être soumis au contrôle des expérimentateurs de cette fastueuse alimentation. Pendant que le couple spéculateur se livrait ardeounent à son travail, deux personnages plus paisibles, enfoncés sous le manteau de la cheminée, vivaient là en silence, parfaitement étrangers aux douceurs et aux profits de l'opération. Le premier était un grand chat maigre, roux, pelé, dont l'existence se consumait à lécher ses pattes et à se rouler sur la cendre. Le second était un jeune homme, ou plutôt un enfant, encore plus laid dans son espèce, dont la vie immobile et contemplative était partagée entre la lecture d'un vieux bouquin plus gras que les marmites de sa mère, et d'éternelles rêveries qui ressemblaient à la béatitude de l'idiotisme plus qu'à la méditation d'un être pensant. Le chat avait été baptisé par l'enfant du nom de Belzébuth, par antithèse sans doute- à celui que l'enfant avait reçu de M. et madame Schwartz, ses père et mère, le nom pieux et sacré de Gottlieb.
Gottlieb, destiné à l'état ecclésiastique, avait fait jusqu'à l'âge de quinze ans de bonnes études et de rapides progrès dans la liturgie protestante. Hais, depuis quatre ans il vivait inerte ^t malade près des tisons, sans vouloir se promener, sans désirer de voir le soleil, sans pouvoir continuer son éducation. Une crue rapide et désordonnée l'avait réduit à cet état de langueur et d'indolence. Ses longues jambes grêles pouvaient à peine supporter cette stature démesurée et quasi disloquée. Ses bras étaient si faibles et ses mains si gauches, qu'il ne touchait à rien sans le In-iser. Aussi sa mère avare lui en avait-elle interdit l'usage, et il n'était que trop porté à lui obéir en ce point. Sa face bouffie et imberbe, terminée par un front élevé et découvert, ne ressemblait pas mal à une poire molle. Ses traits étaient aussi peu réguliers que les proportions de son corps. Ses yeux semblaient complètement égarés, tant ils étaient louches et divergents. Sa bouche épaisse avait un sourire niais; son nez était informe, son teint blême , ses oreilles plates et plantées beaucoup trop bas : des cheveux rares et roides couronnaient tristement cette insipide figure, plus semblable à un navet mal épluché qu'à la mine d'un chrétien; du moins telle était la poétique compa raison de madame sa mère.
LA C0VTES6E DE RUDOLSTADT
Malgré les disgrftcesque la nature avait prodiguées à ce pauvre être, malgré la honte et le chagrin que madame Schwartz éprouvait en le regardant, Gottlieb, fils unique, malade inofTensif et résigné, n'en était pas moins Je seul amour et le seul orgueil des auteurs de ses jours. On s'était flatté, alors qu'il était moins laid, qu'U pourrait devenir joli garçon. On s'était réjoui de son enfance studieuse et desonavenir brillant. Malgré l'état précaire où on le voyait réduit, on espérait qu'il reprendrait de la force, de rintelligence,dela beauté, lorsqu'il aurait fini soninterminablecroissance. D'ailleurs, il n'est pas besoin d'expliquer que l'amour maternel s'accommode de tout, et se contente de peu. Madame Schwartz, tout en le brusquant et en le raillant, adorait son vilain GottUeb, et si elle ne l'eût pas vu à toute heure planté coii>i9m unesU^iuede$el (c'était son expression) dans le coin de sa cheminée, elle n'aurait plus eu le courage d'jdlopger ses sauces ni d'enfier ses mémoires. Le père Schwartz, qui mettait oamn^e beaucoup d'hommes plus d'amour-propre que de tendresse dans son sentiment paternel, persistait à rançoipier et à voler ses prisonniers dans l'espérance qu'un jour GottUeb serait ministre et fameux prédicateur, ce qui était sou idée fixe , parce qu'avant sa maladie l'enfant s'était exprimé avec facilité. Mais il y avait bien quatre ans qu'il n'avait dit une parole de bon sens; et s'il lui arrivait d'en coudre deux ou trois ensemble, ce n'était jamais qu'à son chat Belzébuth qu'il daignait les adresser. En somme, GottUeb avait été déclaré idiot par les médedus et ses parentsseuls croyaient à la possibiUté de sa guérisou.
Vn jour cependant, Gottlieb, sortant tout à coup de soB apathie, avait manifesté à ses parents le désir d'apprendre un métier pour se désennuyer, et utiUser ses tristes années de langueur. On avait accédé à cette innocente fantaisie, quoiqu'il ne fût guère de la dignité d'un futur membre de l'ÉgUse réformée de travailler de ses mains. Maisl'esprit de Gottlieb paraissait ai bien déterminé à se reposer, qu'il fallut bien lui permettre d'aUer étudier l'art de la chaussure dans une boutique de cordonnier. Sou p^e eût souhaité qu'il choisit une profession plus élégante : mais on eut beau passer en revue devant lui toutes les branches de l'industrie, il s'arrêta obstinément à l'œuvre de saint Grépin, et déclara même qu'il se sentait appelépar la Providence à embrasser cette partie.Gomme ce désir devint chez lui une idée fixe, et que la seule crainte d'en être empêché le jetait dans une profonde mélancoUe, on le laissa passer un mois dans l'ateUer d'un maître, après quoi il revint un beau matin, muni de tous les outils et matériaux nécessaires, et se réinstalla sous le manteau de sa chère cheminée, déclarant qu'il en savait assez, et qu'il n'avait plus besoin de le(<ms. Cela n'était guère vraisemblable ; mais ses parents espérant que cette tentative l'avait dégoûté, et qu'il allait peut-être se remettre k l'étude de la
théologie, acceptèrent son retour sans reproche H sans raillerie. Alors commença dans la vie de GottUeb une ère nouvelle, qui fut entièrement rempUe et charmée par la confection imaginaire d'une paire de souliers. Trois ou quatre heures par jour, il prenait sa forme et son alêne, et travaiUait à une chaussure qui ne chaussa jamais personne; car elle ne fut jamais terminée. Tous les jours recoupée, tendue, battue, plaquée, eUe prit toutes les figures possibles, excepté ceUe d'un souUer, ce qui n'empêcha pas le paisible artisan de poursuivre son œuvre avec un plaisir, une attention, une lenteur, une patience et un contentement de lui-même, au-dessus des atteintes de toute critique. Les Schwartz s'effrayèrent un peu d'abord de cette monomanie; puis iU s'y habituèrent comme au reste, et le souUer interminable, altemantdans les mains de GottUeb avec son volume de sermons et de prières, ne fut plus compté dans sa vie que pour une infirmité de plus. On n'exigea de lui autre chose que d'accompagner de temps en temps son père dans les galeries et les cours, afin de prendre l'air. Mais ces promenades chagrinaient beaucoup M. Schwartz, parce que les enfants des autres gardiens et employés de la citadelle ne cessaient de courir après GottUeb» en contrefaisant sa démarche nonchalante et disgrar cieuse, et en criant sur tous les tons :
« Des souUersI des souUersI cordonnier, fais-nous des souUers! »
GottUeb ne prenait point ces huées en mauvaise part; il souriait à cette méchante engeance avec une sérénité angéUque, et même il s'arrêtait pour ré«
pondre :
« Des souUers? certainement; de tout mon cœurl venez chez moi vous faire prendre mesure. Qui veut des souUers? »
Mais M. Schwartz l'entraînait pour l'empêcher de se compromettre avec la canaille, et le eordowmer ne paraissait ni fâché ni inquiet d'être ainsi arraché à l'empressement de ses pratiques.
Dès les premiers jours de sa captivité, Gonsuelo avait été humblement requise par M. Schwartz, d'en*» Irer en conférence avec GottUeb pour essayer de réveiUer en lui le souvenir et le goût de cette éloquence dont il avait paru être doué dans son enfance. Tout en avouant l'éUt maladif et l'apathie de son hériUer, M. SchwarU, fidèle à la loi de nature si bien exprimée par La Fontaine :
« Nm petits sont oiigDoos , B«aDX, bien faiti et jolit lur looi leurs compagnons, >
n'avait pas décrit très-fidèlement les agrémenta du pauvre GottUeb, sans quoi Gonsuelo n'eût peut-être pas refusé, comme elle le fit, de recevoir dans sa cellule un grand jeune homme de dix-neuf ans, qu'on lui dépeignit ainsi qu'il suit : « Un gaillard do cinq pieds
LA COMTESSE DE RUBOLSTAftT.
huit pouces, qui eût fait venir Teau à la bouche de tous les recruteurs du l>ays , si malheureusement pour sa santé I et heureusement pour son indépendance » un peu de faiblesse dans les bras et dans les jambes ne l'eût rendu impropre au métier des armes. » La captive pensa que la société d'un mfant de cet âge et de cette taille, était peu convenable dans sa situation, et elle refusa net de le recevoir; désobligeance que sa mère Schwartz lui Gt expier en ajoutant une pinte d'eau chaque jour à son bouillon.
Pour se promener sur l'esplanade où on lui avait permis d'aller prendre l'air tous les jours, Gonsuelo était forcée de descendre dans la résidence nauséabonde de la famille Schwartz et de la traverser, le tout avec la permission et l'escorte de son gardien, qui, du reste, ne se faisait pas prier, l'article compiaùance infaHgable (dans tout ce qui tient aux services autorisés par la consigne) étant porté en compte et coté à un prix fort élevé. Il arriva donc qu'en traversant cette cuisine dont une porte s'ouvrait sur l'esplanade, elle unit par apercevoir et remarquer Gottlieb. Cette figure d'enfant avorté sur le cturps d'un géant mal bâti la frappa de dégoût d'abord, et ensuite de pitié. Elle lui adressa la parole, l'interrogea avec bonté , et s'efforça de le faire causer. Mais elle trouva son esprit paralysé soit par la maladie, soit par une excessive timidité ; car il ne la suivait sur le rempart que poussé de force par ses parents, et ne répondait à ses questions que par monosyllabes. Elle craignait donc d'aggraver l'ennui qu'elle lui supposait, en s'occupant de lui, et s'abstint de lui parler, et même de le regarder, après avoir déclaré à son père qu'elle ne lui trouvait pas la moindre disposition pour l'art oratoire.
Consuelo avait été de nouveau fouillée par madame Schwartz , le soir où elle avait revu son camarade et le public de Berlin pour la dernière fois. Mais elle avait réussi à tromper la vigilance du cerbère femelle. L'heure était avancée, la cuisine était sombre,, et madame Schwartz de mauvaise humeur d'être réveillée dans son premier sommeil. Tandis que Gottlieb dormait dans une chambre, ou plutôt dans une niche donnant sur l'atelier culinaire, et que M. Schwartz montait pour ouvrir d'avance la double porte de fer de la cellule, Consuelo s'était approchée du feu qui dormait sous la cendre, et, tout en feignant de caresser Belzébuth , elle avait cherché un moyen de sauver ses ressources des griffes de la fouUleute^ afin de n'être plus à sa discrétion absolue. Pendant que madame Schwartz rallumait sa lampe et mettait ses lunettes , Consuelo avait remarqué , au fond de la cheminée, à la place où Gottlieb se tenait habituellement, un enfoncement dans la muraille, à la hauteur de son bras, et, dans cette case mystérieuse, le livre des sermons et le soulier étemel du pauvre idiot. C'était là sa bibliothèque et son atelier. Ce trou, noirci par la suie et la fumée, contenait toutes les richesses, toutes les
délices de Gottlieb. IVun mouvement prompt et adrmt, Consuelo y posa sa bourse, et se laissa ensuite examiner patiemment par la vieille Parque, qui l'importuna longtemps en passant ses doigts huileux et crochus surtous lesplisdesonvêtement, surprise etcourroucée de n'y rien trouver. Le sang-froid de Consuelo qui , après tout, ne mettait pas beaucoup d'importance à réussir dans sa petite entreprise, finit par persuader à la geôlière qu'elle n'avait rien ; et elle put, dès que Texamen fut fini, reprendre lestement sa bourse et la garder dans sa main sous sa pelisse jusque chez elle. Là elle s'occupa de la cacher, sachant bien que, pendant sa promenade, on venait chaque jour examiner sa cellule avec soin. Elle ne trouva rien de mieux que de porter toujours sa petite fortune sur elle , cousue dans une ceinture, madame Schwartz n'ayant pas le droit de la fouiller, hors le cas de sortie.
Cependant la première sommeque madame Schwartx avait saisie sur sa prisonnière le jour de son arrivée, était déjà épuisée ^cpuis longtemps, grâce à la rédaction ingénieuse des mémoires de M. Schwartz. Lorsqu'il eut fait de nouveaux frais assez maigres, et un nouveau mémoire assez rond, selon sa prudente et lucrative coutume, trop timoré pour parler d'afiaires et pour demander de l'argent à une personne condamnée à n'en point avoir, mais bien renseigné par elle , dès le premier jour, sur les économies qu'elle avait confiées au Porporino, ledit Schwartz s'était rendu, sans lui rien dire, à Berlin, et avait présenté sa note à ce fidèle dépositaire. Le Porporino, averti par Consuelo, avait refusé de solder la note avant qu'elle fût approuvée par la consommatrice , et avait renvoyé le créancier à son amie, qu'il savait munie par lui d'une nouvelle somme.
Schwartz rentra pâle et désespéré, criant à la banqueroute, et se regardant comme volé, bien que les cent premiers ducats saisis sur la prisonnière eussent payé le quadruple de toute la dépense qu'elle avait faite depuis deux mois. Madame Schwartz supporta ce prétendu dommage avec la philosophie d'une tète plus forte et d'un esprit plus persévérant.
« Sans doute nous sommes pillés comme dans un bois, dit-elle; mais est-ce que tu as jamais compté sur cette prisonnière pour gagner ta pauvre vie? Je t'avais averti de ce qui t'arrive. Une comédienne cela n'a pas d'économies. Un comédien pour mandataire t cela n'a pas d'honneur. Allons, nous avons fait une perte de deux cents ducats. Mais nous nous rattraperons sur les autres pratiques, qui sont bonnes. Cela t'apprendra seulement à ne pas offrir inconsidérément tes services aux premiers venus. Je ne suis pas fâchée, Schwartz, que tu reçoives cette petite leçon. Maintenant je vais me donner le plaisir de mettre au pain sec, et même au pain moisi, cette péronnelle, qui n'a pas même l'attention de mettre un frédéric d'or dans sa poche en rentrant, pour payer la peine
LÀ COMTESSE DE RUDOLSTADT
de la fonilleuse, et qui a Fair de regarder GoUlieb comme un imbécile sans ressources, parce qu'il ne lui (ait pas la cour. Espèce! Ta... »
En grommelant ainsi , et en haussant les épaules, madame Schwartz reprit le cours de ses occupations, et, se trouvant sous la cheminée auprès de Gottlieb, elle lui dit, tout en écumant ses pots:
« Qu'est-ce que tu dis de cela, toi, petit futé? »
EUe parlait ainsi pour parler, car elle savait bien que Gottlieb entendait tout de la même oreille que son chat Belzébuth.
« Mon soulier avance, mère! répondit Gottlieb avec on sourire égaré. Je vais bientôten recommencer une nouvelle paire!
— Oui I dit la vieille en hochant la tète d'un air de pitié. Gomme cela tu en fais une paire tous les jours? Continue, mon gardon... cela te fera un beau revenu!... Monl>ieu,mon IHeu !... »ajouta-t-elle d'un tonde plainte résignée, et en recouvrant ses marmites, comme si l'indulgence maternelle eût donné des entrailles pieuses à ce coeur pétrifié à tous autres égards.
Ce jour-là Consuelo, ne voyant point paraître son dîner, se douta de ce qui était arrivé, bien qu'elle eût peine à croire que cent ducats eussent été absorbés en si peu de temps et par un si chétif ordinaire. Elle s'était tracé d'avance un plan de conduite à l'égard des Schwartx. N'ayant pas encore reçu une obole du roi de Prusse, et craignant fort de rester sur les promesses du passé pour tout salaire (Voltaire s'en allait payé de la même monnaie), elle savait bien que le peu d'argent qu'elle avait gagné en charmant les oreilles de quelques personnages moins avares, mais moins riches, ne la mènerait pas loin, pour peu que sa captivité se prolongeât, et que M. Schwartz ne modifiât pas ses prétentions. Elle voulait le forcer à en rabattre et, pendant deux ou trois jours, elle se contenta du pain et de l'eau qu'il lui apportait, sans fairo mine de s'apercevoir de ce changement dans son régime. Le poêle commençait à être aussi négligé que les autres smns , et Consuelo souffrit le froid sans se plaindre. Heureusement il n'était plus d'une rigueur insupportable; on était au mois d'avril, saison moins printanière en Prusse que chez nous, mais où la température OMnmençait pourtant à s'adoucir.
Avant d'entrer en pourparler avec son tyran cupide»^ elle songeait k mettre ses fonds en sûreté; car eUe ne pouvait pas trop se flatter de n'être pas soumise à un eiamen arbitraire et à une saisie nouvelle aussitôt qu'elle avouerait ses ressources. La nécessité rend clairvoyant quand elle ne peut nous rendre ingénieux. Consuelo n'avait aucun outil avec lequel elle pût creuser le bois ou soulever la pierre. Mais le lendemain , en examinant,, avec la minutieuse patience dont les prisonniers sont seuls capables, tous les recoins de sa cellule , elle finit par découvrir une brique qui ne paraissait pas être aussi bien jointe au mur que les
autres. À force d'en gratter les contours avec ses ongles, elle enleva l'enduit, et remarqua qu'il n'était pas formé de ciment, comme dans les autres endroits, mais d'une matière friable qu'elle présuma être de la mie de pain desséchée. Elle réussit à détacher la brique , et trouva derrière un petit espace ménagé certainement par quelque prisonnier, entre cette pièce mobile et les briques acûiérentes qui formaient l'épaisseur de la muraille. EUe n'en douta plus, lorsqu'on fouillant cette cachette , ses doigts y rencontrèrent plusieurs objets, véritables trésors pour un prisonnier : un paquet de crayons , un canif, une pienre à fusil , de l'amadou et plusieurs rouleaux de cette mince bougie tortillée qu'on appelle chez nous rat de cave. Ces objets n'étaient nullement altérés , le mur étant fort sec ; et d'ailleurs ils pouvaient avoir été laissés là peu de jours avant sa prise de possession de la cellule. Elle y joignit sa bourse , son petit crucifix de filigrane , que plusieurs fois M. Schwartz avait regardé avec convoitise , en disant que ce joujou serait bien du goût de Gottlieb. Puis elle replaça la brique et la cimenta avec la mie de pain de son déjeuner, qu'elle noircit un peu en la frottant sur le plancher pour lui donner la même couleur que le reste de l'enduit. Tranquille pour quelque temps sur ses moyens d'existence et sur l'emploi de ses soirées, elle attendit de pied ferme la visite domiciliaire des Schwartz, et se sentit aussi fière et aussi joyeuse que si elle eût découvert un nouveau monde. Cependant Schwartz se lassa bientôt de ne pas trouver matière à spéculer. Dût-il faire , comme il disait , de petites affaires, mieux valait peu que rien , et il rompit le premier le silence pour demander à sa prisonnière numéro 3 si elle n'avait rien désormais à lui commander. Alors Consuelo sedécida à lui déclarer, non qu'elle avait de l'argent, mais qu'elle en recevrait régulièrement toutes les semaines par une voie qu'il serait impossible de découvrir.
« Si pourtant cela vous arrivait , dit-elle , le résultat serait de m'empêcher de faire aucune dépense , et c'est à vous de voir si vous préférez la rigueur de votre consigne à d'honnêtes bénéfices. »
Après avoir beaucoup bataillé et avoir examiné sans succès, pendant quelques jours, les vêtements, la paillasse, le plancher, les meuMes, Schwartz commença à penser que Consuelo recevait de quelque fonctionnaire supérieur de la prison même les moyens de correspondre avec l'extérieur. La corruption était partout dans la hiérarchie guichetière, et les subalternes trouvaient leur profit à ne pas contrôler leurs confrères plus puissants.
« Prenons ce que Dieu nous envoie ! » dit Schwartz en soupirant; et il se résigna à compter toutes les semaines avec la Porporina. Elle ne le contraria point sur l'emploi des premiers fonds ; mais elle régla l'avenir de manière à ne payer chaque objet que le double de sa valeur, procédé qui parut bien mesquin à ma-
LA COMTESSE DE RUDOLSTÂDT
dame Scbwartz, naii qni tié Tempécha pas de réce- Toir son salaire et de le gagner tant bien qae mal.
Pour quiconque s'est attaché à la lecture des histrâ^ res de prisonniers, la simplicité de cette cachette échappant toutefois à Tavide examen des gardiens intéressés à la découvrir, ne paraîtra point un fait miraculeux. Le petit secret de Consueto ne fut pas découvert, et lorsqu'elle regarda ses trésors en rentrant de la promenade , elle les trouva intacts. Son premier soin fut de placer son matelas devant la fenêtre dès que la nuit fut venue, d'allumer sa petite bougie et de se mettre k écrire. Nous la laisserons parler ellemême; car nous sommes possesseur de ce manuscrit, qui est demeuré longtemps après sa mort dans les mains du chanoine ***. Nous le traduisons de l'itaiien.
JOURNAL DE GONSUELO.
DITE PORFOMNi.
riiL 175^.
« Je n'ai jamais écrit que de la musique , et quoique je pmsse parler fadlement plusieurs langues, j'ignore si je saurai m'exprimer d'un style correct dans aucune. H ne m'a jamais semblé que je dusse peindre ce qui occuperait mon coeur et ma vie dans une autre langue que celle de l'art divin que je professe. Des mots, des phrases , cela me paraissait si froid au prix de ce que je pouvais exprimer avec le chant I Je eompterais les lettres, ou plutôt les billets que j'ai tracés à la hâte , et sans savoir comment, dans les trois ou quatre circonstances les plus décisives de ma vie. C'est donc la première fois , depuis que j'existe , que je sens le besoin de retracer par des paroles ce que j'éprouve et ce qui m'airive. C'est même un grand plaisir pour moi de l'essayer. Illustre et vénéré Pôrpora, aimable et cher Haydn , excellent et respectable chanoine ^*9 vous, mes seuls amis , et peut-être voua aussi, noble et infortuné baron de Trenck, c'est à vous que je songe en écrivant; c'est à vous que je raconte mes revers et mes épreuves. Il me semble que je vous parle , que je suis avec vous, et que dans ma triste solitude j'échappe au néant de la mort en vous initiant au secret de ma vie. Peut-être monrrai-je ici d'ennui et de misère , quoique jusqu'à présent ma santé ni mon courage ne soient pas sensiblement altérés. Mais j'ignore les maux que me réserve l'avenir, et si j*y
Succombe, d«moiris une biicéde moi et ufne pdntn^ de mon agonie resteront dans tos mains ; ce sera Vhêritage de quelque prisonnier qui me succédera dana cette cellule, et qui retrouvera la cachette de la muraille où j'ai trouvé moi-même le papier et le crayon qui me servent à vous écrire. Oh ! maintenant je remercie ma mère de m'avoir fait apprendre k écrire , elle qui ne le savait pas I Oui , c'est un grand semlagement que d'écrire en prison. Mon triste chant ne perçait pas l'épaisseur de ces murailles et ne pouvait aller jusqu'à vous. Mon écriture vous parviendra un jour... et qui sait si je ne trouverai pas un moyen de vous l'envoyer bientMf J'ai toujours compté sur h Providence. »
La s.
« J'écrirai brièvement et sans m'arrèter à de longues réflexions. Cette petite provision de papier, fin comme de la soie, ne sera pas étemelle , et ma captivité le sera peut-être. Je vous dirai quelques mots chaque soir avant èe m'endormir. Je vesx aussi Éaénager ma bougie. Je ne puis écrire le joisr, je risquerais d'être surprise. Je ne vous raconterai pas pourquoi j'ai été envoyée ici : je ne le sais pas , et , en tâchant de le deviner avec vous, je compromettrais peut-être des personnes qui ne m'ont pourtant rien confié. Je ne me plaindrai pas non plus des auteurs de mon infortune. Il me semble que si je me hissais aller au reproche et au ressentiment, je perdrais la force qui me soutient.- le ne veux penser ici qu'à ceux que j'aime , et à celui que f ai aimé.
a Je chante tous les soirs pendant deux heures, et il me semble que je fais des progi^. A quœ cela me servira-t-il 7 Les voûtes de mon cachot me répondent ; elles ne m'entendent pas... Mais Dieu m'entend, et quand j'ai composé un cantique que je lui chante dans ht ferveur de mon âme, f éprouve un calme céleste et je m'endors presque heureuse. Il me semble que du' ciel on me répond et qu'une voix mystérieuse me chante dans mon sommeil un antre cantique plus fieao que le mien, que j'essaye le lendemain de me rappeler etdechanteràmon tour. A présentquefaides crayons, comme il me reste un pett de papier réf^, je vais' écrire mes compositions. Un jour peut-être vous les essayerez, mes chers amis, et je ne serai paa morte tout entière. »
« Ce matin le rouge-gorge est entré dans ma chambre et y est resté plus d'un quart d'heure. Il y a quinie jours que je l'invite à me fme cet honneur, et enfin il s'y est décidé aujourd'hui. Il demeuredans un vieux lierre qui se traîne jusqu'à ma fenêtre, et que mes gardiens épargnent, parce qu'il donne un peu de ver-
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dure à leur porte située h quelques pieds au-dessous.
«Le joli petit oiseau me regaridait depuis longtemps d'un air curieux et méfiant. Attiré par la mie de pain que je lui roule en forme de petits vers, et que je fais tourner dans mesdoigts pour l'agacer par l'aspect d'une proie vivante, il venait légèrement , et comme porté par un coup de vent, jusqu'auprès de mes barreaux; mais dès qu'il s'apercevait de la tromperie, il s'en allait d'un air de reproche, et faisait entendre un petit ràlement qui ressemblait à une injure. Et puis ces vilains barreaux de fer si serrés et si noirs, à travers lesquels nous avons fait connaissance , ressemblent tant k une cage, qu'il en avait horreur. Cependant aujourd'hui, comme je ne pensais plus à lui, il s'est déterminé h les traverser, et il est venu, sans penser h moi, je le crois bien aussi, se poser sur un barreau de chaise, dans ma chambre. Je n'ai pas bougé afin de ne pas l'effaroucher ; et il s'est mis à regarder autour delui d*une manière étonnée. Il avait l'air d'un voyageur qui vient de découvrir un pays inconnu, et qui fait ses observations afin de raconter des choses merveilleuses à ses amis. C'est moi qui Tétonnais le plus, et tantque jen'ai pas remué, il a eul'airde me trouver fort comique. Avec son grand oeil rond et son bec en l'air comme un petit nez retroussé, il a une physionomie étourdie et impertinente qui est la plus spirituelle du monde. Enfin j'ai toussé un peu pour entamer la conversation, et il s'est envolé tout effrayé. Mais dans sa précipitation, il n'a pas su retrouver la fenêtre. Il s'est élevé jusqu'au-plafond, et il a tourné en rond pendant une minute comme un être qui a perdu la tète. Enfin il s'est calmé en voyant que je ne songeais pas à le poursuivre, et, fatigué de sa peur plus que de son vol , it est venu s'abattre sur le poêle. Il a paru fort agréablement surpris de cette chaleur, car c'est un oiseau trè»-frileux; et après avoir fait encore quelques tours au hasard , il est revenu à plusieurs reprises y réchau£fer ses pieds mignons avec une secrète volupté. n a pris courage jusqu'à becqueter mes petits vers en mie de pain qui étaient sur la table , et après les avoir secoués d'un air de mépris, et éparpillés autour de faii , il a fini , pressé de la faim sans doute, par en avaler im qu'il n'a pas trouvé trop mauvais. En ce moment M. Schwarts (mon gardien) est entré, et le cher petit visiteur a retrouvé la fenêtre pour se sauver. Mais f espère qu'il reriendra , car il ne s'est guère éloigné de la journée, et il n'a cessé de me regarder comme pour me le promettre et me dire qu'il n'a plus si mauvaise opinion de moi et de mon pain.
€ En voilà bien long sur un rouge-gorge. Je ne me croyais pas si enfant. Est-ce que la prison conduirait à l'idiotisme? ou bien y a-t-il un mystère de sympathie et d^affection entre tout ce qui respire sous le ciel? Tai eu ici mon clavecin pendant quelques jours. J'ai pu travailler, étudier, composer, chanter... rien de tout cela ne m'a émue jusqu'ici autant que la