CHAPITRE L
Comment le duc prist quelque repos chez un sien braconnier à Halsenbergue, et comment chascun s'esmayoit sur son aventure.
Longuement et bien à l'ouvert je demaine ces te matère droit-cy, dont aucuns pourroient dire que se fust sans besoing et que telle folie et légèreté ne requièrent point d'en faire un si long conte, car sambleroit de prième face redonder plustost en reproche qu'à los, et pour tant, moy vueillant prévenir à tels argumens, non par faveur, mais par raison nécessaire, ay jugié ceste matière digne entre les autres d'estre escrite et démenée au long, quant en nulles histoires romaines, ne autres, d'une si povre et petite cause n'est trouvé guères un si desconfortable périlleux effet, ne de conséquence si estrange pour autant de terme, quant tout premièrement le fils aisné d'un roy de France s'en est trouvé jusqu'à extrême désespoir et affliction de cœur; secondement, le plus haut duc du monde et le plus cler en renommée mis en la plus basse dérision de fortune avecques péril d'âme et de corps ; tiercement, un seul unique fils, héritier d'une telle maison, en a esté envové dehors
indigne et mis en la voye d emprendre choses sauvages et estranges. Uneducesse, noble dame et virtueusej indignée du despitement de son mary et mise en attente de plusieurs grans dangers et tribulations ; une noble contesse, jeusne dame prochaine de son terme, mise en cent mille dangers de j)erdre son fruit, sa vie propre et sa personne ; la maison entre les crestiens la plus renommée, soy disposer à ruyne à ceste cause et tourner à confusion ; multitude de princes et de haulx barons, venus à rompture de leur estât et à rabaissement de leur fortune ; le chancelier, un des haulx hommes du monde qui perchoit les nues en renommée, qui en terre et en mer jettoît ses bras de puissance, qui tout avoit en sa disposition et auctorité, qui réputoit son siège estable en la roue, qui ne redoubtoit fortune, ne humaine mutation, qui en parfondite d'avoir pensoit vaincre toute parfondité de danger, qui de tous fut cremu et ne craignoit nuUuy et à qui richesses, honneurs et substances se transportoient et affluoient de toutes parts d'Orient et d'Occident, cestui à ceste cause en est venu à repulse, à tribulation et recullement ; et finablement le seigneur de Croy , avecques son frère, mis en ténébreuse chartre de mérancolie en la caverne de toute amertume et desconfort du monde par désespoir de leur maistre perdu, par peur et seing de sa vie et par regret à sa personne que jamais ne cuidoient revoir comme vous orrez tantost : et par ainsi cognues et entendues ainsi les conséquences, les dures et amères perplexités qui en sallirent, ensamble les diverses et maintes dispositions à merveilleux meschief, bien m'a samblé digne la matière d'en faire ample procès puisque en soy fut et est large et parfonde aux cler entendans. Assez a l'on vu roys et haulx princes en temps passé terminer
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meschamment, mourir en batailles et estre humiliés par fortune, privés de substances et de seignouries, et par diverses manières estre corrigiés et pugnis de la main de Dieu, mais n'ay vu onques, ne oy de prince de telle vertu, de prince non plus vicieux que cestui, qu'onques si estrange aventure advint, ne si sauvage comme à celuy de présent, ne qui tant sedisposast à douleur et à inréparable meschief ; car ont esté perdues autrefois maintes batailles de trente et quarante mille hommes, dont les lamentations ne furent si grandes comme je vis de cestui cas, qui toutevoies enfin par la bonté de Dieu et humain sens qui y labora, fut mis en paix et en ces, premier que la flamme du meschief montast sur le pouvoir des hommes.
Or convient parconter donques le voiage que fit le duc après estre party du bonhomme, car comme avez oy, ne vouloit cesser d'errer jusques se trouveroit à Halsenbergue, dont il estoit près, et lequel en la conduite de Dieu il espépoit bien faire sans danger. Sy chemina comme devant tout seul, mais joyeux de quoy il estoit en addresse de bon chemin. Donc, ainsi que alla pensant, s'avisa comment une fois il avoit marié audit Halsenbergue un sien braconnier nommé Lbykin, un très-bon valleton et en qui il avoit bonne fiance. Sy s'appensa qu'à cestui Loykin, son braconnier, se iroit rendre et là surattendre le jour venir et prendre un petit repos, car en avoit bon besoing. Sy voulut ainsi l'aventure que tout droit il addressa à la maison que demandoit, à laquelle après avoir hurté et buquébien fort, et que ledit Loykin vint mesme à la fenestre pour savoir qui tempestoit à l'huys, commença à demander la maison de Loykin, un braconnier, et pria qu'on la lui enseignast. « Quevoulez-vous à Loykin? dist l'autre. Loykin demeure « cy-ens, que lui voulez-vous? » Lors le duc lui va prier
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doucement et requérir qu'il descende en bas et quebesoing avoit de parler à lui. Sy le fît le compagnon qui ne pensoit è riens et ne cuidoit avoir que un homme commun, et vint et luy ouvry Thuys : avoit toutevoies du feu en la main, par quoy, sitost que le vit au visage, cognut que c*estoit son maistre et son prince, mais surpris d'amiration parce que le veoit en cest estât et tout seul et à telle heure, devint estrangement esbay, jusques à perdre sens à peine et entendement. Cognut bien toutevoies que c*estoit rimage de son prince, sa mesme parole et sa propre figure, mais ne savoit entendre, ne comprendre Testran- . geté du cas, ne que tellement et en si povre estât et en telle misère et à telle heure, à trois lieues près de Brusselles où Tavoit vu, n'avoit que deux jours, il fust venu si désolé devant son huys, et sans avoir oy onques de nulle pestilence, ne ruyne en son noble estât, et pour tant varioit en penser que ce pouvoit estre ou fantommerie ou autre chose mauvaise, car nesosoit rasseurer que ce fustil pour Testrangeté du cas, ne nyer son personnage aussy pour la cognoissance qu'en avoit certaine. Et le duc alors voiant que ce valleton droit-cy avoit ce débat en dedens son cœur, par manière de variation, lui commença à dire : « Loykin, ne t esmaye de riens et n'ayes peur ; je suis ton « maistre et ton propre seigneur, mais n'en dy mot à ta « femme, ne à autrui. Va tout à haste et me cuevre un « lit, car il convient que je repose et dorme un peu après « l'aventure de la nuit passée, qui m'a esté bien sauvage, « mais tu n'en sauras plus pour l'heure. Va et fay que je « dorme, et me fay faire du feu. »
Quant Loykin avoit le rasseurement de son maistre par sa vive parole que bien cognoissoit de longtemps, à prièmes se tint à certain que c'estoit-il, et partant le plus
joieux que fut onques de lui pouvoir faire service de sa povreté, alla à coup faire lever sa femme, lui fit couvrir un lit, fit accroire que là avoit un des hommes du monde que mieux aimoit et à qui plus estoit tenu, et que pour tant elle mist et tirast avant tout ce qu elle avoit de bon, draps et robes, pour le couvrir, et de beaux oreilliers. Sy le fit ainsi la femme, et lé duc se coucha tout vestu, mais très-bien couvert et chaudement- Et là je le laisse jusques tantost cy-après et m'en vois à ces doloreux chevaliers de Croy qui, sans nulle variation et sans quelque empescement que fortune y sçust mettre, pensoient avoir leur maistre emprès eux, le soir que leur avoit mandé, car avoit appris que sa parole estoit un seyeau * de vérité permanente à tousjours et que jamais n'avoit fraudé, ne déçu nulluy de son couvent. Sy s estoient allés [loger eux trois privéement sans page et sans vallet en un logis propre à leur estât, et là espérant la venue de leur maistre à très-petite compagnie aussy , ce pensoient, firent appointier le soupper et ne savoient encore le quart du meschief qui estoit advenu. Sy ascoutoient tousjours et avoient loreille au vent pour oyr sa venue et mirent les yeux soigneusement en œuvre après luy , tant que le jour commença fort à passer et la nuy t à survenir noire et hideuse, pleine de bruyne et de verglas, qui moult leur sambloit dure et pleine de périls, et commençoient entrer en fantasie et en divers pensemens, comment et pour quoy il pouvoit tant mettre à venir, vu que jà estoit noire nuyt et que le temps estoit dur et mauvais, la terre pleine de périls et de dangers pour cause du desgel et des glaces fondues, et que l'aller par les champs, par tel temps, n'estoit pas chose duisant à lui un si haut
' Seyeau pour seigneau, un seing de vérité.
prince. Sy en furent annuyeux en cœur et s*appensarent d'aller au devant deluy, et espérant que de bonne aventure le trouveroient en chemin si Dieu le préservoit d'encombre, prirent torches allumées et lanternes et allarent sur le grand chemin de Brusselles, cuidans tousjours le rencontrer de pas à autre. Aucuneffois s'arrestèrent tout quoy et crioient tout haut, pensans qu'il les pust contrehuer, puis cheminèrent un peu plus avant, et en firent autretant et sans fruit. L'autre fois, l'un de eux retourna courant en la ville pour savoir si venu pourroit estre par une autre porte, ainsi que gens prennent aucunes fois diverses addresses, mais n'en apprist nouvelles : sy retourna arrière vers les autres et leur fit recort de ce que trouvoit. Redoublèrent leurs cris et les renforcèrent, divisèrent leurs chemins et les séparèrent d'ensamble, chacun sa torche allumée en la main pour descouvrir le pays haut et bas, adfin de quelque costé que venir pust, il perçust leur lumière et leur queste ; se mirent en tous léaulx devoirs et en toute vraye et cordiale ostension et douleur après lui, non pas pour un quart de heure, ne pour une demie, mais par trois, quatre, cinq, six heures durant , raindissans ^ parmy les champs comme gens désolés, comme gens sans mesure et sans règle, pleins de rage et de désespoir, pleins d'amertume et de mérancolie, pleins de clameurs et de desvoyement de sens et de paroles et de vertu et de courrage et de tout bon entendement, parce que veoient bien et percevoient que lattente après lui estoit nulle et que la faute qui en estoit, devoit estre causée en un merveilleusement grand cas duquel ils doutoient le mal durement et le meschief et à très-amère et doloreuse la fortune, car
* Raindissans, courant, bondissant.
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voyans passer sept, huit, neuf, dix heures et non oïr riens, onze et douze heures et estre demorés à faute, n est nul qui crust, ne qui comprist en lui quelles amères et doloreuses lamentations ceste gens-cy firent, quelles larmoyeuses clameurs et paroles produirent de leur sein, souverainement le seigneur de Croy , bon gros léal homme, qui tant longuement Tavoit servi, tant l'avoit aimé et appris à cognoistre, tant avoit reçu d'honneurs et de bienfais en son service, tant de hautes auctorités et de gloires desoubs ses èles, et maintenant se veoit à tel désespoir, en telle peur et perplexité, comme pour l'avoir perdu noyé par adventure en un fossé ou mort de quelque autre maie adventure, le prince du monde plus à plaindre, le prince du monde plus recommandable et le plus digne d'estre aimé et chéry et plus plaint après sa mort. Certes, sans soy occirre de main propre, ne pouvoit estre vue plus piteuse, ne plus desconfortée créature de lui qui fondoit en larmes et en amers regrès plus encore dedens son cœur que par les yeux, jà-soit-ce que largement en monstra par dehors; car lui chut en cœur (et n'en pouvoit nullement dehors) que son maistre véritablement estoit party de Brusselles et s'estoit mis en chemin pour venir vers eux, comme leur avoit fait dire, et pour tant considérant le péril du temps et de la noire nuyt ne pensoit autrement, fors que la maie aventure lauroit mené à la maie, dure et confuse mort parmy les champs, là où il pouvoit avoir cent causes et cent manières diverses pour y parvenir.
Messire Jehan de Croy, qui riens moins ne sentoit de douleur que son frère, se lamenta aussi assez, mais considérant qu'en un trouppeau de gens où tout chacun fait du malade et chacun du piteux et du desconforté, n'y a nul qui puisse aidier, ne secourir l'un l'autre, s'avisa de
faindre et de restraindre un peu son annuy pour venir à son frère en secours, qui vouloit jetter la manche après la coigniée et donnoit tout perdu, honneur et bon temps, et d'autant comme ledit seigneur de Croy se desconfortoit, d'autant le reconfortoit son frère messire Jehan et lui donna les raisons contraires par lesquelles il arguoit et lui monstroit salut et prospérité en son maistre, et tout premier lui allégua que possible estoit que le dauphin Teust vaincu et détenu par prière et eust obtenu de lui grâce et pardon pour le conte de Charolois son fils, et par ainsi auroit eu cause de non estre venu, laquelle raison le seigneur de Croy solvoit et reboutoit , disant : « S'ainsi « fust, tantost il eust envoyé devers nous pour non nous < mettre en attente après lui. » Disoit après messire Jehan : « Et quant il seroit party de la ville et mis en « chemin pour venir çà envers , sy est-il possible que « voiant que la nuit l'a surpris et que les chemins sont « périlleux et n'a guères de sieute, il sera demoré quelque « part en un village jusques au jour venu, et puis ena voiera droit-cy ou viendra personnellement, et ne me « peut sambler, ne ne croy pas, où que fortune le peut a avoir mené, que Dieu là-sus jamais l'abandonne, ne que « jà sa miséricorde lui seuffre meffaire, ne mésadvenir. « Il est prince humain et piteux, dévot et bon crestien, u plein de bonnes taiches et de nobles mœurs, et surtout il a aime et honneure Dieu et Sainte Église : sy me samble « impossible que Dieu ne le préserve et ne le garantisse où « qu'il soit. Il l'a sauvé en tant mains évidens périls, en a maintes espoentables aventures moult estranges, armé « et désarmé, en eaue et en feu, en batailles et conflictions « de peuples. Et à l'autre lez, madame de Charolois qui 0 est la riens au monde que plus il aime et pour qui il
« feroit plus, qui le peut avoir détenu, et n'est merveille « s il a fait pour elle pour cause du fruit qu'elle porte, si- « que ne nous desconfortons point, et tournons le feuillet « et le mettons au meilleur, car certes le cœur me dit : « nous en aurons bonnes nouvelles et bien tost. » En tels termes et manières de parler passèrent toute celle longue nuyt, aussy angoisseux à leur lez comme leur maistre au sien, et ne burent, ne ne mangèrent onques chose, fors que sur le point du jour, ils prirent un peu de repos pour remettre nature aucunement en sa paix. Donc, tantost après, le message que le duc envoia vers eux, le povre bonhomme vint en la ville et demanda après le seigneur de Croy et lui dîst ce que le duc lui avoit chargé, non pas qu'il sçust que ce fust le duc, mais un homme de bien qui s'estoit chauffé en sa maisoncelle, et lui conta tout, quoy et comment, et comment il estoit addoubéet mal mis, etestoit mort de faim et de froit et de mille autres mésaises que tous vous avez oys de mot à autre par le conte de ses aventures.
Et pour ce qu'à tout il convient satisfaire au mieux que l'on peut, sy est-il bien licite maintenant de retourner à la doloreuse court que j'ay laissée longuement là où les souspirs et mérencolieux pensemens estouffent les cœurs des haulx hommes, princes et barons, relenquis sans pasteur et sans chief, ne scèvent comment. Et tout premier le noble dauphin viennois qui de ceste aventure se tourmentoit sur tous autres pour cause de son intérest. Sy furent tous les haulx hommes d'entour de lui et généralement toute autre manière de gens de tous estats, nobles et gens d'église, et espécialement les plus sages se trouvèrent les plus désolés et les plus au bout de tous sens. Le conte d'Estampes d'aventure n'y estoit point pourceluy temps.
Non estoit le duc de Clèves, ne beaucoup d'autres grans barons de Tostel qui s'en estoient allés l'un cy, l'autre là en leurs diverses affaires, et n'y avoit que le marissal de Bourgongne, de qui proprement on se pust bien aidier en fait de sens, et le seigneur de Rochefort lequel hastivement toute nuyt envoya vers son maistre le conte d'Estampes lui signifier le cas advenu et prier que hastivement il se rendist en court, car il y feroit bonbesoing. Sy y vint ledit conte dedens un jour ou deux, et le laisse là et me retourne au marissal de Bourgongne qui grande et singulière auctorité avoit avec le dauphin pour cause du sens de lui et de sa conduite et que le veoit estre un chevalier de vertu. Sy prist toute sa retraite maintenant sur lui ledit dauphin pareillement et toute la court, et fut avisé et conclu que ledit mareschal, ensamble le seigneur de Montaban, le bastard d'Ermignac et Jehan Coustain, premier vallet de chambre du duc, ces quatre, deux heures devant jour, monteroient à cheval pour estre au point du jour à Nostre- Dame de Haulx ; car après que le duc s'estoit ainsi emblé et perdu, Jehan Coustain avoit accusé et dit comment son maistre le duc avoit mandé par lui-mesme au seigneur de Croy et à son frère que hastivement ils se rendissent à Haulx et que droit-là l'attendissent, et par ainsi ne pensoient autrement fors qu'il dust estre là. Donc, pour le trouver au lit, premier que d'aventure il se transportast autre part plus loings, ce que fort craignoit le dauphin, leur fut commandé que dès quatre heures au matin fussent à cheval pour aller audit Hal et là faire leurs remonstrances et déprécations de par lui à son bel oncle, telles que a voient esté avisées estre propres au cas, tant pour son propre honneur qui tant estoit cler par le monde, comme pour le bien publique de sa maison et de tout« sa seignou-
rie. Sy acceptèrent les dits chevaliers libéralement la charge et de bon cœur, et estoit bien leur intention de eux y acquiter bien à leur pouvoir, et de fait partirent le mardy bien matin, à l'heure qui estoit dite, et s'en allèrent àÉal et y arrivèrent à l'heure que le jour se descouvroitet s'enquérurent du logis des trois chevaliers, lequel trouvé, allèrent vers eux, cuidans bien que le duc n'en fust guères loings et leur demandèrent de Testât de leur maistre, mais voians le desconfort qui estoit en eux et que eux-mesmes n'en savoient note, ne chant, se commencèrent à esbayr plus qu'onques mais, et acueillir en leurs cœurs toutes diverses tristeurs et mérancolies. Donc, si lesCroys avoient fait aucuns argumens, ne doubtes la nuit passée, cestes gens droit-cy maintenant n'en firent onques moins, ains plus tost les amplièrent et accrurent; Sy eust-on vu droitlà une piteuse et triste assamblée de chevaliers et une desconfortable convention de baronnie, dont les parlers estoient piteux et les pensemens aigres comme la mort, et ce que maintenant donna plus de desconfort au seigneur de Croy, c'estoit quant il perçut que Jehan Coustain, la garde et fermoer des secrets de son maistre, lequel il pensoit devoir estre avecques lui, lui-mesme n'en savoit riens et en estoit en queste avecques les autres. Lors tout-àcertes lui chut la tristeur en son âme et lui fit serrer le cœur et estraindre, et les veines remplir de mérancolie, jetta maint dur et piteux souspir, forma maint doloreux hélas, et donnoit tout à perdu maintenant, quant et Jehan Coustain et toute la court veoit estre ignorant comme lui de leur prince et maistre, n'y avoit jamais plus d'espoir, ne d'attente. Sy furent tellement esbays trèstous, et si arrière de leurs sens que n'y avoit celui qui sçust mettre avant chose de faire, ne de conseillier, qui utile leur sam-
blast, mais tous entrepris de lun l'autre demorrèrent là estiquiés comme statues de bois ou de pierre, sans samblant de vie.
Le seigneur de Montaban et le bastard d'Ermignac, voians Tesbahissement qui estoit à Hal et que droit-là n*avoient que faire puisque le duc n'y estoit point, jugèrent plus estre expédient de retourner vers leur maistre que de l'aller nulle part quérant, et laissant là le mareschal de Bourgongne avecques le seigneur de Croy, retournèrent vers Brusselles, là où en venant mettoient en termes beaucoup de choses par manière de devise et selong leurs diverses considérations, et disoit l'un par manière de demande : « Ne seroit-ce que nous voions droit-cy jamais un per- « sonnage fait à la main pour exemplier nostre maistre et a nous autres, tout ainsi qu'on bat le chien devant le lion, « ou pour se délivrer de nous de céens pour les charges « et dangers en quoy on en est? C'est un merveilleusement « subtil monde par deçà, et y sont les hommes graves et « de parfont regart, et souverainement le duc est un « prince dont le sens et les mœurs font à craindre. Sy nous « duit bien d'avoir nos yeux devant nous et de cognoistre « à qui nous avons à faire. Ce ne sont point enfans, ne « gens de légier mouvement, comme en beaucoup de lieux a ailleurs : que vous en samble-il? mon ymagination « pourroit-elle avoir lieu? » Lors dist l'autre : « Tout est « possible, et n'est pas chose sauvage de l'avoir ymaginé, « mais trop difficilement créroye que ainsi en fust, pour « caiise que le personnage est trop au vif et trop apparant « à péril. Sy ne cuidiez pas que nul prince sage se jouast <( de sa vie et de son honneur ainsi par fiction et par per- « sonnage forgié, et mesmes quant le vouldroit et cuideroit « faire, sy lapperceveroit-on fout autrement et ne s'en
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« melleroient point les sages si au vif comme maintenant a font; et pourtant ne peut estre vraysamblable que ainsi « en soit, ains me doubteroie que Dieu ne Teust souffert a advenir devant nos yeux, tout propre pour nous et pour « nostre maistre, adfin de lui donner cognoissaûce de son « devoir, par figure et par exemple de cecy, et de le faire « devenir tel envers son père, comme le duc monstre à « son fils quel il doit estre envers lui , car tout est une « matère ceste-cy et celle de nostre maistre, mais, par « saint Jehan, ce maistre-cy le duc est un compagnon à a qui ne faut pas que son fils se joue. Il y auroit mau- « vaise parchon, nous le perche vons bien, et par ainsi je « cuideroie mon opinion plus saine que la vostre. Toute- « voies, comment que ce soit, c'est une grant plaie et dolo- « reuse et dont le meschief, s'il n'est raddoubé bien tost, « pourroit bien cheoir pour une grant part sur nos es- « paules. » En tels termes et devises s'allèrent entreoublians ces deux seigneurs jusques à venir à Brusselles devers leur maistre, lequel trouvèrent séant à table et emprès lui un jeusne chevalier bien amé du duc, nommé messire Philippe Pot. Sy lui firent recort de ce que trouvé avoient, qui n'estoit guères de chose, ains très-povre et desconfortable, et ne lui sçurent dire autre chose, fors que le seigneur de Croy et les autres n'en savoient riens et que tous estoient et avoient esté toute la nuyt passée à désespoir et en extrémité d'annuy. De quoy ledit dauphin, aveuc ce que par avant avoit esté doloreux et plein de regrets, maintenant se crucifia plus dix fois, et s'abandonnoit à tout désespoir, pareillement comme les autres. Quant la ducesse entendy le retour du seigneur de Montaban, prestement monta en la chambre du dauphin pour lui demander des nouvelles, car cuidoit qu'il dust
avoir trouvé le duc et parlé à lui, de laquelle chose, quant elle senty que riens n estoit et que ledit de Montaban ne vouloit riens cognoistre, mais faisoit à entendre moult de choses sauvages de ceux de Croy, elle qui estoit subtille et ymaginathre, pensa tantost que ce fut un personnage fait à la main et que le duc fist les grimaces et samblansd'estre perdu, adfin de se faire plus prier pour revenir, et que pourtant pour mieux conduire subtillement ce personnage, il devoit avoir instruit lesdits de Croy à ce faire, pour tant plus esbayr les uns et les autres qui iroient quérans : sy ne s'en pouvoit faindre elle-mesme qu elle ne le dist et que c'estoit voirment un personnage forgié, et en hochant la teste à demi une risée, ne faisoit nulle estime du rapport. N'en prirent point toutevoies d'argu contre elle, mais par belles paroles et douces lui respondirent que la vérité y estoit trop au vif de par sa mère et qu elle s'en percevroit trop à tost, et à tant la laissèrent, et elle s'en retourna en sa chambre et prist congé du dauphin, lequel, quant vit que ces deux droit-cy estoient allés ainsi à faulte et sans avoir appris nouvelles aucunes de son oncle, practiqua aveuques le jeusne chevalier de le renvoier après luy arrière et derrière, tant et si longuement qu'il le trouvast vif ou mort et qu'il lui en pust rapporter nouvelles certaines. Sy en prist la charge ledit chevalier et montant à cheval vint arriver à Hal bien tard, cuidant avoir trouvé encore droit-là le seigneur de Croy, lequel en estoit party, et pour tant pour la nuyt qui faisoit noire et qu'il ne savoit quel part s'en estoit allé, estoit constraint de faire là son giste. Donc, au plus matin, ainsi qu il s'en alloit vers Halsenbergue, trouva l'hoste dudit de Croy qui venoit de le convoler, et à celuy il apprist où celuy de Croy estoit, mais venu au dit Halsenbergue, trouva celuy dp Croy party
aussi, et lui dist-on que allé s*en estoit à Geneppes avec- ,ques aucuns autres. Sy estoit force audit jeusne chevalier de demorer là celle nuyt encore, jusques au plus matin, et lors s'appensoit à lever de telle heure que le duc trouveroit encore au lit, comme il fit et comme prestement vous en aurez le conte.