CHAPITRE XLVm
Chy s'ensieuU le partement du duo de BrusseUes tout seul pour tirer
àHal.
Or estoit le dauphin en sa chambre qui se lamentoit à part lui et se doubtoit bien de meschef par les manières que vues avoit en son bel oncle. A l'autre lez la ducesse s'estoit retraite en sa chambre aussi avecques son fils, au-
quel elle donna advertences de pluseurs besongnes selon le temps d'alors, et le duc estoit demoré seul en l'oratoire avecques son clerc de chapelle, aussy joyeux d estre quite de la presse du dauphin comme il avoit esté courcié en son argu avant son venir, mais aiant tondis le cœur à l'offense de son fils et puis à l'inconstance de sa mère la ducesse qui avoit tout gasté, et souverainement non craignant riens desoubs Dieu, fors que le dauphin arrière revenist devers luy lui faire presse et prière et à laquelle ne pourroit résister, ce lui sambloit, qu'en fin ne s'y assentist, manda venir devers luy un sien vallet de chambre nommé Jehan Coustain, et icelui venu, lui dist ainsy : t Jehan, « allez dire au seigneur de Croy, à son frère et au sei- « gneur de Sempy, que prestement et sans quelconque € arrest faire, ils montent à cheval eux trois, sans plus, « sans autre qui porte vie, et s'en voisent tout droit à € Hal, car là me rendray à eux encore à nuyt. » Sy s'en alla ledit Jehan devers les dessus nommés et fit son message, lesquels, en la forme que leur avoit esté mandé, sans trespas l'accomplirent et se mirent aux champs, non pensans encore à nul meschef tel comme ils en verroierit advenir après. Sy les laisse droit-là et me retourne au duc qui s'avisa encore de plus fort et du plus couvert mistère de tous les autres, car prestement soy emblant de son oratoire, descendy en bas d'un parc qui droit-là estoit, en une chambre en laquelle il avoit chargé audit Jehan qu'il se retrouvast devers luy et lui amenast un petit cheval, sans que nul en sçust à parler, lequel Jehan, après avoir fait son message, avoit tout apresté diligemment. Sy y monta le duc et lui dist qu'il lui baillast vingt florins, lequel ainsi le fit, et le duc atout une housse et sans houseaux, atout une petite espée chainte, sans dire mot de son intèn-
tion audit Jean, party vistement contre-mont du pare, dont onques homme plus esbahy ne se trouva que ce Jehan, quant vit ceste manière de faire. Vuida toutevoies du parc, tout descongneu, par une poterne sur la ville, et tout enbruncié * que nul ne le cognust, ne pust penser que ce fust, il fiert cheval des espérons et s'en va, comme un soudart, droit à la porte par laquelle il pensoit prendre son adresse, et n avoit peur autre au monde fors que sievy fust d'aucun qui le pust avoir cognu ou qui se fust perçu de son emblage.
Les jours pour celle heure d'alors estoient courts, et estoit jà basse vesprée quant ce prince droit-cy monta à cheval, et ne demandoit riens autre fors estre enmy les champs seul et à par luy. Sy porta ainsy l'aventure que ce propre jour-là, après un long et âpre gel, il faisoit un releng*, et par une longue espesse bruyne qui avoit couru tout ce jour, la vesprée tourna en pluie bi«n menue, mais très-moullant et laquelle destrempoit les terres et rompoit glasces avecques vent qui s'y entrebouta. Toutevoies le duc, non visant ne à pluie, ne à tempeste, mais cuidant faire du fort ouvrier, s'en alla croisant les champs puis cy, puis là, tout de gré, afin de rompre son trac et de non estre sievy, et fit et défit, puis par montaignes, puis par vallées, tellement son erre qu'à peine l'eust pu sievyr homme, mais ce fit-il toutevoies à intention que tousjours il penseroit bien [se] retrouver en l'addresse de son bon chemin devers Hal, en quoy il se déçut, car y avoit fort à faire en plein clair jour et à homme bien duit du pays. Donc et ce qui plus le décevoit, c'estoit que le jour passa
• Enbruncié, enveloppé.
* HelenÇt dégel.
COOinQCE
esfkàl, et k sorpfmt la miTt qui hn fil perdre co- ?. Donc et posé cres que le jour eosi duré es- €€m,sjesuât la brajne si espaiâse qii*en plein midy arbre ne se refÀt par les cbamps^ et avecq ce {dovoît tant espois qa a peine reoit-on trois pies derant Inr. Or s'en aDoîl parmT les champs tout seul, qui hommes aroit par millîms poor loi fiûre service, et qui emblé s est<xt tout de gré poor non avoir âente, maintenant surpris de Im noit, s*il en^ voula d<mner on rovanme. n^ecst tronvé un porre bouvier pour loi tenir compagnie. En la bcmne viHe g'estoit tronvé nn des haolx princes de la terre, et venu es champs là où il alla vancrant, n'aroit son pareil en povre aventure. Convenait tontevcûes qnH la presist en gré et qn*il en fi^t feste, car à antre qu a Inv ne s*en de- TCHt prendre, et lui plaisoit mieux vaucrer toute celle nuyt en péril que retourner à Brusselles, dont il aroit fût Teslonge, jà-soit-ce qu*enc(»e ne se défioit point que Tenir ne dust à Hal et trouver bonne addresse de chemin qui ïy mèneroit de bonne heure, comme il avoit promis aux deux frères, et pour auxquels tenir couvent, il aimoit mieux à porter l'aventure de la périlleuse nuyt que de prendre retraite ailleurs quant elle se fust présentée, laquelle chose ne se fît point, car plus alloit, plus se desvoioit, et plus espéroit avance, plus alloit en recullon; mais son ymagiuation estoit tousjours ferme d'aller tant avant que si d'aventure il ne venoit à Hal, sy trouveroit-il antre ville ou village ou quelqu'un qui l'addresseroit en son chemin, jà-soit-ce que la nuyt, telle qu elle estoit si hideuse et si pleine de péril, devoit espou venter tout cœur dliomme et le mener à désespoir, car glaces fondoient, et courroient les eaues, et la terre ne portoit, ne dedens, ne de^us. n pluvoit incessamment et brujnoit, n y avoit lune
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qui rendist clarté, ne voye qui se souffrist cognoistre, et puis à tout ce, n avoit ne manteau, ne houseaux, et de tout le jour passé n avoit ne bu, ne mengié substance que Dieu fist onques, par quoy, tout considéré et le grant froît qu'il faisoit, la pluye et Tobscurté de la nuyt avecques le desvoy et avoir faim et mésaise non onques appris, non merveilles si le cœur lui pouvoit varier souvent et tourner à mérencolie si la vertu de son haut courrage n'y eust mis obstacle par soy recommander à Dieu et par espoir de vaincre tout par souffrir une seule nuyt povre, qui tant en avoit eu de bonnes et de joieuses.
Or estoit-il entré en une grosse espaisse forest, là où n'y avoit ne voye, ne sentier, et en laquelle plus y entroit parfont, plus lui doubloit son desvoiement. Sy n'estoit mie heure alors de penser à sa faim, ne de soy plaindre de froit, ne de mésaise, ains lui convenoit mettre en œuvre tout ce qu'il avoit de courrage et de vertu, et tolérer pa^ tiemment ce dont mesme avoit esté cause, à bonne intention toutevoies. Sy erra toudis ce noble duc en la garde de Dieu et en délibération ferme de non soy esbaïr de chose que fortune ou mauvais esprit lui pourroient présenter et comme plus à plain vous orez jà tost, mais que j'aie fait mon retour à la très-desconfortée maison laissée à Brusselles, dont onques, ce croy-je, ne fut vue semblable en cas de clameurs pour un jour, ne qui tant pust donner pité aux voians; car le père s'estoit allé perdre d'un costé et ne savoit-on où, et le fils, de l'autre, qui jamais à peine n'en quéroit le retour. Sy seroit dure chose à escrire, le contenement de la povre contesse de Charolois, sur le point d'enfanter, qui fondant en larmes et en cris, regrettoit, puis le père, puis le fils son mary et tous deux perdus, les regrettoit tous d'eux d'une égale amour, ne aavoit envers
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qui meilleur, car Tun estoit son oncle et son père, et l'autre son mary et cousin germain, lun leposteau et le fondement de sa gloire, et l'autre la chierté et l'espargne de sa joye en ce monde. Sy ploroit et lamentoit incessamment cestui malheur et tant y continua que grant doute se mettoit au fruit de son ventre qui estoit le premier, non obstant toutevoies que le conte son mary l'avoit reconfortée un peu avant son partement et lui avoît fait acroire brief retour devers elle. Sy n'estoit mie l'esbaïssement seul entre les dames, mais entre toutes conditions d'hommes, grans et petits, qui se mirent par troppeaux ensemble, comme gens desconfis et faisans leurs devises désespérables. Disoient les uns : « Or est bien ceste haute glorieuse maison venue « à son darrenier point, quant par division entre le père « et le fils si felle, l'un et l'autre s'en sont séparés par € eslongement desconfortable. » Autres disoient qu'onques en la maison de Bourgongne n'entra si grant plaie, ne qui tant fust dure, car ne voioient point que par sens d'homme la racine de division qui jà y estoit sourse, se pourroit estaindre jamais. Autres disoient que tout leur viel espoir, tout honneur et avancement qu'attendre y soloient, tout maintenant laissoient couler aval, car n'y voioient riens que rumeurs et murmures à venir, bendes et sectes de divers vouloirs et tendances à ruine de l'un l'autre, comme vray fut et clairement perçu depuis en continuation longue.
Mais pour ce qu'aucuns et pluseurs firent et pourront faire en perpétuité diverses interprétations sur ceste matière et souverainement en donnant charge d'impatience ou d'aucune légèreté non séant à un tel prince comme estoit cestui, disant que lui, qui estoit père famille et le roy de sa maison et venu jà à haut eage, ne devoit pas
tant prisier son fils que par desplaisîr de luy, il lui dust donner lieu et vuidier sa maison propre, ains lui séoit mieux d'en enchassier cent enfans et à cent nouvelles fois que d'en estre bougie pour eux une seule, pourroient dire en outre que posé ores* que le courroux y fust loisible et excusable le partement de sa maison, sy ne devoit-il toutevoies partir qu'à compagnie et non seul comme un valet, et que considéré encore le temps et la nuyt prochaine, soy mettre endaugierde sa vie, non onques [fut] oy pareil, pour lesquelles opinions et langages qui par aventure n'attaignent point à la racine du mistère, mais se fondent sur le gros et matériel de la besongne premier présente aux yeux, en temps et en lieu et bien tost je donneray l'interprétation véritable telle qu'elle y siet, et ce que les légiers parlans ont pu ou pourront interpréter h vice, ce prouveray-je et feray cognoistre avoir esté fait en manifeste vertu et mieux fait que laissé selon la nature du cas advenu et des causes et circonstances lesquelles il faut produire et démonstrer en leur estre, et finablement prouveray volonté ireuse* et non refrénée plus avoir eu lieu droit-cy, que raison subjecte à patience non guères fructueuse. Mais, premier que plus avant procède en matière, convient savoir aussy que tantost après que le dauphin avoit appris le partement de son bel oncle le duc à telle emblée que luy , ne autre, ne pouvoient savoir oii , prestement monta à cheval, et prenant le seigneur de Montaban avecques luy et trois ou quatre autres, se mist en chemin après luy de toute la force que cheval avoit. Donc en allant par les rues et mesme à la porte, demandoit & chacun si nul avoit vu un homme à cheval vuidier ou passer par là
» Posé ores, lors môme.
* Ireuse, dominée par la colère.
de tel et de tel samblant, sur quoy chascun respondoit que nenny ', et estoit tout le monde esbahy durement que ce vouloit dire que le dauphin alloit ainsi quérant après un homme sans le nonuner, car ne pensoient point que oe fust leur prince, mais cognoissoient très-bien le dauphin. Or «e mist aux champs l'héritier de France, en espoir de recouvrer celuy qui luy testoit mal prest, ou au moins de pouvoir trouver la trace de son cheval ou la vue de luy aucunement de loings, car lui sambloit que pour on quart de heure qu'il pou voit estre party devant luy, ne pouvoit faillir d'en avoir aucunes nouvelles, car alloit de force de cheval, ce que l'autre ne fit pas, ccf pensoit, et partant couraçt et traversant les champs, n'y avoit montagne, ne vallée qui trassée ne fust pour faire enqueste» là où toutes peines furent perdues et toutes diligences sans rendre fruit, car n estoit point en l'adresse qui le poinroit resjoir, et sy approchoit forment la nuyt, et engrossissoit la pluie, par quoy le retourner vers la ville lui estoit nécessaire parce que n'estoit appris du pays, ne autre emprès luy. Regardant donques que de son bon vouloir ne pouvoit traire proufit, ne de son quérir, addresse de son désir, et considérant la nuyt et le temps pleins de péril, vit assez loin de luy une esglise de Nostre-Dame nommée de Grâce*, y mage pleine de grans miracles, et laquelle sou-
* On aTait écrit d'abord : « Là où non bien adressié à la porte par oit « il e*toilpa»9é, chacun respondoit que nenny. »
' L'é^'lise de Notre-Dame de Grâce à Scheut, élevée aux frais des magistrats de Bruxelles, était, à cette époque, de construction toutd récente. Le oomte de Charolais en avait posé la première pierre le 20 février 1451 et la consécration en avait eu lieu le 8 septembre 1455. On y vénérait une image de Notre-Dame qu'un berger avait attachée en 1445 à un tilleul près de la route de Bruxelles à Ninove, et qui. le jour de la Pentecôte 1449, fut entourée d une vive lumière.
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vent avoit visitée j4 autrefois. Sy s*appensa, puisque ne pou voit tirer fruit de saqueste, que au moins iroit-il vuidier sa douleur donques à celle glorieuse ymage, du desplaisir de sa faute et se iroit lamenter devant elle de sa douloureuse mésaventure. Et en eflFet prestement s'y rendy et là se rua à genoux devant elle, là où moitié pleurs, moitié paroles, firent une douloureuse mixtion de samblant pour attendrir tout homme;' car dirent ceux qui avecq luy estoient, que si piteux regrès n'oyrent onques comme les siens. Voiant toutevoies la nuyt venue et après avoir fait son oflfrande, remonta à cheval, dont le retour en sa chambre estoit pitoiable à voir et de grant desconfort à tous ceux de la maison du duc, qui avoient espoir qu'il le dust avoir ramené : donc, quant perçurent que sa poursuite avoit esté faite en vain, perdirent sens et courage. Si donques l'esbayssement estoit grant en la maison de Bourgongne, n'estoit mie moindre en ce noble fils de îoy le dauphin, demoré le plusesperdu prince des vivans, ce lui sambloit, par pluseurs considérations prises droit-cy, car prestement lui vint férir au front sa propre longue restiveté tenue à rencontre de son père le roy, à la cause de quoy divisions et rumeurs s estoient continuées entre eux par l'espasse de dix ans, donc maintenant ceste présente figure envolée de Dieu, ce lui sambloit, pour le convertir, lui donna interpWtation de ses fautes, et voiant comment son beau-frère le conte ne pouvoit obtenir rémission de son père à sa très-grand intercession et prière, jugeoit le mesme en luy, et que moins encore estoit digne de rémission envers le sien par y avoir persévéré dix ans. Sy lui chut un pesant fès sur le coeur, et cognoissoit par autruy meschief le sien propre, dont l'une fois se dotiloît entre Dieu et lui par paroles, et l'autre fois souspiroit en
iste âme, maudissant sa fortune, disant tout haut : « Or, suis-je le plus malheuré fils de roy qui onques nasqui. J'ay abandonné père et giron de mère, royaume propre, héritage à venir pour habitation où je n'ay qu'attendre. •Tay acquis indignation par dix fois double sur la première, quant me suis venu rendre droit-cy , et là où j'ay cuidié trouver paix et salut, repos et contentement de cœur, tantost aveftques mon entrée, je rentre en pis que devant. Je perds ce que j'avoie quis, et ce que j avoie trouvé salutaire, ce s'est emblé'de moy et fuy en desconfortement de ma vie. Élas! et que ferai-je misérable homme? Où irai-je, ne que devenrai-je désormais? Où querrai-je refuge, qui relenqui suis au lieu du monde qui plus m'estoit d'attente? J'ai cuidié vuidier d'infortune ; je suis entré en malheur. J'ay espéré trouver paix; je treuve tribulation,où que je voise. Malédictions me sievent, et divisions et pestilences se congréent là où je prens ombre. 0 fils aisné d'un roy dé France, et à quelle heure as-tu esté né, ne de quelle influence t'a esté permise ceste destinée que de non trouver lieu en toute la terre qui te donnast paix, ne qui te promist tranquille fortune pour une espasse soubs divine miséricorde î 0 m^heureux fils de roy, paré de haut nom, mais povrement sorty de fortune, quel conseil peut-il astre déa sonnais de toy ? Quel sens, ne avis pourront estre utiles à « ton affaire, qui aujourd'huy plus qu'onques sera abieuty « en l'hostel ton père, là où on dira en pleine gorge que tu « es homme de division et de malencontre, et que tu seul « doyes porter le fardeau de ce meschief comme tout a mouvant de toy et de ta maie aventure, dont, avecq ce « que le roy ton père a esté par cy-devant froit envers € toy, encore le deviendra plus, quant il verra ton mal-
• heur, et dira que tu vaux mieux loings d'un bon hostel « que d'en estre près. Sy en seront tes ennemis joyeux, et
* ton père riant mesmes en ton obprobre. 0 austère fortune î « 0 perverse bastarde destinée de Loys, en ce point me « menez-vous, en ce point .me tenez-vous en l'estroit de € vos ongles, et faites un pois et un pris de moy avecques « le plus humble de la terre, grâces à vous et loenges à « Dieu de son plaisir, car Luy qui tenu m'a longuement « en ceste estroite povreté et mérencolie, a bien pouvoir « de m'en jetter dehors, quant à sa bonté samblera que je « le vaille. »