TOM. VII
« je qui suis venue vers toy, misérable femme, révéren- « der la tombe de ton repos et sacrifier ma doloureuse « cause en ton temple, n&tireray-je fruit d'aucune conc solation de ma venue? Tu m'es aujourd'hui, ô Jehan « Bocace, le seul ressort de ma joye, le seul fruit de mon « convoit que j'ay désiré de longtemps, et auquel quant « je y pourrai parvenir joyeuse , plourant sy n'auray-je € que rescout de ton oreille, et ne pourray-je impétrer « devers toy un peu de audition , et que tu livres entente « à une femme, misérable chrestienne ! Tu es, ce me dit- « on, le docteur de patience en adversité, le réciteur des « tristes matières par manière de compassion, et en « préad visant les hommes de soudaines fortunes , tu « incites les courages à vertus en délaissant les vices. Si « tu doncques qui les vertus enseignes et les nobles « mœurs, les tristes matières tu relièves à intention de < fruit, et les vices tu blasmes pour les tristes fins, et « que moy à ceste cause ay pris mon accès vers toy en « ton temple, ne me sera doncques offert grâce d'estre « escoutée en vertu, qui non meffaite par vice, ne quiers « que complaindre ma fortune? Tu livras escout, jadis, à « une rabice Médée ; pareillement à une doloureuse Polc lixène, sacrifiée à mort, et nagaires à une autre de non * a clair sang, Phelippote la Gastinoise1, et à mainte « autre. Moy doncques, qui suis royne et fille de roy, « claire en honneur plus qu en fortune, et de qui la cause « doit commouvoir tout noble cœur à pitié, non moins, ce * me samble, mais plus tost que aux dessusdittes, me dois c prester audience. Donc, si tu es homme de singulier « dangier ' et de qui on doit user par espargne, moy aussi
1 Phelippote la Gastinoise est Tune des héroïnes du livre de Boccace. ' De singulière magnificence. Ma. 10485 de Bruxelles.
« je suis dame de singuler regard et de qui le cas pend « en un extrême. 0 Jehan Bocace, si tu reposes droit-cy « sommeillant, sy te resveille, je te prie, et te liève une € heure ; ou, si les cieux te logent ravy là sus, sy me fas- « sent prest de ton âme. Besoing est, ou que droit-cy je c meure devant toy non escoutée, ou que tu non escouc tant renonces à pitié, à ta grand charge et honte. Sus, c liève-toy; esprit, rentre es artères et veines de ton « délaissié corps, et donnant aux membres leurs divers « offices, prépare l'organe de ta bouche pour me prester t parole. »
A tant, comme si par miracle Dieu ouvrast en ce mystère, le corps du gisant en tombe ressuscita, et, resaisi du propre esprit de jadis par une estormison soubdaine, fit ouvrir sa tombe, là où assis estoit en une chayère d'or. La royne, toute entreprise du cas, quant le perçut, perdit parole, et honteuse de son importun parler, différent toute confuse de plus dire mot jusques que l'occasion lui viendroit d'ailleurs constrainte de respondre , mais comme gaires n'y avoit de bargaing à parler premier, et que le suscité mesmes sembloit estre mu en la presse de la clamante sur lui, lui ayant cause maintenant de parler après l'autre, commença par interrogation sa parole et dit ainsi :
BOCACB.
Qui est-ce qui me traveille droit-cy clamant et qui une Ame en repos fait redescendre en terre par presse importune?
LA ROYNE
Ce suis-je, Jehan Bocace.
BOCACB.
Qui es-tu qui dis : « Ce suis-je? »
LA BOYNB.
Moy, ta dévote pèlerine, la royne d'Angleterre.
BOCACB.
Et que me veux-tu si esmue?
LA BOYNB.
Je veux que tu m'escoutes humainement, et que ma pitié soit conçue en la tienne par compassion.
BOCACB.
Que te ferai-je? Point n'est concédé à esprit d'avoir repaire avecques les vifs, ne exercer action corporelle.
LA BOYNB.
Non , s'il n'est que Dieu te seuffre par grâce ce que faire tu ne peux par nature.
BOCACB.
Pourquoi doncques me surquiers-tu?
LA BOYNB.
Je te surquiers voirement et ne te cesseray atempter importunément jusques je auray tiré conseil de toy et aucun resconfort, ou que je soie mise en ton livre pour toy réciter ma cause.
BOCACB.
Du livre, tu parles en vain , mais au conseil je m'accorde par si ' que ton cas soit aussi compatible que ton semblant.
1 Par si, h, la condition.
LA BOYNE
0 Jehan Bocace , ce n'est riens du samblant emprès ce que est en cœur; je suis cent fois plus martyre en dedans que par dehors; je suis la passe-routte f des malheureuses chrestiennes , et de toutes les chéti ves du monde nobles femmes, la porte-banière ; hersai* de fortune à tous lez, celle entour qui toutes les tempestes et tribulations du monde se avironnent et que ruynes, confusions, opprobres et amères nouvelles traveillent et tuent , riche de titre et de haut nom, puissante en l'estime du mot, mais la plus povre despovres et la plus basse des misérables; fille de roy toutesvoiespar naissance, et royne par conjonction de mariage à un roy non roy, lequel , portant couronne n'a point de royaume, et sceptre en main n'a subgect, ne crémeur , par quoy délaissant ce nom de royne porté en vain, me répute une povre chamberière dont le titre m'est plus propre. Que dirai-je de mon estât? Je suis l'avieutie* du ciel et des hommes, relenquie de toute parenté et propre sang, et mise en l'abay de fortune et du monde par desvoiement de nature. Je suis celle à qui l'honneur du monde tourne le dos par infraction de sa loy, et à qui raison bée à prestance d'ascout pour entendre à faveur publique. Je suis celle envers qui noblesse se mésuse par ouvrer mal et envers qui justice va clignant ses yeux par dissimulation fainte; je suis le perron du royaume anglois sur qui fortune se sance de son couroux , et dont la mocquerie m'a mise en foule à jamais inréparable. Je suis l'ymage du royal palais vilainement esgratinée, et dont
1 Passe-routte, celle qui est au-dessus des autres. * Bersal, berceau, but vers lequel se tirent les flèches. 1 Var : la vilté, la mendre.
l'injure se coule1 en riant par léanlté faillie. Je suis celle en qui est finée angloise salut , et par qui malheur Angleterre estentrée en perpétuel désordre, subgecte désoremais à mutation et à puissance instable d'une main à autre, et dont le règne n'y aura durée, fors d'autant que le régnant à tort y aura pouvoir. Sy en est jfc l'exemple et commence* ment, hélas! venu sur moy, et lequel en temps advenir sera matëre et occasion de faire le samblable sur un autre, et de faire tondis insurrections nouvelles par nouveaux tyrans sur ceux-mesmes qui parvenus sont par force illégitimement à règne; par quoy, je prévoyant cecy, ay-je bien dit que le désordre * y est entré jamais terminable.
0 Jehan Bocace! qui est-il qui oyt oncques dire, ne qui trouva en livre un pareil cas que un roy d'Angleterre, roy de droite ligne , couronné jadis roy de France en Paris , possesseur du sceptre anglois par quarante ans , ayant fils, vray hoir, et lui-mesme venu de père en qui Angleterre prit plus de gloire , et que ycellui , par mutation de peuple et de pays, par subgestion de mauvais* hommes, et par longue desloyale machination conspirée, soit en sa pleine vie et au milieu de son eage chassé confusément dehors de son throsne et hors du ventre de son appartenir par son propre subgect, lequel soy eslevant en roy et soy formant contraire de son souverain seigneur , journellement par toutes voyes de fait et par multitude de dures batailles, en fin nous a expuls, mon mari et moy, et prévalant en son tort sur nostre juste querelle, a dévoré en son espée la noblesse angloise, comme le sang encores m'en pend au manteau que je
1 Dont fortune va en riant. Ms. 1163, bibl. imp. de Paris. * Que la discorde. Mes. de l'ÀTtenal.
1 Très-mauvais. Mb. de LiUe.
porte pour l'exemple du cas. 0 femme infortunée , nagaires encoires puissante royne en Londres, pleine de gloire et de excellent honneur, hélas! et aujourd'hui ne m'est demouré une féaulté de vassal, ne recongnoissance en ville qui se ose monstrer, pour peur ' de mort1 ! N'est place nulle remèse* qui me soit refuge pour me sauver, ne courage en qui je mette seurté ou fondement d'espérance. Tout m'est tourné contraire, ciel et fortune; tout m'est failli et abandonné en estroit besoing. Et si j'eus oncques riens de féable et de certain ressort, ou il est mort pour mon honneur vaillamment4, ou tourné à parti contraire , dissimuleur craintif. Donc, destrainte d'amertume et qui ne véoie plus terre qui ne me fust fosse de mort, me suis fuie en Escoche, là où vivant d'emprunt et reçue soubs promesse de secours , portant mainte estroite povreté honteuse, Escochois en fin m'ont laidement déçue; et m'est tournée la fiance qu'avoie en eux , en playe de trahison* extrême.
0 noble historien , que diray-je en outre? Que diray-je du désespérable dangier en quel fortune m'a menée encore»? Jay esté mise à saqueman par main mise en mon corps, maniée des viles mains homicides de mes desnaturés subjects, menassée de mort furieusement, mise à genoux plourant soubs brandissante espée, là où despouilliée du derrain de mon avoir et non faisant poix de ma perte, non de ma propre misérable personne, mourust ou non , fore tant seulement de mon fils, le royal héritier, division
* Pour double. Us. de Lille.
* Cf. t. IV, p. 294.
1 Remèse, restée.
* Ou il est mort pour moy honoré et vaillant. Ms. de Lille. Ou il est mort pour moy honorer vaillamment. Ms. de Florence.
* Desrision. Ms. de Bruxelles, 10485.
sourdant entre mes butineurs1 ennemis à cause de ma despouille dont ils s'entretuoient par entendre eux-mesmes à leurs propres vies*, m'envoya Dieu évasion de leurs mains, comme par miracle, là où atteinte de fréeur et cuidant que mort me sieuvist toudis, par peur conçue, craignant plus perdre mon fils que ma charongne, pour sauver celui, me trouvay constrainte de le mettre en la main d'un murdrier, en la main d'un brigant agaitteur de gens en une forest, lequel recongnoissant l'hoir d'Angleterre, divinement inspiré , ensamble la triste misérable mère menée à ceste fin, le reçut révéramment, promit d'en faire œuvre mémorable à tousjours, et mettant promesses à effet, tellement s'y porta que la vie aujourd'huy lui est sauve par ses mains, et est encore estorée Angleterre de royale lignée droiturière.
Hélas ! où est oy oncques plus estroit dangier, ne que mère fust constrainte de faire tel abandon, non pas mère tant seulement royne comme moy, mais mère la plus povre du monde qui s'y osast attendre? Certes , entre les histoires angloises, point ne sera ceste-cy la moindre pour le temps futur, ains avec gloire qui me sera due de telle adversité avoir portée, sy en sera la matière plourable sur toutes par le conter de ma personne. Donc , et si je ay maintenant conté tout en gros mon dur malheur, et qu'à toy , bénigne escouteur, m'en soie un peu sancie * par complainte, reste toutesvoyes encores un point importable, et lequel quant tous les autres ne peuvent que donner tourment au corps à terme de vie, cestui-cy me laisse perpé-
1 Mes hayneux. Ms. de Florence.
% JEux empeschiés pour paour de leurs propres vies. Ms. 1163 , bibl. imp. de Paris.
s Un y eu deschar giée. Ms. 663 de l'Arsenal.
DE BOCÀCE. 105
tuelle morsure en mon honneur et famé. Car, non contens aucuns de m'avoir osté les biens de fortune qui ont mutations variables, de m'avoir tué mes amys et loyaux subgets devant moy, de m'avoir chassée confusiblement1 en mendicité estroite, d'avoir mis main en moy et machiné en ma mort, me sont venus oster et embler les biens de grâce que j'ay de Dieu, et que j'ay quis à maintenir en vertu et en usage de preude femme , mentans voluntairement (Dieu m'en soit juge!) et disans que le fruit démon ventre est fruit de fornication et d'emprunt, et venu de basse rachine, non digne1 de paratteindre à succession royale. De quoy, quand la vengeance ne peut estre devers moy à l'appartenir du cas, au moins supplie-je à la divine équité de là-sus qu'en temps et lieu m'en fasse droiture. J'en ay esté faire ma plainte à mes parens , signifié aux princes chrestiens mon adventure, au roy de France Loys requis de confort, qui me relenquit , pareillement à mon père et ailleurs, qui n'osent ou ne peuvent. Seul un prince, lé duc de Bourgongne, envers qui on m'avoit procuré indignation par faux rapport, et en qui face je craignoie me trouver , doubtant qu'il ne me daignast congnoistre: icellui seul m'a reçu piteux, et jetant tout yreux souvenir derrière le dos, m'a ouvert le coffre de l'honneur du monde, par bonté monstrée, m'a confortée de ses paroles, m'a fait experte de son noble courage; m'a donné largement de ses biens, m'a fait conduire hors de dangier jusques en paternelle main8, et qui ne suis que sa parente en tiers degré, dont oncques il n'en tira fruit, m'a obligée comme fille envers lui en laudation perpétuelle, qui bénir
1 Confusément mise. Me. de Florence.
1 N'est digne. Ms. de Bruxelles, 10485. 1 Voie* tome IV, p. 333.
doy l'heure de mon accès vers lui craintive1, etmauldire la cause pourquoy si à tard Tay congnu ; car, espoir, ce qui m'est advenu maintenant, ne fust point ainsi1.
0 Jehan Bocace, donc en voyant ceste misérable royne tourmentée ainsi et entoullie en un coûte* dont la durté Testrangle, que diras-tu droit-cy ? Ne sera reçue en toy sa lamentation et ne te mouvera à pitié de sa fortune, dont de mille ans nulle telle n'a esté vue? Bespons et dis que t'en semble, ne quel siège je doy avoir en ton temple par perpétuel record?
» Contrainte, Ma. de l'Arsenal, 663.
* Le 15 décembre 1462, Henri VI, alors à Edimbourg, avait donné de pleins pouvoirs pour emprunter au duo de Bourgogne l'argent dont il avait besoin pour reconquérir ses États. La reine Marguerite d'Anjou se rendit elle-même à Hesdin à la fin du mois d'août 1463, et c'est peu après que paraît avoir été composé ce traité; mais eUe ne réussit pas dans sa négociation. Au mois de février suivant, Louis XI, engageant le duo de Bourgogne à différer son départ pour la croisade, alléguait l'influence qu'il exerçait sur l'esprit d'Edouard IV et le danger qui menacerait la France si les Anglais tentaient une nouvelle invasion. m Vous avez, lui écrivait Louis XI, après Dieu esté seul cause d'avoir « fait les deux roys tant de France que d'Angleterre, et leur povez « remonstrer qu'ils vous doivent aider'; car vous ne les requerrez ne « pour ambition de seigneur, ne pour haine ou vengeance partiou- « lière, mais pour le service de Dieu. » Le roi de France déclarait qu'il se proposait d'accompagner plus tard le duc de Bourgogne avec dix mille combattants qu'il payerait pendant trois ou quatre mois sans toucher un denier de la dtme de la croisade : ce qui engagerait les Anglais à faire de môme. Il est assez curieux d'entendre Louis XI, qui dès les premiers jours de son règne consulta les Vénitiens sur la politique (tome IV, p. 199), engager le duc Philippe à se méfier d'eux : « Car ils tiennent une opinion publiquement et sans honte nulle que « quelque promesse qu'ils facent, quant ils voyent leu? prouffit, ils la « peuvent rompre sans reproche. »
A ces conseils Louis XI ajoutait des éloges qui lui coûtaient peu. Il appelait le projet de croisade formé par le duc « la plus haute œuvre « qui onoques fust entreprise » et lui disait : « Il ne saillit oncques de « la maison de France, passé à cinq cens ans, un si riche prince, ne si « honnoré, ne tant renommé comme vous. »
1 Coûte, coulte. Je ne comprends pas ce mot.
La cause est piteuse, et non moins fait à plaindre ta personne ; mais n est de si grant poix ton infortune, comme tu cuides ta complainte estre fondée en cause.
LA BOTNB.
Comment ce?
BOCACB.
Très-bien, car en toy n'a matière de tristeur, voirement à la mesure de ton doloir.
LA BOTNB.
Comment tristeur? Est-il en terre qui en ait plus que moy, et qui oncques l'eust samblable à moy, ne à qui tant fust cause de la monstrer par parole ?
BOCACB.
Le oncques présuppose un long temps à faire question sur les infimes personnes : entredeux il y en a eu des tristes.
LA BOYNE
C'est vray, mais nulles pareilles à moy.
BOCACB.
Mais par contraire, tu à cent mille passées es nullement comparable.
LA BOTNB.
Comment se preuve?
Par vive raison et par argument qui est démonstrable au doy.
LA ROYNE
Produis-le.
BOCACB,
Il est produit en toy-mesme, et ne veul ailleurs qu'en toy fonder mes prémisses.
LA BOTNB.
Dis donc comment?
BOCACB.
Le dire en est brief. En toy n'a cause pour toy clamer comme tu le fais.
LA BOTNB.
Que dis-tu, ô homme? N'a-il cause en moy de démener deuil et de moy desmesurer en sens?
BOCACB.
Il y a aucunement cause de douloir, mais non pas de désespérer.
LA ROYNE
Et si la rage de mon ennuy cause le désespoir que je monstre, comment se pourra doncques contenir mon cœur contraire de sa passion?
BOCACB.
La passion du corps n'est que à la mesure du cœur, mais à tost se recrandit mol courage soubs petite playe.
LA BOYNE
Tu réputes donc à petit mon annuy et le cœur à mol?
DE BOCACE m
BOCàCE.
Du cœur et du faix que tu portes, on le voit à l'œil. Le cœur, ce je croy-je bien, est assez bon selon femme, mais il est mal arréglé d'atemprance.
LA BOYNE
Dis comment, je te prie, et là où je suis hors de voye , ramaine-moy à congnoistre ma faute.
bocace.
Ta faute vient plus d'aventure * que de vice, et n'est ton accident point si grief que pour en widier les bornes de raison. Il te reste encores ce qui t'est plus cher cent fois que tout ton perdu.
LA BOYNE
Qu'est-ce?
C'est vie en corps sain et entier, vie en cœur franc et à délivre et en fleur de vigoureuse jouventé, disposée à recevoir divine grâce. N'est-ce un précieux estor que celui, et lequel, tant que tul'auras en tafruition*, comme parfont que tu soies enchute en amertume, sy viveras-tu en possible de plus recouvrer de joye que tu n'eus oncques d'ennuy. Et ce tu dois entendre par toy-mesme et par la nature des temps qui .sont de diverses renditions, huy d'une manière , demain d'une autre par mutation de bien en mal ou au contraire de mal en bien. N'est-il vrai aussi, te samble, que au temps que tu estoies heureuse encores
1 D'inadvertance. Mss. de Bruxelles 21506, de Lille et de Florence, et les deux mes. de l'Arsenal.
* Fmition, jouissance.
et en ton haut pouvoir, et que tu ne te prédoubtoies de ce qui est en présent, que ce mesme que tu es devenue maintenant misérable, tu le pouvois devenir, et que comme le temps d'alors te rendoit douceur et ris , que après il te pou voit desnuer de tout et te faire chétive? Appert que oy, car tu es telle. Pareillement doncques, et qui a esté heureuse, et es présentement en abjection, pourquoy ne te pourra rendre le futur temps félicité renouvellée comme le temps passé s'est monstre variable sur toy par adversité présente? Certes l'argument en choses contraires tient lieu, et qui approuve l'un, il avérist l'autre, et par tant, ô royne, là où le possible est en nature et en disposition d'avenir, là ne doit désespoir avoir lieu pour contendre au faisable. Mesmes, c'est le souverain propre en la vie humaine que de nourrir espoir et de vivre en attente de bien soubs divine prestance. Seulement la mort est celle où espoir rompt ses fondations en temporelle attente, et qui fait quitter à fortune ses biens et au monde son promettre. Les vivans doncques doivent vivre en attente toudis de bien advenir, mais les morts soubs obscur manteau, iceux seulement sont privés d'espérance et de fortune et du monde.
Qui est-il, qui ayant vu jadis Job en sa première béatitude, et ne l'eust réputé à heureux avec le temps, et puis après le veoir chu en misérable tribulation, touché de la main de Dieu comme abandonné, et ne l'eust adjoinct droit-cy au nombre des malheureux, le plus digne des autres? Les deux temps lui rendirent mutation soubs contraire fortune, et le tiers en qui pendoit son restor, celui fonda-il en espoir de recouvrer grâce. Comme doncques son espérer estoit bien et fermement fondé en bonne ♦ cause, ne failloit aussi à lui rendre le fruit de mesme à la
racine , et par ainsi lui qui au premier avoit esté heureux non agoustant sa félicité, devint assagy misérable, et qui en la vue du monde navoit apparence de ressourdre, redevint plus béatifié que oncques et glorifié au double.
Le mesme et tout pareil argument se peut faire de Nabugodonosor, le grant roy d'Orient, lequel par pugnition et verge de Dieu pour son orgueil fut mué comme en usage de beste par oubli de soy-mesme, recouvra toutesvoies la seconde bieneureté par miséricorde de Dieu, qui, oultre l'espoir des voyans, le ramena à prospérité primitive.
Et encore se peut faire ce mesme conte de Manassès, le pervers roy sacrifieur ' des ydoles et le contrarieur du nom de Dieu. Ne fut-il pris, pour ses péchés , du roy de Babilonne, tenu en misérable captivité, longuement despect * de fortune, et là où soy repentant de sa vie passée par recours envers Dieu , Dieu arrière commua le cœur du roy en douceur vers lui par miséricorde, et fut restitué en sa première franchise, quitte et délivre, et redevint bon et repentant, et recongnoissant Dieu et ses grâces?
Mais adfin que je ne conte les anciennes histoires si longuement passées , et que par les nouvelles de nostre temps puis entrer en exemple, qui droit-cy nous serve, vray est que jadis autres que toy sont venus devers moy, plaintifs et quérans ce mesmes que tu quiers ores, m'ont cuidié traveillier en ma tombe, plourans leurs causes là où toutesvoies non permis d'avoir droit-cy entrée ont trouvé à
Le premier roy sacrifieur. Mb. de l'Arsenal, 880. Despéré. Mas. de l'Arsenal.
l'huis du temple responce par reffus d'audience. De ceux* cy fut l'un une fois Sigismond, roy de Behaigne1, lequel jeté par ses propres subgets en la rivière de Dunoe', une grosse pierre au col , tout nud flottant en désespoir de mort, criant au ciel pour ayde, après jour et nuit avoir esté en ce dangier, et regardé de Dieu par miséricorde, fut rescous par un pescheur, lequel le trouvant au bord d'une isle pendant à la chocque s d'un arbre en l'eaue, le mit en son botequin, et lui interrogeant de son adventure qui il estoit et comment il estoit chu en celui dangier, ne par quelle cause, et de quoy le roy fit tousjours sa fainte en contraire responce, en fin le mena en sa maisonnette, là où il le chauffa et aysa à son petit pouvoir, le revesti de ses propres povres drapeaux*, et après lui avoir fait tout ce que le mieux pouvoit, le convoya aux champs jusques à prendre voye à son plaisir, peu pensant que le roy du pays et son propre seigneur eust esté celui, son misérable et desconforté hoste.
Sy vint prestement doit-cy devers moy pour faire sa complainte, et cuidant que plus malheureux de lui n'eust esté en terre, ne si despect de fortune, pensa que j'en dusse faire grant poids ; mai3 moy, considérant ses jeunes jours, et que fortune après se devoit muer sur lui par nouvelle faveur, n'en fis point d'estime, dont lui voyant le reffùs et le povre recueil de céens , tout argué en lui-mesme de sa lâcheté, et de quoy si peu je laddaignoie \ prit courage à rencontre son malheur , et attemptant fortune par vertu
1 Sigismond, roi de Hongrie et de Bohême, puis empereur.
2 Dunoe, le Danube.
' A la souche. Ms. de l'Arsenal, 663.
4 Var : Dr appelées ou drappelets , drapeaux, drapelées , morceaux d'étoffe, vêtements.
• Je l'accueilloye. Ms. ;de l'Arsenal, 663.
la vainquit et soubmit , vint au recouvrement de son royaume et au desseure de ses mauvais subgets , faulx et hérèses, les pugnit durement, à mordant espée, et depuis comme digne des honneurs du monde sur tons régnans parvint au sceptre impérial à triple couronne, régnant glorieux viellart longuement en haute renommée.
Vint encores et par samblable desconfort droit-cy un autre roy, jadis nommé Alphonse, roy d'Arragon1, et cuidant mouvoir ma pitié envers lui par conter son accident , fit sa clamasse droit-cy à l'huis de ce temple, et prit k dire comment lui estant roy d'Arragon possesseur paisible, roy, fils de roy de droite ligne, mais contondant encores à la couronne de Naples, soubs juste querelle, en son plus haut effort et là où glorieusement en son navire migeoit par mer, chassant les Genevois ses ennemis, et espérant victorieusement mettre à effet son emprinse, conquérir pays et peuples , lui-mesme en fin fat àescanfit des Genevoises mains qui devant lui fuyoient, et ayant emprès lui son frère, le roy de Navarre et le grant maistre de Saint-Jacques, furent humiliés tous trois et emmenés prisonniers au duc Phelippe de Milan, certes en perpétuel désespoir à celui d'Arragon de sa querelle, et de non pou* voir revenir jamais, ce lui sembloit, à la recouvrance de Naples, ne à widier de prison ; sur quoy, quant j'oys son tel eomplanidre avant qu'il fust heure, et que son malheur ne me sembloit point à vie, ne de longue durée, lui fis conseiller son retour, et lui annonçant les causes pour quoy n'estoit acceptable droit-cy pour y avoir escout, s'en partit resconforté sur le temps advenir, duquel par vertu et labeur se voua aux dieux que il tireroit fruit, ce disoit, et
1 Alphonse V, roi d'Aragon. Voyez tome III, p. 154.
toi. tii. 8
tU LE TEMPLE
s'en metteroit en payne. Sy lui en advint ce qu'espoir lui en promit, et devint le dompteur d'Italie, roy des denx Cécilles, doubté par mer et par terre, la yerge des peuples et des parfondes régions en mer, et dont la gloire et puissance redondoient et jettoient leurs rays jusques à l'Océan bien avant1.
Et comme ces deux roys droit-cy aultrefois en la mutation de leur fortune me sont venus visiter plaintifs et par mollesse de cœur en non apprise adversité monstrer désolation féminine, il y vint aussi un autre grant duc du sang de France , Charles , duc d'Orléans , lequel pris en bataille à Azincourt, desconfit, au milieu du royal sang, détenu prisonnier en Angleterre vingt-huit ans, envielli en chétivison, oublié et perdu au monde, desnué de tous biens, et pendant en dangier de rançon à lui non solvable, auquel criant sur moy et demandant que je feroie de lui, je fis refuser escout et lui fis promettre, par ce que j'en percevoie, vieux jours advenir de clère et transquille issue.
Je pourroie alléguer beaucoup d'autres de pareille nature , et lesquels par faute de virilité et de constance de cœur sont venus à intention de plourer droit-cy devant moy et de eux complaindre ; mais voyant trois ou quatre exemples pouvoir suffire icy et considérant que multitude d'allégations donne plusto9t tannance * que fruit, un seul exemple encores me samble réci table droit-cy, et lequel je te vueil conter, freschement advenu : c'est de la royne de Cypre \ royne comme toy, ta cousine et ta contemporaine,
1 Le ma. de l'Arsenal, 663, ajoute : où ses faits reluisoient.
2 Grêvanee. Ms. de l'Arsenal, 880.
» Charlotte, reine de Chypre, dont le pape Pie II loue la noble apparence et l'élégant langage. Voyet tome IV, p. 194.
laquelle oppressée du souldan, expulsée de son royalme par son frère bastard, non ayant pain à manger, ne lieu de refuge , privée de son premier mari par poison , du second mise en extrémité de misère, contrainte en fin de soy mettre en mer pour quérir secours en France, et là où, flottant parmy les périlleuses ondes , fut prise d'un escumeur de mer, mise à toute nudité et traittée villainement, nagaires se vint rendre droit-cy, plourant et disant qu'entre les nobles femmes chrestiennes n'avoit pareille à elle en malheur ; vint prier que je la misse en mon souvenir, et que à l'advenant de sa cause je en voulsisse ordonner à »en faire l'histoire. Donc, pour ce que femme estoit desconfortée durement, et que à dure et amère doleur il y sert, douceur selon la personne, moy, soubs espoir qui me prit d'elle, je lui fis donner courtois reffus, et pour signe de resconfort lui fis dire que fortune en demi-vie, ne peut former le titre de la fin de l'homme non encore attainte.
Comme donc à pluiseurs rois et princes affuys1 droit-cy et quérans ce mesmes que toy, 6 royne angloise, j'ay vue leur pétition et fait petit poix de leur conte par congnoissance que j'avoie de leur retour en mieux, licitement aussi, mais qu'il ne te griefve en cœur, je te puis faire pareil reffus comme aux autres, quant la tienne action que tu y as, est de la mesme nature avecques ceux qui s'en partent escondis', sauve que le soleil de grâce est resplendi sur toy par manière à laquelle oncques les autres n'ont pu parattaindre, ne en riens avoir lueur, c'est d'avoir eu devise famillière avec moy en dedans ma tombe, là où les autres n'ont eu que audience au dehors par interposites
1 i/tyi, présents.
1 Btconduits. Ms. de l'Arsenal, 663.
liC LE TEMPLE
personnes. Donc, comme la faveur qui t'en est venue de Dieu est plus grande que à nul des autres, l'honneur aussi que tu y prens par dessus les autres, te doit estre de réputation plus chère. Les autres, tu le dois entendre, ont trouvé reffus droit-cy, parce qu'en la vue du monde leur malheur ne pendôit point en endurer l à vie, et que par considération des eages et des personnes il y avoit apparant espoir de mutation en bien et de joyeux recouvrier, par quoy comme à un addeulé ne siet de l'énsieuvir en sa tris» teur, par mesmes le complaindre ainsi qui n'a mal , sinon par mol courage, on te doit renvoyer petit plainte, et par ainsi, les dessus allégués, qui n'ont eu que mal de morsure non mortelle, en sont sauvés et garis, toi aussyqui est morse, mais non à mort, tu en gariras aussy comme eux , et seras mise en leur compte. „
Qui est celui bien sensé qui bien advisant ta personne, ton sang et ta royale parenté', ton jeune bel eage, ta force et vertu de cœur, ton fruit légitime hoir, la faveur qu'on te porte en couvert avecques l'injure commise en toy, et n'espéreroit soubs l'envoy de Dieu une fois te voir ressource et reconsolée, et de voir ta couronne reprendre siège au propre lieu où elle a esté tollue? Certes si ceux qui ont acquis les terres & force se fondent en espoir de les garder soingneux, plus encoresqui les perdent par violence en doivent espérer la recouvrance soubs humaine droiture. Ou ton mari, dès maintenant a droit en la couronne par légitime vertu de ses pères, ou il n'y en a point. Si le droit est en lui et en ses pères, l'espoir y est du retour au droit Meu, et si le droit n'y est, et que lui et ses pères ont tenu et
1 Var : en durté, en durée.
* Majesté. Ms.de Florence.
possédé induement, dès lors que l'ablation en est faite et en autre main assise, jamais n'y faut avoir attente. Si doncques tu y as droit, et que le tort en est vers autrui, n'as-tu ta fiance en Dieu, et crains-tu tant fortune pour sa perversité que tu en oublies la divine léaulté qui jamais ne mue? N'as-tu l'espoir qu'il te puist restituer piteux envers toy, ce que fortune en usant de sa loy t'a tollu par argu l contre toy? N'est-ce celui qui est au-dessus de fortune et qui peut de tout ordonner, et en qui précept elle fait et laisse? Donc, quant elle n'est que l'instrument qui obéit au souverain recteur, et que ycelui est autant bon par contraire comme l'autre est desléale, pourquoy n'espéreras-tu en celui qui est tout bon et despitera la parverse malicieuse qui n'a pouvoir que d'emprunt? Pense que comme il t'a souffert par elle injurier et fouller pour aucunes fins, occultes à nous et à lui prévues, aussi bien sans elle, il te peut remettre en gloire et en honneur par puissance à elle emblée. Tu en as l'exemple par Sigismond l'empereur, et pareillement par Alphonse, roy d'Arragon, et autres, lesquels, après avoir porté tribulation et amertume de cœur , sont remontés en bénédiction temporelle plus claire que la perdue. J'en prévis la chose pouvoir advenir ainsi : samblablement* voy-je ton cas en possible. Déa, ce n'est mie de toy comme des personnages que tu ▼ois droit-cy et lesquels y sont reçus à bon profit, car en toy est saine et claire vie qui est fondement et matière d'espérer, et les autres se présentent en mort obscure là où point n'a de receuvre. Comme doncques une âme expirée n'est en faculté de pouvoir mérir, et conjointe avecques
1 En usant d'argu. Ms. de Bruxelles, 10485. * Finablement. Ms. de Florence.
le corps toudis peut multiplier et croistre en mieux, samblablement tu, vivant en corps, peux attendre toudis commutation de ta fortune en nouvelle prospérité, là où les malheureux morts qui estaints sont en doloureux Timbre, sont hors du possible d'amender leur adventure. Ce que tu es maintenant, ce mesmes fut en ton pareil degré Sigismond, roy de Behaigne, qui mis au plus parfont de désespoir par aucun temps , par courage toutesvoies et par grâce de Dieu remonta en excelse fortune et repareresse de sa foule; pareillement Alphonse roy de six royaumes depuis soubs un sceptre; Charles duc d'Orléans tout autre tel, et tout ce mesmes est encore la royne cyprienne ta cousine, qui, mettant sa confiance en la mercy de Dieu , se tient en ferme espoir toudis de recouvrer, non obstant longue tardiveté qui y est doubtable. Or doncques pour te mettre en espoir par exemples, je t'ay fait le compte des hautes glorieuses personnes de cydessus, et ramené leur double fortune à figure de la tienne. Encores, si tu veux par plus vif exemple entendre en plus vive salut, tourne tes yeux donc envers le roy Charles, ton oncle, roy de glorieux titre toudis en cas de nom, mais de povre effet longuement en fait de pouvoir, lequel persécuté enmy son thrône de double main, répuis presques jusques aux derraines mettes ! de son royaume» calamité à tous lez et environné de toutes tribulations, d'amères nouvelles et de pertes inréparables, guerroyé de ses propres subgets, descongnu de son peuple, clos hors de ses villes et cités , et mené à povreté et à disette en sa personne, fut constraint de voir régner et eslever en roy un non hoir, ton mari, en Paris, et à lui appliquer la
1 Mettes, limites, frontières.
couronne de France en l'opprobre de sa face. Que devint depuis ycelui roy Charles , dont j oys les pleurs? Que fitil en sa telle piteuse adversité, et de quoy toutes régions chrestiennes se sentoient du meschief ? Ne la vainquist-il pas par parsévérance et labeur? Ne la rompit-il par courage et par dilligent veillier, et ne donna-il espoentement mesmes à fortune par non avoir peur de sa gfevance? Certes oyl , car depuis monta de basse et estroite disette en plénitude de biens; de répuise de dehors du sien parvint au reconquest de sa couronne, de ignominie à grant gloire, de irrévérence à crémeur, de guerre à paix, et de ruyne, d'opprobre et de tribulation de cœur à glorieux nom et exaltée puissance non pareille en terre. Et en ensievant ce, où est qui oncques ouyt faire mention d'une royne de tel souffrir alors comme ta tante la royne Marie, qui entouilliée du mesme filet d'adversité de son mari, et abeuvrée en pareil degré avec lui de l'amère boisson de mérancolie qui valoit mort, pleine souvent de souffrance et de povreté non créable, en fin a tout vaincu et toléré en espoir de mieux, a porté sa povreté en constant attendre , et par obtenir finablement son flpurissant désir en stabilité de patience. 0 glorieux titre pour femme souverainement de telle haute princesse et de si riche nom, et dont povreté contredisant au titre donne gloire à la souffrante, qui correspond à mérite !
Veux-tu encores , et de plus près , voir un autre exemple , qui te devra férir au cœur? prends recours doncques à ton père le roy Régnier1, et droit-là regarde et escrutine méditamment en sa vertu et en la manière de soy comporter depuis quarante ans en çà, que lui chu par
1 Le bon roi René. Chastellain lui a consacré les plus jolis vers de sa RecolUction des merveilles.
fortune de bataille en dure perte, en captivité mené soute forte main, pendant en dangier de rançon pénible, en engagement de ses terres , en transport de ses villes et fermetés, et depuis mis h délivre du corps et devenu roy de Naples, compétité toutesvoies d'un roy d*Ârragon, Alphonse, et impugné de forte main, devint en fin constraint d'abandonner sa royale cité, d'eslongier Naples, son royal vray héritage, délaissant couronne et sceptre et possession en la main de fortune, de revenir sur le sien en France atout nom de roy sans royaume1. Mais que as-tu perçu en lui depuis d'un tel si grant malheur à tout lez, et en si haute noble personne, ne quelle mutation en as vu en sa chière, par quoy sa vertu s'en trouve moins claire? N'a-il porté sa première perte patiemment et constamment, sa seconde répulsion soubmise au divin plaisir, et autrui force qui prévaloit sur la sienne portée enduramment jusques aujourd'hui en immobilité d'espérance? Oyl voir, et en quoy il a gloire.
Pareillement, et tout en un mesme temps, prends exemple encores à ton frère le duc de Calabre*, lequel, plus grevé de fortune et moins rétribué de vertu que nul vivant, se doit plaindre de toutes les deux, et anientir soymesme à payne de son haut valereux* courage4, celui qui par nul haut emprendre, ne par vaillamment diligenter, ne par porter constamment fortunes contraires, ne par
1 Comme roy sans couronne. Ms. de V Arsenal, 663.
2 Jean, duc de Calabre et de Lorraine. On conserve aux Archives impériales de Paris (J. 257), un mémoire du duc de Calabre contre les perfidies de Louis XI. Adrien de But accuse Louis XI d'avoir hâté la fin du duc de Calabre par le poison.
* Ckevalereua. Ms. de Lille.
* Le ms. de Paris, 1286 et les mss. de l'Arsenal, ajoutent : Nulle part solitaire.
DE BOCACE. m
tfaveil, ne exploit, ne par nul devoir, ne employ en quoy se soit mis jusques à ores , oncques n'a sçu tirer frnit encores de son contendre, ne parattaindre à l'efficace de son mérir par longue diligence. Sy a habité les Italies par maints ans, gagné les nations et leur service, s'en est mis en leur fiance en tout haut emprendre, traversant mers, visitant ports, villes et places oppugnant1 par vertu à dure perte de nobles hommes, mais toudis, comme si vertu nveust point de loy , ne attente de aucune rétribution , et comme si toudis luttast contre vent et s'assaia^t à transporter montagnes de lieu à autre, toudis se trouve reculé1 en soy avançant, et de naturel cours de vertu en soy ensiévir, dont tous les hauts hommes du monde de jadis ont tiré aucun fruit, lui seul en demeure frustré et n'en peut tirer effet, et, non obstant toutesvoies que ce lui soit et ait esté longuement matière de désespoir, sy persévère-il toudis en haut animeux courage et en fiance de vaincre une fois soubs divine prestance. Donc, posé que fortune lui soit escharse en lui accomplir ses désirs, lui est advanceresse toutesvoies d'un autre titre par inconvénient8, dont la gloire lui vaut couronne, car il resplent en mérites sur tous ceux de son eage et estât.
Toy qui entons doncques et perçois comment non toy seule de haut estât , ains multitude de semblables à toy, roys et roynes, sont et ont esté en tribulation de cœur et en griefve dépression de leur estât, et perçois aussi comment eux tous et toutes et chascun selon soy ont fait de nécessité vertu et ployé dos dessoubs fortune, ont porté et souffert ce que en eux n'estoit point à rompre, ont dissi-
1 Opprimant. Ma. de Bruxelles, 10485.
1 Toudis sajbrtune recule. Mss. de l'Arsenal.
• Inconvénient, événement imprévu.
mule avec le temps, ont fait d'un mal jour feste, et de sauvage mutation , temporelle bonne adventure , ont mis le bon bout devers eux, ont recommandé leur querelle à Dieu, ont advisé au possible du faire : pense au conduisable par sens \ et là où ils ont congnu par moyens pouvoir venir à leurs fins, là ont appliqué force et engin par exécution vertueuse. Sy en ont les aucuns esté payés et satisfaits en ensieuvant leur mérir, et les autres qui encores pendent en espoir, en tireront la mesme fin par persévérer en bien faire. Toy doncques, 6 royne angloise, qui as la vivité de tant d'exemples, et dont les personnages mesmes dont se fait le conte sont tes prochains en sang, que veux-tu après? Ne veux-tu, à l'exemple de tes samblables qui ont souffert beaucoup couler, pareillement le tien souffrir par insécution de leurs mœurs, et prendre devers toy l'honneur voulen tiers et de gré, là où par le non faire, malgré toy, tu en porteras la honte? Entens droit-cy, les allégués dessus sont de samblable nature avecques toy, et toy avecques eux. Tous deux convenez en une condition de nature humaine, dangereux contre tribulation, foibles en adversité , de légier troublables , et encontre lés felles impétueuses fortunes du monde , povres et frailes. Si toutesvoies les dessusdits tes parents et paraux s'y sont portés vaillans et vigoureux en cœur, et ont procuré gloire à la nature dont ils sont (c'est à humanité qui est fraille) , pourquoy et tu doncques , qui es de la mesme nature comme eux et as les mesmes instrumens pour te deffendre et glorifier comme eux, ne dois et pourras faire honneur à la nature dont tu es du nombre, et vaincre vice et mollesse de cœur par courage, passion et
1 Au conduisable présent. Mss. de l'Arsenal.
mélancolie par sens, et toute mutation temporelle qui te sèche et murdrist contempner mesmes pour ta propre paix jusques au mieux pouvoir? Il me semble , et sy est vray, que toy qui vois que les autres en ont obtenu gloire et los, profit et fructueuse fin, que tu aussy à qui gloire est due comme aux autres , dois ensieuvir les autres en voye et en mœurs, adfin de venir à samblable fin comme les autres» Tu-mesme es sage et de parfond regard; tu congnois les choses terriennes estre muables, et les hautesses et dignités de ce monde transitoires à un clin d'œil, peu y avoir de repos , moins de sceurté, mais trop bien multitude de dangiers et de périls; dont qui n'en sçait faire son preu par sens, c'est celui qui en porte le malaise ' par sa folie. Or se sont tous adonnés à ensiévir vertu tes hauts parens, tournés au salutaire de leur besoin, patiens en leur dur, ployans soubs constrainte et usans de sens à l'ad venant de leur cas , ont consorti temps avecques fortune soubs qui pendoit leur cause, dont par sens et vertu monstrer en matière d'ennuy sont demourés en repos de cœur selon le possible, et de povreté et d'affliction désespérables ont tiré glorieuse fin et victoire. Tu dois entendre que les haultes possessions et dignités font les hautes personnes, et comme à haut possessant il sied d'avoir hautain regard sur ce qu'il possède , il s'ensieut doncques qu'à haute personne il sied d'avoir aucune clareté de mœurs par quoy elle luise en famé.
Quant doncques famé est due à la personne selon sa hautesse , et que hautesse en soy n'a splendeur sinon en vertu, s'ensuit que vertu est le vray appartenir de haute personne pour consiévir cler titre ; mais quel titre plus
1 Le malvaisepart. Ms. de Paris, 1226.
cler peut acquérir haute personne que faire ce qui se concorde au divin plaisir qui est au monde exemple de bien fertile à propre honneur, prouffitable au corps, salutaire à l'âme, et de glorieux fruit et effet à nécessité publique? N'est-ce titre de haut los à l'homme , sçavoir louer Dieu de ce qu'il donne, non murmurer contre lui en ce qu'il envoyé, sçavoir amodérer son ennuy par sens, letollérer jusques à temps et à terme, et usant d'espoir en matière de mérancolie, prendre la patience devers lui, qui rend fin fructueuse? 0 noble royne, icy pense; icy contourne, te prie, ton entendement, et à mesure qu'il te semble que bon conseil te fait bien mestier , prens de mes dits ce qu'il te semble utile à l'exigent de ton affaire. Tu es triste, et non sans cause; tu as grief importable et je le confesse, mais à mesure que autres ' ont porté pareil fardeau, ne porteras-tu le tien, vaillante championne, par condition pareille? Sy feras voir, et au fort si tu as perdu ton royaume et qu'on le t'a osté à tort2, un autre viendra qui le rostera au rosteur et te vengera par semblable. La royaume n'estoit point tien puisque tu l'as perdu, et sy n'est pas sien à celui qui le t'a tollu, puisqu'on dangier est de le perdre, comme notamment dit Tulle sur ce point en son livre De paradoxis : t Rien , ce dit-il , ne se « doit dire mien, ne à autrui, qui par force se peut tollir « ou perdre par meschief*. » Et bien ditvray , car les biens de fortune ne peuvent estre que à la nature de la donnant : donc, si la donnant est variable, aussi sont ses biens , et n'y a de féableté en sa prestance ne que de
1 A mesure que autres, dans la môme mesure que d'autres. 1 Par tort/ait. Ms. de Florence.
3 Nihil neque meum est, neque cujusquam, quod auferri, quod eripi, quod amitti potest, Cic. parad. ad Brutum.
DE BOCACE. i25
foy en celle qui preste â . 0 ! si tu le veux entendre, ta perte aujourd'hui et l'offense commise en toy, c'est ce qui te glorifie ; et l'acquest que fait a sur toy ton injurieur, c'est ce qui le confond. Le tien cas gist en pitié» l'autre en criée sur lui ; l'un en espoir de recouvrer, l'autre en attente de divin jugement, soubs lequel tous tortsfaits pendent à estre pugnis une fois. Mais adfin que je ne semble trop porter faveur vers toy en condempnant aultrui, qui est-il qui puist eecrutiner et ose droit-cy la cause de la translation de cestui sceptre anglois en la main régnant, ne la substraction pareillement dehors la tienne par mode si confuse? Est-il de ton lez qui se ose justifier de non avoir coulpe droit-cy en ceste mutation, ne par contraire qui régnant se ose vanter que divin aspirement lui soit tourné en main ou par mérite? Certes, une chose bien sçay, c'est que la mutation en est faite de main à autre; mais si du plaisir de Dieu ou non , ne de quelle part il se décline, cela je ignore. Les divins jugements sont inscrutables et dangereux à y boutter doy, et ne siet à homme de soy y plongier parfond , sinon en tant qu'il en peut prendre par ce qui en ensieut par effet, comme droit-cy tu as perdu ton royaume et un autre le t'a osté par supplantation ; mais si Dieu en cecy est pour toy, ne contre toy, ne pourquoy il ce fait et soeffre, à lui est, non à moy , d'en faire décision et à lui et à son jugement s'en convient-il attendre, qui riens ne fait qu'ajuste cause.
Toutesvoies, comme la vérité des choses s'enfonce tel fois par disputation contraire, et que plus claire appert une cause débattue par procès que simplement confermée, tout
1 Ainsi sont les biens de ce monde, et n'y a nulle féabUté, ne sûreté en sa prestance. Ms. de l'Arsenal, 880.
ainsi par imputer le tort à ton lez et le droit à autrui par manière de accusation, on te peut embellir ta cause par un contraire en arguant à rencontre. Tu sçais , et ne le peux ygnorer, que le grant-père de ton mari1 usa de ce mesmes sur autrui, dont maintenant on a usé sur lui, et prit par tyrannie1 la couronne à lui non due, comme maintenant on Ta reprise sur son sang par condition pareille. N'est-ce le jugement des hommes que violence ne peut avoir durableté , et que tout tortfait se pugnit tost ou tart par le mesme de sa nature? Sy est, voir. Humain jugement droit-cy est conforme avecques celui de Dieu, et se consentent Dieu et homme en ceste loy que ainsi se doit faire. Si doncques le premier ravissement a esté fait par iniquité, et que par long décours de temps entredeux la chose en est enviellie, et en est allée la possession et succession de main en autre et non à conter comme prise, ne obtenue, ne pend-il en l'équité du vray juge de là haut, en celui qui ciel et terre maine en droiture, de faire revenir vray héritage à vraye hoirie , et de restituer le tollu par force en l'hoirie du déprimé par mauvaistié publique? Certes ouy, et te dis bien que vouloir recongnoistre sans plus ce point et avoir peur que ainsi ne puist estre, peut embellir beaucoup le recongnoissant et lui parer sa cause, car par ainsi faire il glorifie Dieu et lui impute équité, et de quoy en sa bonté il sçait gré à l'imputant qui ainsi ïïionneure. A venir doncques à l'argument, si Dieu,
1 Henri de Lancastre qui régna sons le nom d'Henri IV, après avoir usurpé le trône de Richard II. Cette phrase est essentiellement modifiée dans le ms. de l'Arsenal, 663 : « Les aucuns veulent dire, mais à « ce ne me vueil consentir, ne réciter pour véritable, fors par manière « d'argument, que l'aveul de ton mari, etc. »
1 Parpuissance.MsB. delaBibl. imp.de Paris, 1226, de l'Arsenal, 663, et de Florence.
comme vray juge, doit et veut faire raison de lune cause et de l'autre sur qui la doit faire, plus séanment que sur les personnes des parties dont meuvent les questions, n'est-ce raison, si droit doit tourner à droit, que sur le sang de où a esté faite la privation redonde le tollu, et que sur le joyssant de lacqueât par force retourne la force arrière qui lui retolle Tacquest injuste? Je dis certes que le jugement droit-cy n'est pas si purement divin que nostre humanité aussi n'en jugeast bien autant par naturelle lumière.
Il y a encores un autre argument droit-cy et de grant poids, et ' peut-on dire que comme Dieu présentement a souffert tollir le sceptre angloishors de ta main par le tortfait de Henri de Lancastre, s'ainsi est, et le retourner en l'hoirie de Richard, l'injurié, que pareillement hors de celle mesme et propre main il a souffert widier aussi l'ancienne forcée possession que Anglois ont tenue en France, et dont la force, comme de long temps qu'elle soit passée, est venue à terme sur ton mari, qui en paye l'offense. Si doncques il a souffert viel tortfait non pugny cheoir en audition avecques plus nouvelle quérimonie, et par une mesme personne et un mesme temps faire réparation des deux cas, pourquoy n'en semblerait le jugement juste de lui avoir tollu le sceptre de son père parpugnition, quant ce que François lui ont tollu hors de sa main, a esté évident jugement de Dieu quy a repayé force par force? Donc, si tu demandoies pourquoy il a si longuement différé de l'un, et de l'autre il a fait restauration si tost, je diroie que ce ne siet à homme d'enquérir, ne d'y vouloir touchier sinon que par révérence envers lui. Il doit croire que de
1 Les mss. de l'Arsenal ajoutent : et aient aucuns.
tout ce qui pend en sa sainte liberté inréprochable, il en fait et dispose à la congruité des choses temporelles, dont les causes nous sont incongnues , et que toutes choses il fait en prévue salut du monde et des humains affaires. Il seuffre advenir ruyne tel fois pour venir à plus glorieuse réédification. Il seuffre advenir guerre et effusion de sang pour revenir à paix de plus grant fruit; il diffère ses pugnitions longuement par miséricorde pourtant plus payer rigoureusement par justice, et sy seuffre mutation de seigneuries pour estendre sa grâce en nouvelles personnes, mais qui est-il qui voyant sifaites1 choses présumerait à mettre repréhension droit-cy, ne réplication? N'est-il celui mesme le Boy tout puissant , celui qui a créé et establi les roys terriens et qui tient en sa main leurs cœurs, et les tourne, comme dit le Sage, là où il veut? N'est-ce celui qui rompt aux roys leurs proposemensetfait tourner leurs consaulx à contraires opinions en diverses opérations , et qui donne, avecques le nom de roy, courage à Tadvenant de la dignité, et perdition de sens à qui perd sa grâce? Quel exemple nous en est Saûl, homme rural, à qui prestement avec Fonction du prophète lui envoya royales mœurs, et depuis par trespas de son mand où il perdit sa grâce , le souffrit desvoyer aussi en son sens jusques à fin confuse, toutesvoies sans le destituer *?Sy préordonna-il d'un nouvel roi selon son cœur, à qui il donna sa bénédiction, mais & l'autre ne fit tort delà lui oster, quant il la forfit par inobédience.
Sont encore autres qui, escrutinans droit-cy en ceste mutation, veullent produire argument contre toy en ta
1 Sifaites, semblables.
2 Sans ïedestruire. Ms. de Bruxelles, 10485.
DE BOCACE. m
personne \ dîsans que de toy-mesme semble mouvoir ceste mutation dont tu te plains et que par propre coulpe tu es cause de ta propre adversité, car tu as esté, ce disent, produiseresse des causes de la mutation, et par lesquelles jà-soit-ce que à toutes icelles tu prétendoies autres fruits, tu as forgié mesme ton malheur, et toy ygnorant tu as deslié du pel ta maie aventure. Pense en quoy. Certes ce ont fait tes affections et partiales faveurs trop déclinantes envers le roy Charles contre autrui, dont si tu eusses dissimulé, et non tant complu, ne desplu, tu n'eusses point peut-estre aujourd'hui pour complaire, desplaire, ne ne fusses chue en perdition si outrée. Tu-mesmeen as fait ton excusation depuis à la partie despleue, et as congnu que ta faveur non assise en balance t'a procuré du grief, et que trop à tart tu es venue au remède, là où se pouvoit mitiger ta playe par propre confession. 0 royne, est-ce solution d'argument? Et n'est l'accusation dure à oyr, là où propre on congnoit sa faute. Soit doncques que ygnorance ait icy coulpe ou délibéré propos, toutesvoies, qui as esté ennemie, tendant à ruyne d'autrui , si tes hays ont pourvu au remède et veillié mesmes en la tienne, ils ont fait sens : c'est le naturel de la guerre ; chascun tend à sa victoire , mais chascun n'en a pas l'heur; tes hays ont eu le bonheur, et toy le contrevent, et comme en ennemistié ne siet point de mercy, n'ont usé envers toy aussi de nulle espargne. Peut-estre toutesvoies que par l'inconvénient mouvant de toy tu les as bouté en plus * haute fortune que oncques il ne cheut en leur prétendre, et peut-on dire1 que tu as esté ennemye trop tost et trop
1 Le Mb. de la Bibl. imp. de Paris, 1226, et les m sa. de l'Arsenal, ajoutent : St non obstant qu'il déroge à vérité, le vueil réciter, afin que tu congnoisses les opinions d'aucuns tes haineux.
* Les mse. de l'Arsenal portent : et dient encore les aucuns que. toi. *n. 9
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amye à peu y penser ; et sy te a porté grant grief ton hayr, et ton aimer peu de profit. Pense si vray est. N'est mort le roy Charles, pillier de ton espoir, et lequel estoit cause de ton aimer et de ton hayr1; et nest venu depuis un nouvel monde qui te cause nouvelle fortune, et dont le temps et les hommes correspondent ensamble en une comportance? La fiance que tu avoies au premier monde, ceste-là est passée, et en celui du présent, tu n'y as attente qu'à la mesure du faisable. Les temps, entends bien, veullent estre congnus et appètent que les cœurs des hommes s'arrèglent à leur rendition, soit par patience en choses dures et difficiles à muer, ou par subtile dissimulation jusques au terme que les temps mesmes font muer les choses. N'est expédient que pour confort d'une seule personne on mette en trouble un royaume entier, ne qu'on pende en dangier, générale salut pour félicité particulière. Commune paix acquise est bonne observée, et là où transquilité se trouve plus souvent, là est de précieux acquest. Les fortunes et les destinées de là haut gouvernent les choses çà bas, et les hommes en font leur proffit à la mesure de leur sens. De dure année, songneuse provision, et d'abondante plénitude, amesurée gouverne. Mesmes les roys convient obéyr et eux ployer à la nature des choses variables et laissier propre affection pour la contourner en autruy plaisir, par regard qui est en eux que commune salut se doit eslire devant privé proffit. Entends et digère ces mots et apprens à tourner en bon ploy ce que tu ne peux muer par murmurer à rencontre. Il plaist à Dieu que ton malheur soit bonne fortune à autrui pour ce jour et que tribulation hodierne en ta privée per-
1 Les mss. de l'Arsenal ajoutent : comme l'on dit.
sonne soit une générale félicité autre part fertile en conséquence.
C'est nouveau monde partout ; nouveau monde en France et pareil en Angleterre, et d'ambedeux Dieu se monstre gouverneur, et espoir qu'il en fera une salutaire connexion, de quoy le grant monde en son tout tirera nouvel fruit. N'est dit, déa, que perpétuelle discorde doit demourer entre les deux royaumes , ne que François et Ânglois se doivent entremordre toudis pour mien et pour tien. La discorde y entra une fois à temps et à terme, et la paix aussi s'y pourra trouver une fois par divin moyen1. En Dieu pend tout. Quant lui seul se tannera de la discorde , les hommes se tanneront de leur querelle, et mettra chascun le bon bout devers lui pour satisfaire à honneur. Que discorde y a esté nourrie anciennement, ce a esté pour humilier tous les deux et tenir soubs verge, par quoy, quant la paix y rentrera , sera par grâce et pour renaistre ensamble en fructueuse amour. Ce sont les deux dont la chrestienneté se peut le plus sentir de leur bien et de leur mal, et dont la guerre et la paix sont de plus grant effet. Soubs quel règne doncques paix et amour se peuvent trouver entre les deux, là est le régner plus expédient et de plus de fruit. Ton mary régnant, tu n'avoies que division en dedans toy-mesme et n'avoies paix nulle part en ton dehors, parce que sans chief et crémeur chascun y estoit maistre. Or a le nouvel régnant mis à fin la division*, et sy a le pouvoir sur paix et sur guerre par avoir l'œil en dedans
1 Le m8. 663 de l'Arsenal, ajoute : jà-soit-ce que V apparence en soit petite, mais prouchaine néanmoins en Dieu qui peut tout.
* Lems. delà Bibl. imp. 1226 de Paris se contente de dire : Or pourra le nouvel régnant mettre afin la division et sy pourra avoir le pouvoir, etc. Il en est de même des mss. de l'Arsenal.
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soy par sens et en son dehors par puissance. Donc, comme le temps maintenant requiert princes de vertu et royaumes en union, il y est ydoine peut-estre1 pour servir Dieu avec autres en grant affaire. Dieu a fait de hautes et de merveilleuses* grâces au roy Charles deffunt1. Il les continue en Loys, mais ne penses que ce ne soit à une haute incongnue fin à nous, plus grant que nostre entendement ne peut comprendre? Ce mesmes, espoir, il veut faire en Angleterre; il y veut monstrer ses vertus là et ailleurs, et veut gens dont il se serve et qui soient ydoines et utiles à chrestienne salut, laquelle par qui et en quelles mains il la nous prépare, c'est à lui de le congnoistre et à nous de nous en attendre à sa pourvéance.
Soit doncques que divin jugement ait ouvré droit-cy pour péché commis ou pour aucune fin de salut à nous non congnue, ou que cecy il ait souffert en la nature du temps qui est variable, ou par faute mouvant mesmes de toy ou de ton mari par la manière cy-dessus alléguée, toudis toutesvoies sy n'est-il que une fin ultisme pour toutes ces diverses voyes et causes, en laquelle il se convient rendre conclu : c'est de louer Dieu de tout comme celui de qui tout despend , de soy ployer humble soubs son envoy, soy accuser mesmes de son desmérir, lui prier de grâce et de ces en son yre, implorer miséricorde, soy tourner envers lui par fiance fondée en sa bonté , et le remanant, ce qu'il appartient à l'homme , mettre en diligence et en sollicitude corporelle à l'expédient du faisable,
1 Le mot peut-estre est supprimé dans le ms. de l'Arsenal, 663.
1 M iraculeuses. Ms. de Florence Chastellain, ailleurs si peu favorable a Jeanne d'Arc, a-t-il voulu faire allusion à son héroïque intervention?
3 Charles VII, mort le 22 juillet 1461.
DE BOCACK. 133
car par-là et non par autre bout faut-il passer ou avoir Dieu contre lui et tout jugement d'homme qui le condempne en son vice. Mais comme certain soye, ô haute princesse, de tes vertus, certain aussi de ton sens et nobles mœurs1, et que à l'avenant de ta haute royale production, nature ta pourvu de courage conforme à ton estât, je croy que droit-cy tu te comportes vertueuse ; et qui entens estre impossible de résister au bras de Dieu, ne de faire changer à fortune sa loy, ne de donner transquilité aux choses temporelles pins en ta main qu'en un autre, j'espoire que tu te rends* résolue et que aussi soubs le divin plaisir tu te reposes en attente de sa grâce et mercy par patience et te disposes à tirer gloire de ton obprobre en vertu par despection de-fortune, laquelle tendant à grever ton corps, clarifie ta renommée , et soy formant ennemie de ton plaisir se monstre amie de tes vertus pour les faire congnoistre. O ! comme noble chose est et digne employée vertu, et comme misérable et meschant le corps qui n'en a portion t Seule vertu est celle qui preuve l'homme digne de régner, et laquelle tant que un régnant la tient emprès lui, elle le rasseure de durableté1, car il règne en crémeur, et par crémeur de cheoir il pourvoit aux causes et matère3 de ruyne3, et par provision au bien estable, il se préadvise contre les vices, et par ainsi du premier au darrain s'il est haut en la roue, il y met une cheville de sens pour la non faire tourner , et s'il est en voye de monter
1 loi le ms. 663 de l'Arsenal intercale cette phrase : certain aussi que Us arguments dessus dits ne sont pas véritables, mais sont aucunement proposés et dits d'aucuns tes contraires et suspects en cette matière, et qu'a l'avenant, etc.
1 Que tu te tiens. Ms. de Florence.
a De durable estât. Ms. de Bruxelles, 21526, et ms. 880 de l'Arsenal.
loi LK TEMPLE
il y monte successivement pas à pas par son vertueux con tendre.
Donc, quant j'ay tout considéré ton cas, et qu'entrés sommes en matère de vertu, la perfection de l'homme, je voy les quatre vertus cardinales affuir droit-cy vers toy , comme si faim leur estoit de te prester service , et puis les trois théologales après par affection au mesmes, là où entre les autres Prudence se vient offrir première et te met en front la partie de Mémoire, une de ses filles, par laquelle tu, regettant les yeux derrière toy sur les choses passées, sur maintes causes longtaines et prochaines qui droit-cy te pourront assagir de ce que présentement est, tu pourras congnoistre ou que divin jugement droit-cy a eu son vray et juste lieu par aucun torfait passé ou que par loy de raison et d'humaine équité les choses sont venues à leur ordre, là où humain jugement les assigne; te vient servir aussi d'Intelligence sur les choses présentes, là où tu peux et dois congnoistre ceste présente mutation contre toy, dont elle est mue, ne sourse, et que division et hayne ont esté causes productives d'icelles, lesquelles, puisque elles ont porté leur effet et que tu n'y peux remédier, tu les dois tant mieux porter patiemment; car de congnoistre le meschief dont il te vient, ce te doit estre aussi à demy allégance ; et tiercement elle te vient offrir Providence sur les choses futures par laquelle en pourvoyant de longue main les fins des choses, telles ou telles de celles qui cherront souhs le possible d'y mettre remède , tu t'y exposeras virtueuse dame, et de celles où l'impossible te sera apparant, tu te déporteras patiente. Vient après Justice, qui t'aministre son fruit et te met en front Droit Naturel , auquel par première loy donnée à l'homme toute nostre humanité
doit estre subjecte. Te met devant aussi le Droit de Coustume, dont les pays et les diverses régions usent selon diverses causes et impositions que les hommes y ont mises et lesquelles ne sont à frustrer. Et tiercement te remonstre le Droit Escript, par lequel on impose frein de crémeur et de restriction à inlpétueuse voulenté humaine, et sans lequel tout ce qui est au monde tournèrent à confusion et à désordre, jà-soit-ce que les puissans de la terre et qui ce droit icy doivent garder en estât, sont les principaux infracteurs d'icelui , non veuillans estre subgets à droit là où par puissance pensent advancier leur tort. Vient Force après» une glorieuse1 vertu, qui te vient servir de Magnificence de Cœur et dire que tu ne dois troubler ton sens pour terrienne mutation ; ains enquérant gloire et ce qui est pardurable , c'est vertueuse opération que tu despites les basses choses qui pendent en fortune et qui n'ont point de durée. Te vient requérir aussi d'avoir Confidence. En quoy? Certes confidence en Dieu et eu ton bon vouloir, confidence en ton bon mérir et en ton vertueux propos, sans laquelle tu ne peux estre digne de rétribution en ce que tu labeures. Te vient admonester aussi Patience, par laquelle aussi, si Dieu ou fortune ne besongnent à ton gré et si tost que tu vouldroies, tu dois atemprer ton désir et amodérer ton expectation en bénigne tolérance. Et quartement te vient ramentevoir de Persévérance par laquelle elle te conseille à demourer ferme en continuel espoir et en fréquente labeur et sollicitude à toy possible, afin d'en porter gloire en tribulation, et de non estre attainte de mollesse1 de cœur
1 Précieuse» Ms. de l'Arsenal, 663.
1 Moleste. Ms. de l'Arsenal, 880.
par vertu faillie. Vient après et se joint près de ses flancs Temprance, une réfulgente vertu en haute personne , et te vient suader de Continence , disant qu'elle est moult propre pour fuir les délits de ce monde et auxquels nature de soy-mesme est tost ' enclinée , ne fust la restriction qu'elle y met tant à la concupiscence du cœur et de la chair, comme à la folle vaine gloire de ce monde, dont par non se sçavoir contenir à point on s'enivre. Vient après mettre devant tes yeux Clémence, c'est débonnaireté, afin que tu, débonnaire à toy-mesme „par non toy mou* voir outre mode, tu soies débonnaire en la voulenté de Nostre-Seigneur qui débonnaire est en la protection de ta personne. Et tiercement et pour fin te semont de mettre en toy Modestie, cest-à-en tendre manière par laquelle, si tu es en extrémité d'affliction et d'amère fortune, tu observes mode et mesure, comme non plus troublée en adversité qu'il ne siet mener joye excessive en prospérité copieuse et là où la répréhension est juste.
Viennent après encores les trois vertus théologales et lesquelles désirans ta perfection, te présentent services aussi de leurs natures, disant Foi première que par elle et en sa clarté tu resourdras de mérancolie, tu relèveras les yeux dehors du broec1 de tristeur, tu les dresseras vers le ciel par arrest non muable, et par estre joincte à toy et familière, elle te donra courage et fermeté en toute affliction contraire, elle te mettra en la congnoissance de Dieu, en contemplation de sa bonté, en méditation de ses œuvres, en certaine expectation de ses promesses, et finablement te fera croire et maintenir fermement que tout ce qui de
1 Est trop incline. Mb. de Lille.
1 Broec, marais : ici gouffre, abîme.
lui est escript et promis et cru par les Saints Pères et prophètes est véritable, permanable et indéfaillable, et que nul oncques , ne jamais, ne sera homme frustré, ne déçu en ferme attente sur lui dresschiée. Par quoy comme tu as matère maintenant de 'former attente en lui quant tu n'en as nulle part ailleurs, ne en homme, ne en fortune, tu doibs demourer emprès ceste foy et la tenir à chière, quand par les promesses qu'elle te fait de sa perfection , tu wideras hors de murmure et de regret de cœur par despection depouvreté mondaine.
Vient après Espérance, glorieuse vertu, qui t'enseigne et monstre comment elle a l'œil toudis en la fixe estoille du ciel et comment en la mer longtaine et es ultismes fins de la terre elle est celle qui avoye l'homme à bon port et qui de quise salut donne véritable assécution. Elle est celle, ce dit, qui fait vaincre les tribulations de ce monde par avoir le cœur en plus haut lieu et qui faitaviler vanité mondaine par attente à meilleur acquest ; c'est celle qui fait mangier au povre homme le pain de sueur par confiance d'avoir repos ailleurs et qui les messonnans ' en pleurs fait revenir chantans à pleines brachées; c'est celle qui fait aller sur l'eaue à pieds secs et qui d'une main ouvre la porte du ciel et de l'autre semont tout homme pour y prendre entrée. Or doncques, puisque tu es es matières terriennes qui te causent pleurs et que tu manges le pain d'angoisse avecques les misérables et que ta moisson gist en doleur et vaucre ta nef en mer de tribulation et désires vrai port et demandes reffuge en lieu seur et de nagier sur un certain ancre, prends doncques ceste dame Espérance devers toy et t'en aide et sers, car c'est
1 Les semant. Msb. de l'Arsenal.
elle qui de tout ce qui est dit, te tiendra convent et te fera seure et certaine de sa promesse laquelle pend en divine bonté non jamais commu table.
Et dernièrement voy-je affuir vers toy la plus parfaite de toutes, dame Charité, laquelle pour mettre main en ta perfection et pour te faire non estre militant seulement, mais glorieuse triumphante championne sur toutes se vient offrir droit-cy envers toy, et dit qu'elle est eslevée au ciel par contemplation et quelle est toute distraite des choses terriennes par option de plus précieuses; elle art et brulle en 4ivin amour, ne quiert riens qui soit dehors d'elle ; elle ayme chascun comme soy-mesme , souffre tout par humilité, de riens n'a murmure , de riens n'a envie, ne deuil, de riens n'a angoisse, ne crémeur, fors de ce qui contourne à la gloire et à la sempiterne laudation divine, là où elle pend en âme et en corps. Ceste dame doncques, pour ta perfection, et dont le fruit est le souverain de tous biens, voyant que tu es désolée et durement afflicte en cœur, te vient admonester de sa vertu, et dit que pour trouver vray et parfait resconforté esperit adélivré d'ennuy, clarté d'entendement et surmontance de toute adversité terrienne, tu la dois prendre devers toy et t'en faire acointe, te promettant que comme plus tu en prenderas devers toy grant portion, tant plus tu en deviendras glorieuse vainqueresse de ton annoy, et plus tu obtiendras haut siège et couronne de rétribution en ciel et en terre.
Ce sont doncques les remèdes droit-cy et les moyens pour toy ressourdre que ces sept vertus, par lesquelles tu dois, si bien y penses , estre riche plus que de couronne. Au contraire sans elles , tu es povre atout le monde en ta main. Adhérera vanité et y mettre cœur, c'est perdition.
Les choses transitoires plaisent, mais occient l'âme. Là où le cœur met son désir, là est son trésor ; les terriens le mettent en terre, et en terre le reçoivent. Bien heure est celui qui bée plus haut et qui le met en lieu où larron ne peut atteindre, ne tigne, ne vers riens démolir, ne rongier. Tels ont thésaurisé en lieu dont ils maudissent l'heure, et donneroient mille mondes d'or, s'ils les avoient, pour un moment de soûlas. Convoitise de gloire en a déçu tant maints : elle a fait perdre les conquerreurs des terres, les empereurs a déçu par son enyvrement , maints roys et tirans traynés en abisme , les puissans et excellens hommes esvanouys au vent; elle a fait roynes et princesses Dieu mescongnoistre , nobles entendemens destourner de sens, eslire le mal, délaisser le bien, faire commutation de perpétuel pour transitoire, de paradis pour enfer, et de Dieu nostre créateur pour estre au déable, par quoy, quant on la congnoit de telle nature, de telle paye et de telle yssue et que l'effet en est espoventable et l'attente parhorrible et abymeuse en doleur, et que nostre chrestienne loy nous aprend riens estre amable et désirable que Dieu et qu'il n'y a que deux fins , paradis et enfer, là où tout ce qui est d'Adam convient tirer et avoir ressort et qu'on perd vie pardurable pour temporelle élection et que les dampnés maudisent Dieu , et les salves le bénissent et glorifient et ont perpétuelle fruition de lui et de ses biens, bien est maudit donc celui qui pour vanité de ce monde et pour si brief voyage qui droit-cy reste à faire soit en doleur soit en joye , perd et abandonne par eschange gloire éternelle , et est bien né de maie heure et de maie heure conçu qui ainsi fait : tesmoins ceux qui là sont venus et qui se furibondent contre Dieu et contre les anges par désespérance.
Toy doncques, dame et royne, qui est encores au choix et en ton franc arbitre d eslire le bien ou le mal, d'aller la voye de salut ou de perdition, d'abandonner joye pour deuil, repos d'âme pour regret de cœur, vertu pour vice, et noble glorieuse renommée pour honteux et vilain reproche, tu as les biens de natute amples en toy, qui te donnent nobles mœurs ; tu as les dons de fortune qui te font estre royne et fille de roy et les biens de grâce en sens et clair entendement, par lesquels tu dois tousjours veiller en ce qui est de gloire et de fruit, à ton appartenir, à l'honneur de Dieu et au salut du monde, et estre exemple de bien faire à autrui et miroir d'honneur et de chastoy par singulière œuvre ; et maintenant toy succombée ! en dangier et en chartre de mélancolie, non toutesvoies abandonnée de Dieu, ne foulée en ton honneur, tu est venue droit-cy faire tes clameurs , estonner ■ le ciel de tes regrets , et vexer mon âme en repos pour te donner escout, priant de response sur tes pétitions et de conseil en ton triste affaire, en quoy, par pitié de ton cas et de ta personne, j'ay satisfait et complu d'autant que en moy a de sens, et par argumens et par exemples et par articles mis tout avant ce que j'ay congnu pour toy estre utile et salutaire, toy donnant conseil de fuir annuy, de widier mélancolie, de requérir paix de cœur, d'entendre à vertu, d'anéantir les choses caduques, et de contempner fortune mesme par hautesse de courage. Donc, et afin que tu mieux pusses parvenir à ce, je t'ay ouvert les moyens et monstre les voyes par où il te convient cheminer, et t'ay satisfait et complu en tout,
1 Subtombée. Mb. de Bruxelles, 10485.
1 Bstonner, faire retentir.
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sauf en un point : que durant ta vye tu n auras lieu en ce temple. Si doncques j'ay bien employé ma payne, et que mon conseil te semble utile et mon remonstrer mettable à effet, eslis et fais et conclus pour toy. Tu, de propre vouloir, feras ton propre fardeau, et tout tel que tu le porteras morte et vive. De bien faire tu tireras glorieuse fin, et en celui degré, maugré fortune, tu mourras heureuse. Par autrement faire aussi et folier en toymesme tu pourras devenir malheureuse au parfait en ce monde et en l'autre, par ta propre coulpe : Dieu te doinst bien eslire !»
A tant et à ce derrain mot, ainsi que je cuidoie que la
royne dust aucune chose respondre, la tombe se recloyst
en l'instant, le parlant s'esvanouist de mes yeux et la
royne pareillement comme si ce fust fantosme , et n'y
restoit riens du mystère conté, sinon le temple tout vuid,
là où celle voix qui premier m'avoit araisonné, me vint
recueillier par parole et dire ainsi : « 0 George1, or as vu
« et oy ce à quoy t'avoie semons et promis d'acquérir
« grâce et honneur par singulière élection, comme ce que
« tu as vu est de singulier mystère. Ensievant doncques
t la nature du cas, et dont tu es seul secrétaire, seul
« auditeur et le seul icy choisi afin que la mémoire n'en
« périsse et que ta vision puisse autre part donner fruit, il
« t'est enjoint que tu le metteras par escript, et que toy
< réglant selon la rétention que tu en as et dont on se
« confie en toy, tu le publies par les royales cours et ail-
« leurs, là où il pourra servir. Le fruit en est universel,
« quoique la royne que tu as vue icy, en soit cause mo-
1 Le prénom est remplacé dans le ms. 1163 de Paris par les mots : 0 Ferrant des isles. Rien ne nous permet d'expliquer ce sobriquet donné à notre auteur.
< tive , par son particulier fait. Tu annexeras aussi les « histoires des morts personnages comparus icy en préc sent avec celles de ce temple par dépiction en temps « congru, et de bon vouloir tu ensieuvras en payne l'ori- « ginal traitteur des malheureux Jehan Bocace par glo- « rification de son œuvre, car ce il expecte. »
Et à ce mot je perdis temple et voix parlant, et me trouvay sur le propre banc où je m'estoie entroublié la nuit passée, et moy remis lors en esprit commençay à penser à ceste vision , et notay bien que grant mystère y pouvoit avoir et de haute main , par quoy j'en seroie fort à blaamer si je l'ignoroie. «Tavoie bien vive mémoire de tout, mais néantmoins me réputoie tout indigne d'en estre réciteur, ne que moy, homme si rude et de si gros engin1, dusse aller jeter ma faucille en la messon là où si glorieux homme avoit mis la main, arguant toutesvoies et débattant contre moy-mesme. Enfin par obéissance, non pas par présumption, délibéray l'emprendre, et regardant comment requis avoie esté d'une dame de lui faire aucun traité sur fortune, jugeay à coup de lui pouvoir satisfaire par ce mesmes comme par nulle riens plus propre; et, à ceste cause et par ce que je m'y estoie obligé, je commençay à duire ma plume à labeur et à tirer de ma retentive telle vertu qu'il y avoit, et de quoy l'exemple du stille et la faute1 de l'ouvrier condamnent l'œuvre après si noble bouche. Toutesvoies, si j'ay empris, et par commandement, de narrer la substance du mystère et les paroles en rude assiette selon moy, n'ay promis toutesvoies, et de
1 Si homme indoct et si gros d'engin, Mbs. de Florence et de Lille, et 890 de l'Arsenal; homme si ydiot et de si gros engin. Ms. 663 de l'Arsenal.
' La faculté. Mbs. de Bruxelles.
ce je me descharge, d'ensiévir le noble docteur Bocace en son haut glorieux parler, et dont, après Pétrarque son maistre, depuis les Romains n'a eu gaires de pareil. Donc, si j'ay fait ce qu'en moy est, et non attribué à moy ce qu'en moy n'est point (c'est beau parler et bien ordonner) , je prie aux voyans avoir agréable ce que est de mon pouvoir , et qui en petit pouvoir ay grant cœur de complaire, leur plaise aussi avoir en recommandation mon bon vouloir qui a ourdy ceste œuvre de l'estoffe au mesmes de l'homme1.
1 Au mesmes de Vhomme, d'après la faculté de l'homme, de l'auteur.