‹ Œuvres de Georges Chastellain (volume 5)Chapitre 33 sur 43 · T0«. VI · texte numérisé non relu

T0«. VI

I « mûre ; car là gist le fort et Testroit du neud que ci-après

> c esclairciras , si tu sçais. Mais dont que procède, ne de

/ < quelle main, tu es un très-injurieux fol et un instm-

( ^ € ment très-périlleux, duquel, comme les opérations en

\ € sont despectueuses, pareillement est la personne de

€ povre et de petite value , quand l'œuvre de soi-mesme ', € démonstre la qualité de l'ouvrier.

/ « George ! George 1 les faits de ce royaume, ne de ton

c duc ne se vuideront pas par paroles : il conviendra faits € et réaux effects. Sy t'abuses bien, quand tu penses que « pour tes escrits nous nous doions changer à ton appétit, € ne ployer nos hautes querelles à tes démonstrances, qui € savons faire et dire et entendre mieux que nuls par de- € vers vous. Mais ne vous prisons point tant, mesmes ne A € nous daignerions tant abaisser que d'y exposer soin.

€ Car est œuvre de femme de caqueter moult, et chose de € vertu et de grand pris faire de fait, sique ton œuvre € et ta personne, tout est mis en despris devers nostre seî- « gnourie ; tes blasmes et laidenges sont suspensées jus- « ques à heure due; tes haulx présomptieux langages € réputés sans fondement; tes démonstrances et doctrines « comptées à frivoles ; et brief , et toy et ton fait, et ton es- « crire et ton fantasier, tout ne nous est rien, ne ne poise ; « tout ne nous meut, ne ne change, excepté que une fois, « avec vous autres, dont nous nous chevirons bien, m'en « rendras compte. »

N'avoit encore le mot hors de la bouche ceste dame, que la tierce, soy hastant de parler, ne lui vint rompre la queue de sa raison; et la faisant guencir* un peu du bras pour avoir lien en mes yeux, commença à dire :

I Guenciff se détourner, changer de place.

€ J*ay vu pièça et visité tes escrits, qui sont pleins de « sédition et de mauvaise glose. Sy convient que tu soies « homme plein de mauvais vouloir et de perverse incli- « nation, ou que tu nous ouvres tes sentences et exposes « en autre entendement que ne savons comprendre ; car « tout sonne injurieux, tout sonne en blasphème et vitu- « père ce que nous y véons, et tout tourne en reproche et « dépression de l'honneur générale de France, avecques « vantise et présomption sur icelle , et qui plus est , avec « attemptement en la royale majesté particulière, laquelle,

• de par Dieu ! ne gist pas en ta répréhension, ne chiet € pas à estre corrigée, ne reprise par toy qui n'es que un « povre nient , un povre ver de terre très-misérable , un

• povre homme de petite vocation , de petit sens et de « povre estime, et en qui, quand tu auroies beaucoup « brassé de mal, mis le monde en desvoy et meschief, n'y « auroit point de recœuvre, et n'y auroit à qui se « plaindre, fors d'un meschant fol escervelé, plein d'ou- « trage et d'arrogance, qui se présume de ce que n'en- « tend et se mesle de ce que point ne lui ajfiert. Sy seroit < bien le monde payé lors, quand après grans meschiefë € avenus par si faites besongnes, on prendroit vengeance « d'un tel chétif et le jetteroit-on en la rivière en un sacq. a Par Dieu 1 sire , qui m'en croiroit, l'attente ne seroit « point jusqu'au meschief avenu ; mais tu-mesme cornai menceroies à gouster le meschief, et se commenceroit « en ta personne, car tu vaux que tu boives de l'eau de « Seine ou de Loire plus que ton soûl, ou que tu la saches « espuiser toute par boire sans noyer.

c Comment, déa 1 et il semble que tu fasses la figue avec « François ; il semble que tu ne les prises, ne ne poises, a et que ce n'est rien de leur fait, fors chose douteuse et

IM EDOgnSM

c vaiJâUe, ohoie de mobile fbrtane non fixe, là où beauc coup de vieee, beaucoup de vanités et de paesione se c tressent panni, et à cause desquels points tu les sers «. d'improptoe , tu les touches et agraves de cuisans « titres, et ton parti et ton maistre tù extoUes et eslièves € en hautes louenges.

c Déat pourtant, si tu prises ton fait beaucoup, et que « les gloires et félicités de ton duc tu réputes excelses, c n*en aieut pas que nous , que tu n'aixnes point, doions c tolérer tes paroles envenimées, ne concéder tes senc tences eetre véritables, quand, au point où elles sont c corrosives et de mauvaise digestion, nous y mettons c contredites. Peut-estre qu'en autruy œil tu vois la buc èhette petite, mais au tien propre tu ne vois pas le c sommier bien gros que tu y portes. Toutesvoies tu le « cuides avoir net et tout dair ; mais ce te fait ignorance, « ce te procède d'aveuglement, de raison et de conscience c cruement examinée; car amie fiatteresse fortune Ionc guement possessée, naturellement est nourrice d'aveuc glement et de vertu endormie.

c Si gloire doncques et félicité par devers toy sont c grandes, loes^n Dieu ; mais n*ont à comparer pour tant c les nostres la dépression de ta langue, qui sont telles c que Dieu nous a souffert acquérir en labeur, et les c tiennes telles que tu les as et qu'on en pourra voir Fisc sue. Sy est folie en toy grande de condempner nuUui c pour toy glorifier en ta propre fortune qui ne t*est c estable ne que à autre, car là où tu-mesme ,t'esliëves, c tu te ravales, et là ou autrui tu déprimes , tu-mesme te c condempnes. Aussi ton livre venimeux, plein, comme il c y pert, de crime en la majesté, cestuy -là te condempne c et juge; cestuy-là te prononce et démonstre qui tu es.

« et par tes mesmes et propres sentences très-rigoureuses c te reprent et accuse, disant et déclarant que tu es plein ff de mauvais fiel, de mauvaise et injurieuse conception^ « de mordantes vilaines morsures, de présomption et de « fol outrage , dont la malignité et le mésus demandent « punition, non pas tant seulement à Dieu, mais au roy « et à nous autres tous en général que tu as blessé. Par « quoy, moy, ayant parvisité tout au long tes fiaits, les- « quels en usant de mon office je déteste et agrave, je « demande sentence et jugement aussi sur ton corps , et « que à l'avenant de ton démérir soit exécuté par justice « ou par voie de fait autre, tant ^ que mort s'en en- « sieve. »

A ce mot s'avança la quatrième qui se nommoit Vindication, et sembloit enflambée par dedans , comme si ce fust un esprit mauvais ; mais ne disoit mot, fors tant seulement : € TuCy tue, tue , à la mort! 9, et roulant les yeux assez espoventablement pour faire mourir gens sans férir, vint de tout impétueux air, atout son estocq, cuidant le ficher parmi moy , là où de la volenté de Dieu ou de mon bon heur, ne sçay comment, se trouva retenue par derrière et ne pouvoit marcher avant jusqu'à moi, dont effuriée et passant toute impatience,. cuida désespérer et soy-mesme occire par despit; et jettant feu par les yeux , ronfloit des narines et brayoit par foursenerie si horriblement , que certes , qui n'a voie espoir nul en ma vie dès le commencement de leur venir, maintenant ne avoie autre recours qu'en Dieu pour lui recommander mon &me , auquel taisamment et par seule pensée j'envoyai ma prière, là où tout espoir temporel m'estoit défailli et me avoit relenqui tout humain confort es mains de ces quatre.

m EXPOSITION

Donc, comme en ceste dure perplexité eusse esté aucun petit temps » non pensapt que si heureux fusse que ma prière dust estre exaucée devant Dieu, ne qu'euvers moy tel pécheur, sa miséricorde se dust ploier si à coup, prestement s'apparut à moy une ymage dont la beauté en son survenir me donna esblouissement parce que claire estoit et d*angélique semblant ; mais ne s'en monstra riens que le vis*, lequel, par le survoir, commença à rassurer ma peur et à mettre en estât mes naturelles puissances eslongiées de leur vertu par fraeur prise ; et déclinant son regard envers moy par semblant d'aucune affection, proféra ces mots, disant :

« Homme, reprens seurté en toy et courage! rend « gr&ce à Dieu et resvertue ton esprit ; car quoique tu « soies accueilli de menace, n'es en péril pour tant, ne en « l'abandon de fortune, parce que Dieu, où toutes choses « se présentent, congnoit ton, fpns meilleur que ne font les « hommes : sy ne te souffrira en danger, là où tu-mesme « te voudras aider et prendre aux dens le frain de ton a opportun besoin . »

Et alors moy , qui soigneusement entendoie à ces paroles et ne savoie qui fust ceste ymage, m'enhardis de lui enquérir qui elle estoit, ne dont estoit sa production. Et elle, non lente de respondreS me dit : « Je suis « créature de Dieu, claire comme tu vois et noble créa- « tion, mais souillée laidement par tes mesfaits, et infuse a en toy et donnée inséparablement, sinon par mort. « Suis ton âme raisonnable, qui te donne estre et vivre, « parler et entendre, et viens par la divine pourvision « devers toy, moy remonstrer comme lumière et clarté de

' le vis, le visage, la fl^re.

- Cette forme rappelle la langnie poétique de Dante.

c ton corps, conduitresse et conseillère de tes affedres, là

c où, quand tu obéis à l'empire de ma raison, je te main-

« tiens clair et louablej; et quand moy me supploie à tes

c appétits sensuels, moi-mesme je me défigure. Mais,

« pour ce que n'est de la spéculation présente d'entrer en

< ces termes, fors en tant qu'il touche ta présente per- « plexité où il te besongne secours, laisserai couler tes

< offenses diverses par lesquelles tu m'as mise en péril, et a viendrai à aucunes bonnes inclinations naturelles en toy ,

< qui, en la miséricorde de Dieu, espoir, sont regardées, et « èsquelles ne te souffrira périr , mais que te persévères « et parcontendes plus et plus à fin bonne et à Tobtène- « ment de sa grâce, qui oncques n'eus en toy une seule « pensée bonne, une seule gouttelette de fructueuse in- « tention, que tout n'ait esté vu et regardé de ses yeux, « et tout mis en la conserve de sa bonté, pour t'en rendre « rétribution une fois condîgne au cas et à l'avenant « du mérir, par équité telle que tout bien fait est rémunéré « également, comme le mal fait pugni.

c dame, ce dis-je alors, estes-vous donc T&me de mon « corps? Estes-vous celle en qui je m'attends sauver pré-

< sentement à rencontre de cestes felles et inhumaines « dames droit-cy qui tant me contempnent et injurient « que la mort ne me pourroit estre plus aigre que leur « parler? »

l'amb. — Oy voir, ce suis-je; je suis le friiit de ton expectation.

l'actbub. — Loué donc en soit Dieu et bénoite soit l'heure de ton apparoir 1 Donc et si par toy dois estre relaxé de la chartre de mes mérancolies, te prie que tu veuilles faire revivre aussi mon esprit tout circui de ténèbres, affin que par claire congnoissance prise de toy je me poisse

réunir avec toy en amour, qui ne te conguois ores que confusément et en ay oublié les propriétés et vertus. Sique je te prie, faveure-moy et m'accorde ma pétition ; et qui t*es nommée lumière et conduitresse de ma vie , parofi&e toy, je te prie , charitable exposeresse de mon salut.

€ Volentiors, ce dit alors Tâme, et je le feray . » Et moy, qui avois subtile Toye, respondis prestement: «Voire; mais € me seras-tu avocate féable après et défenderesse en ce « qui me besongne ? > Qui , non lente en respondre, dit : « Oy, mais ce ne sera point en la semblance que tu ores

< me perçois, mais en autre résolution de personnages « que tu congnoistras ci-après , et qui avec moy , sont « une mesme chose et essence, et à toy, d'une mesme « administration et service. Sy saches et entends bien , a qu'en ensiévant ta pétition faite', je suis, comme je t'ai « dit, ton Ame raisonnable, créature formée à l'ymage de « Dieu et de son semblant, à qui, après les angels et cé- « lestes créatures, nulle rien terrienne n'est semblable, « nulle de telle dignité en création, nulle de telle adoption « en la divine amour, nulle de telle conception sublime, « nulle de telle susception de grâce, comme de vertu, u comme de science, comme de congnoissance et discrétion, M et comme de toute capacité de chose intelligible et com- « préhensible, avecques vie éternelle et joyeuse fruition « de la vue de Dieu, lors quand par labeur et vertu me

< serai exercitée pour y paratteindre. Et ceci dis-je quant a au regard de mon estre et du lieu dont je viens. Mais, a quant au regard de ta personne privée, à qui je suis « enjointe pèlerine, mise en ce voyage d'embas pour y a cueillier fruit, pour y messonner et semer, pour y ras- « sembler trésor de mérites, pour y faire planter et florir a œuvres vertueuses, certes, je suis celle qui, duite de ton

« bon ange, regardée de la bonté du haut Sire de lassus, « après ton enfance, passé de sept ans et mis à puérile « escole, te fis comprendre ta première leçon, et toy ayant « fait sage de lettrure, te baillai en rétention ta patret nostre. Donc, plus et plus par succession de terme tu « convaloies et croissoies, et en renforcement d'eage et de « corps tu acquéroies plus et plus impression de science, « jusques à largement en avoir conçu, premier, que tu « me retirasses arrière de ta perfection et principalement < de mon salut.

« Et alors comme je te visse , par conseil non sain , « distrait des escoles, et que non tenant compte de ta pre- « mière nourriture enfantine, tu t'enveloppoies es affec- « tions mondaines, tu t'abuvroies de vanités temporelles, « tu t'adonnoies tout à délis et désirs charnels, dont onc- « ques puis tu ne fis retraite, et qu'en cuidant prospérer « ton chemin, féliciter ta vie et ta fortune, tu quis les € variables et périlleuses habitations de dame court , les « mendiques et fall^ieuses hantises des princes, o* les- « quels tu te pensoies grandir, ô lesquels tu te pensoies « sourdre et monter, comme rien ne te sembloit telle féli- « cité comme fréquentation de seigneur, lors moy, obéis- « sant à ton erre, envis toutesvoies et à regret, pour « première réception de doctrine conçue en moy, je te « ramentus estre nécessaire pour finablement , jà-aoit-ce « que par longues estorses, venir à bonne fin, servir, « aimer, craindre et honorer Dieu sur et devant tout, et <i que sans avoir icelui tousjours devant l'œil, tout ton « contendre , tout ton acquerre et ton délicativement vi- « vre, tout seroit povreté et malheur, tout seroit ombre et

« 0, avec.

nuée de mort , cas de confuse expectation , de petite durée et de douloreuse issue, qui, comme le vaisseau qui naturellement retient en lui le flair de la première liqueur qui y est imbue, tu ainsi, par vertu d'aucun peu de science comprise en toy adolescent, m'ensievis en conseil et te submis volentiers à mes enseignements ; lors où toy ayant tiré à celle vertu qui estoit souveraine, je m*assayai après à te induire encore en une autre non moins à perfection profitable : c'estoit que, avec aimer et craindre Dieu , tu aimasses vertus et bonnes mœurs, contemplasses tondis les bons et leurs exemples, et les mauvais abhominasses et fuisses en leurs œuvres.

c En quoi aussi, toy trouvant libéral assez et prest, et quen longues contraires impugnations et adversités chéant et relevant, où Dieu t*a esté clément et piteux, je me suis tenue ferme et constant en te ramentevoir tondis les points dessus dits ; toy, venu pareage robuste à meurison et gravité plus et plus parfaite, je t'ai conseillé dicter et mettre par escrit tes conceptions, selon loccurence des temps, une fois, par amoureuse jeunesse, louenges et glorifications des dames, autre fois par affection à la gloire du siècle, cantiques et exultations des nobles humaines chevaleries , en quoy , tu léger encore et volage , passant ton temps vertueusement, non en oiseuse, tu f es acquis famé assez moyenne, grâce conveniente et fertile , et habitude et cognition de maint noble et haut homme.

€ Donc depuis, comme Ton tire de lun à Tautre, et que les esprits se ouvrent et esclarcissent, les fantasies s espardent et amplient, les conceptions s'aguisent, les jugemens se meurissent et pondèrent, et que les expé-

c riences des choses humaines plus et plus s'assaveurent « et se congnoissent, après avoir vu et lu histoires et livres « divers, pris dilection grande et faveur en leur contenu, « aimé les glorieux et haulx homme de jadis, condolu « leur infélicité par fortune , glorifié leur vie par noWe* « ment vivre, et toy-mesme, voyant et considérant Testât

< de ce siècle, je t'ai fait ouvrir l'entendement en îcelui. « Je t'ai fait voliter ta pensée et circuir en la rondeur de « la terre, ta fantasie en sa circonscription universe, et « pris et recueilli heaucoup çà et là, comme tout ne se « peut en un homme comprendre. Je t'en ai fait vuidier « tes méditations ; je t'en ai fait mettre par escrit tes con- « ceptions, et fait composer livres et traités, plus à l'uti- « lité et salut du monde que à propre et privée gloire.

« Donc, en ensievant mon conseil de vieil temps, et « pour toy faire acquérir mérite en labeur, je t'ai fait em-

< prendre Tinsécution de ce noble et ingénieux homme « Bocace , et réduire à mémoire , depuis le roy Jehan « où il fina, les haulx et glorieux hommes de la terre suc- « combes en fortune et venus à povre et douloreuse ter- « mination, dont toutesvoies le nombre est grand, la hau- « tesse de leur estât, dangereuse, et la tractation de leur c mort et infortune, à tout le monde plorable , considéré « encore les très-hautes et très-excellentes personnes, roys « et princes de nostre temps, qui y sont comprises, et dont « les matières bien traites effaceront toutes recordations « anciennes'.

« Tay fait emprendre en outre cent épistres où l'uni- « vers estât du monde est compris dedans, et en quoy

' Ce traité ne ftit tenniné que plus tard, ]orsqu*on vit se réfugier en Flandre Marguerite d*Aj^ou, à qui ÇhasteHain le dédia. Noua le p^^v blierons dans le tome VII.

« chascuu , homme ou femme, de quelconque condition si « puissent estre, trouveront allocution.

« T'ay fait emprendre aussi la tractation des deux fit licites^ le livre de trois divers nobles^ le livre des hu- € maines grâces, le livre des périls du monde, le livre du « père à son fils^ le livre du faux amoureux, lequel € l'ouvé * de deux dames, laisse la meilleure et la plus belle « pour adhérer à celle qui lui est traître et contraire ; le « livre de la condition de fortune, le livre de la cause des « infortunes, le livre des dbusemens de court, le livre de « la tranquillité des courages* y et plusieurs autres, les- € quels , si vie t'est permise et conjonction avec moy par € aucun temps convenable, à l'aide de Dieu, tè ferai mener < jusques au parfait, sans encore la très-ressongnable « charge d'escrire tous les haulx et grans faits de la chres- « tienté, souverainement de ce noble royaume et de ses « dépendances, depuis Tan vingt jusques à maintenant, « là où , avec infinité de labeur , conviendra aussi avoir « multitude de grand sens et de soin pour justement en « ouvrer. Et te doit bien frémir le cœur à lencontre, at- « tendue la difficulté seulement de ceste très-haute ma- « tière sans fons et sans fin, comment tu t'en che viras; « mais en longue vie et diligente labeur n'est rien qui ne « se mène à cliief, quand bon vouloir s'y ajouste.

« Je t'ay fait contempler aussi maintefois les choses « glorieuses et excelses, réciter délitamment les ver- « tueuses, plorer en courage celles de tribulation et de a ruine, souverainement du présent temps, auquel les « roys et princes de la terre sont divisés ensemble, froids

» Rouvé(dQ: rogare, demander), soUicité, prié. * Tous ces ouvrages sont perdus : nous no savons môme pas si Cbastellain les a achevés.

« en amour, nonchaillans en devoir, paresseux au fait de f la chose publique, son^eux en affection privée, pleins « de vanité, pleins de murmure , pleins de couvertes en- « vies, pleins d'affections terriennes, pleins de desrègle- « mens, pleins de vices et de povres conditions, et chaulx « et boulans en leurs propres et privées querelles , par « lesquelles menacent le monde et le font trembler, lais- « sent la querelle de leur créateur, l'expédition de la vraie « foi sainte , en quoy Dieu se pourroit contenter d'eux et « chrestienté ressourdre , qui maintenant va vaucrant et « chancelant desconfortée, criant hautement devant les « portes des royaux palais , devant les fenestres des pré- « lats cras et replets, en plein consistoire aussi des gens € de conseil enivrés en autorité; mais ne trouve que « cœurs endormis, natures appressées, affections refroi- « dies , amour petite , dévotion sobre, compassion nulle ; « et ardans en convoitise et vaine gloire, exposent seu- € lement et appliquent délectation en chose terrienne , « comme non en un, ne en deux , mais en toute la plus « part chrestienne appert et est manifeste.

« Cecy avec plusieurs autres matières semblables t*ay « fait concevoir souvent ; t'ay donné méditations et pen- « sées, dont les conceptions aucunes fois bien amères t'ay « fait convertir en pleurs , et icelles mettant par escrit, « remplir ta plume de propres termes. Sy ne le dy pas « pour toy traire à vanité, ne h jactance en ton fait, mais « afin que Dieu soit preuve et tesmoin de la cure et sollic citude que tu portes en la félicité et tribulation des « hommes. »

l'acteur. — Dame , moult ay oy ententivement le recort que tu m'as fait; et m'a esté solas trës-grant d'avoir eu le rafraîchissement de mon eage passé, duquel toutes-

voies plusieurs menus articles droit-cy récités me estoîent esvanouis pièça, et ne m'estoit ores nul souvenir d'iceux, par la multitude des diverses fortunes à moy survenues depuis, et par la longuesse du temps passé, qui peut causer Toubliance.

Mais, quand j'ay oy tout ton recort, tout le renouvellement de- ma povre vie passée, de ma très-misérable et ' chétive vocation exercitée par toy, stérile toutesvoies et non fructueuse, non d'aucune utilité et saveur, non d'aucun prix, ne de los, mais grosse toute et rurale, simple et de rude substance, sy ne t'ay-je point oy faire mention aucune particulière de la chose du monde seule dont autrefois et encore tous les jours tu m'as plus donné de passions, plus de pointures en mes entrailles, et plus de tristes et de dures mérancolies en mes pensées : c'est de la rumeur et froideur qui régnent entre deux les plus glorieux princes de la terre, les plus pleins des dons et haulx bénéfices de Dieu, les plus exaltés en la roue de fortune, les plus béatifiés en gloire et en splendeur terrienne, tous deux d'un ventre et d'un tronc , d un nom et d'une origine, d'une mesme région conscripte, parens prochains, frères par alliance, rejoins par nature et par grâce; et par rancunes et querelles non nécessaires, par titres non honnestes , par passions vicieuses et de grand péril , froids et diffidens l'un de l'autre, s'estordans de la voie de nature et d'amour due , s enaigrissent l'un envers l'autre , murmurent ensemble, grongnent et aguisent leurs dentures pour mordre, sont félices tous deux, mais tanés de félicité, par semblant menacent le monde et Tespoventent pour inféliciter eux-mesmes. Sy sçais bien que rien n'est que tant j'aime que leurs personnes, que tant je exalte, ne glorifie que leurs régnations, que tant je parfonde et enserre que

SUR VÉRITÉ Mal prise. 274

leurs nobles et glorieuses vies, leurs hautes et vertueuses conditions, leurs très-excelses et très-solempnelles victoires et triomphes, par lesquelles ils resplendent et survolent tous ceux de leur temps, tous ceux de leur eage passé, souverainement Tun comme chief du monde; mais ennemis, hélas! aujourd'hui ^ propre félicité, à propre privé salut, à propre gloire obtenue et acquise , et retendans par apparence à ruine et confusion, à opprobre et injure en l'un l'autre, en servitude et humiliation sous fortune; tiennent le monde en perplexité, l'église de Dieu en balance, chrestienté en trouble, la foy en décadence et en diminution, et les ennemis de Dieu infidèles, par obéir et entendre à propres privées quérimonies et vanités, en oi^eil et convalescence : dont, tu, âme raisonnable, puis que tu m*as bouté en ces termes, m'as donné maintes parfondes pointures de mérancolie, maintes douloreuses vuidancés de soupirs, èsquels passionné et percé souvent en coeur, m'as fait faire livres et escrits, et dressant mon œuvre àla nature et qualité de mes passions, m'as fait asseoir ma plume en matière odieuse, en matière où se quiert le venin et s*y juge, posé qu'il n'en y ait point, et pour laquelle cestes horribles et espoventables femmes droit-cy quatre sont venues devers moy , moy menaçant de mort, de honte et de mauvaise fin, ettoutesvoies ce qui y est, est par toy. Donc, si autre part et tousjours tu m'as conseillé le plus sain, le plus honorable et le plus utile, comme mesme tu m'as dit et ramentu droit-cy, et maintenant tu m'as fait foUier et légèrement emprendre, mettre avant œuvre contagieuse et mauvaise, en lieu encore où je veux honorer et aimer, reposer et prendre ombrage, durée et termination, et tu ne m'en fais recort, ne ramentevance , non plus que si tu ignorasses le cas et voulsisses laver tes mains du meschief ,

certes, je me devroie bien plaindre de toy et toy impropérer, si, au fort et au grand besoin et dur destroit où j'en suis, tu ne me viens à secours; et confessant le cas que de toy vient comme autres , tU ne me bailles conseil et doctrine pour m'en parer au vrai et à l'équité de ma bonne intention, de Dieu congnue.

l'ame. — Déa I mon ami, si tu n'as esté si constant que jusques à paroyr ma récitation, n'ai pas esté oublieuse pour tant de faire fin telle qu'il me sembloit expédient. Commencer et conclure sont en moy en une mesme liberté. Et comme franche suis en pouvoir parler ou non, je suis franche aussi en pouvoir taire ou non taire. Je t'avoie jà ramentu moult de choses passées, non pas tant nécessaires comme fructueuses, parce que tu y as repris vigueur. Donc, si j'ay fait un commencement de remonstrance à toy utile, est vraisemblable aussi que mon prétendre sy estoit de faire fin profitable. Mais t'avoie or ains dit que, sous forme et espèce de unité où tu me vois présentement, guères longuement ne te tiendroie parole ; mais sous une trinité nouvelle, une mesme vraie chose avec moy, et moy avec elle', et à toy d'une mesme administration, je te feroye service. Or as-tu touché celui point auquel ta nécessité expète mon assister, et lui besongne de me congnoistre en autre vertu, sique, non, desavoant riens de tes œuvres, non plus les nouvelles que les vieilles premières , mais promettant vertueuse deffension en toutes pour ta personne, me besongne changer personnages maintenant, par quoy, moy revue, seras encore plus joyeux et mieux à ta paix.

Lors, en l'instant avec le mot, s'esvanouit; et en l'instant arrière soudainement , sans temps entre deux qui portast mesure, se remonstra en la trinité que m'avoit promise.

Et se mirent devant moy trois personnes, dont Tune sy estoit en forme de jouvencel angélique, riens tenant de terre, ne de matière corruptible, lequel , de tout le corps, estoit clair comme de cristal, dp la teste endossons; et s*y pouvoient par semblant imprimer toutes choses entendibles et sensibles, sans fin et sans nombre; et se nommoit en celui endroit entendement possible. De la teste en dessus estoit en regard, comme un escharboucle rayant, jettant sesrays contremont du ciel dont recevoit sa clarté, et en dessous au cristalin corsage donnoit lumière. Donc se nommoit en celui endroit entendement besongnant.

Les deux autres personnes estoient féminines dames, moult belles et de noble nature , ce sembloit. Sy estoit Tune en son estre blanche comme noif ' pure, pleine de diverses pointures et d'impressions infinies, sans que lieu y remainsist encore suffisant pour y en mettre des autres cent mil fois tant. Et estoit vestue ceste dame d'un manteau tant délié que , sans descouvrir riens du corsage, tout de ce de dessous se pouvoit congnoistre légèrement par dehors; et se nommoit ceste dame Mémoire.

La tierce sy estoit une dame moult spécieuse , toute vestue de pourpre. Portoit sceptre et royal vestement; et décorée de couronne luisant , usoit d'empire comme empereis sur les autres ; et se nommoit ceste dame Volenté.

Moult certes m'estoit chose délectable voir ces trois nobles personnes , et chose de grand reconfort sentir emprès moy leur assistance. Sy dis lors que bien m'avoit accompli sa promesse la dame qui s'estoit esvanouie de moy, et qu'en lui certes avoit fidélité grande et bien approuvée.

• Noif, neige.

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