CHAPITRE XLIV
Comment le roy escrivit derechef à son fils ]« dauphin^ et comment le duo respondit au roy.
Or convient retourner à George de Bohec, qui estoil venu à Brusselles en la compagnie du duc et pourchassoîl diligemment sa délivrance pour s'en retourner arrière devers le roy, mais onques ne parla mot, ne ne se présenta au fils de son roy le dauphin, non pas que il ne le voulsist bien honorer comme il devoit, mais avoit exprès commandement du père de le non faire par manière d'indignation, comme si riens ne lui eustestô; et pour ceste cause, George, qui estoit sage escuier et prudent et obéissant au commant de son maistre (et entendoit bien quel danger il !y avoit à le trespasser), onques ne se voulut monstrer devant le dauphin, ne lui demander comment il lui estoit, de peur que les nouvelles n'en allassent jusques au roy, et qu'il ne s'en trouvast en danger, posé que cela fist à envis et à dur par nature qui l'enclinoît à autrement faire. Ledit dauphin toutevoies cognut bien celuy Georges et savoit bien sa venue droit-là et la cause pour quoy, mais comme l'autre se faîsoit froît et estrange, pareillement et luy se faisoit tel et fit samblant de l'ignorer et de non savoir riens de son pourchas. Toutevoies, avoit jà reçues lettres de son père le roy, envoiées par un chevaucheur, lesquelles particulièrement venoîent à luy et donnoient responses sur unes lettres que vous avez
oyes ici-devant, escrites à Saînt-Claude, là où le fils fidsoit mention au père comment il s'en alloit de tire devers le duc de Bourgongne, son bel oncle, à l'intention d'aller encontre les infidelles, vers lesquels son dit bel oncle avoit la délibération d'aller prochainement, par commune renommée du monde qui couroit partout, et pour tant il en vouloit advertir le roy son père et lui donner à cognoistre les titres de son eslonge du Dauphiné, pour soy parer et excuser envers luy, si autre chose y ymaginast que bonne, dont des lettres que le roy envoya à son fils par ledit chevaucheur, mais non par Georges de Bohec, pour donner plus clair entendement de la matère, vecy la teneur :
a Très-chier et très-amé fils, nous avons reçu vos lettres « par Tévesque de Saint-Pol, faites & Saint-Claude, le € darrenier jour du mois d'aoust prochain passé, par les-
< quelles nous escrivez en effet que pour ce que avez sçu « que beau-frère de Bourgongne est délibéré d'aller contre <c le Turc à la deffense de la foy catholique, samblable- « ment auriez bien volonté d'y aller, moiennant nostre ^ bon plaisir, et que pour ceste cause, vous en allez par € devers ledit beau-frère pour savoir son intention sur ^ son allée, aflSln que vous vous puissiez emploier à ladite
< deffense de la foy et aussi pour lui prier qu'il se veuUe M emploier à trouver moien que puissiez demorer en « nostre bonne grâce, lesquelles vues , avons esté bien « esmerveillés quant avons sçu vostre si soudain parte- « ment du pays du Dauphiné, attendue la douce et bénigne « response qu'en la présence de nostre très-chier et féal « amy le cardinal d'Avignon, envoie devers nous de par « nostre Saint-Père, aussy d'aucuns seigneurs de nostre « ' sang et autres gens de nostre conseil, avons fait faire
et fait de nostre bouche à Gabriel de Bernes et au prieur des Célestins d'Avignon envoyés par devers nous de vostre part, et aussi de ce que par vos dites lettres taisiez ladite response sans en faire aucune mention, ne quelque response nous eserire sur icelle, de laquelle toutevoies par raison vous devez moult esjoïr, contenter et prendre courrage, non pas si soudainement vous en aller, mais venir devers nous, comme bon et obéissant fils doibt envers son seigneur et père, considéré mesmement que dismes. auxdits Gabriel et prieur des Célestins que si faisiez aucunes doubtes ou que eussiez aucunes suspections, quant nous en avertirez, nous vous en assureurons tellement que raisonnablement en devriez estre content, et n'avez cause de riens doubter, et si avez la volenté de vous emploier à la deffense de la foy comme contiennent vos dites lettres, le nous dussiez bien avoir fait savoir par ceux qu'avez envoyés par devers nous, et encore mieux le nous estre venu dire en personne comme à celui à qui naturellement et par raison vous devez avoir vostre recours et refuge en tous vos affaires, lesquels avons bien tousjours désiré et désirons estre conduits louablement et en honneur, ainsi qu'à fils de telle maison que vous estes, appartient, et eussions esté moult joyeux que vous vous fussiez depuis le temps de vostre absence emploie à nous servir et estre en personne es choses qui ont esté faites pour le recouvrement de nostre seignourie comme tenu y estiez, « et au regard de ce que nous escrivez que avez intention « de requérir nostre beau-frère de Bourgongne qu'il se « vueille emploier à ce que vous vueillons recevoir en « nostre bonne grâce, depuis lors que de vostre seule vp- « lente vous vous estes eslongié de nous et tenu en Dau-
Ili CIRCNHIQCII
« phiné, il n*a jamais esté temps que n'ayons esté disposés « de voui recueillir et recevoir bénignement, comn» bon f et naturel père doibt son bon et obéissant £ls, quant n fussiez venu devers nous comme estes tenu de faire, « ainsy que Tavons dit plus à plain aoxdits Gabriel et « prieur des Célestins pour le tous dire, par quoy n*es- € toit point de bescûng de tous donner telle peine pour € chose qui, comme dit est, en TOQsretouinant envers nous € et faisant ce que devez, jà tous estoit accordée. Donné c au CbastpJlart , le xxnr de septembre. Sifmé «êim : « Ch^slbs. »
De cestes lettres, posé qu'encore ne s'en rend la response, tanto6t toutevoies elle se rendra avecques la délivrance dudit George et du cbevauceur qui seront délivrés ensemble, car ledit cbevauceur avoit apporté lettres mesmes à la personne du duc de la mesme date qu*estoient celles dn dauphin et qui assez consonoient à celles que Geoi^ de Bohec avoit apportées , mais encore refresctsoîent un petit le cas et la matëre des autres avecques prière tousjours et ammonestance que ne voulsist en nulle manière donner suppœt, ne retraite à son fils, afin que ledit son* fils n*eust occasion de continua en ses manières de faire qui estoient estranges et de trop long temps desplaisantes à luy, et ne tendoit le roy, pour dire, à nulle rien autre, ce sambloit, fors par douceur et bel parler tant faire devers le duc qu'il renvoiast et fist retourner son fils devers luy ; car lui toumoit à grant annuy et desplaisir de le savoir là où il estoit plus qu'en lieu autre du monde, pour cause des conséquences, lesquelles il resongnoit et en avoit peur, car avecques ce que de sa propre ancienne nature il estoit doubteux et pl^n de souppeçons espécial^ment divers la maison de Bourgongne, ceux aussi qui raiprès
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luy estoient et veoient ce cas estre advenu, qui leur pesoit beaucoup, lui boutèrent encore plus forte peur en ceste, disans : « Sire, si vous ne trouvez manière de retraire € monseigneur vostre fils de là où il s'est allé rendre, ce « vous pourra tourner à grant grief et à nous tous > car « monseigneur n aime point plusieurs de nous qui sommes € droit-cy, jà-soit-ce que n'ayons coupe nulle envers luy.. « Donc, quant il* se trouvera fort appuie comme il est main- € tenant, il nous pourroit bien faire sentir son courroux < en temps avenir. Le duc de Bourgongne est roide et « puissant, et fait à doubter que de long temps lui- € mesme n'ait procuré envers monseigneur ceste allée € par devers luy pour soy fortifier contre vous. Ce n est € de hui, ne de hier que vous avez bien sentu et que « vous devez bien savoir quel homme il est. Il s'est tous- € jours tenu roide et restif contre vous et en tous endroits « a voulu tenir son pan et sa querelle à rencontre de € vostre hauteur, tant en cas de justice, en parlement, « comme en autres questions et difficultés de bénéfices « et prélatures et de nulles autres choses advenues de « piéçà, et là où ne le peut obtenir par doux ou par bel, il « monstre de le vouloir avoir par force et parmaistrie, tel- « lement qu'il samble qu'à peine recognoit-il riens par € desur luy, ne qu'il y ait roy , ne couronne, qui le doye « faire humilier. » Tels et si faits languages mettoient avant ceux de la court franchoise, les uns par scrupuleuse ymagination que prenoient en ceste matère, et les autres par haine et par envie qu'avoient à l'encontre de la personne du duc de tout temps passé, et furent si faits dits et rapports, causes de diffidence au roy plus et plus, et pour tant contendoit-il et vouloit contendre au premier de retraire son fils de là où il estoit, par bel et par doux, comme
il appert par les lettres dessus escrites et envolées tant par George de Bohec comme par le chevauceur, lesquels deux, le duc maintenant venu à Brusselles et aiant ouy et sentu bien au long du courrage du dauphin et de ce qui mu l'avoit à estre venu par deçà, pensa de leur délivrance et de les faire retourner devers le roy informés et instruis, ainsi qu'il appartenoit, et par espécial George qui estoit homme noble et avoit apporté crédence et charge, car à cestui-là convenoit-il parler et ouvrir partie de son estommac pour faire rapport de bouche au roy, honneste et véritable, adfin de le contenter.
Lors fit venir le duc devant luy Georges de Bohec, là où estoient ceux de son grant conseil, princes et barons et grant nombre de gens de conseil , et alors le chancelier messire Nicholas RoUin, par ordonnance du duc, donna à Georges de Bohec les lettres que le duc rescrivoit au roy sur celles que .reçues avoit à Dordrecht de par luy, et adfin que ledit George pust aucunement parler clair de la matère de quoy le duc escrivoit au roy, lui dist de bouche comment le duc estoit et seroit tousjours prest et enclin à faire, à son bon et léal pouvoir, ce qui pourroit plaire au roy, et sans penser à nulle fraude, ne malice, tousjours s'estoit voulu emploier à le servir et honorer, comme il estoit tenu, et encore tousjours le feroit et demourroit tel, mais au regard de la venue de monseigneur son fils, monseigneur le dauphin qui estoit venu en sa maison de son propre et franc mouvement, sans son sceu, ne advertissement quelconque fait par avant, il ne lui estoit, ne pouvoit estre loisible, ne honneste de len déchasser, ne de Ten faire partir si tost, ne si à coup, attendu le grant traveil qu avoit eu à estre venu de si loing et à si grandes journées, les peurs et les perplexités aussi qu'avoit eues à venir jusqu'à
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là, en quoy il estoit tout deffait et tout jus de corps et de visage, mais après estre un petit refait et mis sus, et que son esprit seroit un petit mieux asseuré, le duc volentiers et de bon cœur et en toute léaulté et preudommie se traveilleroit de tout son pouvoir de mettre paix et accort entre le roy et son fils, et en toutes manières et voyes à lui possibles et faisables, il le voudroit induire et Tinduiroit de fait à ce que il se montrast humble et obéissant envers le roy et que devers luy se trayst et se mist en sa grâce et en son amour, comme un bon fils doibt faire envers son père, mais ne lui estoit loisible, ne honneste de lui refuser sa maison, ne ses pays, ne de le souffrir disetteux, ne mourant de faim, ains len devroit blâmer tout le monde et souverainement le roy, quant il cognoistroit que on montreroit si peu d'amour et d'honneur à son aisné fils l'héritier de la couronne, et en pourroient estre faites cent mille interprétations mauvaises à rencontre de luv;»«t pour tant prioit humblement au roy que il se voulsist tenir à content encore une espasse de temps pendant lequel il envoieroit devers luy notablement son ambassade pour plus pleinement parler avecques luy et besongner en ceste matère. Donc, pour confermer mieux les paroles dites par la bouche du chancelier , luy-mesme reprist les semblables en substance et les renouvella de propre bouche, priant audit Georges que humblement le voulsist recommander à la bonne grâce du roy, et à tant prist George congé et party. Pareillement et au chqjrauceur furent délivrées ses lettres et se mirent eux deux ensamble en retour devers le roy là où je les seuffre aller jusques à arriver devers luy et faire leur recort tel qu'avoient trouvé par deçà; mais pour manifestation du cas quel il estoit en la vérité, convient bien savoir les lettres que le duc envoia au roy par ledit
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George et par le cheyaaceur, affin que la justification ou le tort à tous lez appëre et soit cognu eu temps avenir, où que la chose se tourne ou s*est trouvée tournée à l'aventure, et pour tant vecy les propres lettres icy-desoubs escrites :
€ Mon trës-redoubté seigneur, tant et si très-humblement que plus puis, je me recommande à vostrebonne grâce, etvous plaise savoir, mon très-redoubté seigneur, que, par George de Bohec, escuier, vostre conseiller, porteur de cestes, j'ai reçu vos lettres données à Chastellart le xii* jourde septembre derrenier passé, par lesquelles vous a plu moy escrire comment depuis les derreniëres lettres que m'avez escrites touchant le fait de mon très-redoubté seigneur, monseigneur le dauphin, [il a] de rechief envoie par devers vous Gabriel de Bernes et le prieur des Célestins d'Avignon, lesquels vous onti fait en effet pareilles requestes et offices et soubs pareilles conditions que messire Guillaume de Corsillon et le prieur des Célestins vous avoient fait par avant, auxquels Gabriel et prieur des Célestins, vous avez fait faire en vostre présence et depuis dit de bouche très-douce et raisonable response , le double de laquelle vous m'avez envoiée enclose en vos dites lettres, à laquelle response mon dit seigneur le dauphin n'a point voulu obtempérer, ne obéir, ainçois a esté si très-mal conseillé qu'il a tousjours persévéré à dire qu'il ne vouloit point aUiy devers vous, ne soy trouver en vostre présence, qui est chose bien estrange à considérer de fils à père; et qui plus est, jà-soit-ce que lui ayez à ceste derrenière fois monstre plus grande bénignité que devant et que de la response que vous lui aviez faite raisonnablement , il se dust moult esjoïr.
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et non obstant,dès si tôst que iesdits de Bernes et prieur des Célestins ont esté retournés devers luy et qu'il a sceu ladite response par vous faite, il s*en est soudainement et au desoeu de la pluspart de toutes ses gens party et absenté du pays du Dauphiné où il estoit et est allé vers mon cousin le prince d'Orenges ou tiré en autres marches que l'on ne soet encore où, délaissée madame la dauphiné et ledit pays sans aucun ordre, dont avez esté bien esmerveilié et desplaisant. Et pour ce que par aventure mon dit seigneur le dauphin, par Tennortement et suggestion de ceux qui ainsi le conduisent et conseillent, comme contiennent vos dites lettres, voudroit ou pourroit faire des choses qui ne seroient point h fdre, et que s'il trouvoit retrait, support, ne faveur, ce seroit lui donner occasion de plus longuement persévérer es termes qu'il a tenus par ci-devant, qui seroit à vostre très-grant desplaisanoe, au scandale de la chose publique et au dammage de monseigneur le dauphin plus que de nul autre, vous désirant y obvier et que monseigneur le dauphin ait occasion de soy réduire envers vous, comme il est tenu et que pour son bien et honneur lui est expédient de faire, avez bien voulu escrire ces choses aux princes et seigneurs de vostre sang et mesmement à moy, et pour ceste cause avez euvoié par devers moy ledit Georges de Bohec, affin que soie adverti de la vérité de ceste matère et des termes que voil^avez tenus pour cuidier par vostre bénignité et douceur réduire et attraire à vous mondit seigneur le dauphin, aussi affin que s'il alloit ou envoioit aucuns de ses gens par devers moy ou en aucuns de mes pays et seignouries, je ne lui vueille donner quelque retrait, foveur, support, ne aide ; et au
m CHRONIQUE
€ seurplus aussi, ay oy ce que m'a dit et exposé de bou- € che de par vous ledit George, touchant ceste matera. « Sur quoy, mon très-redoubté seigneur, il est vray que « naguères moy estant en la cité de Utrecht , je vous escrivis
< par Perinet, chevauceur de vostre escuierie, comment
< j'avoie eu nouvelles que mon dit seigneur le dauphin € de Viennois estoit allé en pèlerinage à monseigneur € Saint-Claude, et de là s'estoit allé esbattre devers mon € cousin le prince d'Orenges en son hostel de Vers, « 'et depuis eus nouvelles que mondit seigneur le dau- € phin, lui estant audit lieu de Vers, avoit mandé venir € devers luy le seigneur de Blanmont, mareschal de « Bourgongne, auquel il avoit requis de le vouloir acom- « pagner jusques devers moy, ce que mondit mareschal « ne lui osa refuser, et comme m'escrivist et fit savoir lors « mondit mareschal , il s'en y venoit de tire , de laquelle chose € je ne me donnoye point de garde , et vous en ay adverti « comme raison est. Et, au surplus, vous ay escrit que je
< orroie volentiers ce qu'il plairbit à mondit seigneur le « dauphin moy dire et déclarer, et après le vous signi- « fîeroie. Or est vérité, mon très-redoubté seigneur, que le
< XV* jour de ce présent mois, où je arrivoie en ceste ma « ville de Briisselles, j'ay trouvé monseigneur le dauphin, € comme le scet et vous pourra dire plus à plain, si s'est « vostre plaisir, ledit George de Bohec, et, au surplus. « mon très-redoubté seigneur, en ensievant ce que escrit « vous ay, je orray volentiers ce qui plaira à mondit seit gneur le dauphin moy dire et déclarer, et brièvement « le vous signifieray par mes gens et ambassaeurs que « pour ceste cause je envoieray tantost par devers vous, « par lesquels aussi, selon que j'auray sçu de la vo- « lente de mondit seigneur le dauphin , je vous feray
« plus avant response au contenu en vos dites lettres. « Mon très-redoubté seigneur, plaise vous tousjours moy « mander et commander vos bons plaisirs et commande- « mens, pour yceux accomplir de tout mon pouvoir, « comme raison est, à Taide de Dieu, auquel je prie qu'il € vous ait en sa digne garde etdoint bonne vie et longue, a aveuc accomplissement de vos très-haulx et nobles « désirs. Escrit en ma ville de Brusselles, le xx' jour « d'octobre l'an mil CCCC LVI. •