CHAPITRE XIV
Comment le duc eut en propos de marier la fille d'un brasseur de Lille à Tun de ses archers, et comment le père se trahy au parlement de Paris.
Le temps couloit tousjours avant et se multiplioient les affaires en ce pays de Hollande, par quoy le duc présent estoit constraint d'y faire un séjour et plus que n'avoit pensé à son entrée. Sy passa l'hyver droit-là et vint quaremme et délibéra en luy de tenir droit-là la feste de son
* P<wî, drapeau.
* On avait écrit d'abord : et rebelles. Le mot était trop dur : on l'a efTacé.
ordre qui jamais n'y avoit esté tenue, le premier jour de may prochain, pour cause que beaucoup de chevaliers dudit ordre estoient trèspasés, et qu'en leur lieu il en convenoit remettre des nouveaux. Mais premier qu'à cela viègne, il siet à faire un conte de ce duc qui n'est à oublier; car par la qualité et condition de la matière, si elle est bien entendue, on pourra cognoistre et donner vray jugement delà qualité de sa nature. Il est vray que un riche vilain,brasseurde cervoises, demoroit à Lille en Flandres et estoit natif subgect de ce prince, lui et toute sa lignée. Sy avoit ce vilain-cy une fille , seule héritière, mariable et assez belle, laquelle avoit esté regardée par amour et par honneur de mariage d'un Colinet de la Tieuloie, archier du duc et gentil homme, très-homme de bien', lequel, sachant de non y pouvoir parvenir deluy-mesme sans l'aide de son maistre, lui en fist parler et supplier qu'en cecy le voulsist a;Fancier, comme qui en seroit refait, et de fait le duc dist que volontiers le feroit et qu'il en envoieroit parler au père comme en effet il fit*, mais le vilain estoit dur et rebelle et n'acoutoit aux prières de son prince non plus que d'un charretier, mais usa de fiers et félons langages meschans comme d'un mauvais courrage, lesquels furent rapportés au duc par ceux qu'il y avoit tramis, et qui assez lui dévoient cuire d'un sien subgect et encore si meschant vilain. Sy pensa le duc d'en ouvrer bien et à son appartenir, et qui onques n'avoit esté que prince de justicç et
» Colinet de la Thieuloye, dit Colinet d'Airas, était archer de corps du duc depuis le 10 novembre 1449 (registre F. 45 aux archives du conseil de Flandre).
» En ce temps, par tout le pays du duc de Bourgongne, si tost qu*il advenoit que aulcuns marchans et bourgeois délaissassent femmes riches, tantost le duc vouloit marier les dites vefves à ses archiers ou autres serviteurs. (Jacques Duclercq, III, 27 et 43.)
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d'équité, ferait chose toutevoies qui ne aeroit que de raison, et par laquelle il se vengeroit du vilain sans lui torfaire. Et de fait envoia mander la fille à venir devant luy , laquelle y vint accompagnée de père et de mère, et venue en sa présence et ruée à genoux, le duc lui demanda si elle ne se voudrôit point marier s'il lui en prioit, et la fille respondit qu'elle estoit en l'obéissance et gouvernement de père et de mère, et ce qu'ils lui voudroient ordonner et commander, il convenoit bien qu'elle le fist et autrement non. c C'est bien dit, » ce dit le duc alors. « Belle dame, je c suis vostre prince et seigneur et ne vous marieray point € maugré vous, mais pour la rudesse de vostre père envers € moy, je vous ferai nourrir bonnorablement et en lieu c sauf, là où nul tort ne vous sera fait. » Et prestement la fit prendre et mettre à cheval et la fit porter au seigneur d'Antoing emprès Toumay pour estre droit-là nourrie et gardée à ses despens, mandant audit seigneur qu'il en prisist bonne garde et qu'il lui en rendist bon conte sur tout ce que le doutoit, car il s'en prendroit à luy, si faute y avoit. Sy la reçut ledit seigneur en sa maison et la mist avecques sa fenmie, bien pansée pour l'honneur de l'en- Yoiant. Or advint que quant ce vilain droit-cy se vit ainsi maistrié et traitié par hauteur non tant déraisonable toutevoies comme à luy cuisant, prestement alla prendre tous ses biens meubles et portables et les envoia à Toumay, et pensant de sa personne comme de ses biens, sa femme et lui allèrent prendre demeure à Toumay, hors de la puissance et seigneurie du duc afin de non plus estre son subgect et de le pooir charier^ après et constraindre par puissance de parlement, là où il lui sambloit qu'il en auroit
' Charter, tourmenter.
raison. Et, en effet, sitost que ses biens avoit saufe en Tournay, se trahy devers Paris au parlement du poy, et là alla faire ses clameurs et doléances du duc de Bourgongne, alléguant pluseurs torfais, tyrannies et volentés desraisonables dont il avoit usé en luy , et leur conta tout le cas à son bel et au grant préjudice du bon prince qui onques n'y commist offense en trèspas d'honneur. Sy lui promirent à donner provision ceux de parlement sur cecy et d'y remédier brief, comme qui moult enclins estoient à celle heure et de longtemps par avant de lui estre rudes et de donner rigoreux mandement pour exploitier en ses pays et seigneuries, et desquels ledit duc par maintes fois s'estoit beaucoup dolu et les avoit portés à dur, dont, et comme ils lui promirent, ils lui donnèrent provision et envoyèrent un huissier de la chambre à Antoing faire commandement au seigneur du lieu que sur paine de mille marcs d'or applicables au roy, il ne différast que prestement il ne délivrast ceste fille en la main de père et de mère dedans Tournay, et se joigneroit le roy à luy pour le deffendre en cas que autre lui en voulsist porter couroux ou grief. Et ce mandement droit-cy obtenu, s'en vint ledit huissier à Antoing faire son exploit, là où le seigneur qui bon notable chevalier estoit, se trouva bien esbahy et ne savoit à quel lez fléchir pour le mieux faire, car avoit moult à perdre au royaume; sy avoit-il es pays du duc auquel il estoit frère d'ordre et habitant au pays de Hainaut, dont il estoit souverain*. Sy estoit tout entrepris durement et en faire et en laissier, et comme il craignoit la grant peine qui estoit mise sur luy pour ce qu'il avoit bien à perdre, aussi craignoit-il le couroux de son prince,
^ C'est-à-dire souverain iKiilli de Hainaut.
lequel il n eust osé attendre, ne voulu pour mort souffrir. Finablement promist au huissier de faire tout bien et tellement qu à l'aide de Dieu, il espéroit que sans grief et sans estrif et à lappaisement du roy et du duc, cette fille-icy retoumeroit en main de père et de mère, mais pendant ceci il envoia à toute haste devers le duc en Hollande lui signifier le cas et lui priant qu'il lui mandast ce qu'il en auroit à faire, car estoit tout perplex. Sy arriva le message à La Haye et conta au duc ce qui estoit, qui moult le reçut à dur et à tant aigre qu'à peine onques riens tant. Or estoit-il à quinze jours près de Pasques et la saison que tous princes cristiens se disposent volentiers et se comportent selon l'exigence du saint temps, entre lesquels ce duc droit-cy avoit esté trouvé dès onques moult dévot et songneux. Toutevoies, non obstant tout et saint temps et soin d'âme et solempnité de Pasques là où il convenoit tenir estât, couvertement et en subit, dist à dix ou douze par élection : « Sus, venez- vous en avecques moy, c sans dire mot, chascun de vous à un varlet sans plus, et € vous allez rendre en secré sur le port de Rotterdam et € là m'attendez. » Sy le firent ainsi, qui moult s'en esmerveillèrent, et luy se trouva droit-là aussi au desceu de tout le monde. Là il monta en mer en une barque qui estoit sienne et servoit à son corps, et le maronnier mettant son tref ' au vent, le mist en la haute mer où beaucoup de périls le surprirent et de dangereuses fortunes, premier que venir pust à bon port; car souvent estoit l'heure que la mort y pendoit et qu'espoir û'estoit nul d'évasion sinon par miracle, et sambloit que fortune proprement lui brassast ce meschief de fait volontaire pour répugner à son emprendre,
« Tref, Yoile.
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car lui donna des menasces beaucoup et des adversités. Vint toutevoies d une traite et arriva à TEscluse là où il prist terre, et non quérant repos nulle part, monta à cheval, et passant parmi la ville de Toumay, vint descendre à Antoing, là où il trouva cest huissier, et là venu, va demander d'entrée : « Sire d'Antoing, où est la fille que « je vous ay baillée à garder? > Et il lui dist : c Monsei- « gneur, elle est icy, je n'en sçai que faire, j'en suis c durement perplex. > Lors le duc la prist par la main et dist : « Sire d'Antoing, ne vous esmayez de riens; je suis « puissant assez de vous garantir de la peine et de tout ce « qu'il vous en peut advenir, et vous en porteray franc. » Lors prit la fille et la bailla au seigneur de Bergues, un puissant baron de Brabant, lequel la mist darrièrelui sur son cheval et l'amena à Lille, et le duc, après tout son bel erre*, qui moult s'estoit argué et enfelli en cœur de quoy lui qui estoit prince de justice et de toute raison, estoit ainsi mené par ceux du parlement, qui de ses subgès lui vouloient oster la cognoissance et l'auctorité d'en ouvrer en raison, en quoy Dieu, ne homme ne le pourroient reprendre, et puis venir par haute main exploitier en ses pays dont il estoit souverain et là où le roy n'avoit que cognoistre, certes cecy lui cuisy moult fort, et s'en pouvoît ravoir à grant dur*, considérées encore plusieurs autres grandes rudesses du temps passé qui toutes par cecy se renouveloient.
Comme donques ce rebelle brasseur rustique perçut cestui un si haut et si noble prince avoir pris ainsi le frain à dents pour sa fille comme d'en estre venu mesmes si en
* Erre^ voyage.
' 8'en pouvait ravoir à grant dur^ avait grand'pelne à se remettre.
subit de son pays de Hollande jusqu'à Antoing, ce que jamais n'eust pensé, durement se trouva perplex et voiant que au plus espécial de son refuge qui estoit la justice du roy, il failloit, et que par elle, n'en pouvoit Tenir à son deseure, commença à avoir peur et en ycelle peur s'acoucha malade. Sy advint que peu à peu se commença à repentir de ses rudesses et à durement se reprendre des voies qu'il avoit quises à l'encontre de son naturel seigneur si félonnes. Désirant toutevoies h remitiger l'ire de son prince par luy prier mercy, se fust assenty volentiers à ses demandes, s'il Teust voulu avoir agréable et non tant seulement de sa fille, mais de tout ce qu'il avoit, corps et biens. Or estoit-il alité et ne savoitque Dieu feroit de luy. Sy envoia sa femme à Lille affin de prier mercy au duc et de lui faire don de sa fille avecques les remonstrances de sa contrition. Sy espia la femme l'heure du vendredi saint là où, le duc venant de sa chapelle, se ma à genoux devant luy et lui pria qu'en l'honneur de la très-amère passion que le Fils de Dieu souffrit, comme en tel jour, il Toulsist remettre et pardonner ses fautes à son povre mari chartrier ', lequel par contrition de ses mesfais envoioit devers luy pour obtenir miséricorde, et de ce de quoy il avoit mésusé envers luy, il le mettoit et constituoit en sa main pour en faire à son noble plaisir, lui requérant miséricorde, et plora ladite femme piteusement toute desconfortée'. Et alors le duc la regardant d'un constant œil, lui dist : c Ma mie, demandez- vous donc pardon et mercy « pour votre mary ? » — « Oy, » ce dist la femme. — « Et
» Chartrier, prisonnier; retenu chez lui par sa maladie?
< Ce passage (il en est de môme en plusieurs autres endroits) porte des corrections qui permettent de croire que nous avons sous les yeux le texte autographe de Chastellain.
« bien, ma mie, ce dist le duc alors, pour ITionneor et la « révérence du saint jour, en quel pour nul cas, tant fust a grant, je ne voudroie estre lent de mercy faire, je lui « pardonne, et de vostre fille que vous dites que vous me « donnez, me la donnez-vous? » — t 0 mon seigneur, oy, « ce dit la mère alors, très-volentiers et de bon cœur, et « nous poise au père et à moy que dès le commencement € ne l'avons fait ainsi. » Sy estoit la fille amenée droit-là pendant ce personnage ', et alors le duc renouvela arrière S8f demande, disant à la femme : c Eh! ma mie, me la € donnez-vous de bon cœur, votre fille? » — cÉlasl oy^ « monseigneur, » ce dist la femme, « et trop nous faites « d'honneur. » Alors dist le duc : « Grant mercis, ma « mie, et je la vous redonne et en faites vostre bon*, car « jamais jour que je vive, serviteur de ma maison n'e&- € pensera. » Et droit-là sur le lieu deffendit à Colinet de la Tieuloie pour qui il avoit eu ceste ruse*, que jamais à elle ne visast, ne parler n'en »fist. Sy fut la mère plus triste que devant et demora toute desconfortée , comme pensant de jamais non pouvoir réparer l'oflEense qui estoit commise. Toutevoies, puisque le pardon en estoit fait, jamais n'en voulut plus souvenir au duc, ne y avoir regart. Ceste manière de faire, droit-cy au retour de l'officier du roy à Paris, fut levée haut en parlement, dont comme autreflEbis s'estoient dolus les seigneurs dudit parlement du duc de Bourgongne et de son désobéir , maintenant arrière en firent une grant plainte et disoient qu'à riens ne
* Pendant ce personnage, pendant cette scène.
* On disait : faites-en votre bon, pour : faites-en ce que voua voudrez.
* Chastellain emploie ici un mot flamand qui signifie encore aujourd'hui, dans le langage des habitants des campagnes : peine, difficulté, querelle.
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servoit leur pouvoir et que autant vaudroit qu'il n y eust point de parlement, car la justice du roy ne pouvoit avoir cours desous le duc de Bourgongne. Et le duc de Bourgongne à l'autre lez arguoit que ceux du parlement, tous aveuglés de haine et d'envie à l'encontre de luy, déclinoient à la voie oblique, et plus obéissans à volenté qu'à raison consentoient de léger en faire choses rigoureuses non bien percogitées en leurs fins , ne en leurs circonstances, car luy, il se sentoit prince de raison et de justice, se sentoit le plus puissant qui onques fust au royaume après le roy, [et] avoit conseil autentique et très-graves peuples et villes de grant poUicie et lesquels il convient régir en justice et en droit. Donc, quant ceux du parlement contendoient à traire hors d'une telle main comme la sienne, les causes et questions de ses subgès, qui mesme souffisant estoit de les décider et en faire raison, il lui sambloit que peu on lui portoit d'honneur et de révérence et que par hautaines paroles on le quéroit à pincier et à mordre, ainsi que un povre vassal, laquelle chose il portoit à dur, car jà en avoit beaucoup souflFert et porté pour l'honneur du roy, et de bien sauvages.