S90 EXP0S1TI
pqrteit laaniè» d'JsMfi^
<xàl «voit db£ etlautee ouvert; Avait on sac^ plefai de jiyres devant loi, dont ks uns mit en son eBooius^ imimt dhérie, les antres jeMaiau loin par despit; deflclidxa papîev8*et femUes ; t^uaysers jettaan fisn fllonnenient; xioit sur les uns et les baisoit; sur les autres cracha par idlennîe et les foula des pieds; avoit une plume «n sa main, pleine d'encre, de Javelle roioit maintes escritores notables qui ne lui tonmoieiit à gré, et les mit en despris; lors, quant aux autres, donna titres et voies d'exaltation très-hautaines et les jugea recommandables; «d'une esponge aussy noirdssoit aucunes ymages, antres esgratinoit aux oaagles et à graubee^et les tierces Tasoit toutes au net et les planoit comme peur les mettre hors de mémoire; et se mons* trdt dure et felle ennemie à beaucoup de gens de bien, plus volontairement quepar raison. Laquelle, quand bien l'eus avisée et noté ses tmanières, dont le nom, comme il me semblait, tdevoit biea ensievir semblable It ses mmuis, et que moult désiroie & savoir icelui, 'vis en l'emplastie de son front comme par manière de titre qui disoit :
< JBéprobatiùn:sm^e. » Lequel mot lo^ dis à par moymeame : « Voiiement e&>tu bien baptisée en celui nom, c carmoaUt an est la signification àa terme propre à la c réalité detta condition ; et qui vautre te voudroit donner « .plus honneste, donroit parement et titre non dignes ii
< ta nature. >
Sy me tanai de Tavoir regardé autant; et plein de bide et de raustéinté des deux et de leur injurieux semblant, toumaima vue en la tierce , laquelle vestue assez honnastoment et plus quoye en ^fqopaience, porta gros
wùlUm^^eaêtitaïèa émSoM son to»:; et ieeus àas^éffgfêx^ là ob il y aveit pluflleurs ckoses mified .par r^ptoir^ au^ cune'fok moois^it les artioles au doy , «utros Ms mettoit le doy sosi; et puis à coup retirait ioelui, w&td dessus de touteiamaiii pars^iiblaDt4l'aa<$iiàa<ayr,ec)DiHie s^e^oulsist kncmiMFer ivgixFe ou blasphème en icéux, ou à aueunes personnes là ^amentues dcmmer charge.
Geste dame4cy, à<6e que je ^s ^ sonblant e&eUe, porta 'Ubn la xuine de non estre -bien juste en conscience «t de semer volentievs disccHrde «couvertement entre les hommes; sembloit .par nature aussy affecter et quérir volontiers les oreilles des priaoes et >des gens en auctorité, là où , iisamt de sa propriété, condeiapaoit hommes et sentences, noircissoit querelles et -convertissoit les bonnes •en mauvaise interprétation. Dont, à si peu*que iper^ju in*estoie de son estre et que je considéroie bien là où tiroit sa nature, mufvis en son front <au8^ le titre de son nom ; et disoit : -« AùcueêHon miiê-j^. »
Couché à demi'lors*et«demi assis gisoieà Tenvers, rprivé 4e parola; etli'y avoit mouvement en 4nqy£br8«des.yeux, aux^als denûèrement se vint présenter l'autre ^uatriebme, qui iouteefforiée en semblant, et comme s'^elle me vonkist inférer mdrt, vint félcmnement jusques au plus prës'de :mon Vis, et portant «une espée hideusement sanglante, laqueUe avoit tournée ipour férir d'estoa, la vint branlant furieusement sur moy., et faisoit* semblant d'en férir, dont la hiâe me prit telle, et la peur tant extrême <qu'en4oeUe ne^m'estoit attente' que de la mort; carm'astoit -sa menace efbriée^àuJssi ^mdrtelleen senibknt comme «ust •esté la :pepoti8Sion de sa >main par ^réal effet.
Geste dame^icy n'avoit deffigurement autre, fbiB quôsUe louloiUks^yeuK, ^ui luifestoient^grosel^estincelana; avoit
la bouche de travers ; le bas et le haat dlcelle contraire l'un de l'autre; avoit le visage enflé et tout rouge ; veines engroissies et pleines de sang, et les mains criminellement sanglantes et mortelles. Et non mort encore, mais assez près, réservé que les yeux tousjours me prestoient service pour faire vivement comprendre ma vision, jettai iceux, comme autres avoie fait, en son front ; et lors me perçus de son titre qui disoit : c Vindication suis-je. »
Lors, quand ces quatre femmes droit-cy hideuses et espoventables s'estoient présentées devant moy, démonstrant chascune l'office de son personnage, toutes quatre en ranc se continrent devant mes yeux en tel ordre que je les ay nommées. Et non ayans encore levé nuls langages devers moy, sinon largement grimaces et ireux semblans qui valoient paroles, commença la première , qui se nommoit Indignation^ k dire ainsy :
c Traytre homme, mauvais, injurieux, faux homme plein de venin, digne de mort et d'esquartelure, digne de mort immortelle et de tourment non terminable, faux traytre , pervers , digne de toute despection humaine ! or as vu nos personnes; or as sçu et congnu nos noms et les conditions de nos affaires, chétif ! mais tu ne sçais pas pourtant dont est nostré production, ne de quel lieu nous sommes mues pour venir droit^y, ne qui est la cause de nostre présent survènement deyers toy . Fol oultrageux 1 nous venons et sommes parties de la très-glorieuse maison de France, delatrès-excelse et béatifiée maison chrestienne, du tbrftne des honneurs et des dignités du monde , du ciel impérial terrien , qui seid resplend sur les hommes, qui seul tient r^^e et domination sur les générations universes, qui seul encerne et circuit la seignourie du siècle, qui seul est pa-
radis dès humaines yoluptés, thrônede superéminent gloire, soleil de justice et de noble vie, fontaine d'honneur et de science, sourgeon de vertu et de félicité, mëre^e clergie et de la sapience du monde, région de chevalerie, royne de proesse, minière de précieusetés, firmament de salut et de vraie foy, que Dieu a rempli de grâce, nature, de toute sa prestance, et fortune, de tout son entremettre. Menteur pervers t de tel lieu sommesnous parties; de là sommes-nous venues droit-cy par devers toy, qui le palais du triomphe du monde, le thrône de netteté et de gloire incomparable, as voulu ordoier et souiller par tes escrits, et toy boutant enprésomption excessive, as dégoutté ton venin et lancé jusques à la royale majesté injuriée durement par ton desgorgier présomptienx. Fol arrogant, esclisce' de venin, menteur injurieux, rempli d'estoffe pire que souffre, ne poye ' d*enfer, et extrait de la génération maudite, ce crois-je, de Dam, de Ooth et de Magot, dont la semence puist faillir en toy, traître faux honune, organe de l'ennemi, plus criminel que escorpion, ne tarente ', et comment as eu, ne pris le hardement de mettre avant les injurieux et cuisans termes, les aguës et mordantes paroles qui naguères sont esparses parmi ce royaume, portées et semées entre toutes conditions et' facultés d*hommes, qui tous, avec le noble royal sang, avec la très-haute et vertueuse chevalerie françoise, s'en sentent blessés, et à toy imputans charge de malice, crient vengeance sur ta fausse hérétique personne, dont l'injure, ne le venin ne sont à souffrir, combien
^ Ssdisce (de: esdicer, couler), source.
* Poye {pia)^ poix.
* Tarente, tarentule.
964 vsMsmm
qMtet te fondes et OMfiae maa ïe» navelieft eè tm t*em« biidies, et là où to& maieire, ton àÊC^ t&donnepovt et garant et est peat-esire caoee de tott pailer. Langue â*aq»c et dentnre de tygre, louve engtoatûssawse de n^nnenr des François , commoveresae de sang et de félonnie, présentacle de honte et de lougiasure, quelle ehose te peut avoir mu on causé d'avoir ptodnit les feUes, horrildes et sospicables sentencea, oomme tu as fkit retentir jusques aux portes de nos («eilks, et desquelIeSf non pas noua tant seulement» ipais toute la généralité de nostre thrâne est commue et ea rumeur; et n*est sang en la plante des pieds, qui n*en monte au visage des haulx hommes, à l'un par vei^ngne^ à l'autre par ire et appétit de venger. Car ne fut onoques le thrdne firançois si injurié que par toy, pe «aoquea sa majesté excelse ne reçut lésion si griëve que prestement de ta main ; dont toutesvoies tes causes sont fausses, tes sïouvemens iniques et pervers, tes fondatiaiia injustes, et tes productions despectueusea et menson* gtoes; et en doivent redonder en toy^mesme obprobrieusement les quaiTeaux que tu noua en aa tirés» faux murtrier inhumain t Et nous t'avons donné antrefois nourriture emprès nous, t'avons recueilli et reçu en service, donné prochaineté à nostre omfafage» hantise et fréquentation claire avec nous, inspeetioa etcognois^ sanee de nostre giron; et tu, en récompense de béné^ fice reçu, en rendition de gratuité obtenue plus que h ton appartenir, ingrat envers ta bonne fortune et eeux qui te ont bien fait, tu payes sucre par venin» tu payes baisers par morsures , tu payes acolemens par plaies mortelles, tu rends mal pour bien, et mort pour vie. Or çà, et si l'heure n'est encore permise que je m'en
^^ SUR VÉBfEÉ KàL PRISE. 355
« poiaBe yrag^r » et que fortune ne m'est ai ffOpM que
• de poavGÔr ejtécuter mon cowage^ au bmâbo m'eet Tes-
< pcôr de te moostrer luae fois ton méfi»$ et de te faire
« sentir amèrement tes outri^es ; ear ae mounraa jamaist
^ V c ne moy aussi» que mon ire et ma fureur, mooa sang et
« ma euisance ne te percent et déveurrat, et deschirent
^ € et deerompent, et desmembrent et diarpiaaent» et te
^. « fassent fondre et poudroie en terre, chair et ossemens,
« et ton nom estaindre en la méoMMure des homm^. > -^ A cestes tant aigrea et injuxieudes paroles me conye-
noit livrer ascout, et ne m'estoit aisance nulle de res* pondre à rencontre par la peur qui me tenoit lors empes* chée la parole. Donc, si le regard de l'ymage m'avoit donné terreur grande en son survenir, maintenant la me renouveloit par cent doubles. En la felleté de son injure parloit toutesvoies bassement ceste dame' entre ses dens et d'une voix cassée, comme si à dangier vuidoit son estomac, et qu'elle ne voulsist point qu'en public on la jugeast telle comme elle estoit en cœur. M'avoit fait des grimaces hideuses et manières de despections les plus terribles qu'oncques visse, èsquelles tant me trouvai confus , tant au bout de mon sens et entendement, que bras et pieds tous estendus comme d'un corps mort, & peine me remanoit en T&me vertu aucune, ne opération, que tout ne s'esvanouist et s'en allast pour la fuir. Mais pris en celui point dernier , me vint aherdre la seconde, qui s'appeloit Séprobatian, et me alla dire ainsi :
€ Malheureux homme , tu t'abuses bien. Cuides-tu jà € avoir fait de nous? cuides-tu jà estre quitte de nos € mains , qui tant avons justes causes et actions en toy « pour te pourbondir? Nenny nont tu y es encore et y « seras longuement, car n'en partiras jamais que de toy
premièrement n^ayons fin. Faux escrîvain , folâtre homme de povre et de petite faculté, clergeau contrefait là où n'y a science, ne clergie, ne lecture, ne autorité, sinon multitude de superstitieuses inventions et fastroulles' que tu vas quérant et par lesquelles tu emmieules les oreilles des ignorans aussi fols que toy, et toy-mesme en tes folies te glorifies! Coquart, maistre vergaut', qui as Fesclipse en l'entendement, etmesmes ne te congnois et veux juger autrui ! Que fera-l'on de tes escritures , de tes frivoles et inventions laidengeuses que tu as fait dévoler par ce royaume, contraires toutesvoies de la vérité, contraires à honneur et droiture, et tournantes à dure lésion et scandale à la chose publique, mesmes jusques à toucher à la face royale, à la splendeur et netteté de la couronne inviolée, que tu semblés vouloir ternir et desfigurer par ta plume? Mauvais homme injurieux , pervers en conception et léger en ton jugement, si tu as conçues aucunes passions non opportunes en Testât de ton maistre à qui tu es et en a:ucunes matières qui te semblent estre rigoureuses de sa part et prochaines de péril, et èsquelles lui-mesme dust remédier et prévenir par sens afin d'éviter propre meschief ', convient-il pour tant par tes lunatiques opinions qu'en embellissant ta cause par bourdes, tu accuses et laidenges les justes et hautes claires personnes par charges , ceux encore ou celui à qui doy nul ne doit toucher, et devant qui et le monde et les hommes et les pensemens doivent frémir et trembler, premier que
I Fûêtnmlîes, contes faits à plaisir, balivernes.
* Maittre Vergaut, allusion aux huissiers à verge?
• Ceci se rapporte à la retraite du daupbin (depuis Louis XI) dans les États du duc de Bourgogne.
y oser mettre main? Donc, je m'amire en moy-mesme et me sens toute effrontée de hide, comment oncques entra en toy le hardement que j'en ai vu, ne la présomption de Toutrage que je y ai trouvée. Et convient bien certes que la bonté royale soit bien grande, quand si baut injurieux attemptement souffre et dissimule. Déa! tu n*es pas celui qui digne soies de dissimulation; tn n'es pas ton maistre, le duc de Bourgongne, à qui il y peut avoir loi aucune de souffrir; tu n'es pas son cbancelier qui est bomme grave et prudent; tu n'es pas son premier cbambrelen, qui estpreud'bomme; ne tu n'es pas de la secte, ne vocation par quoy tu doies avoir aveu de là, ne de çà support ; car tu n'es sage, ne de nul prix, ne de nulle quelconque provection à dignité, sinon à faire et à escrire fatras , multitudes de folies et de vanités, qui toutes ne servent, ne ne profitent, mais endorment les fols légiers esprits et les bons et les notables ayrent. Doncques, puisque tu n'es autre bomme et que tes escrits ne proviennent point, ce peut sembler , de la gravité et prudence des sages bommes de ta maison qui nous sont bien cognus, et que ton maistre aussy n'est pas légier parleur, mais bien pondéreux, il convient doncques que tu, de propre malice, de propre envenimé courage et pourri estomac, de la malignité de ta racine, pour envenimer et enfellir nous autres, pour autrui aussi envenimer envers nous, tu as cecy mis avant , ou que ton maistre faisant l'ignorant et le non-y-toucbe soit esté content secrètement de ton faire. Si tu, de propre et privée malice, l'as fait en ton propre privé conseil , en toy seul en doit redonder la punition; et si par conseil et aveu d'autrui en autrui sens aussi et gravité , il y siet délibération plua
Toa. Ti. 17
iS8 EXPOSITION
< mûre ; car là gist le fort et l'estroit du nead que ci-après c esclairciras, si ta sçais. Mais dont que procède, ne de c quelle main, ta es un trè&-injurieax fol et on instni- « ment très*périlleax, daquel, comme les opérations en c sont despectneoses, pareillement est la personne de c povre et de petite vaine , qnand Tceuvre de soi-mesme c démonstre la qualité de ronvrier.
« Creorge! Georgel les faits de ce royaume, ne de ton c duc ne se vuideront pas par paroles : il conviendra faits c et réaux effects. Sy fabnses bien, quand tu penses que c pour tes escrits nous nous doions changer à ton appétit, c ne ployer nos hautes querelles à tes démonstrances, qui c savons faire et dire et entendre mieux que nuls par dec vers vous. Mais ne vous prisons point tant, mesmes ne « nous daignerions tant abaisser que d'y exposer soin, c Car est œuvre de femme de caqueter moult, et chose de « vertu et de grand pris faire de fait, sique ton œuvre c et ta personne, tout est mis en despris devers nostre seic gnourie ; tes blasmes et laidenges sont suspensées jusc ques à heure due; tes haulx présomptieux langi^es c réputés sans fondement; tes démonstrances et doctrines c comptées à frivoles ; et brief , et toy et ton fait, et ton eac crire et ton fantasier, tout ne nous est rien, ne ne poise ; c tout ne nous meut, ne ne change, excepté que une fois, c avec vous autres, dont nous nous chevirons bien, m*en € rendras compte. »
N'avoit encore le mot hors de la bouche ceste dame, que la tierce, soy hastant de parler, ne lui vint rompre la queue de sa raison; et la faisant guencir' un peu du bras pour avoir lien en mes yeux, commença à dire :
• Gwmtir, te détoamer, ebanffor de place.
c Xay vu pièça et visité tes escrits, qui sont pleins de sédition et de mauvaise glose. Sy convient que tu soies homme plein de mauvais vouloir et de perverse inclination, ou que tu nous ouvres tes sentences et exposes en autre entendement que ne savons comprendre ; car tout sonne injurieux, tout sonne en blasphème et vitupère ce que nous y véons, et tout tourne en reproche et dépression de Thonneur générale de France, avecques vantise et présomption sur icelle , et qui plus est , avec attemptement en la royale majesté particulière, laquelle, de par Dieu 1 ne gist pas en ta répréhension, ne chiet pas k estre corrigée, ne reprise par toy qui n'es que un povre nient, un povre ver de terre très-misérable, un povre homme de petite vocation , de petit sens et de povre estime, et en qui, quand tu auroies beaucoup brassé de mal, mis le monde en desvoy et meschief, n y auroit point de recœuvre, et n'y auroit à qui se plaindre, fors d'un meschant fol escervelé, plein d outrage et d'arrogance, qui se présume de ce que n'entend et se mesle de ce que point ne lui affiert. Sy seroit bien le monde payé lors , quand après grans meschiefs avenus par si faites besongnes, on prendroit vengeance d'un tel chétif et le jetteroit-on en la rivière en un sacq. Par Dieu I sire , qui m'en croiroit, l'attente ne seroit point jusqu'au meschief avenu ; mais tu-mesme commenceroies k gouster le meschief, et se commeneeroit en ta personne, car tu vaux que tu boives de l'eau de Seine ou de Loire plus que ton soûl, ou que tu la saches espuiser toute par boire sans noyer.
« Comment, déa 1 et il semble que tu fasses la figue avec François; il semble que tu ne les prises, ne ne poises, et que ce n'est rien de leur fait, fors chose douteuse et
c variable, chose de mobile fbrtane non fixe, là où beauc coup de vices, beaucoup de vanités et de passions se c tressent parmi, et à cause desquels points tu les sers c d'impropëre, tu les touches et agraves de cuisans c titres, et ton parti et ton maistre tu extoUes et eslièves
< en hautes louenges.
c Déa ! pourtant, si tu prises ton fait beaucoup, et que « les gloires et félicités de ton duc tu réputes excelses, « n'en sieut pas que nous , que tu n'aimes point, doions € tolérer tes paroles envenimées , ne concéder tes sen- « tences estre véritables, quand, au point où elles sont c corrosives et de mauvaise digestion, nous y mettons c contredites. Peut-estre qu'en autruy œil tu vois la bu* c chette petite, mais au tien propre tu ne vois pas le « sommier bien gros que tu y portes. Toutesvoies tu le c cuides avoir net et tout clair ; mais ce te fait ignorance, « ce te procède d'aveuglement, de raison et de conscience c cruement examinée; car amie flatteresse fortune Ionc guement possessée, naturellement est nourrice d'aveuc glement et de vertu endormie.
< Si gloire doncques et félicité par devers toy sont c grandes, loes-en Dieu ; mais n'ont à comparer pour tant « les nostres la dépression de ta langue, qui sont telles c que Dieu nous a souffert acquérir en labeur, et les « tiennes telles que tu les as et qu'on en pourra voir l'isc sue. Sy est folie en toy grande de condempner nullui c pour toy glorifier en ta propre fortune qui ne t'est c estable ne que à autre, car là où tu-mesme t'eslièves, c tu te ravales, et là ou autrui tu déprimes , tu-meame te c condempnes. Aussi ton livre venimeux, plein, comme il « y pert, de crime en larmajesté, cestuy-là te condempne
< et juge; cestuy-là te prononce et démonstre qui tu es.
c et par tes mesmes et propres sentences très-rigoureuses c te reprent et accuse, disant et déclarant que tu es plein c de mauvais fiel, de mauvaise et injurieuse conception, c de mordantes vilaines morsures , de présomption et de c fol outrage , dont la malignité et le mésus demandent « punition, non pas tant seulement à Dieu, mais au roy € et à nous autres tous en général que tu as blessé. Par « quoy, moy, ayant parvisité tout au long tes faits, les- « quels en usant de mon office je déteste et agrave, je c demande sentence et jugement aussi sur ton corps , et « que à l'avenant de ton démérir soit exécuté par justice « ou par voie de fait autre, tant que mort s'en en- « sieve. »
A ce mot s'avança la quatrième qui se nommoit Vindication, et sembloit enfiambée par dedans, comme si ce fust un esprit mauvais ; mais ne disoit mot, fors tant seulement : « Tue^ tue, tue , à la mort / > , et roulant les yeux assez espoventablement pour faire mourir gens sans férir, vint de tout impétueux air, atout son estocq, cuidant le ficher parmi moy , là où de la volepté de Dieu ou de mon bon heur, ne sçay comment, se trouva retenue par derrière et ne pouvoit marcher avant jusqu'à moi, dont effuriée et passant toute impatience, cuida désespérer et soy-mesme occire par despit; et jettant feu par les yeux , ronfloit des narines et brayoit par foursenerie si horriblement, que certes, qui n'a voie espoir nul en ma vie dès le commencement de leur venir, maintenant ne avoie autre recours qu'en Dieu pour lui recommander mon âme , auquel taisamment et par seule pensée j'envoyai ma prière, là où tout espoir tem{)orel m'estoit défailli et me avoit relenqui tout humain confort es mains de ces quatre.
Donc, comme en ceste dure perplexité eusse esté ancun petit temps , non pensant que si heureux fusse que ma prière dust estre exaucée devant Dieu, ne qu'envers moy tel pécheur, sa miséricorde se dust ploier si à coup, près* tement s'apparut à moy une ymage dont la beauté en son survenir me donna esbiouissement parce que claire estoit et d'angélique semblant; mais ne s'en monstra riens que le vis', lequel, par le survoir, commença à rassurer ma peur et à mettre en estât mes naturelles puissances eslon* giées de leur vertu par fraeur prise; et déclinant son regard envers moy par semblant d'aucune affection, proféra ces mots, disant :
c Homme, reprens seurté en toy et courage! rend c gr&ce k Dieu et resvertue ton esprit ; car quoique ta c soies accueilli de menace, n'es en péril pour tant, ne en
< l'abandon de fortune, parce que Dieu, où toutes choses c se présentent, congnoit ton fons meilleur que ne font les € hommes : sy ne te souffrira en danger, là où tu-mesme c te voudras aider et prendre aux dens le frain de ton c opportun besoin. >
Et alors moy , qui soigneusement entendoie à ces pa> rôles et ne savoie qui fust ceste ymage, m'enhardis de lui enquérir qui elle estoit, ne dont estoit sa production. Et elle, non lente de respondre*, me dit : c Je suis c créature de Dieu, claire comme tu vois et noble créa- « tion, mais souillée laidement par tes mesfaits, et infuse c en toy et donnée inséparablement, sinon par mort.
< Suis ton &me raisonnable, qui te donne estre et vivre, c parler et entendre, et viens par la divine pourvision
< devers toy, moy remonstrer comme lumière et clarté de
< X« 9^«« le TiMge, Ift flffare.
> Cette forme rappelle Ift langue poétique de Dante.
8Ua VÉRITÉ MAL PRISE. M3
ton corps, conduitresse et conseillère de tes affedres, là où, quand tu obéis à l'empire de ma raison, je te maintiens clair et louable]; et quand moy me supploie à tes appétits sensuels, moi-mesme je me défigure. Mais, pour ce que n'est de la spéculation présente d'entrer en ces termes, fors en tant qu'il touche ta présente perplexité où il te besongne secours, laisserai couler tes offenses diverses par lesquelles tu m'as mise en péril, et viendrai à aucunes bonnes inclinations naturelles en toy , qui, en la miséricorde de Dieu, espoir, sont regardées, et ësquelles ne te souffrira périr , mais que te persévères et parcontendes plus et plus à fin bonne et à l'obtènement de sa grâce, qui oncques neus en toy une seule pensée bonne, une seule gouttelette de fructueuse intention, que tout n'ait esté vu et regardé de ses yeux, et tout mis en la conserve de sa bonté, pour t'en rendre rétribution une fois condigne au cas et à l'avenant dumérir, par équité telle que tout bien fait est rémunéré également, comme le mal fait pugni.
c 0 dame, ce dis-je alors, estes-vous donc l'&me de mon corps? Estes-vous celle en qui je m'attend» sauver présentement à rencontre de cestes felles et inhumaines dames droit-cy qui tant me contempnent et injurient que la mort ne me pourroit estre plus aigre que leur parler? »
l'amb. — Oy voir, ce suis-je; je suis le fruit de ton expectation.
l'actbub. — Loué donc en soit Dieu et bénoite soit l'heure de ton apparoir I Donc et si par toy dois estre relaxé de la chartre de mes mérancolies, te prie que tu veuilles faire revivre aussi mon esprit tout circui de ténèbres, affin que par claire congnoissance prise de toy je me puisse
réunir avec toy en amour, qui ne te congnois ores que con* fusément et en ay oublié les propriétés et vertus. Sique je te prie» faveure-moy et m'accorde ma pétition; et qui t'es nommée lumière et conduitre^se de ma vie , paro&e toy, je te prie , charitable exposeresse de mon salut.
€ Volentiers, ce dit alors Tâme, et je le feray . » Et moy^ qui avois subtile Toye, respondis prestement : c Voire ; mais
< me seras-tu avocate féable après et défenderesse en ce « qui me besongne? » Qui , non lente en respondre, dit : « Oy, mais ce ne sera point en la semblance que tu ores « me perçois, mais en autre résolution de personnages c que tu congnoistras ci-après, et qui avec moy, sont c une mesme.cbose et essence, et à toy , d'une mesme « administration et service. Sy saches et entends bien, « qu'en ensiévant ta pétition faite, je suis, comme je t*ai « dit, ton &me raisonnable, créature formée à l'ymage de a Dieu et de son semblant, à qui, après les angels et cec lestes créatures, nulle rien terrienne n'est semblable, « nulle de telle dignité en création, nulle de telle adoption a en la divine amour, nulle de telle conception sublime, c nulle de telle susception de grâce, comme de vertu, « comme de science, comme de congnoissance et discrétion, « et comme de toute capacité de chose intelligible et com- « préhensible , avecques vie étemelle et joyeuse fruition « de la vue de Dieu, lors quand par labeur et vertu me c serai exercitée pour y paratteindre. Et ceci dis-je quant « au regard de mon estre et du lieu dont je Wens. Mais, c quant au regard de ta personne privée , à qui je suis
< enjointe pèlerine , mise en ce voyage d'embas pour y
< cueillier fruit, pour y messonner et semer, pour y ras- « sembler trésor de mérites, pour y faire planter et floiir « œuvres vertueuses, certes, je suis celle qui, duite de ton
bon ange, regardée de la bonté du haut Sire de lassus, après ton enfance, passé de sept ans et mis à puérile escole, te fis comprendre ta première leçon, et toy ayant fait sage de lettrure, te baillai en rétention ta pâtrenostre. Donc, plus et plus par succession de terme tu convaloies et croissoies, et en renforcement d'eage et de corps tu acquéroies plus et plus impression de science, jusques à largement en avoir conçu, premier que tu me retirasses arrière de ta perfection et principalement de mon salut.
c Et alors comme je te visse , par conseil non sain , distrait des escoles, et que non tenant compte de ta première nourriture enfantine, tu t'enveloppoies es aflfections mondaines, tu fabuvroies de vanités temporelles, tu t'adonnoies tout à délis et désirs charnels, dont oncques puis tu ne fis retraite, et qu*en cuidant prospérer ton chemin, féliciter ta vie et ta fortune, tu quis les variables et périlleuses habitations de dame court , les mendiques et fallacieuses hantises des princes, o* lesquels tu te pensoies grandir, 6 lesquels tu te pensoies so\irdre et monter, comme rien ne te sembloit telle félicité comme fréquentation de seigneur, lors moy, obéissant à ton erre, envis toutesvoies et à regret, pour première réception de doctrine conçue en moy, je te ramentus estre nécessaire pour finablement , jà-soit-ce que par longues estorses, venir à bonne fin, servir, aimer , craindre et honorer Dieu sur et devant tout, et que sans avoir icelui tousjours devant l'œil, tout ton contendre , tout ton acquerre et ton délicativement vivre, tout seroit povreté et malheur, tout seroit ombre et
' 0, avec. .
â66 EXFOSmON
nuée de mort, cas de confîise expectation, de pedte dorée et de douloieose issue, qui, comme le Tuaseau qui naturellement retient en lui le flair de la première liqueur qui y est imbue, tu ainsi, par vertu d'aucun peu de science comprise en toy adolescent, m*enaieTis en conseil et te submis Yolentiers à mes enseignements; lors où toy ayant tiré à celle vertu qui estoit souveraine, je m'assayai après à te induire encore en une autre non moins à perfection profitable : c*estoit que, avec aimer et craindre Dieu , tu aimasses vertus et bonnes mœurs, contemplasses tondis les bons et leurs exemples, et les mauvais abhominasses et fuisses en leurs œuvres.
c En quoi aussi, toy trouvant libéral assez et prest, et qu'en longues contraires impugnations et adversités cbéant et relevant, où Dieu t'a esté clément et piteux, je me suis tenue ferme et constant en te ramentevoir tondis les points dessus dits ; toy, venu parcage robuste à meurison et gravité plus et plus parfaite, je t*ai conseillé dicter et mettre par escrit tes conceptions, selon Toccurence des temps, une fois, par amoureuse jeunesse, louenges et glorifications des dames, autre fois par affection à la gloire du siècle, cantiques et exultations des nobles humaines chevaleries, en quoy, tu léger encore et volage, passant ton temps vertueusement, non en oiseuse, tu t'es acquis famé assez moyenne, grftce conveniente et fertile , et habitude et cognition de maint noble et haut homme, c Donc depuis, comme Ton tire de l'un à l'autre, et que les esprits se ouvrent et esclarcissent, les fantades s'espardent et amplient, les conceptions s'aguisent, les jugemens se meurissent et pondèrent, et que les expé-
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« riences des choses humaines plus et plus s'assayeurent c et se congnoissent, après avoir vu et lu histoires et livres € divers, pris dUection grapde et faveur en leur contenu, « aimé les glorieux et haulx homme de jadis, condolu « leur infélicitié par fortune , glorifié leur vie par nohle- « ment vivre, et toy-mesme, voyant et considérant Testât c de ce siècle, je t*aî fait ouvrir l'entendement en icelui. « Je t*ai fait voliter ta pensée et circuir en la rondeur de
< la terre, ta fantasie en sa circonscription universe, et c pris et recueilli beaucoup çà et là, comme tout ne se c peut en un homme comprendre. Je fen ai fait vuidier « tes méditations ; je t'en ai fait mettre par escrit tes conc ceptions, et fait composer livres et traités, plus à l'utic lité et salut du monde que à propre et privée gloire.
c Donc, en ensievant mon conseil de vieil temps , et € pour toy faire acquérir mérite en labeur, je t'ai fait emc prendre l'insécution de ce noble et ingénieux homme c Bocace , et réduire à mémoire , depuis le roy Jehan c où il fina, les haulx et glorieux hommes de la terre suc- « combes en fortune et venus à povre et douloreuse ter-
< mination, iSStA toutesvoies le nombre est grand, la hauc tesse de leur estât, dangereuse, et la tractation de leur c mort et infortune, à tout le monde plorable , considéré € encore les très-hautes et très-excellentes personnes, roys
< et princes de nostre temps, qui y sont comprises, et dont c les matières bien traites effaceront toutes recordations € anciennes*.
c Tay fait emprendre en outre cent épistres où l'unic vers estât du monde est compris dedans, et en quoy
■ Ce trait^ne Ait terminé que plus tard, lorsqu'on vit se réftigier en Flandre Marguerite d'Anjou, à qui Chastellain le dédja. Noua le pn-* blierons dans le tome VII.
chascuu , homme ou femme, de quelconque condition si puissent estre, trouveront allocution, c Tay fait emprendre aussi la tractation des deux félicités^ le livre de trois divers nobles^ le livre des *«maines grâces, le livre des périls du mande, le livre d% père à son Jlls^ le livre du faux amoureux, lequel rou vé * de deux dames, laisse la meilleure et la plus belle pour adhérer à celle qui lui est traître et contraire; le livre de la condition de fortune, le livre de la cause des infortunes, le livre des abusemens de court, le livre de la tranquillité des courages*^ et plusieurs autres, lesquels , si vie t'est permise et conjonction avec moy par aucun temps convenable, àTaide de Dieu, te feraimener jusques au parfait, sans encore la très-ressongnable charge d*escrire tous les haulx et grans faits de la chrestienté, souverainement de ce noble royaume et de ses dépendances, depuis Tan vingt jusques à maintenant, là où, avec infinité de labeur, conviendra aussi avoir multitude de grand sens et de soin pour justement en ouvrer. Et te doit bien frémir le cœur à rencontre, attendue la difficulté seulement de ceste très-haute matière sans fons et sans fin, comment tu t*en cheviras ; mais en longue vie et diligente labeur n*est rien qui ne se mène à chief, quand bon vouloir s*y ajouste. c Je f ay fait contempler aussi maintefois les choses glorieuses et excelses, réciter délitamment les vertueuses*, plorer en courage celles de tribulation et de ruine, souverainement du présent temps, auquel les roys et princes de la terre sont divisés ensemble, froids
> R(mvé(àB: rogare, demander], soUicité, prié, s Tous oee ouvrages sont perdus: nous ne savons mdme pas si Cbastellain les a achevés.
« en amour, nonchaillans en devoir, paresseux au fait de c la chose publique, songneux en affection privée, pleins « de vanité, pleins de murmure , pleins de couvertes en- « vies, pleins d'affections terriennes, pleins de desrègle-
< mens, pleins de vices et de povres conditions, et chaulx c et boulans en leurs propres et privées querelles , par « lesquelles menacent le monde et le font trembler, laisc sent la querelle de leur créateur, Texpédition de la vraie c foi sainte , en quoy Dieu se pourroit contenter d*eux et c chrestienté ressourdre , qui maintenant va vaucrant et
< chancelant desconfortée , criant hautement devant les € portes des royaux palais , devant les fenestres des pré- « lats cras et replets, en plein consistoire aussi des gens € de conseil enivrés en autorité; mais ne trouve que € cœurs endormis, natures appressées , affections refroic dies , amour petite , dévotion sobre, compassion nulle ; « et ardans en convoitise et vaine gloire, exposent seuc lement et appliquent délectation en chose terrienne , c comme non en un, ne en deux , mais en toute la plus c part chrestienne appert et est manifeste.
€ Cecy avec plusieurs autres matières semblables t'ay € fait concevoir souvent ; t'ay donné méditations et penc sées, dont les conceptions aucunes fois bien amères t'ay « fait convertir en pleurs , et icelles mettant par escrit, t remplir ta plume de propres termes. Sy ne le dy pas c pour toy traire à vanité, ne h jactance en ton fait, mais c afin que Dieu soit preuve et tesmoin de la cure et sollic citude que tu portes en la félicité et tribulation des « hommes. »
l'acteub. — Dame , moult ay oy ententivement le recort que tu m'as fait; et m'a esté solas trës-grant d'avoir eu le rafraîchissement de mon eage passé, duquel toutes-
réunir avec toy en amour, qui ne te congnois ores que confusément et en ay oublié les propriétés et vertus. Sique je te prie, faveure-moy et m'accorde ma pétition; et qui t'es nommée lumière et conduitr^sse de ma vie , paroffire toy, je te prie , charitable exposeresse de mon salut.
€ Volontiers, ce dit alors Tâme, et je le feray . » Et moy, qui avois subtile l'oye, respondis prestement : t Voire; mais
< me seras*tu avocate féable après et défenderesse en ce
< qui me besongne? » Qui , non lente en respondre, dit : « Oy, mais ce ne sera point en la semblance que tu ores « me perçois , mais en autre résolution de personnages « que tu congnoistras ci-après, et qui avec moy, sont « une mesme.cbose et essence, et à toy, d'une mesme « administration et service. Sy saches et entends bien, « qu'en ensiévant ta pétition faite, je suis, comme je t*ai « dit, ton &me raisonnable, créature formée à l'ymage de « Dieu et de son semblant, à qui, après les angels et céc lestes créatures, nulle rien terrienne n'est semblable, « nulle de telle dignité en création, nulle de telle adoption « en la divine amour, nulle de telle conception sublime,
< nulle de telle susception de grâce, comme de vertu, « comme de science, comme de congnoissance et discrétion, c et comme de toute capacité de chose intelligible et comc préhensible, avecques vie étemelle et joyeuse fruition c de la vue de Dieu, lors quand par labeur et vertu me « serai exercitée pour y paratteindre. Et ceci dis-je quant « au regard de mon estre et du lieu dont je viens. Mais, c quant au regard de ta personne privée , à qui je suis c enjointe pèlerine , mise en ce voyage d'embas pour y € cueillier fruit, pour y messonner et semer, pour y raa- « sembler trésor de mérites, pour y faire planter et floiir c œuvres vertueuses, certes, je suis celle qui, duite de ton
bon ange, regardée de la bonté du haut Sire de lassus, après ton enfance, passé de sept ans et mis à puérile escole, te fis comprendre ta première leçon, et toy ayant fait sage de lettrure, te baillai en rétention ta patrenostre. Donc, plus et plus par succession de terme tu convaloies et croissoies, et en renforcement d'eage et de corps tu acquéroies plus et plus impression de science, jusques à largement en avoir conçu, premier que tu me retirasses arrière de ta perfection et principalement de mon salut.
€ Et alors comme je te visse , par conseil non sain , distrait des escoles, et que non tenant compte de ta première nourriture enfantine, tu t'enveloppoies es aflFections mondaines, tu t*abuvroies de vanités temporelles, tu t*adonnoies tout à délis et désirs charnels, dont oncques puis tu ne fis retraite, et qu'en cuidant prospérer ton chemin, féliciter ta vie et ta fortune, tu quis les variables et périlleuses habitations de dame court , les mendiques et fallacieuses hantises des princes, o* lesquels tu te pensoies grandir, 6 lesquels tu te pensoies sourdre et monter, comme rien ne te sembloit telle félicité comme fréquentation de seigneur, lors moy, obéissant à ton erre, envis toutesvoies et à regret, pour première réception de doctrine conçue en moy, je te ramentus estre nécessaire pour finablement , jà-soit-ce que par longues estorses, venir à bonne fin, servir, aimer , craindre et honorer Dieu sur et devant tout, et que sans avoir icelui tousjours devant l'œil, tout ton contendre , tout ton acquerre et ton délicativement vivre, tout seroit povreté et malheur, tout seroit ombre et
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Lors, en l'instant avec le mot, s^esvanouit; et en Tinstant arrière soudainement , sans temps entre deux qui portast mesure^ se remonstra en la trinité que m'avoit promise.
SUR VÉRITÉ Mal prise. 273
Et 86 mirent devant moj trois personnes, dont Tune sy estoit en forme de jouvencel angélique, riens tenant de terre, ne de matière corruptible, lequel , de tout le corps, estoit clair comme de cristal, de la teste en dessous; et s*y pouvoient par semblant imprimer toutes choses entendibles et sensibles, sans fin et sans nombre; et se nommoit en celui endroit JEntendemeTU possible. De la teste en dessus estoit en regard, comme un escharboucle rayant, jettant sesrays contremont du ciel dont recevoit sa clarté, et en dessous au cristalin corsage donnoit lumière. Donc se nommoit en celui endroit Entendement besongnant.
Les deux autres personnes estoient féminines dames, moult belles et de noble natuire , ce sembloit. Sy estoit Tune en son estre blanche comme noif ' pure, pleine de diverses pointures et d'impressions infinies, sans que lieu y remainsist encore sufiSsant pour y en mettre des autres cent mil fois tant. Et estoit vestue ceste dame d'un manteau tant délié que, sans descouvrir riens du corsage, tout de ce de dessous se pouvoit congnoistre légèrement par dehors; et se nommoit ceste dame Mémoire.
La tierce sy estoit une dame moult spécieuse , toute vestue de pourpre. Portoit sceptre et royal vestement; et décorée de couronne luisant , usoit d'empire comme empereis sur les autres ; et se nommoit ceste dame VoleMi.
Moult certes m'estoit chose délectable voir ces trois nobles personnes , et chose de grand reconfort sentir emprès moy leur assistance. Sy dis lors que bien m'avoit accompli sa promesse la dame qui s'estoit esvanouie de moy, et qu'en lui certes avoit fidélité grande et bien approuvée.
^ Naift neige.
TOM. Tl. iS
Et lors, comme ne pouvoie saouler les yètix en les contempler, et que mes fraeurs premièrement eaes m*estoient toutes esvanouies, comme si rien n'en fust avenu, me perçus que les quatre mes ennemies de commencement commencèrent à reculer un pietit en arrière, et prenant une manière rassise en elles, plus que au premier, changèrent couleur toutes quatre. Et semUoit que peur aucunement les surprist de ces trois, et que redoubtassent leur vertu. Pour quoy , elles trayant ensemble en manière de conseil, et percevans bien que lieu n'auroient d'estre oyes, ne d'arguer à rencontre, trouvèrent un personnage d'une dame nouvelle, ne sçai où elles Tavoient embucée; et icelle ordonnèrent pour tenir leur lieu , et pour mettre avant en termes ce à quoy dès le commencement estoit leur prétendre. Et tant appris lors de son estre que je l'oys nommer aux autres Fmagination françoise.
CoDune doncques ces quatre premières dames droit-cy« à demi leboutées, se tenoient un peu plus loignet de moy que ne soloient, et que leur semblant portoit de non me oser approcher mais, par la vertu des autres que je perçus bien que moult ressongnoient, vis partir de leur troupeau ceste dame Fmagination^ portant en sa main un livret; et iceluy présentant à mes yeux tout ouvert, commença à dire : c Homme ! de ce livret qu en dis-tu? l'asc tu vu, autrefois, et es-tu de riens recors de son conc tenu? »
Et moy respondant que oy et que j'en avois congnois^ sance assez , m'en renforça sa demande, disant : i Et dont € vient que ton cognoistre en est si expert, et que encore c ne l'as vu, ne manié entre mes mains? »
c Beau l'ai congnoistre, ce dis-je lors, car ce fat une c fois ouvrage de mon engin. »
TM AOINÀTION. — Et Comment a-t-il bien le hardement en toy de regehir * que c'est de ton œuvre?
L*ACTBUB. — Quelle utilité me seroit de nier ce dont la preuve du contraire me tourneroit en confusion? Si mère ne peut nier son fruit, ne moy ne puis nier ce livre. La mère a porté son enfant en son ventre , et moy ay porté cestui en mon &me. Donc» s'il y a riens qui sonne aigre et qui cuise à honneur par l'interpréter au pire , vez-me cy submis à l'interprétation X Entendement et de ces deux dames Mémoire et Volenté, en qui mains et distinction claire je me ose bien fier de ma sentence ; car y a en elles droiture et équité , saine conception et vrai jugement; et ne se desvoieroient ne pour toy, ne moy, de la voie véritable.
TMAOïNATioN. — Et commout faut-il tant de personnes pour te défendre , qui as esté seul à la composition de ton livre? ne faut mie trois avocats pour un seul corps garantir? Respons, et sauve de propre estomac ce que de propre estomac tu as mis avant.
l'actbub. — N'ai advocat nul droit-cy qui ne me soit propre et qui tenu ne soit de moy servir, comme qui ne puis vivre, ne avoir estre sans leur assister. Ce sont celles et celui qui ont esté inséparablement avec moy au secret de mon ouvrer, là où j'ai composé ce dont j'ai eu crémeur longue d'en avoir assaut, et laquelle chose, jà- soit-ce que je l'aie moult redoubtée, et que l'estroit de l'examination m'a esté une dure attente par la diversité des courages, toutesvoies loué-je Dieu de l'heure qui est venue maintenaùt, quand assiégé de tous lez de vous et d'autre, je me trouve en point de respondre, sous la prestance toutesvoies
■ Mtfehiff noonnattre, ayoaer.
de ces trois, afin^'en estre quitte une fois, juste et prendshomme, ou d'en estre à la condempnation démène.
tmâginâtion. — Homme, tiu parles baudement; et semble que bien peu tu prises cestui affaire. Mais sçaistu bien quel nom j'ay et de quel lieu je suis venue pour venir droit-cy?
l'actbub. — JTentens que Ton t'appelle Fmaginatûm /rai%çoise, et qui es celle qui as tourné et viré ce livret de feuille en feuille ; et le lisant et espeluçant par jour, de lettre à lettre, par nuit l'as ruminé entre courtines closes, et 7 quis le goust du vrai entendre, là où souvent, à le macbier, la saveur te sembloit amère.
TMÂGINÂTION. — Et te semble-il que, par ces trois qui te assistent droit-cy, tu me doies donner goust autre que celui que j'ay pris, et que par leur parler je doie tourner mon jugement contraire de mon assavourer? Nenny voir! sique ne sçai à quoy te servira la fiance que tu y as, ne à quoy te viendra à profit leur entremettre, qui me semble aussi peu fructueux comme nécessaire, quand ce qui est fait est fait en ta personne, et en ta personne , comme George, tu le dusses respondre, non pas en ces personnages que tu nous vas quérant droit^y. Au fort, pour venir à nos fins, entrons en commencement; et si tes assistans y ont lieu, me fassent entendre quel et comment, ou tu en leur nom; et me déclarent leur estre et condition, par lesquels droit-cy doivent estre appelles, ne crus de porter la raison pour toy, qui ne congnoî que ta personne et tes œuvres, et non pas les leurs.
l'âcteur. — Dame, je ne prie fors que oys soient, et que prestance leur soit faite de parler, qui prestraient enfonceront un tonneau , dont ce qui en vuidera ne court pas à broche commune, mais te donrra assagissement
beaucoup de tes questions, premier que tu y entres. Sy te prie, sire entendement, et vous, mes dames, qu'en ensiévant l'exigence du cas, droit-cy veulliez esvertuer vos personnages, telles comme sont vos natures, et monstrer à Fmagination française, comme vous avez grand titre et intérest d'estre venus droit-cy en ma deffense ; car, ce fait, me sera deschargé beaucoup mon cœur, et ma cause plus embellie.
ENTBNDBMENT. — Dame, ne te semble -il que nous soyons convenables avec cest homme , qui en sa seule personne a concité toy et toute la greigneur part de France contre lui, sous espèce toutesvoies de bien et de bonne intention, qui autrement a esté tournée? Doncques, qui seul est encontre une telle généralité ennemie, fol n'est pas, s'il a frère, ne sœur qui soient une mesme chose avec lui, s'il les mène à jour de son champier * pour conseil, là où il pense à trouver dure bataille. Ainsi est-il droit^y, dame. Nous trois, nous lui sommes frères et sœurs, une mesme chose, une mesme nature avec la sienne, qui nous entr'aimons tellement que nous sommes inséparables de lui, sinon par séparation de vie. Donc, si tu quiers à congnoistre mon estre, ne à enquérir la cause pour quoi icy je me ingère, regarde vivement en moy, et avise si je ne sers moult à l'acteur et si je ne suis jEntenr dément humain, en similitude d'un coffire ouvert, là où toutes choses, selon ce que elles se présentent aux sens extériores et aux puissances de l'àme, par dedans se recueillent, se conçoivent et se logent ; et là, visitées par la lumière à'JEntendement besongnant, se poisent et sont agoustées en la discursion de Saison vive, qui en tire ce qu'elle y conçoit : des bonnes, bonté , des mauvaises,
* Champier^ combattre en champ dos.
saveur contraire , comme qui autre rien ne peut traire des choses, fors ce que leur nature preste.
Dame, en vérité de ce nom entendement, qui mesme le suis, j'espécule les choses célestes; et conçoy par grâce ce que par sentiment je ne puis attaindre ; et parviens jusqu'à la cognoissance de Dieu et de ses œuvres, et à la conception des choses invisibles là-haut, là où œil ne monte, ne sentiment. En vertu de ma nature aussi, je âds d'enfans petiots, hauts glorieux clercs, pleins de sdences, pleins de soins et de hautes doctrines, parce qu'ils m'ont ouvert et disposé à concevoir diversité de matières, les unes spéculatives, les autres morales, autres de pratique et de diverses fins, lesquelles toutes se trouvent en moy, quand d'aventure on touche à la serrure du cofiEre ; car à légier se trouve, ce qui est quis là où il est.
Or suis-je de telle nature que tel que l'homme me quiert avoir, ou riche ou povre, tout tel je me présente à lui ; et tel qu'il me aura entretenu et fait à son plaisir, il me trouvera tel et non autre, quand lui sera besoin. Si d'aventure il est convoiteux et qu'il donne soin de mettre beaucoup en mon estuy, beaucoup j recevray, et tant plus y recouvrera à son recours. Donc, si peu y met et que peu acompte de tel amas par vice d'oiseuse et de négligence, peu trouvera de richesse .et de noble acquest; et sera un honune abject et povre, inutile à aoy-meame et à autrui.
Dame, tu entens bien qu'en un cœur nonchalant, en un homme qui de riens ne fait poids, nulle rien ne lui est grande; et que les courages qui se disposent à vivre comme non hommes, ne resongnent événemens mondains nuls, ne que bestes mues, qui buvans et mangeans le morceau entre les mâchoires, ont le mail sur la teste souvent,
dont n'ont peur, parce que n'ont sentement de leur mort.
O dame, entons droit-cy : si Tacteur que tu assauk, m'eust mis en nonchàloir comme gent telle, n'eust mie incorporé ce que après, par consentement de raison et par l'excès du remplage qui y estoit trop, il m'a fait yuidier, et de quoi maintenant tu t'eslèves en son contraire. Car eust dormi peut-estre et se fust tu, comme qui de riens n'eust sçu, ne voulu faire poids, et se fust aussi légèrement passé de parler aigrement, comme légèrement il se fust passé de concevoir les aigreurs qui queurent; car, qui n'acoute, ne entend, et qui ne sçait, n'assavoure.
Or queurent choses hideuses et dures choses, qui espoventent hommes et pensemens, toutes distraites d'honneur , lontaines de salut et prochaines de misère et de tribulation ; lesquelles conçues en l'acteur, les a boutées en mon coffre, là où j'en ay tiré la saveur qui m'en est amère, dont, du mauvais goust que je y trouve, avec fresche conception, j'en ay fait prest jugement, et ai recrachié dehors ce qui m'assavouroit mal.
Donc, si j'eusse esté nonchalant de la chose publique, et que des choses humaines ne m'eust esté riens, allassent bien, allassent mal, et que l'acteur, mon maistre, m'eust donné ce repos, ne fust ores riens de ce passage estroit où tu as enclos l'acteur et moy , pour traire de nous l'interprétation que tu quiers et les causes de nos rigoureux escrits, qui ne sont toutesvoies autres que les faits que nos sens nous ont fait concevoir. Sy me suffit t'en avoir dit autant pour l'heure , pour donner lieu à Mimoire, ma sœur, qui plus vivement parlera beaucoup et plus à l'atteinte du cas, pour plus te donner conception de ton tort et de l'équité et bon droit de nous autres. Sique, dame Mé^ moire» parle maintenant et descouvre ce qui est de toy;
et si tu as riens qui peut embellir nostre matière, fais monstre de ce que tu as en trésor. Peut-estre que tu descouvriras choses qui pourront bien estre recongnues et jugées de grand poids.
MiîMoiRE. — Que diroie-je, Fnteiulementf Si un nouveau vaisselet emboit par nature la première liqueur qui j est conçue, et la sent tout vieil et à tousjours, ma patrenostre m'est aujourdliui aussi fresche comme le premier jour que je la conçus enfant. Je fus créé avecques cest homme, et naquismes nous trois ensemble avecques lui, dont, en Teage d'enfant, souple à doctrine, me furent présentés plusieurs livres dont j'ay aucunement recort du contenu; et en ay mis en conserve ce que j'ay pu, par plus, par moins, comme par plus ou moins avoie affection aux matières et à les bien emprendre, dont les unes m*ont esté nécessaires, autres utiles, autres glorieuses et louables, autres amères et de mauvais goust, profitables toutesvoies quand bien se trouvoient espelucées. Les nécessaires ont esté celles qui me servent à salut, articles de créance, congnoissance de Dieu par doctrine, par fojet par espérance, sans lesquels points n est sauvement, ne salut nul. Les utiles, ce sont esté sciences et disciplines, Visitation de livres et de hauts escrits, qui parfont l'homme et le mènent en la congnoissance de Dieu et de soy-mesme, le font sage et clairvoyant, éloquent et subtil, et prompt pour discerner entre mal et bien, entre vérité et mensonge. Les autres qui sont glorieuses et louables à l'homme, ce sont lectures fréquentes et visitations d'histoires des nobles dite et tractations non communes des anciens philosophes, des poètes, des orateurs et des historiographes, qui traitent des faits^ des mœurs, des laudations, des glorii3usee vertus et hauts titres des nobles de jadis, roys.
empereurs, ducs et barons en tous eages et en toutes lois, dès le principe du monde jusqu'au présent; car en icelles se trouve le miel et le sucre, délectation d'&me et contemplation souveraine de noble engin. Là se trouve le miroir par lequel on s'adresse; là se trouve l'exemple par lequel on s'amesure, par lequel on se règle et atoume, et par lequel, prenant exultation en choses honnestes, on enlaidit et fuit-on œuvres ténébreuses et malsaines. Y a encore une autre manière de matières que je compte de mauvais goust et amères : ce sont celles qui en vraie description racontent les opprobres, les reproches, les confessions, les infélicités et escandres d'aucuns hommes et hauts princes et barons du monde passé, d'aucune noble génération, à qui il peut estre mésavenu, d'aucun glorieux royaume, d'aucune cité noble, d'aucune singulière personne notable, qui se sera méfaite ou que fortune ennemie aura mené à fin triste. Sy en sera la conception amère parce que noble nature se deult volontiers du mésavenir d'autrui noble. Et peut profiter toutesvoies la lecture, en tant que le lisant et qui le met en rétention, s'en préavise et préserve, et fait autrui préaviser et préserver de non encheoir en semblable, ne par fortune, ne par propre faute, comme toutes fins se traient de l'une de ces deux; lesquelles toutesvoies, quand on les prévient par sens, n'ont point d'efficace en l'homme par quoy on les doie craindre. Dame, et avec ce que jeusne et en succession d'eage j'ai pu lire et apprendre moult de choses par livres, sy ay-je pu avoir congnoissance aussy et impression d'autres beaucoup, que les sens extériores, comme la vue et l'oye, m'ont rapportées, et qui en ont mises les réalités en la conserve de mon clos, là où souvent je les manie et reliève, je les songe et digère selon leurs qualités et circonstances;
entre lesqneUee les nnes peavent estre déHitaUes et de grand firoit, et les antres méranoolieoses et tristes, moidt dnres en digestion. De cestes deox manières de choses avenues, dame, ay-je tont plein mes coftes, ay-je tont plein mes armoires et custodes, non pas par doctrines d*escole, non pas par lecture en livre, ne par récitation unie de bouche, mais par réale vision et expérience des cas en . bien et en mal. Toutes me gisent imprimées si très au vif, que riens n'est qui les puisse traire dehors de moy pour les me faire perdre, et qu'elles ne demeurent fresches et vives en mon regard, autant celles de dix ans que d au* jourdliui.
Dame, et s'il te plaist que de cestes choses ainsi vues et connues par sentement je déclare un peu les particular rites aucunes, tant pour ton propre contentement comme pour preuve de ma parole, je te veux ramentevoir premièrement aucunes de celles qui me sont délitables, et qui à la matière présente que j'ay à déduire en faveur de Facteur, me seront serviables et de grand fruit; car partie seront matière subjecte et grand fondement de nostre œuvre. Donc, parce que nous devons entrer en contention toy et nous, pour cause de cest homme, et que tu es mue de France pour cy venir en ces marches basses impropérer un povre escrivain qui ne te haite *; doncques, parce que tu es de France et que tu en représentes la nation, toutes les matières bonnes et mauvaises que je tirerai de mon recort en France, seront prises et sur icelle fondées, comme qui par autres ne te peux assoufir, ne faire approche. Donc, et pour ce que cause principale de ta venue droit-cy est Tacteur, et à l'acteur la cause de son escrire est le desvoi de
SUR VÉRITÉ MAL PRISE. tt3
ta nation, les François, te veul donner & entendre sur quoy l'acteur principalement a fondé son œuvre, et pour quoy il sest itm si aigrement à rencontre de ta nation, et premièrement notant la personne de son maistre en qui il congnoit toutes bontés manoir et autruy avoir reçu maints haulx bénéfices de sa main, maintes eidiibitions d'honneurs et d'humilités monstrées par divers temps et lieux, non rétribuées condignement. Toutesvoies, pour et en nom de celui acteur , contens à déclarer iceux , et en après Tenir à la touche des guerdons qui en sont rendus, comme qui tout vivement l'ai en mon coffre, là oii l'acteur Ta puisé et a esté querre comme pour fondement de son œuvre.
Dame, comme une seule personne est cause aux François de leur envie, une seule personne aussi sera cause à moy d'impropérer iceux par sa bonté, laquelle a esté congnue en lui dès son enfance, et dont encore j'ai recort vif, car est né le plus vrai François des vivans. Donc, posé que l'infortune de vous autres et vos propres causes lui ont fait autresfois desguiser sa nature, sy l'a-il fait à regret et est demeuré invariable en racine, comme tout jeune délibéra à monstrer, lorsqu'on la journée de vos pleurs, à Azincourt, pour soy y trouver à heure, <;ontre le commant de son père se embla céléement pour vous droitlà venir défendre, et dont la perte après lui donna telle douleur que si toute l'infortune eust redondé en lui seul. Y perdit oncles et parens grand nombre; y perdit propres vassaux et subjets, nobles infinité. Estimoitle moins sa perte privée toutesvoies, mais ploroit amèrement la désolation commune, et qu'en la main des vieux euïiemis du royaume, les infesteurs des François, les buveurs de leur sang, le noble parentage royal et lé tbrône d'ioeloi estait
i8i EXPOSITION
chu et Buccombé si très-lamentaUe. Naquit hayneux encontre le sang anglois, et ne vesquit oncques heure qu*il 7 eust amour vive. Donc jàH3oit*ce que après, par les choses avenues non renouvelables, il en prit l'alliance, le contendement de vous autres, qui mesmes les quésistes en son contraire, lui en estoit plus cause que constrainte nulle pour avancement de sa querelle, quand, après injure inférée assez griève, vous le tendiez à pardéfaire par ceux dont il fît sens de les vous soustraire et de mesmes s'en défendre. Sy ne dy pas ceci, dame, pour relièvement de nulle chose passée, mais pour approbation de sa bonté invariable, sinon par constrainte, comme on dit vulgairement que de l'aignel on en fait devenir loup par le trop Burquerre. Et que cecy vray soit, appert par ce que, après longue confédération maintenue avec iceux contre vous , piteux envers vostre affliction dure et recordant quel il estoit en fons, retourna par devers vous tout léal et rompit le flaiel de vos ennemis par moitié, où l'œuvre, de son principe jusqu'à la fin, compris tout ce qui en fut, se pouvoit plus réputer divine que humaine, quand nuUe plus noble ne fut oncques, ne digne de plus grand Iob. Sy n'y est mie allé à feinte depuis, ne à regrets, mais s'est trouvé comme fils très-humble obéissant à père, comme serviteur très-petiot à son souverain sire, par toutes les dilections, honneurs, révérences, présentations, fidélités que cœur noble et véritable peut traire de son fons, dont, un, ne deux exemples se doivent alléguer droit-cy, mais mil s'en pourroient mettre en conte, dont nul ne seroit répugnable. Quist en forme de ceste vraye bonté, et pour la consolider entre vous et lui , la noble et la très-haute alliance de la fille du roy pour son fils, laquelle, après longue nourriture, venue à sa fin, condolut amèrement la
perdre» sous cni vivant touteavoies, se trouva grevé assez et vexé de vos gens, qne vertneusement toléra sans y monstrer desvoy. Donc, comme s*estoit retourné serviteur et ami loyal, devint dur ennemi à ses relenquis, et en avancement de vos ressources, mit siège à Calais. Donc, posé que fortune n'en souffrit avenir lors point de fruit, sy lui en donna gloire toutesvoies très-haute la hautesse de l'entreprendre, quand seul le pensa mener à chief et tout à par lui. Donc encore , et pour plus monstrer sa léaulté vraie, et recordant comment le noble royal sang françois gisoit en captivité en Babylone, et que là mené tout jeune y languissoit tout gris chenu, s'avisa, de noblesse de cœur, de le traire dehors et de le racheter des mains de Pharaon, lors quand autres ses plus prochains n'y acontoient*. Ne le fît miè toutesvoies à vaine gloire; et ne le dis point aussi à fin de repreuve, mais à preuve et exaltation de sa bonté qui droit-cy requiert d'estre remonstrée très à précis.
Que fit lors après cestuy prince, dame? quand la division première sourdi entre le roy et son fils, lorsque plusieurs princes françois se estoient joints avecques le fils, contraire du père% et que tribulations à tous 1^ renaissoient en France à ceste cause, ne se monstra lors ce duc un noble singulier homme, un prince de divin estomac, quand, tout plein de larmes et de douleurs, plein de regrets et de compassions vraies, au sçu de ceste division, dit : c 0 hélas! je voy bien que ce royaume est perdu à I jamais, et que temprement et à nos yeux il se veut c perdre et finer, quand vuidié d'un meschief il rechiet en
< n B*agit ici da duc Charles d*0rléan8, qui dut, en 1440, sa liberté aa dao de Bourgogne.
* Lors de la Praguerie.
c un autre, et se veut pardéfaire et paitenniner en divic sion comme du père contre le fils, et de Tun membre < contre l'autre. 0 1 et que pitié en puist prendre à Dieu « et que sa gr&ce y veulle pourvoir bientosti » Sy fut tellement mu avec ses paroles, et si au vif touché es parfondes entrailles, qu'il varia longuement de monter à cheval à privée mainie et de aller devers le roy en personne' pour obvier à cet esclandre, dont beaucoup le louoient en son haut courage et en celui hardement, mais dirent que ce ne lui eust esté sens de le faire. Aussi s'estoit-on assez perçu par avant et depuis de maie mesure, par quoy la difficulté n'y estoit point mal séant. Laboura toutesvoies constantement et sur tous les autres de France en la pacification , et tellement que le discort fut remis en nature par son pourchas. En faveur encore d'aucunui, dame, et pour monstrer son humanité, n'a-il restitué franc et quitte pour néant, qui par infortune, do son prisonnier lui estoit mis en main gagière, qni non ayant quis son détenu pour lui inférer grief , défendeur de sa terre, le vainquit en bataille, lui courant sus, dont la détention en avoitesté tant plus juste, et la rédemption tant plus de gravité ' digne. En outre, dame, n'aril quitté libéralement en faveur d'aucunui toute la seigneurie de Milan que le duc Phehppe lui vouloit transporter en main et le faire son fils d'adoption et lui en fit presse et prières très-longues : que ne voulut accepter toutesvoies , pour dilection d'autrui, et pour donner à entendre que plus lui estoit amour envers son sang que multiplication de terres,
I Ces détails ne se Yetrouvent pas ailleurs. Vofn le récit des cbroniqueurs contemporains, résumé dans VHUtoireieê ducs deBourgoçne, par M. de Barante.
s Gratuité? allusion àlacaptiyitéetà la délivrance de René d'Anjou.
SUR VÉRrré mal prise. 2S7
non jnstooeiit poaaeaBéeB. Befiisa pareilIemeDt et en ee mesme titre la seignourie d'Espinay' et de Metz, et qui plus est la seignourie de Grenues, au temps de vos adversités, parce que ne voulut riens emprendre sur vous autres qui autresfois l'aviez tenue en vos mains*.
Donc, après vous avoir fait tous les honneurs du monde, toutes les bonnes et joyeuses réceptions, donné de ses biens largement et offert, vous présenté assistance et service à rencontre de vos ennemis , à rencontre des infidèles, à rencontre de tout le monde, et soy monstrant le scabeau de vos pies , tant en fait comme en parole , et préavisânt la félicité de ce royaume et sa longue duration et que division en pust estre extirpée et jettée dehors, a refasé mariages du monde univers. Et pour donner r^le et ploy à son fils, tel qu'il déaire que par lui main^ tenu soit, et de peur que par conseil senestre ne quésist alHance à vous non saine , lia son fils à sa prc^re nièce , fille de sa sœur, à vostre sang propre', afin que parti à intention de soy trouver en bataille contre les Turcs, si fortune lui eust gardé sa fin pour mourir là, il eust pu mourir plus asseur et mieux réconforté, pour avoir obligé son fils en celui sang dont il estoit venu, et lequel, contraire de son cœur toutesvoies et d'autrui avec, il lui avoit donné et laissé par testament, par aigres et très-estroites paroles, pensant non jamais le revoir, sinon à grand adventure. Dame, et ne prises-tu ceste œuvre? et ne te semble^e de grande et de haute laudation digne, quand lui voyant son fils traire à affection oblique l'a lié pied et mains pour le faire tenir joint emprès vous ; qui n'estoit
' Épinal.
> Cf. la Déclaration des hauts JàiU du due Philippe (tome Vif j.
* PliUippe fit épouser à son fils en 1454 Isabelle de Bourbon.
mie diseteux de mariages toutesvoies, quand les plus hauts de la terre se ployoient envers lui. Sy ne 8*est mie monstre moins léal, quand vostre héritier prochain , l'expectant de la couronne ', déchacié d'envers vous, il a reçu entre ses bras pour un meiUeur, et pour honorer ce là où il a amour vraie. De quoy toutesvoies la hayne qui est fresche maintenant s'est congréée toute envers lui par vos injustes et vicieuses' suspections que vous maintenez en celui-là où oncques n'entra chétiveté, dont ceux qui les nourrissent et leur donnent cours, sont moins ver^ tueux, et lui plus clair et plus glorieux en ses titres.
Ay-je dit maintenant et remonstré ses bontés et ses léaultés et preudliommies envers vous? Pour causer doncques l'ouvrage de cestui acteur, qui toutes ces choses a revisetées en mon coffre et en a vu les rétributions povres, convient bien narrer après et faire une briefve discursion sur les choses que j'ay vues en vous, non bien faites et non de mesmes à ses bontés. Et tout premier me recorde de maintes rudesses et ennemistiés qui lui ont esté monstrées depuis par vos gens d'armes, qui du temps des guerres à peines ne furent oncques monstrées autant, que toutesvoies en vertu et pour bien faire il a toléré patient. Sont venus Anglois et François joints ensemble, pour le fouler, qui , ennemis l'un à l'autre, firent compact pour fouler vostre ami, qui, pourvu de Dieu et de bon droit, avoit honneste occasion de soy défendre. N'ont de tout temps ceux du parlement et aucuns du haut conseil royal, contendu à faire ployer rigoureusement sa personne, de l'asservir et humilier par roideur, de le ronger en sa gbire et régnation , de le restraindre en sa
> Le dauphin (depaifl Louis XI).
seigneurie, dont les faits sont avenus si clairs parfois, que les doléances à son lez en estoient bien dures? Ne vint mie une fois un huissier de parlement à 6and atout un mandement pour Fadjoumer en personne, ensemble son neveu le comte d'Estampes et une grande part des nobles de Picardie, pour et à cause d'un Dimence de Court, homme de non grand estime '? Et celuy huissier gardant son exploit jusques au jour saint Andrieu*, le jour princi-pal de la feste de son ordre, que luy, le duc d'Orléans et tous les chevaliers de la Toison d'or estoient en leurs manteaux, en la gloire et solempnité de leur estât, en salle non d'un duc, par semblant, mais d'un empereur, tout prest de asseoir à table et en point de prendre séance, vint icelui tout délibéré et à intention d'esvergonder la compagnie, ne sçai de qui instigué ou non ; et soj ruant à genoux le mandement en sa main , fit son exploit et son adjoumement en sa noble personne, en son neveu le comte d'Estampes, et [en] toute la haute baronnie là estant, comme pour donner à entendre : t Vecy le flayel de vostre € extollation fière que vous avez prise, qui vous vient € corriger droit-cy et pincer, et vous monstrer qui vous € estes. > Dame Fmagination^ te semble-il que ceci procédast oncques de bon fonds, ne qu'en un tel cas se pust entendre autre chose, fors que hautaine envie et venin de cœur? nenny certes.
Pareillement se peut dire d'un autre, lequel, cestuy prince estant en sa ville de Lille, vint à marteaux de ffevre* rompre les prisons d'icelle ville, pour tirer dehors un
t Bimanobe de Court était, diaprés la Chronique manuteriU de La Haye, un ancien chef d'écorcbeurs. Sur la part qne Chastellain prit à cette affaire, voyez t. !•', pp. xvix et xvm.
* En 1445. ' FHre^ maréchal, seirarier.
Toa. Vf. id
990 KXfOOnON
priBonniert sans avoir onoques daigné demander ouvertuTe à icelni» dont esma durement de Tescandre et de la clameur du peuple, en plein midi oonstraint fut de vuider de sa maison , lui quatriesme , pour venir à cestoi grar cieux exploitant qui toujours mailloit et frappoit, et avoit jh rompu les serrures et grosses barres. Mais pris en stm oultrage, se trouva tout esbahi quand le seigneur vit ai près de lui, qui oncques toutesvoies ne se deelia en parler, jà-soit-ce que emprès lui en avoit aucuns qui volontiers Teussent lancé en la rivière qui estoit là près : que oncques ne voulut souffrir, pour révérence du roy \ Mais ne fuVce point un excès de justice , une très-oultrageuse et despite hautaine * monstrée et faite à un tel prince, à un tel chef en la terre si glorieusement régnant, si puissant de villes et de pays, si assisté de conseil et de sage conduite, et de soy-mesme prince de justice et d'équité, sans que ses villes d'elles-mesmes soient les mieux policées de toutes autres*, et très-rigoureuses corrigeresses des mauvais par loy et trai sain jugement?
Quans en est-il fait d'autres, dame , que je raconteroie bien, si ne fust pour briefté et pour non tout mouvoir ce que je pourroie bien? Quans est-il de venimeux langages, et a esté depuis vingt ans en çà, de ceux de vostre route envers ceste de deçà? Quans mespris et ravalemens, quantes fiertés et hautaines monstrées, là où on tordoit les cols vers ceux qui , vous recevans en leurs girons , vous ont honoré les pieds , en humilité vous ont baisés et
* En 14OT, le bailli de Courtray osa faire arrêter un hnissier do parloment, et après lui aToir enleré les lettres dont il était porteor, m le conititna prisonnier de monaeignear le dno da Benigogne. » Sot ce grata démâlé, «oy«9 les arohitea da l*Bmplre, J. 979.
* Hautaine, acte or^eilleaz.
* Cf. tome m, p. 89.
SUB ViMTÉ lAL PRISE. Ml
estraiiis» vous onipiresté yeux etoœureftiyorableB, oonjoys et solempniséa par contemplation, par révérence et amour, par renvj l'un sur l'autre, dont toutesvoies la mémoire s'est trouvée estainte tantost et esvanouie avec le tour de vos talons? Déa! et que tu ne penses, dame, que j'âdevinne. Des maniàres de delà suis-je assez experte , et des langages non moins? et combien que l'honneur et savoir du monde, la gracieuseté et courtoisie reposent au giron François, au sein de l'envoisée* royale court, ne s'y trouve dilection nulle toutesvoies envers ceux de deçà, ne s*y peut trouver amour radical. Mesmes semble estre chose naturelle et honneste, une chose appartenant et droiturière, que tout ce qui croist sus , homme et femme, tout ce qui entre en autorité claire et noble , doie contempner et tordre le col à nous autres. N'ay-je vu hommes et oy dire : que plustost iroient en la deffence des Sarrasins que des Bourguignons , et s'armée se faisoit contre un et contre autre, iroient plustost contre les Bourguignons que contre les Sarrasins? Dame, j'ay moult de choses en mon recort qui à ce povre acteur droit-cy ont esté cause et matière d'ouvrer, dont des vieilles je me passe pour un mieux et viens à celles qui encore sont fresches , et qui principalement ont oommu l'acteur et mené jusques en ceste aigreur, depuis la journée de Vendomme, là où l'ambassade de ce duo estoit tramise pour obéissance au roy, là attendant son plaisir, et par intention aussi de donner secours et intercession de prière à ce povre infortuné duc, à ce misérable desconforté royal sang d'Alençon, que cestui prince bourguignon , par affection et devoir de nature, par obligation aussi et constrainte d'honneur en une
> SnvoUéefhTîXÏRate,
392 BXFOSmON
reli^on d*ordre, avoit tant longuement pourchassé, avoit tant humblement requis et poursievi que traité fost en pitié, et que recongnus en fussent les services et léautés de ses pères, et le sien vice dispensé miséricordieusement, en leurs mérites; qui oncques toutesvoies, à l*heure de la très-malheurée et misérable sentence d'un si noble sang, ne fut oncques ramentu une fois quen faveur de lui on fit riens, fors seulement en faveur du duc de Bretagne, pour qui amour on lui remettoit la vie conditionnellement*. Et battu droit-là devant un lion gros% convint estre deshonoré, et porter punition scandaleuse le noble royal sang, le parent de tous les royaux , le compère du sceptre triomphant, le parrain de ITiéritier de la couronne ; et soy couppant mesme le nez du visage, destituer, desgrader, desvestir et estre despouillé d'armes , de seignourie , de dignités, de prérogatives à tousjours mais, et séparé avec ce misérablement du monde , mis en prison plus mérancolieuse que mort, et plus dure que coup de douloire par non pouvoir digérer son ennui. 0 comme doloureux exemple à ceux qui, frères avec lui d'ordre, se trouvèrent constrains d'y entre-estre et de voir respandre sur eux une telle nuée, une telle inondation d'eau confuse, dont se notoient bien les causes. Et ne suffisoit mie alors, dame, non faire riens pour lui, non l'avoir agréable en ses humbles poursieutes, en ses honnestes et méritoires déprécations, ne de le priser en nulle de ses bontés ; mais pour plus l'attédier, pour plus lui donner cuisance sur playe, présens les princes , présens ses propres chevaliers , pré-
« Foyw t. m, p. 486.
* Battre là chien devant le lion est une location proTorbiale qa*o& lenoontre plusieurs fois chez ChasteUain. Elle siguiAe : donner une leçon, menacer par Texemple.
sens Toye et vue de tout hiomme , le procureur royal le alla charger d'honneur, lui alla imputer fautes et offenses, iniquités et cas reprenables, sans le semblant autre qui là se monstroit aux tramis, non de grand espoir de bien. Me remembre aussi, dame , des alliances qui ont esté quises nouvellement, contraires de ce prince, et des querelles acceptées non nécessaires , dont ceux qui les ont quises et conspirées sentent comment il leur en est , et les entendent bien aussi et assav.ourent ceux à qui elles touchent. Ne t'en nomme nulles pour tant, quand tu les entends toutes ; mais il en y a de prises et de toUues, et de faites et de soustraites, en désespoir de l'acteur et d'autrui, dont passionné en cœur ne s'en est pu taire, et a osé mettre la campane au chat, pour escrier lésion et foulure en l'innocent. Autres matières me restent assez , auxquelles je n'atouche pour donner lieu à Volenté de parler, comme celle qui est empereis en la région de l'âme, et qui moult a grand intérest de monstrer en ceste présente convention quel chose c'est de sa nature , et comment justement eUe se doit exposer à la défense de cestui nostre homme , qui par elle comme par nous est entré en besongne, et par les vertus impériales d'icelle a tissu son œuvre. Sique, dame Volentéy exerce ton oflBlce et parfai la part qui à toy sert, pour tant plus abrégeamment informer Fmagination françoise des causes de nostre comparoir droit-cy, en l'assistance du povre perplex.
Lors s'avança Volenté et commença à dire ainsi : < Je suis la tierce personne de vous autres, qui sommes € une substance avec l'&me raisonnable, et ay mes pùisc sauces distinctes en unité toutesvoies de nature avec « vous. Donc, pour avoir la définition de mon estre et qui « je suis, je suis une vertu appétitive, naturellement
infuse eu r&me, non vidaUe toutesToies, maù firteche en arbitre et yolontaire. Donc, parce que je biub royne et empereis, je ne suis h asservir, ne à violer; et parce que je suis franche en arbitre, ne suis à constraindre. Et fait à entendre par ceci : qu'en Hiomme est un appétit raisonnable, qui se nomme Volenté, par lequel raisonnablement et en franc arbitre il appâte tout ce que raison lui présente et met en ostention. Or vous convient-il, dame Fmagination, savoir en outre : que de moy VoloîUé dépendent par degrés et naissent diverses opérations, 1& où les noms me changent et varient à la qualité de leur estre? Donc, au premier d^ré, parce que ma franchise est de pouvoir eslire et vouloir et non vouloir, et que ma puissance œuvre et s'esvertue devers objet bon, je me décline et desc^ids à ConséiL Après celui degré, je redescends arrière plus bas et me décline jusqu'à Jugement. De là plus avant encerche et viens jusques à Sentence; de Sentence jusques à Ékctian; et d'Élection jusqaea à Mouvement impétuen^^ à Exécution de ouvre; et droit-cy entré-je proprement au thrône de mon empire, et commande ainsi faire ou ainsi, et ainsi vouloir ou non vouloir, et faire ou bien ou mal, selon que le bien à moy monstre de raison humaine, sera plus ou moins parfait, ou plus ou moins eslisable , ou moins profitable et salutaire. Doncques, dame, Fmagination, regarde et entends, te prie, si par la définition, et nature donnée à congnoistre que c'est de moy, et par les matières qui m'ont esté présentées objectivement, et envers lesquelles i^n^^ft^tf»^»^ et Mémoire se sont embattu comme avez oy , moy aussy je me doy embattre avec eux, et exercer mes vertus et puissances en icelles , quand je suis de la trinité
SUR YÂMTâ MAL PRISE. 995
€ inséparabld de Iwt «ulMftazMie, 9t eU«6 de laoy. Certes,
< 07I jey ai mo^ mtérest trèsK^lair et man entremettretrès^
< opportun» quand les matières & moy présentées comme c auxautres, m'ont fait descendre en tous les degrésdefisus c touchés, et menée jusques à impérial commandement € en cestuy povre homme sainement et saintement devoir € esorire et proférer ce de quoy est mal voulu de vous € et en l'indignation de vostre aveugle courage , qui par c nouvèUeté de fortune amie après longue povreté, vous € est tout extollé en présomption et saisi de descongnois» f sance et de vaine inutile gloire. Or çà doncques, dame c Fmeginatim françoise , abréges-nous et mettez avant « ce que vous est en plaisir; et nous trois à nos pouvoirs « nous Yous assoufîrons en vos argumens et demandes. »
Ymâbisajiùjs FBiLNQoiSB, «^ Au point doncques où tu veux que Ton vienne, et que l'on abrège ton langtiir Iongu^Dient pour venir à une fin sçue : en ton livre a un prologue de douze coupplets, là où dès ton principe et au premier point tu entres en une repentance d'avoir bien fait, ce semble, et faisant recort de tes léautés, amours et humUesses dont tu ne vois fruit, chiez ^1 argu, disant : qu'il ne convient humilier sa face en perte puisque ainâ va, et que l'on quierre qui le fasse désormais, comme te»moingne ton premier coupplet.
Allègues en ton second que toute œuvre de léauté et d'amour, toute condition d'honneur et chierté qui procède de noble nikture , désormais se doit rebouter en coffire, et non estre retirée dehors Jamais, jusques l'on percevra la fin, qui a esté mucée en longue ingratitude. En quoy tu mmaces et répreuves en l'une partie première, et en l'autre tu imputes charge h aucunuy, et le réputes ingrat comme appert par ton second coupplet.
AU tiers coupplet , tu fais comparaisons des tyrans de jadis et des gens horribles , lesquels, par traite de temps, par douceurs et humilités, l'on a souvent amollis et constrains bénignes et débonnaires envers les créatures de leur mesme espèce. Et contends h induire par ce : que nous autres chrestiens, qui sommes si féroces et sauvages, que prier, aimer, servir et honorer ne nous peut vaincre, ne faire ployer, sommes pires que eux; et que ceux qui ainsi le font et n'en tirent fruit, ce leur est une bonne œuvre faite à perte et à la maie heure ^ en quoy taisamment tu imputes charge arrière à quelqu'un et ingratitude.
En ton quatriesme coupplet, tu semblés vouloir confermer le précédent par diversité de bestes féroces et espoventables, lesquelles toutes s'apprivoisent , et en peut-on tirer amour et soulas par engin d'homme qui s'y applique; mais seulement en l'homme dont tu parles en général, tu arguës que ceste loy fault, comme si tu voulsisses contendre en personnes particulières, arguant le mesme et leur reprochant leur perversité.
Au cinquiesme de tes coupplets, tu démonstres : comment Dieu offensé par les hommes par chascun jour, pi* teux se retire à miséricorde et clémence par humble et douce déprécation , et que pour un doy de service à lui fait de bon cœur humble, il en rend fruit à cent doubles, et reçoit chascun en prix et en mesure de sa valeur, et rétribue portion par qualité, selon que les œuvres de ses servans sont de plus grant réputation ou de moindre, comme se trouve en celui cinquiesme coupplet.
En ton sixiesme coupplet, tu fais ton induction par la mer effuriée, laquelle horrible en regart d'homme, sous la tranquilité d'un doux ventelet s'atrempe et se pacifie; et procédant par exemple jusqu'au marbre très-dur, tu
remonstres que icelui se cave et se fossoie par le dégoût de Teau chéant dessus, et en outre, que toute autre, rien terrienne» comme dure et comme laborieuse elle puist estre, se vaint et se maistrie par engin d'homme, dont la conclusion se peut traire, qui bien l'enfonse , telle que ensievir peut des prémisses.
Ton septiesme coupplet prend fondement sur nature générale de toutes choses et sur loy et condition d'icelles, disant : que toute chose née et créée par loy et nature qui y sont establies, prennent quelque conformité, quelque concurrence et attraction d*amour ensemble, aussi bien en diverses espèces distinctes en nature , comme en celles d'une nature et d'une propriété ; et ce par une loy générale : que toute chose trait et affecte aucunement vers son semblable directement, le bon au bon, le mauvais au mauvais, et non pas le mauvais au bon, ne le bon au mauvais, car ce seroit pervertissement d'ordre.
Ton huitiesme coupplet met avant un argument là où tu proposes : que les gentiles nations de jadis barbsr rines quérurent l'amour et la grâce de leurs dieux par hiimbles et dévots sacrifices, lesquels, posé que ne fussent utiles, ne nécessaires, parce que leurs dieux estoient déables, dont nulle rien n'est pire, ne plus perverse, leur rendirent fruit toutesvoies et obtënement de grâce, par loy d'équité, qui est telle : que les offices d'amour et d'honneur, où qu'ils soient exhibés, valent pour percer ciel et enfer; dont aussy la conclusion se peut traire des prémisses, telle qui s'y peut entendre.
Le neufviesme de tes coupplets fait un ai^ment, que tu couleures sus Baison, Noblesse et Honneur, disant : que par loy et nature de ces trois, toute rien qui est noble et vertueuse en soy, doit aimer et affecter autre qui est
9M Exrosmoif
semblable, et que amour doit estre liea Mtn raîmé et Taimant, et entre le noble et yertaeaz. Donc, ai dîsooid naisfloit entre deux, celui doit estre extirpé par verta. Et combien qu'en celui je ne yeux guère produire d'aigumens contraires, sy faitril bon à entendre là où tu veux férir.
En ton dixiesme, tu prens toute Tuniverse fabrique de Dieu, tout ce qui est dedans régfnant et logeant, tiuAnes et vertus , anges et archanges, tout le contenu et stabilité des iérarchies; et par icelles et iceux tu semblés vou* loir induire : que tous et toutes régnent, pardurent et persévèrent en estable duration par seule amour et union qui s'y observent; et que l'ouvrier mesme, qui est Dieu, est teUement conjoint en amour et charité avec son tout, que rien ne s*y trouve fors paix et union.
Donc, aprëe ce, tu viens cheoir indnctivement, en ton onziesme coupplet, sur la terre qui est le centre et le milieu de son ouvrage, comme tu dis , mais est le ventre et le gouffre de tout orage et discort, et là où toutes haynes et divisions s'engendrent; et ce par le courage pervende ceux qui en ont empoigné la seigneurie , et par lesquels la paix et tranquillité du monde se perdent.
Et puis, entres en ton douziesme coupple$', là où ^nès avoir fait ta discursion générale sur toutes choses, tant célestes que terrestres, servantes à ton pourpos, tu viens condescendre plus particulièrement *à dénotation de pei^ sonnes, disant : que là où lien d'amour et d*union doit eetraindre ceux d'une foy, d'un fons, d'un bers et d'un sang, et les tenir conjoins en froit et en chaut , vient malheur et perverse fortune qui les fait devenir frois et deanaturés; et sans craindre ne Dieu, ne conscience, ne honneur, ne devoir propre, s'entre-grognent enaemble et tirent l'un çà.
Tautre là, par envie de la gloi^ Ynti da l'autre et par couverte bayne.
Ces douze coupplet^-cy sont le prologue de ton livre, desquels je ne fais point telle estime comme du surplus» là où tu entres en matière ; et n'y mets "point grant arrest. Toutesvoies, pour estre assouffie en mes difficultés, et que taisamment dès son principe tu notes personnes particulières , et semblés vouloir venir à contemption dloelles ou de leurs œuvres , j'en requiers bien la déclaration , s'il se peut faire, au plus près de ton entendre.
l'actbub. — Lors moy» ayant oy parler ceste dame et faire sa résomption de mon œuvre très^bien au vif, et que j'estoie là à l'entrée de l'estroit examen, là où il convenoit que sens se desveloppast, et que profondité de vertu et de raison saine me secourussent de leur engin , pris à dire tout foiblement à oeste dame :
Dame, jà^soitKse que de la response en toutes choses, je me soie soumis à la confidence tant seulement de cestui jouvencel et des deux autres, qui vous assoufiront compé* tamment, toutesvoies pour leur donner voie et monstrer laquelle je veux avoir maintenue par elles, sans en estordre, ne vuidier, et que d'elles et de moy tu aies moins cause de nous reprendre parce que je connois les solutions pouvoir estre estroites souvent et subtiles pour toy pouvoir satis* faire, je, à ceste heure et avant tout èommencement de respondre, proteste devant Dieu et devant toy, proteste devant les anges et les hommes justes et sages, devant tous ceux qui ont congnu mon naistre et mon vivre, mon hanter, mon repaire, mes mœurs, mes conditions, mes œuvres, mes paroles et toutes mes affections naturelles : qu'en nulle quelconque difficulté de matïère, en nulle quelconque aguité ou corrosiveté de parole ou de sen-
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tence, où qu'elle soit assise, escrite, toachée, ne mise en question, je n'entends, ne n'entendis oncques attoucher la très-précieuse, la très-excelse, la très-sainte et très-digne majesté inviolée et inviolable. Ains renonce et révoque, si jusqu'à là on pensoit venir, ne contendre, tout ce qui par ignorance ou légèreté , ou par contraire non saine interprétation, lui pourroit tourner ou estre tourné par mal entendre ou par hayne à rencontre de moy, en lésion, en crime et en offense de sa très-glorieuse majesté ou de sa très-glorieuse, très-resplendissante , très-victorieuse , trèsnette et très-humaine personne, dont nulle n'est semblable aujourd'hui entre les roys, nulle si claire de long^ ans passés, nulle si recommandable, ne de tel prix en histoire future; proteste contre toutes nations foraines, à ceste trèsnoble et victorieuse région estre porte-bannière et mainteneur de querelle des nobles glorieux dompteurs du monde, les François, tant àl'espée comme àla plume ', non réputer gloire de nation chrestienne comparable à la lear , nulle vertu qui s'y approche, nulle puissance qui s'y équipare, nul honneur, ne exemple de bien qui s'y adjoingne; mais sont le miroir, l'origine et le vrai espaigne des honneurs, des félicités , des vertus et des chevaleries du monde, enfans préeslus de Dieu, champions et vaiUans corps robustes de sa foy, et dont le roy seul en terre est le christ et l'enoint du souverain roy, et porte à ceste cause, tant par dignité comme par mérite le superéminent titre, disant : Roy Très-Chrestien.
Donc, si icy après il chéîst à l'aventure , que l'on me voulsist impropérer d'aucuns trenchans mots, et que toy,
* ChasteUain déclare ici qu*il a servi les FrançaiB de son épée et de sa plume, qa'U a été leur porte-àamière et le mainteneur de leur que» relie.
dame Fmaginatian \ par non enquérir, ne entendre les sentences au vray vif, si riens y a qui dissonne à honneur, qui de trop près touche ou tronche à la très-glorieuse et très-claire personne où je ne doy, ne ne veux toucher, je y renonce , révoque et la désavoue , et desplaisant j*en requiers gr&ce et mercy, protestant toutesvoies non l'avoir fait en icelle intention, n'en quelconque espèce de malice, ne de mauvaise fin, sinon tendre finablement, par aigres remonstrances procédées de passions en mon &me, à paix et concorde en ce monde, et à congnoissance en chascun particulier de son propre fait.
En toutes lesquelles choses toutesvoies, ayant mis ma confidence entièrement en la justification de ces dames, j'espère , à l'aide de Dieu et de mon bon droit , et par la bonté et amirable équité et prudence du roy, quand tout humble voudra recourre à sa conscience parfonde, estre trouvé plus bon que mauvais , et congnu et jugé plus quérir fin bonne pai; paroles estroites, que mauvaises par entendement à laidures en nuUui, qui le puissent airer.
0 tu donc, noble Entendement possible et agents et vous mes dames Mémoire et Volenté, qui tant hautement avez présentement déclarées vos natures, vos vertus et vos estres , et que tout mon respondre , tout mon fons et mon joindre, tout mon nier et concéder, toute mon équité et mon parement, tout gît en vos mains , tout glt es repostailles de vostre parfont trésor, droit-cy maintenant mettez-vous en œuvre , droit-cy mettez-vous en espreuve , et par vous ou par autre qu'il vous plaira y constituer, à l'exigent du cas, contentez et assouffisez, vous prie, Françoise Fmagination; et tout premier sur ces douze coup-
* Il ftiut ajouter ici, pour compléter la phrase : me voulsisses reprocher ceste faute.
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plets qui font prologue, afin de venir tant plus tost à la décision de la matière toute eetrcràte, là où venir faut, et là dont je quiere Tuider, ou ju«te ou i^^vé; ains togt que tart.
Snteniênunt prit lors la parole, et tonmant son visage envers la dame françoise, commença à dire ainsi :
Dame Fmagûmiion , tu as feût une courte résumption droit>cy de douze coupplets , que cest homme droit-cy, nostre nourreçon, confesse avoir faits, et d'iceux tu prends en brief les sentences , attribuant au premier de tous : que droit-là semble eetre monstrée une repentance d'avoir bien fait, et que Tacteur, faisant recort des amours, léaultés , honneurs et humblesses d'aucunes personnes que tu vouldroies interpréter, pourroit estre en la personne du duc de Bourgongne ou d*autrui aucuns grans, il n*en falloit plus faire nuls , parce que tout se faisoit à perte , et que au surplus pour tant il s'en convenoit déporter et quérir celui qui le voudrait faire.
Dame, en ensievant la protestation de l'acteur, de laquelle je ne me veux estordre, ne eslonger, je dis: que ce n'est de merveilles, si tu as imagination sur ce , mais est merveilles que de toy-mesme tu ne vuides les difficultés si tu les y puises; car tu, qui es dame qui sçais encerchier et enquérir la profondité des choses et cœurs, aucune fois du moins vray au plus clair, et du moins sain au plus juste, que tu, de toy-mesme, tu ne juges et approuves en ta conscience la première proposition de cestui acteur estre permissible, véritable et digne d'estre remonstrée, considéré encore qu'elle va d'hommes à hommes, de passibles créatures à personnes mortelles, dont les plus haulx et les greigneurs qui oncques furent, excepté deux, la mère et le fils, furent subjets à péché, à fautes et à desvoy .
Si tu donôQues sçaiB et perçds que la terre est pleine de troubles naturellement et d'iniquités, et que rennemi in^ fémal» pour inféliciter les hommes et les distraire de la main de leur créateur, tousjours sème en leurs cou^ rages, et y souffle vices, malignités, perversités, descon*gnoissanœs, desrèglemens, intempérances, froideurs et ennemitiés, afin de les mettre en discord et en murmure, et que, si les uns se mettent en leur devoir et acquit envers Dieu et envers homme, aux autres il conseille de le descongnoistre, de non en tenir conte, par manière de mes^ pris et d'orgueil, comme tu en as vu et 07 des exemples beaucoup; te semble^il estre chose si aguë que cestui acteur, considérant le monde estre subjet tout 4 l'ennemi, plus h malignité beaucoup que h bonne œuvre, souverainement la chrestienté où le royaume françois resplent sur tout autre, et qui est et doit estre le ciel fixe, Testoile tresmontaine, exemplaire des autres , et y voit et perçoit conditions vicieuses, œuvres et matières lamentables et de confuse attente , est-ce merveilles ou cas digne de murmure, s'il prent pour sa majeure ce qu'il congnoit et voit estre tout général et tout clair, et ce mesmes dont les opérations et effets sont probations quotidiennes, comme tu sçais meames et es constrainto de le congnoistre : que dessous la fabrique du ciel n'a point d'homme plus vray, ne plus juste, plus humble, ne plus léal , plus plein d'honneur, ne de preud'hommie que cestui duo, réservé seulement tousjours la personne souveraine 4 qui je n'atouche. Dame, doncques, et quantes humilités et quelles as-tu vu en lui? quantes amours et quelles as-tu congnues en sa personne envers le roy son souverain? quelles présentations et grans offres, qui au dernier, pour le destour d'une main ou oUn d'iin œil, et par l'instigation de l'ennemi , ont esté
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toutes mises en despris, en non chaloir et en vilipendance, comme si Ton n'y acconstast riens?
Eh! beUe dame, et puisque l'on sert Dieu en espoir d'en acquérir gr&ce, et que les bons, de leur propre nature, servent, aiment et honorent ceux où nature et noblesse leur accusent de le faire . et ceux les desdaignent et despitent , et n'y voit-on apparence de nul fruit ; est-ce merveilles s'ils présument d'eux tenir en leur paix et de non offrir chandeille de dévotion en face indignée? certes nenny 1 mais est cas de pitié qu ainsi en va.
Déa! hommes ne sont pas dieux immortels. Et est plus licite entrer avec les hommes en contention que avec 1» dieux, quand les dieux surpassent nostre dignité humaine, à qui homme ne se doit prendre, parce qu'en eux n'a point de malfait, ne d'injustice; sy a-il bien es hommes, qui tous les jours se voient et se réprouvent par les regardans. Donc, cepoise à l'acteur, que les vices de ce noble royaume de nouvel précogités ont esté cause de son escrire. Et cela quant au premier point.
La difficulté et rumeur qui pourroit estre ai^uée sur le second point, là où tu résumes que toute œuvre de léaulté et d'amour, toute condition d'honneur et de libéralité procédant de noble nature doit estre reboutée au coffre, et non estre tirée dehors jusques à cognoistre la fin des ingrats : l'aguité de cestuy point, telle que elle y peut estre prise , suffisamment se vuide par la respection faite sur l'autre icy devant, quand, par loy d'honneur et de nature et d'équité, toute œuvre vertueuse bonne en soy et honorable, exhibée à autrui en service, doit constraindre le recevant et obliger en rétribution et en recongnoissance, ou le non faire ainsi doit estre réputé ingratitude , dont si je excepte seulement la personne royale et nulle autre,
n'y a riens an-dessous d'elle pour qui ne se puisse dire et estre maintenu estre ainsi. Car les honneurs et humilités et autres maintes vertueuses œuvres et louables, du lieu encore dont elles sont parties, n'appartiennent à nuUui à recevoir, ne estre à eux faites, s'ils ne les récompensent par semblable, que ce ne leur tourne en blasme d'in^atitude , dont toutesvoies il en y a infinité sans les grans, (dont je dis hélas I) et lesquels sont cause de cestui second point à Tactèur de Tavoir mis ainsi , non pas la personne royale, à qui toute honneur et glorification sont dues. Mais afin que tu n*aies cause de dire que ce titre te soit donné à tort, regarde en ta propre conscience et juge comme il en va, ou si Facteur a plus cause de le mettre, ou toy plus cause de l'ignorer et de l'en vouloir reprendre.
Quant au tiers point où tu résumes les comparisons que fait cestui acteur des tirans de jadis et des crudëles gens austères maintefois que Ton a ployés et amollis par douceur, par humilités et fréquentes déprécations, et par icelui point tu imputes à Facteur, ce semble , de vouloir induire que vous autres, qui estes chrestiens et devez estre gens humains et raisonnables, semblez estre plus pervers et félons, plus austères et plus féroces que ne sont ceux, et qu'en cela tu y entends injure , tu y comprends blaphème et dénigration non déméries. Dame, comparisons sont aucunefois odieuses, aucunefois aussi sont nécessaires et utiles à la démonstration des causes que Fon. a en main. Et proprement en ce présent article droit-cy, les comparisons, si ainsi tu les entends, ne sont que figures servantes à la conclusion de l'acteur, dont la majeure tu ne peux nier : que il n'y ait eu des tirans beaucoup, et de crudëles gens au temps passé, qui faisoient fuir et humilier la terre devant leurs espoventables