‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 39 sur 88 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

Comment le roy mist le pays de Dauphlné en son obéissance.

Vous avez oy le conte comment ce noble prince le dauphin viennois, après avoir esté eslongié et absent de son père par l'espace de dix ans entiers, au derrain s'est venu rendre en la maison de Bourgongne, de son propre vouloir et mouvement, de quoy tout le monde s'esmerveilloit et le réputoit-on à un très-estrange cas entre tous les autres du monde advenus onques, considérées encore pluseurs causes passées par avant, de quoy n'est besoingde faire mention. Et a esté dit aussi comment le duc bourgongnon, qui tout son temps estoit plein d'honneur et de savoir, le recueilly honnorablement et à grant chière, cuidant y servir Dieu et le roy et faire son honneur et son devoir, sans viser à fin autre du monde qu'à léaulté et preudommie, jà-soit-ce que tout autrement depuis et encore en la droite fresceur il a esté interprété et tourné en mal par ceux qui ne sont pu venir à leurs fins comme ils entendoient et désiroient. Or convient maintenant parler de ceux de delà comme du roy et des siens d*entour luy, qui ceste amisté congréée

nouTellement et approchiée entre le dauphin et le duc portoient à bien dur et y machînoient beaucoup de choses diverses et bien estranges, comme assez a esté dit. Et pour tant faut savoir que comme ils avoient diverses jmaginations en l'assemblée de ces deux princes, que aussi ils s'avisèrent tout à baste de toutes diverses manières de pourvisions à rencontre, et de fait, petit à petit, fit le roy approcbier gens d'armes sur les frontières de Bourgongne et fit garnir ses villes de gens nouveaux, garder destrois et passages, fermer portes et bourgs et examiner les passans, et luy en sa personne tirant vers le Daupbiné au plus près, s'alla rendre à Lyon sur le Ronne, avecques ses gens d'armes, pour mettre en son obéissance tout le pays du Daupbiné, que les gens de son fils tenoient encore en leurs mains et le gardoient pour luy comme bonne et léalle gens dévoient faire, mais le seigneur de CbastiUon, frère au conte de Laval et gouverneur du pays de par ledit dauphin, voiant le roi approcher à main armée et' considérant ledit pays non pouvoir résister à l'encontre de sa puissance et à l'autre lez que ledit pays ne pouvoit cheoir mal en la main du roy, quant il y seroit, mais seroit en mains de père qui n'en feroit nul tort à son fils, après avoir esté semons du roy de lui mettre entre les mains les villes et les places du pays comme gouverneur, lui certes craignant à désobéir et à cheoir en la maie grâce du roy, rendy au roi le pays et les places et y fit bouter ses gens dedens en son nom et au préjudice et grant desplaisir du dauphin à qui le pays appartenoit, non pas que le chevalier le fist par lascheté, ne par faute aucune, ne mauvais courrage envers son maistre, mais par une manière de mitigation du courroux que le roy avoit pris en l'eslonge et fuite de son fila. Sy pensoit le chevalier à l'autre lez

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aussy faire proufit à son maistre, qnant ne lui souffireroit gaster, ne abbattre ses places en la fnrenr de son p^e, pensant que qui est au fils, il est et doibt bien estre an père, et que qui fcût honneur et obéissance au père, il ne doibt point faire desplaisir au fils, et ainsi partie par cre^ meur, partie par raison et honneur qui le conseilloit, il lui rendy et mist entre mains tout, excepté deux places, dont Tune estoit la cité de Grenoble, que Guillaume de Moullon tenoit et en estoit chief et capitaine avecques foison de belle gentillesse, et l'antre une autre place forte durement et imprenaWe, laquelle le dauphin avoit baillée et mise entre mains par grant féableté à Bobert de Malortie pour ce que moult se fioît de luy et estoit réputé à très-outrageux et vaillant homme. Ces deux-cy tinrent leurs places et ne les voudroient onques rendre, ne faire ouverture aux gens du roy pour semonce que ledit gouverneur en fist, ne que le roy mesme en sçust faire, ains n*accoutërent au gouverneur, ne à son commandement, car se sentoient forts et bien logiés, l'un pour une bonne ville et l'autre pour une place. Sy en vouloient rendre bon compte & qui les leur avoit baillés entre mains et h qui elles appartenoient, et de qui aussi ils avoient les biens et les honneurs^ et plus largement encore en attendoieni en temps à venir.

Toutevoîes, comme j'appris depuis de la vérité, cestni Bobbin Malortie, que son maistre avoit beaucoup en grâce, pour ce que homme estoit pour faire un coup périlleux, si besoin eust esté, ne s'y porta pas bien depuis à l'appétit et au gré de son maistre, car par les blanditions et molles paroles auxquelles il bailla ascout, telles fois estoit, et par menaces et rigoureuses molestes dont on le faisoit entrer en peur, en la fin il rendy sa place et laissa entrer les

gens du roy dedens contre la deffense de son maistre, et Guidant bien avoir fait la besongne et avoir un grant bienveignant, quant se trouveroit devers luy, parmy les excusations que pensoit faire raisonnables, troussa bagues et vasselle d argent et s'en alla de tire en Flandres ou en Brabant, là où il pensoit le trouver, et de fait y vint et arriva à Brusselles et 'vint saluer le dauphin son maistre, qui ne le cuidoit pas encore avoir commis nulle faute envers luy, mais que sans plus le fust venu voir ou lui apporter aucunes grandes nouvelles. Sy lui fit très-bonne chière et demanda de Testât du pays, dont si tost que ledit Malortie commença à dire et par manière de soy parer comment il avoit abandonné sa place et mis les gens du roy dedens, le dauphin commença à forsener et à prendre felle et mortel cœur à lencontre de luy, tellement que prestement et sur pies il varia de le faire jetter en la rivière, et n'eust esté le duc qui l'en contretint avecques aucuns autres seigneurs d'emprès luy, tout prestement voir, il l'eust fait noier; mais rompu de celle première grant chaleur, le fit mener en un fort chasteau à Villevorde, et là le fit mettre en prison en basse fosse, en grant povreté et misère, et y demora par longue espasse et terme d'ans, sans que jamais homme l'en pust tirer dehors par prière, ne autrement, mais varioit souvent et dru ledit dauphin de le faire noier tousjours, et en fut en très-grand péril, dont ledit Malortie, ainsi que homme estoit de teste merveilleusement, ainsi comme je l'oïs recorder à autres qui en savoient à parler, se tempestoit et se furioit à par luy, et se plaignoit à Dieu et au monde de la dureté -et descognoissance de son maistre, qui ainsy lui faisoit user et perdre ses jours en povreté pour récompense de son service et souhaitoit mieux, puisque sa fortune estoit

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telle, que on lui abrégeas! la vie tout à une fois, que de le faire languir ainsi et vivre misérablement prisonnier; mais icy n avoit ne plainte, ne clameur qui y servist, ains lui convint porter et endurer sa povreté en la mercy de Dieu et demorer prisonnier*.

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