‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 43 sur 88 · CHAPITRE XLIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIX

Comment le duc se trouva en grant péril.

En ceste mérencolye je laisse le fils du roy franchois et retourne au duc de Bourgongne, cheminant ne savoit où, car le monde pour celle heure n'estoit riens que ténèbres, et sy n'avoit conduite nulle que de son bon ange, là où cent mille en pouvoit avoir entour de lui mauvais peur le séduire , car d'autant que les personnes sont plus dignes et plus hautes en divine commission, d'autant contendent plus et mettent subtils aguets les déables pour les faire perdre confusément. Or estoit entré en une espaisse forest, longue et large, et de laquelle ne savoit, ne entrée, ne yssue. Sy estoit le temps, comme j'ay dit, pluvieux, et le bas de la terre plein de péril, car ne pouvoit cheval, ne avant, ne arrière pour l'amour des rocques qui n'estoient ne dures, ne molles, et estoient les chemins pleins de glace là où le passer dessus par nuyt estoit péril

îm CHRONIQUE

de mort : toutevoies passer y convenoit et en prendre son aventure. Sy alla et erra tousjours pas après autre en espoir de venir une fois à quelque addresse de chemin. Montoit une fois contre-mont les terres bochues sans besoing et addresse, et à Tautre descendoit les vallées crolleuses et parfondes où onques n'aroit eu chemin. Icy se bouta en un creux, là en un trou de fosse, fendoit glaces droit-cy et les rompoit droit-là, entra en une fange dont ne se pouvoit retraire, ciiidant aller chemin plein et ouvert, trouva les ronces qui lui véoient passage, toumdoit puis-cy, puis-là, l'une fois à gauche, l'autre fois à destre, montoit et dévalloit, toumoit et retournoit, mist pié à terre souvent et tastoit les chemins aux mains pour sentir s'il y avoit trac de cheval ou de charroy, quist addresse là où n'y avoit riens que desvoiement, quist chemin, errant là où onques n'avoit eu sente de pié d'homme. Un des haulx princes du monde, se trouva en lieu que le plus povre des vivans eust abhominé pour celle heure; et qui, le jour devant, avoit reçu le ploiement des genoux des hommes, constraint maintenant, mettoit genoux en terre devant les arbres, là où il broulloit«es mains, soulloit chausses et vestemens, s'esgrattinoit des ronces, parloit sans ascout et demandoit sans response, avoit les biens du monde et la dérision de fortune, mouroit de faim, trembloit de froit, s'arguoit à luy-mesme, et plein de pouvoir, n'avoit que povreté dure, par quoy certes, si n'eust esté la vertu de son haut cœur qui onques ne le souffirist condescendre à esbayssement, il eust pu cheoir en dure mérancolye et en dé^spoir de soy-mesme, ce qu'onques toutevoies ne fit ; ains se monstra vigoureux et reconforté, non visant à la passion de sa faim, non tenant conte du froit, ne de la nuyt obscure, par l'attente qu'il avoit que le jour venroit

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après, mais disoit à par lui que une nuyt au fort est tantost passée, comme dure que elle peut estre, et que mal sont dignes ceux d'en avoir les cent mille bonnes, qui ne peuvent soustenir patiemment le mésaise d'une seule.

En cest estât, comme je dis, arguant à lui-mesme et proposant de tirer tousjours avant tant que pourroit, s'en alla ce noble et haut duc bourgongnon parmy ceste fprest, là où jà avoit bien erré dedens pas Tespasse de trois heurei à très-povre esploit, et pouvoit estre neuf heures de nuyt ou environ, et le poignoit la faim très-fort s'il y eust voulu entendre, mais nenny. Avoit son attente seulement de venir où que ce fust par la grâce de Dieu, â quelque povre maisonchelle champestre ou en la corne de la forest là où il pust prendre ombrage pour la périlleuse nuyt, mais plus quéroit et plus alloit avant, moins proufitoit en sa queste, car, ne son erre ne lui rendoit fruit, ne son désirer, complaisement; par quoy, voiant sa fortune toujours en un point, s'avisa de huer et de crie^ à haute voix pour assay si aucun lui pourroit contrerespondre, mais bel avoit crier et huer, ne trouvoit âme qui lui respondit, car n'y avoit créature humaine à deux ou trois lieues près. Tousjours toutevoies tira avant et continua ses cris, mais en perte. Donc, pour lui donner plus d'argu encore et de meschief, son cheval chut trois, quatre fois, jusques à rompre sa selle par esclas, son espée pareillement, et le blesser en la jambe. Par quoy , constraint menoit son cheval en main et le trainoit après luy. N'avoit que un tenres solers lachiés, où l'eaue entroit par desoubs et deseure, et alloit branlant et glissant puis-cy, puis-là, chéant maintes fois et relevant après, donc si povre n'avoit en la terre, qui ne se fust plaint de teUe aventure. Par annuy toutevoies du cheval qui ne le vouloit sievir et qui lui donnoit peine de

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trôner après luy, ainsi fit de nécessité vertu, et raddoubant sa selle au mieux que pouvoit, monta dessus comme un homme désemparé de tout bon habillement, faisant à croire à lui-mesme que selle de chevalier estoit devenue un bât de vilain, et le chevalier, un charreton. Car, quant se vit en ceste misère et que autre chose n'en pouvoit avoir, il tourna tout en patience et en risée et s'y monstra vertueux homme. -

Or n'estoit tout riens encore decequ'avoitpassé de danger, ains le plus espoentable de tous le surprint prestement, car il convient croire que lennemy qui jamais ne dort, comme il veoit ce prince droit-cy si esseulé et hors de heure, aiant matère d'impatience et de désespoir devant ses yeux, tondis le sievy de près affin de le touter en quelque meschief pour le faire perdre. Sy advint que comme la raison de ce prince droit-cy ne pouvoit estre si saine alors que les autres fois et la pouvoient ses adversités avoir un peu troublée, cest ennemy droit-cy le mena en bas d'une vallée là où il y avoit une rivière courant, et de laquelle lui fit à croire que ce fust un beau chemin frayé, parce que blanc estoit et ouny ; et venu lors jusques sur le bort, lui donna conseil de soy bouter dedens et d'y prendre chemin, car lui prisa moult ce faire pour cause que mener le devroit, ce sambloit, à bon port. Sy le crut le duc et cuida de fait que vray fust, et tout joieux de l'aventure, guida son cheval de la main pour y entrer; mais le cheval retenu de la main de Dieu commença à souffler des narines et à restiver contre son maistre, et reculant quanque il pouvoit, prist une effréable peur la beste, de la malignité perçue. Ne pensoit toutevoies encore le duc à riens fors qu'à chose naturelle et que tousjours l'eau estoit un vray chemin; par quoy, quant vit sa beste

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qui ainsi rebelloit contre lui et ne vouloit aller avant, se commença à arguer aussy en luy-mesme et à la battre des espérons pour la faire aller avant, disant : « Tu yras, « vueilles ou non, faulse bestel Que sera cécy? Déa! se- « ras-tu maistre ou moy ? » Mais plus poignoient espérons, moins obéissoit le cheval, ronfloit tousjours et souffloit des narines, dressoit les oreilles et tondis s'enfuy en arrière tout espaouré/ Laquelle chose regardée de ce prince , et commençant à entendre qu'en ceste manière de faire devoit avoir mistère, jetta ses yeux sur ce qu'il cuidoit estre un chemin, et considérant que c'estoit eaue courant parfonde et périlleuse, les cheveux lui commencèrent à dresser et les veines du cœur à devenir froides, et jettant les yeux envers le ciel, commença à entendre le cas et à rendre grâces à Dieu, de quoy il Tavoit préservé de subite mort, car veoit que le prince des ténèbres, lennemy de nature humaine, Tavoit voulu perdre. Sy tourna bride prestement et recognut que non-seulement en ceste soudaineté faite gisoit péril du corps, mais totale et entière perdition d'âme et de renommée, parce que, si l'ennemy eust eu pouvoir surluy de le faire noier, le monde lui eust attribuée charge à tousjours que ce mesme il l'eust fait par désespoir et courroux, et ainsi après avoir mené ses haulx glorieux vieux jours à une si honteuse et confuse fin, on l'eust pu encoulper de vices et horribles péchés, desquels maintenant il auroit pris punition condigne , comme volentiers mauvaise vie vient à mauvaise fin, ce dient les gens, et toutevoies n'auroit eu coulpe de riens, de quoy son honneur eust dû estre noircy.

Or regardez, vous, haulx princes temporels, vous tous les haulx hommes du monde, entendez droit-cy et concevez en vous que c'est de follement enprendre et de donner

voye à courroux, par lequel un sage se trouve aveuglé, et le subtil clervoiant homme, privé d'entendement. Regardez comment cestui, un des mieux renommés de la terre et qui onques ne se desbrida en ses mœurs, ne vaincu ne se trouva de passion, fors à ceste heure et tout au premier desvoy que fit onques. Dieu Ta souffert tempter de Tennemy pour en traire louenge sur le temps passé et pour l'aviser curieusement de son salut, en restrinction de ses vices peut-estre sur le temps futur. En quoy toutevoies fait à espérer que les maintes et grandes méritoires œuvres de luy en temps passé, et èsquelles Dieu l'avoit regardé en l'affection , lui furent maintenant préservement et garant encontre celuy qui le vouloit séduire.

0 dampnable courroux! o tison d'enfer maudit, quans as-tu fais perdre de gens, quans haulx hommes cheoir en l'ire de Dieu par désespoir, par blasphème et crédulités, et quans as-tu procuré de maléfices au monde, dont les cas tournent en obprobre à tes logeans ! Et n'as-tu l'entier monde embrasé de tes espargnes, et toutes les hautes maisons crestiennes mises en desvoy, donc après avoir mis flamme partout, tu t'es venu essayer droit-cy, et le plus animeux des hommes, tu l'es venu mettre en branle, le faire lochier en ses gons et sa gravité longue mettre en légiéreté commune! 0 ventre de malédiction, cecy tu as cuidié mettre sus droit-cy? Cecy as-tu quis mettre à effet en ce prince par tes faulx pourchas, en quoy Dieu toutevoies ne te souffrera le pouvoir, parce que ceux-mesmes en qui sont les biens de paix dont tu as dueil, se monstreront fermes résisteurs de tes entreprises et te vaincront par provision qui y sera mise.

Je reviens donques à ce haut duc et le plus povre main-

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tenant de ses subgès, lequel en tous mortels périls, alloit par celle forest, espié de lennemy, et tondis pluvant et ventant et faisant si divers temps que au monde n avoit homme si povre qui ne s'y trouvast à désespoir. Tousjoura toutevoies tiroit avant, car faire le convenoit ainsi, et veoit bien que de maie aventure convenoit faire risée. Donc, en exploitant chemin, jeta son regard partout pour savoir si nulle part ne pourroit percevoir de clarté, et pour à ce parvenir, quist les plus haulx endroits de la forest pour regarder plus loings. Sy se perçut enfin d'une clarté bien lointaine, et sur icelle, au plus près de son pouvoir, prist son errer, livrant avecq ce les oreilles à songneux ascout, après le chant du coc ou après l'abboy des chiens, qui sont signes d'habitations prochaines, mais ne trouva confort nul encore qu'en la clarté qui toutevoies lui rendy povre fruit, et par ainsi tiroit avant tondis sur icelle et la perdoit aucune fois, et puis la recouvroit arrière, et lui demora estable par une espace, et finablement vint férir dessus, mais plus Tapprochoit, plus- sambloit hideuse chose et espoen table, car feu partoit d'une mote d'en plus de mille lieux*, avecques grosse fumière, dont nul ne pensast à celle heure fors que ce fust ou pui^atoire d'aucune âme ou autre illusion de l'ennemy en ensievant la première passée, et partant, variant en cecy, s'arresta tout quoy, mais prestement lui entra en cœur comment les charbons se brullent es parfondes forests et jugea certainement que ce pouvoit estre une charbonnière comme c'estoit, et en cuida tout estre refait, cary espéroit trouver aucune âme ou quelque petite logette pour y prendre repos. Sy en fut déçu, car n'y trouva homme, ne beste, ne

* Chastellain veut dire que la flamme sortait de tous côtés de cette motte.

buron*, ne maison, ne chose que Dieu fit onques pour repondre* desoubs, sinon arbres. Sy alla toutevoies tout à lentour et quist et enchercha les estres du lieu et escria haut pour apprendre s'il y avoit nul, maisnenny : son crier ne lui servoit à riens, car n'y avoit âme, aussi le temps ne donnoit point pour y avoir nulluy, tant fust homme de serve condition. Et luy qui estoit prince de royal sang, et des plus haulx de la terre, s'y trouva maintenant en dérision de sa personne. Sy tourna son confort espéré en mérancolie arrière, et sa clarté perçue, en obscurté d'annuy, et pouvoit estre à celle heure environ mynuit. Lors se recommanda à Dieu et seremist arrière à cheminer; mais trop bien le poignoit faim, car n'a voit bu, ne mengié de tout celuy jour, et estoit traveillié de froit et de povreté, comme un esclave de gallée, et voioit bien que fortune se moquoit de lui et l'escharnissoit pour lui faire perdre patience ou au moins pour lui faire cognoistre que c'estoit de povreté humaine. Lors prist diverses ymaginations et estranges sur son aventure, et de luy-mesme se donna hide et frémison, comment il estoit venu là et comment son cuidier bien faire estoit tourné en si contraire effet. Longtemps toutevoies vaucra encore, et erra, ne savoit où, mais finablement se perçut de l'abboy d'un chien parce que près estoit de la maisoncelle d'un povre homme. Sy en fit grant joie et s'en tint à plus paré que de tous les biens laissés en Brusselles, et croy que icelle estroite nécessité certes le mettoit et devoit mettre en cognoissance de sa longue et haute félicité par avant mal assavourée.

A ceste maisoncelle donques d'un povre homme, gisant on son literon avecques sa famelette, dormans tous deux,

» Buron, habitation. Voy. t. I", p. 245. ' Repondre, reponre, se cacher, s'abriter.

vint hurter le riche duc de Bourgongne mourant de faim et de froit, et qui avoit sa riche maison à Brusselles toute nuyt ouverte après lui, contraint vint requérir maintenant en misère l'ombrage d'une cahue pleine de fumière et de gros aer. Et là commença à crier et à hurter devant l'huis, lequel ne se hasta guères de respondre , car dormoit fort et dur, et après estre éveillé, ne lui en chailloit que un peu , car pensoit que ce fussent brigans de bois ou gens de mauvais repaire, quant à celle heure et par tel temps et si hors de voye, ils se trou voient par chemin. Sy le laissa hurter et crier deux, trois fois, premier que voulut onques respondre, enfin toutevoies tanné de la noise que lui fit, rudement respondy , disant : « Que voulez-vous? qui est là? » — « Ha! mon amy, ce dist le duc lors en tyois, je vous « prie, parlez à moy et vous levez, je le vous déserviray € bien. » — « Que je meliève, ce dist le bonhomme, par « saint Mahieu, je n'en feray riens. Quelle malle aventure € vous chasse maintenant par la forest? Allez, allez « vostre chemin, il est ore^après myenuyt, laissez-nous « dormir et vous en allez.» — « Mon ami, ce dit le duc lors, « je vous prie, pour l'honneur de Dieu, levez-vous, et me « faites ce plaisir, je le déserviray bien, je ne suis « point homme de mauvaise vie de qui vous vous doyez a doubter : je suis un homme qui me suis fourvoyé toute « nuyt parmy la forest et meurs de froit et de mésaise, «je vous prie, levez- vous et me reconfortez, vous ferez « chose par aventure dont il sera longue mémoire. » Sy s'avisa le bon hommeau, ainsi que Dieu le voulut, et lui commença à sambler que sa voix sonnoit en homme de bien et qu'il y pouvoit bien avoir mérite en faire quelque chose pour lui avec ce que sa femmelette aussy l'en pressa. Sy se leva le bonhonmie et vint à l'huys atout du feu en

sa main et lui ouvry sa maisoncelle en demandant : « Mon amy, que voulez-vous? qui vous chasse? qui vous

< maine maintenant par tel temps et si hors de heure par « les chemins? » Et en parlant ainsi à lui, le regarda au visage et vit qu'avoit un cheval emprès lui et que son samblant ne portoit point chière de mauvaisté, et alors le duc lui va dire : « Mon amy, de mon aventure saurez- « vous tantost assez. Je vous prie, pour Dieu et pour « argent, que me vueillieSs faire un peu de feu. Je suis « très-battu de pluye et de mauvais temps et meurs de « froit. Je vous prie que vous me aisez un petit, car il « m'est bien besoin et ne fistes onques telle œuvre. » —

< Entrez dedens, ce dist le bon homme, de par Dieu , je « vous feray volentiers le mieux que pourray. Vous me « samblez homme de bien. » Sy lui fit du feu assez bon et le fit seoir emprès et n'espargnoit point son bois, fît lever sa femme aussi pour le servir si besoin lui estoit et lui commença à croistre Taffection envers lui en son povre rude patois et lui demanda s'il ne se vouloit point deschausser devant le feu , ne soit despouUer pour s'essuer, car estoit crotté et brouUié par haut et par bas tant et si fort que c'estoit chose ammirable à le voir et à le croire.

Or se chauflFoit le duc et se commença un petit à refaire devant le feu, dont, avecques celui aisément, nature demandoit sa réfection aussi et lui ramantevoit sa faim. Sy dit le duc au bonhomme : « Mon amy , n'avez-vous que « mengier céens dont vous me puissiez faire secours? je « vous prie, donnez-m'en ce que vous en avez. Je meurs « de faim. » — « Ma foy, ce dit le bonhomme, le men- « gîer de céens est povre chose, je n'ay que de la grosse « tourte et du fromage d'abbaye bien povre avec de l'eaue ^i clère en lieti de cervoise. Si cela vous peut aidier et

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monde Jhésus dist à la Samaritaine sur la fontaine de Jacob : c Femme, si tu savoies le don de Dieu et qui est , « celuy qui te demande à boire, tu-mesme lui en deman- « deroies pareillement » , et toy, si tu eusses sçu le don de fortune, et qui estoit celuy qui hurta à ton huys, qui demanda rentrée de ton povre habitacle, qui te requist la charité de ton feu, qui te supplia pour réfection aucune de tes vivres, et de fait s'en conforta et soustint, tu-mesme peut-estre lui eusses requis de sa grâce, et pour remède et allégement en ta povreté dure. Tu eusses ris en ton cœur, tu eusses fait amiration mainte en ton accident, et eusses loué Dieu hautement et fortune de leur humilité envers toy si extrême. Or, avoies-tu et ne savoies que tu veois, et ne savoies quel homme. Tu estoies riche et tu t'estimoies povre, et qui te pouvoit enrichir et pourveoir de ta vie mesme, est venu soustraire à toy et diminuer ta sobre substance. Heureux donques estoies en ignorance et bien voulu hautement de fortune sans percevoir en quoy.

Mengeant le duc ainsi son pain et buvant son eau avecques le bon feu qui moult le réconforta, le bonhomme aucuneffois lui enquist de son estât et du chemin où il vouloit tirer et comment et par quelle raison il s'en alla ainsi tout seul par pays et souverainement à telle heure et par tel temps et lui disoit bien que le danger y chéoit grant. Leduc toutevoies qui tant ne se voulut descouvrir à lui comme ses questions portoient, gracieusement le contenta d'aucunes choses, et se faignoit estre un homme de bien esgaré seulement de son chemin et de sa compagnie, mais y recouvreroit bien, ce disoit, le jour venu, mais pour estre sage dé son fait et où il estoit, demanda au bonhomme vers quelles marches et vers quelle ville il estoit droit-là en

celle povre maison et s il n'y avoit point de ville près. Le bonhomme lui respondy que ouy et que la ville de Nostre- Damede Halsenbergue estoitlà aune lieue près. « Voire?» ce dist le duc alors, «et le chemin de Nostre-Dame de Hal- « senbergue, qui va droit à la ville, est-il donc icy près? « Saint Jehan ! — Ouy , ce dist le bonhomme, il est icy près « voirement à un trait d'arbaleste et non plus. » — « Et, « mon amy, ce dist le duc lors, vous m'avez fait tant de « biens et de courtoisies, ne me voudriez-vous point « mener de cy à là où est le chemin que vous dites, et par « ma foy, je le déserviray bien, car droit-cy ne me be- « songne estre plus longuement, il est force que je m'en

< voise. J'ay grant dévotion à Nostre-Dame : sy y voudroie « bien estre devant jour. » Le bonhomme toutevoies, qui vit le temps estre rude et mauvais (et ne faisoit guères grant conte de vuidierde sa maison), ne semonstrapasfort entalenté de faire le convoy, mais dist au duc que au partir de là, mallement pourroit faillir qu'il ne trouvast le grant chemin, lequel il demandoit, et que à tant il se pourroit bien passer de lui. Lors le duc de rechief lui pria que venir voulsist avecques lui jusques audit grand chemin. « Et sans faute, dist-il, je vous donray quatre pattars. »

— « Quatre pattars î ce dist le bonhomme, où sont-ils? » Et alors le duc bouta la main en une petite gibbessière que portoit et tira un florin de Ein, disant : « Mon amy,

< je n'ay point de monnoye, vecy qui les vous paiera. Si « vous avez change, payez vous-mesme, et le me chan- « giez. » — « Change 1 ce dist le bonhomme. Pour chan- « gier un florin î Je n'ay mie vaillant pour changier un a pattart : mal donques estes-vous arrivé à moy pour « changier, mais je pense que vous vous gabez de moy. »

— « Certes, ce dist lors le duc, mon amy, non fais; je ne

Tox. III. ^^

«, vous quier point à moquier. Tenez : velà un florin de c Rin, et le gardez jusques je le vous redemande : au a moins en cela ne peut avoir tromperie, car il en vault « vingt. » Sy prist le bonhomme le florin et le tint en son poing, et lui sambla bien alors que le duc de Braibant son soigneur n'estoit point plus riche de lui, et que si tout le pays eust esté à vendre, sy estoit-il riche assez pour le paier, et adonc joyeusement et très-volentiers party et s'en alla avecques son prince et son duc que ne cognoissoit, et le mena jusques au chemin qui dit est dessus, et là cuidoit prendre congié de lui, disant : t Çà, baillez-moy mes « quatre pattars maintenant, et que je m'en retourne, et « reprenez vostre florin que vecy. » — « Mon florin, ce a dist le duc, mon amy, de cestui-là ne vous chaille : je a vous ay dit que vous le me rendez quant je le vous « demanderay. Je vous mercie de la bonne chière que € vous m'avez faite, mais je vous demande une chose : « combien peut-il bien avoir de cy à Nostre-Dame de t Hal? » — « Deux lieues ou environ, » ce dist le bonhomme. — « Eh î mon amy, je vous donne ce florin de bon « cœur, je vous prie par amour que vous vueillez aller « tout prestement jusqu'à-là. » — « Voire, et quoy faire? »^ ce dist donc le povre homme. — « Mon amy, ce dist le duc, < vous irez là demander par les hosteleries après un homme « que l'on appelle le seigneur deCroy, et lui direz, quant « vous l'aurez trouvé, que l'homme qui devoit là venir « vers luy, n'y viendra point, et que hardiement il s'en « voist là où il veut, à Beaumont en sa maison ou a ailleurs, car droit-là n'a que faire de l'attendre. Mon « amy, faites bien vostre message, je vous en prie, et a ne tardez point d'y aller , et faites bonne chière du tt florin. » Le bonhomme dist cent foys : Grant mercis, et

promist de faire bien le message, et prestement prist congié du duc et s'en alla là envers, et le duc se mist en son chemin vers Halsenbergue, et pouvoit estre quatre heures environ après myenuit, et là je laisse et seuffre arrière cheminer tout seullet jusques il sera heure tantost de parler de lui arrière, lui estant à Halsenbergue, et après avoir fait mon retour sur le seigneur de Croy, son frère et son nepveu, dont le conte n'est pas d'oublier, mais digne très et juste d'estre mis en mémoire comme les autres.

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