‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 41 sur 88 · CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVII

Comment le conte de Charoloîs estoit durement informé à rencontre de ceux de Croy, et comment le duo, radement enaigry, se couroia à son fils.

Après doncques

piteuse: sy cuisoit ceste mort* durement au mareschal de Bourgongne comme son parent, par quoy, quant perçut le seigneur de Croy avoir titre contre luy, bouta sa haine avecques la querelle d'iceluy et en contraire du chancelier.

Ces deux frères donques de Croy, aians en cœur le fait qui se présentoit à leurs yeux, froidement et en grant avis» vinrent devers le duc, non pas plaintis, mais remonstrans doucement leur lésion et prians que par sa haute prudence, comme père et recteur de sa maison, il voulsist amodier la volonté de son fils, lequel, sans avoir riens déméry envers luy, les vouloit déprimer, ce leur sambloit, pour avancier le sang du chancelier, que n estoit pas chose juste, ce disoient, ne à souflFrir à luy, parce que père estoit et conservateur de noblesse et constraint pour tant de les entretenir en leur honneur. Sy lui prièrent pour une douce amiable pourvision comme qui le sauroit bien faire, ce disoient. Sy les ascouta le duc, mais assez se donna merveilles de leur relation, car cuidoit la chose avoir ap-

* Un feuillet manque dans le m s. de Bruxelles.

= Il s'agit ici du supplice de Jean de Granson, sire de Pesmes, qui avait été accusé de vouloir soulever contre le duc la noblesse du comté de Bourgogne et qui avait été étoufi'é entre deux matelas, malgré les instances de son parent le maréchal de Bourgogne.

pointié et mise en ces ; toutevois, sans faire guières de samblant, leur dist qu'il en feroit bien et qu'il en parleroit à son fils. Or avoit le jeusne conte autreffoîs esté inform'é' à rencontre dudit de Croy et son frère, et par le rapport d'au* cuns* avoit esté indigné contre eux de viel temps, ne sçay si à cause ou sans cause, car le bon prince qui autant me doit estre comme le père, ne vueil charger, ne justifier en ce dont je ne cognois les causes, ne les bons chevaliers aussy ne veul condempner, ne leur porter faveur, fors que tant que équité et droit le me jugent, jà-soit-ce que aucuneffois serviteurs se desvoient et sur fiance de leur fortune font des choses bien cornues, qui après leur redondent en mal, et par ainsy ne sçay comment il en fut ou du droit ou du tort, mais trop bien se pou7oit-on percevoir du courrage que le conte portoit contre eux, lequel il avoit dissimulé jusqu'à, main tenant sans le descouvrir, mais trop bien s'en estoit devisé autreffois entre ses privés et espécialement à la cause de cecy, car veoit bien que ceux de Croy contendoient à le traverser en ses plaisirs et lui bailler leur fils contre son gré et faire laisser celui-là où il avoit son affection. De quoy, le cœur, avecques les choses précédentes, ce disoit, lui en aigrissoit de jour en jour contre eux, disant qu'ensi n'en iroit point et que trop autreffois lui avoient esté contraires , mais il y mettroit remède s'il pou voit. Lesdits de Croy, toutevoies, n'en savoient riens et ne pensoient estre de riens indignes envers luy. Sy en furent tant plus esbahys quant ils trouvèrent l'indignation.

Le duc donques par un lundy qui estoit le jour Saint-

» Chastellain avait écrit d*abord : informé estrangement, * L*auteur a effacé les mots suivants : « peut-estre maltait conspirateurs. «»

Î3i CHRONIQUE

Anthoine *, après sa messe, aiant bien désir que sa maison demorast paisible et sans discention entre ses serviteurs, et que son fils aussi fist par son conseil et plaisir, après que jà avoit dit une grant part de ses heures et que la cappelle estoit vuide de gens, il appela son fils à venir vers luy et lui dist doucement : c Charles, de lestrif qui est € entre les sires de Sempy et de Hémeries pour le lieu de « chambrelen, je vueil que vous y mettez ces et que le « sire de Sempy obtiengne le lieu vacant. » Adont dist le* conte : « Monseigneur, vous m'avez baillié une fois vostre « ordonnance en laquelle le sire de Sempy n'est point, et « monseigneur, s'il vous plaist, je vous prie que ceste-là € je la puisse garder. » — c Déa, ce dit le duc lors, ne vous <t chailliez des ordonnances, c'est à moy à croistre et à di- « minuer, je vueil que le sire de Sempy y soit mis. » < — Hahan! ce dist le conte (car ainsi juroit tousjours)» « monseigneur, je vous prie, pardonnez-moy, car je ne « le pourroye faire, je me tiens à ce que vous m*avez « ordonné. Ce a fait le seigneur de Croy qui m'a brassé « cecy , je le vois bien. > — «Comment, ce dist le duc, me « désobéyrez-vous? ne ferez- vous pas ce que je vueil? » — « Monseigneur, je vous obéyray volentiers, mais je ne feray « point cela. > Et le duc, à ces mots, enfelly de ire, respondit : « Hà! garsson, désobéyras-tu à ma volenté? va « hors de mes yeux, » et le sang, avecques les paroles, lui tira à cœur, et devint pâle et puis à coup enflambé et si espoentable en son vis, comme je loys recorder au clerc de la chapelle qui seul estoit emprès luy, que hideur estoit à le regarder*, et de fait regarda son fils si fellement que

' 17 janvier 1456 (v. st.)

» Tous les chroniqueurs dépeignent Philippe comme fort porté à la colère. Guillaume Pilastre seul cherche à le justifier sur ce point :

bon faisoit à juger qu'en son cœur avoit diverses variations criminelles envers luy, car entre les vivans n'avoit homme tant à redoubter courcié que luy seul, et pour tant la duchesse qui estoit présente à ces langages et trambloit de hyde et de peur, doubtant que le père ne se mésusast en son fils, hastivement prist son fils, et le boutant devant elle , le fist vuidier de l'oratoire, et elle-mesme le sievoit sans dire mot à son mary. Or y avoit-il en vuidant l'oratoire bonne distance, premier que l'on venist à un huys dont le clerc de chapelle porta la clef et n'en pouvoit nul dehors, sinon par son dangier. Y avoit divers tournemens aussi, premier que venir on pust jusqu'au dit huys, par quoy ceux qui estoient en l'oratoire ne pouvoient voir ceux qui là se reposoient. Sy advint ainsi que le clerc, nommé Caron , mu de bon esprit , s'avisa d'aller audevant de la duchesse et de son fils pour non les souffrir vuidier jusques ils eussent rappaisié le duc et prié mercy. Sy advint que la duôhesse qui trouva huys clos, dist au clerc : t Caron, ouvre-nous, » et le clerc, rué aux genoux devant elle, respondy : « Madame, pour Dieu mercy, t pardonnez-moy, mais ûe partirez d'icy à tant que « monseigneur vostre fils se sera humilié envers monsei- « gneur son père, lui priant mercy, et me samble, ma- « dame, que vous-mesme le devriez inciter à cela faire» « car il y est tenu et vous avecques. Sique je vous prie, < retournez devers luy, et par vostre humilité et douceur, « rompez le courroux de monseigneur vostre mary et « impétrez grâce au fils de vous deux qui n'en avez que

» Oncques no fut prince moins courouceux, et falloit que moult grant « injure et offense lui fut faicte avant que vist en lui couroux , et " se d'aventure il advenoyt une seule humble parole en demandant « pardon, se rbpaisoit. » (Histoire de la Toison d*or.)

€ tant*. Vous savez, monseigneur est bénigne et tpai- « table quant on le quiert par douceur, et vous, monseit gneur, vous ne pouvez avoir droit à rencontre de mon- « seigneur vostre père, ne honneur aussi de le contredire € en riens. Monseigneur, je vous supplie qu'en Thonneur « de Dieu, il vous plaise à croire conseil et vous aller « rendre en humilité envers monseigneur, et vous le trou- « verez tout bénigne et délx)nnaire. »

Laducesse, qui entendoit bien que la raison du clerc estoit bonne, se mist en devoir aucunement envers son fils pour le faire retourner en humilité et de prier mercy à son père, mais le fils respondy hautement : < Déa, ma- « dame, monseigneur ma deffendu ses yeux et est iudi- « gné sur moy, par quoy, après avoir eu celle deffense, je « ne m'y retourneray point si tost, ains m'en yray à la « garde de Dieu, je ne sçay où. » Sy estvray que le duc qui entendy ces paroles, contreresponditunpeu, par quoy, quant la mère entendy la voix du duc, cuidant l'avoir sur le col et tramblant de hide, dist au clerc : « Mon amy, « tost, tost ouvrez-nous, il nous convient partir ou nous « sommes morts. » Sy fut le "clerc perplex et tout entrepris en faire et en laissier, ouvrit l'uys touteffois, tout plorant, et tantost d'une traite sans arme * et en leur compagnie montèrent contre-mont d'une vis* qui estoit là près, et allèrent en la chambre du fils du roy le dauphin qui moult s'esmerveilloit de leur venue droit-là ainsi hors de heure et si estrangement. Toutevoies, voiantbien que leur chière descouvroit aucune grande opportunité, fit vuidier

• C'est-à-dire : qui n'en avez qu'un seul.

* Arme pour âme, haleine.

' Vis, escalier.

tout le monde de sa chambre, et alors commença [la duchesse] à conter le cas advenu et comment le duc sestoit courcié à son fils et Tavoit chassie hors de ses yeux par felle, disant qu'à ceste cause il estoit délibéré de soy non y retourner de grant pièce, ainsyroit à haut et au loings en la garde de Dieu quérir ses aventures, mais dur lui estoit que à l'appétit d'aucuns serviteurs de l'hostel, il convenoit que ainsi fust traitié et déchassié. Cecy estoient les paroles de la mère au dauphin, qui ne tendoit h autre fin fors que ledit dauphin s'allast en haste ensonier de faire la paix de son fils, afin que le fils n'eust occasion de soy eslongier d'elle, et pour tant s'en estoit allée devers luy en espoir que par luy elle obtiendroit ce que par sa prière elle n'auroit pu impétrer, mais cuidant bien faire, elle gasta tout et mist en voie et en aventure de perdre père et fils à tousjours et de non les jamais revoir, et fut ce qui plus donna de douleur au duc que cecy quant elle estoit allé révéler le secret d'entre lui et son enfant à un tel prince à qui riens n'en compétoit et sans lequel il eust bien sçu faire à l'appartenir comme père et sans en ensonnier autre, car il se sentoit bien homme pour pouvoir monstrer courroux là où il estoit besoing et pour soy rappaisier là où il seroit lieu, et pour tant très-amèrement se courçoit de ce desceuvrement qui lui sambloit estre une demie-plainte contre lui et que le tort fust de son costé, et à l'autre lez il entendoit bien que ledit dauphin lui viendroit faire presse pour eu faire la paix, de quoy faire toutevoies il n'estoit point en volonté, ne ne s'y fust assenti pour mort.

Qui moult donques estoit courcié et esbay, c'estoit l'héritier de France, le dauphin viennois, de voir ceste division sourdre tantost avecques sa venue et de laquelle il

craignoit fort la conséquence souverainement de sa part. Sy lui alla souvenir tantost comment cinq ou six jours jà par avant passés, un sien serviteur, très-expert astronomien', lui avoit dit en secré comment il se doubtoit que temprement et bien tost, il n'y eust une grande et estrange mutation en la maison du duc, de laquelle prénostication ledit dauphin, tout effraie et doubtant que celle tonnerre ne cheust sur lui , interrogea au disant pour quoy il ce disoit et si le cas lui toucheroit point en aucun grief. Sy lui respondy que de luy ne moveroit point le cas, ne sur lui ne tourneroit, mais il en porteroit de lannuy beaucoup. Sy s'en réconforta tant mieux le fils du roy et s'en tint à tant, mais maintenant à prièmes, lui en alla souvenir par le.recort de la mère et du fils. Toutevoies, cuidant bien tout raddouber et ramener à bon ploy, laissa la ducesse et son fils et prestement vint hurter à l'oratoire de son bel oncle, là où entré dedens, lui va dire ainsi : « Beaux on- « clés, belle tante est venue vers moy en ma chambre, la « plus desconfortée que je vis oncq pour le courroux que « vous avez pris en beau -frère de Charolois. Beaux on- « clés, je vous prie sur toute amour que vous vueillez « pardonner audit beau-frère et excuser son meffait par « sa jeunesse qui est boullant encore. Il est moult dolant « de vostre courroux envers lui, et la mère se font en « pleurs, qui n'a que un seul enfant et voit maintenant, « parce que vous l'avez chassé de vos yeux, qu'en voyeest « de le perdre. Sy en est tant desconfortée que ne peut « plus, et vous prie mercy par moy. Beaux oncles, je « vous prie, souffrez couler vostre ire et lui pardonnez. » Le duc alors, oiant la prière du dauphin et venu à ce

» Quel était cet astrologrue?

qu avoit cremu (c'estoit que le fils de roy ne venist faire ce personnage par l'exortance de sa femme), enfelli maintenant, et plus esmu trois fois que par avant, respondy fellement : t Assez, monseigneur, pardonnez -moy, et « vous prie que vous vous déportez de vostre requeste, « car ne suis en volenté encore de me contenter de Char- « les, mais lui monstreray que je suis son père et que je « le pourray bien faire un petit vallet; il m'a désobéy et « respondu fièrement contraire de mon vouloir, mais « onques response ne fut si chier vendue que je la lui « vendray, et pourroit [mieux] valoir [à] sa mère, quant « elle vous en a donné peine, que elle eust esté endormie « d'un long somme. Monseigneur, tenez-vous en vostre « paix, je vous supplie; je feray bien avec mon fils, « Dieu devant*, et avecq la mère aussi, laquelle n'a de € riens amendé sa querelle. » Et en disant ces termes, se monstra tant fier et tant animé que nul œij ne le regardast, qui n'en eust peur; mesme le dauphin, qui là estoit tout seul avecq le clerc de chappelle, frémissoit tout de la dureté qu'il y veoit et commença à deffier de son espoir, mais pensant le pouvoir approchier par plus parfondes prières, se délibéra à plus ague supplication faire et plus humble, car veoit le cas advenu estre de grant poix et de dure conséquence s'il n'y remédioit à haste, et lui sambloit bien que sur tous ceux du monde, il lui appartenoit d'y mettre peine. Sy prist le duc par le faux du corps* entre ses bras, se laissa couler tout bas sur un coussin du genoul, et samblablement le duc devant lui, quifondoit en annuy et en honte de ceste humilité à luy monstrée de son souve-

* Dieu devant, Dieu donnant? avec la grâce de Dieu? 2 Le faux du corps, le défaut des côtes. Cette expression se trouve aussi dans la chronique de Jacques de Lalaing.

rain seigneur, dont le perâonnage estoit une piteuse chose à veoir. Finablement, le dauphin lui dist : t 0 beaux « oncles, je vous prie pour Dieu et pour pité, que vueillez « pardonner à beau-frère, car si ainsi ne le faites, le « meschief en redondera en moy et dira-t-on par tout le € monde que par moy sera tout advenu cecy, et en seray € condempné et abieuty * en lostel du roy , là où on dira € que je ne suis que un homme de division, un homme

< qui amaine les mauvaises aventures et les malédictions € où je vais. Beaux oncles, en Thonneur de la sainte Pas- € sion de Dieu, ne me souffrez cheoir en cest inconvé- € nient ; trop en ay encore à ma part d'ailleurs sans avoir

. € cestui-cy . Je suis en vostre mercy et dangier et vous « suis venu faire mon père et mon tout en ce monde. « Donques, je vous prie, faites quelque chose pour moy, € car le cas est autant ou plus mien comme à beau-frère. » Et tousjours torchoît d'un ceuvre-chief * ou les yeux ou les joues en parlant. Fin de conte, le duc, plus endurcy que un marbre froit et moins amolly que du premier mot, précisément commença à dire : « Monseigneur, je ne vous « voudroye riens escondire, et me sont vos prières, com- « mandemens, mais si la matière de Cliarles vous est tant « à cœur et que vous voulez que je lui pardonne, j'en suis « content, et le gardez bien et le nourrissiez, mais jour

< que vous vivrez après, ne moy aussi, vous ne me ver- « rez de vos yeux. Or en soit vostre volenté faite, mais la « mienne demorra telle. » Quant le doloreux fils de roy oyt ceste response si précise et trenchant, et sentoit bien qu'en son bel oncle n'avoit point d'acquest, ains plus tost

Abieuty, accusé, insulté.

Ceuvre-chie^f, mouchoir.

DE CHASTELLÂlN. 239

perte totale de sa personne et absentation pour à tousjonrs, et que son mot estoit un seau praint en acier, si par avant fut esbay durement et perplex, maintenant le devint mille fois plus, et soy levant enprès et retraiant arrière de son bel oncle vers Thuis de Toratoire pour vuidier , sambloit que tout fondist en larmes et que ses yeux fussent rivières d'eaue. Toutevoies, non osant partir dehors pour cause de ses pleurs, longuement se tint caché derrière l'huys, dont après estre estanchié un peu, vuida l'oratoire, et couvrant son visage de sa manche, passa par la chapelle à demi courrant pour estre tant plus tost hors de vue, sy entra en sa chambre là où il trouva encore la ducesse et son fils, lesquels, quant le virent retourner ainsi plorant, donnèrent tout perdu et virent bien que le meschief y estoit inréparable. Sy sen allèrent dun costé, le dauphin de l'autre, qui s'alloit complaignant à Dieu de son malheur et faisoit ses regrès les plus lamentables ^e tous les autres. Et le duc, à l'autre lez, si tost que se trouva quite du dauphin, dont il ne craignoit riens tant que son retour devers luy arrière, prestement s'avisa d'une deffaite et de quoy l'esbaïssement naistra plus grant dix fois que le premier et en la mesme heure.

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