CHAPITRE IV
Comment le dqc envoya une notable ambassade devers le roy pour impétrer son assentement sur le fait du voyage de Turquie.
En ceste ville de Salins vinrent devers ce duc de Bourgongne messire Jehan de Croy et le seigneur de Haubourdin, celui qui se nomme le bastard de Saint-Pol, tous deux de lordène de la Toison d'or, et estoient mus du pays de Picardie pour aller vers le roy lui dire adieu, premier que partissent de son royaume pour aller avecques leur maistre en Turquie, lequel ils voioient tout disposé à ce. Sy l'en vinrent advertir et lui dire leur intention, qui joieux les recueilly et leur fit grant chière, et en effet leur loa d'aller vers le roy et de faire ce pour quoy estoient mus, disant que c'estoit bien fait, et que luy-mesme avoit envoie messire Simon de Lalaing pour ceste cause devers luy afin d'avoir sa grâce et son confié, comme de son souverain. Sy prirent congé les deux chevaliers de leur maistre le duc, et prirent leur chemin vers Bourges là où je les laisse jusques jà tost, et retourne à conter de messire Simon qui jà estoit devers le roy*, et avoit charge sur trois principaux points, dont l'un, ce estoit que le duc son maistre supplioit au roy qu'il lui plust lui donner congé d'aller au voiage de Turquie à rencontre des infidèles , le second qu'il lui plust souffrir et donner grâce à ceux de son royaume, qui
* Simon de Lalaing fut envoyé vers Charles VII au mois de décembre 14^.
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le voudroient sievir et servir, de venir en ce voiage avecques luy sans reprise aucune de leur honneur, ne de leurs personnes, le tiers, que considéré le bon et léal vouloir que avoit en ceste matère", il lui plust prendre en garde et en protection son fils, tous ses pays et seigneuries, comme les siens propres, et au surplus Tavoir en sa bonne grâce et en ses bonnes dévotions et prières : et d'abondant lui fit signifier par le dit messire Simon et dire de point en point tout ce qu'avoit esté fait, dit et conclu à Bainsebourg touchant ce cas, et tout ce qu'il y avoit eu de faute et d'adresse es personnes des princes, et sur quelles conclusions le partement s'en fit, dont du tout pour avoir avis et conseil sur ce qui restoit à faire et pour corriger et changer en mieux ce que jà en estoit fait, il envoioit devers luy comme à son chief , pour en vouloir faire et laisser par son bon ordonner. Sy fut cest annoncement moult agréable au roy, et moult acceptable aussi la prière de son frère et cousin que fit faire par le dit messire Simon, et venu à Meun-sur-Yèvre devers lui, moult l'honora et lui fit grant chière, le fit festier et accompagner des plus grans de sa maison, et après l'avoir fait séjourner par aucun temps, lui donna toute honorable re%ionse et souffisant à ses demandes, et libéralement agréa à son maistre le duc de Bourgongne ce pour quoy l'avoit envoie devers luy avec signifiance au dit duc que pour ceste cause encore et autre, il envoieroit temprement devers luy aucuns de son conseil pour tant plus ouvertement parler de ceste matère qui estoit de grant pois.
Sy escheit ainsi que comme ces deux chevaliers messire Jehan de Croy et le seigneur de Haubourdin arrivèrent à Meun, ledit messire Simon qui jà avoit sa response, estoit encore droit là, et surattendoit aucunes lettres lesquelles
i6 CHRONIQUE
lui besognoient du conseil du roy . Sy furent lesdits chevaliers logés honorablement et reçus par Tordonnance du roy et bien pansés et songniés, car savoit jà bien les causes pour quoy venoient devers luy, sy les vouloit tant mieux recevoir et faire conjoïr comme qui ne venoientpour nulles matères ruyneuses, fors qu'en leurs privées personnes , et par espécial le seigneur de Haubourdin qui avoit esté chevalier de si grant nom en France que toutes les terres en estoient pleines, et n'avoit oncques esté vu par delà '. Celui désiroit le roy fort à voir, et de lui faire toute amour et bonne chière , car selon sa renonmiée acquise, il sembloit à chascun qu'il le valoit, dont si le roy et les seigneurs grant nombre avoient grant faim de le voir, encore en estoit-il trop plus aux dames qui droit là estoient, pour cause de sa haute renommée du viel temps. Or furent mandés les deux chevaliers à venir devers le roy, et furent conduits par haulx et nobles barons jusqu'en la chambre du roy, comme du conte de Dunois, du conte de Dampmartin, du seigneur de Gaucourt, grant maistre d'ostel, du seigneur de Torsi et de pluseurs autres, et venus devers luy, dist messire Jehan de Croy pour eux deux, comment ils estoient venus droit À, pour prendre congé à luy et dire adieu comme subgès de son royaume, et ce à cause de ce que leur maistre et prince se disposoit de tout son pooir à tirer sur les ennemis de Dieu les infidèles, en quel voiage, eux qui estoient de sa nourriture, ses subgès et de
^ Jean, bâtard de Luxembourg:, seigneur de Haubourdin, chevalier de la Toison d'or en 1433, mort en 1466 ou 1468. « Il estoit hardy et « Taillant chevalier, et ungdes beaux chevaliers de France, bon jousa teur et fort amoureulx : il estoit riche en bagues et de revenus et « d'offices. Sa première escole fut par estre en la grftce des dames et « de bien gn^andcs. Il estoit grand et droit et bien fait. » (J. Duclercq, V, 58.)
son ordre, ne lui vouloient faillir, ne y resongner mort, dont pour faire honneur audit roy et eux mettre en devoir envers luy, lui vinrent signifier cecy, et lui demander sa grâce et son congé. Sy les ascouta le roy ententivement et moult lui plut leur raison, car bel parlier estoitmessire Jehan de Croy, et sage chevalier, et en effet, après leur avoir fait dire que leur venue lui estoit joieuse, les fit apppochier de luy en privé et leur fit grant chière, et les interrogeant d'une chose et d'autre, les tint en longues honorables devises touchant leur voiage entrepris, louant aucuneffois leur maistre et son haut contendement et entreprendre, et plaignant mesmes sa propre fortune qui ne lui souffrôit y entendre et y labourer en personne, car se sentoit avoir gens et industrie à la bataille plus que roy de la terre, mais ne voioit point disposés les affaires de son royaume à ce pooir souffrir, auxquels devant toute rien autre, ce disoit-il, lui besongnoit entendre et avoir l'œil. Et faisant ses devises telles et telles, les tint en divers proupos qui moult plurent aux deux chevaliers, car estoient honorables et de fruit aux ascoutans.
De ce temps-cy régnoit emprès le roy une femme en grant bruit, nommée la damoiselle de Villequier, niepce à celle qui se soloit nonmier la belle Agnès, dont tant a esté faite récitation par cy-devant, et avoit esté ceste damoiselle mariée au seigneur de Villequier, norman*.
^ Le 12 novembre 1450, le roi avait donné la ville d'Issoudnn à André de Villequier, à l'occasion de son mariage avec Antoinette de Maigne* lais. Oiarles VII le créa successivement son premier chambellan et vicomte de la Guierche. Il lui donna aussi les biens autrefois confisqués sur Godefroi d'Harcourt. Antoinette de Maignelais était déjà veuve en 1454. (Archives impériales à Paris.} Toute la famille de Villequier eut part aux libéralités royales. On trouve d'autres mentions de dons faits à Thomine de Villequier, dame de Yauvert, et à Marguerite de ViUe->
celui qui soloit estre mignon du roy, et tout jeuBue tant monta haut en la roue de fortune que nul son pareil en son temps. Geste damoiselle^ycy maintenoit estât de princesse, et tout égal à la reyne, et désiroit moult à voir ce seigneur de Haubourdin, pour cause de sa renommée du viel temps. Sy pressa fort le roy , et lui pria qu'il le voulsist envoier devers elle affin d'en avoir les devises ; mais ledit Haubourdin s'en devoit aller devers le conte du Maine à Chasteauleraut pour voir la contesse dont il estoit cousin et que au retour il devoit repasser par devers luy, certes pour le mieux et pour lui faire chière à part, différa ceste Visitation pour ceste fois, et la remist jusques à son retour pour cause de messire Jehan de Croy, car on le désiroit avoir seul et à par lui. Alèrent toutevoies les deux chevaliers devers la roine, là où on leur fit honneur et grant chière , souverainement au bastard de Saint-Pol, pour cause que jamais n'avoit esté vu droit là, et que sa personne avoit ^té de si grant renom en beaucoup de hautes choses.
Ce soir-là, le roy estant en son privé et ainsi qu'il se de* visoit de ces chevaliers, dont trois tout d'un ordre et d'une maison estoient par deversluy, commença à dire beaucoup de biens du seigneur de Haubourdin, disant que c'estoit un bel chevalier et bien adressié, et que tout ennemi qu'il avoit esté à son royaume par maintenir le parti des Angles, sy estoit-il [sien] d'âme et de cœur, et de fait désiroit moult à lui faire plaisir, s'il en avoit à faire, car ne vit pièça chevalier, ce dist, qui tant lui avoit plu. Donc, pour donner gloire au maistre à qui ils estoient tous trois, dist enfin : t Saint Jehan 1 saint Jehan! beau-frère
quier, dame de Moûteil. Marguerite de Vlllequier épousa Antoine d'Anbusson, bailli de Touraine.
< est bien mieux accompagné que nous ne sommes. « Begardez quels trois chevaliers il a droit-cy qui suffi- « roient pour parement d'un roy» car sont de mise à tout « aux sens et aux armes. » Quant à messire Jehan de Croy, cestui-là lui estoit cognu de pièça : sy ne lui en fut riens de nouvel, mais de messire Simon que tant avoit prisié pour le sens et hauts biens que voioit en luy, de cestui-là fit-il grant estime, pareillement du seigneur de Haubourdin survenu maintenant fit-il une autre nouvelle grande réputation, et ne s'en pooit ravoir, avecques ce qu'il fit recort encore des seigneurs de Chamy et de Ternant, du seigneur de Créquy et d'autres que tous avoit vus , et dont les personnes réputoit beaucoup. Finablement, après les avoir fait festier en divers lieux, prirent congé de luy, leur accorda sa grâce avec tout aimable préofifrement en ce que poroient avoir besoing de luy , et à tant les commanda à Dieu, réservé qu'à celui de Haubouidin rementevoit ' son retour par devers luy au repasser de son voiage.