CHAPITRE LV
Comment an valleton, faignant estre Bourd-muet, se vantoit de cognoistre les choses passées et futures.
En Gand, vers ce temps-cy, se manifesta un valleton de l'eage environ de xvï à xviii ans, qui faignoit estre sourd naturellement et muet, et aveuc ce présumoit en soy de prénostiquer les choses futures et d'attaindre au vray les choses passées par divine instruction. Avoit pris une industrie en lui que pour riens qu'on lui sçust faire, de mal, ne de meschief, ne fit samblant d'oïr goutte, ne de savoir parier, mais savoit escrire latin et thioys et rendre responses par escrit, mais que les demandans lui baildans cette circonstance. On y voit que la chambre de madame de Charolais renfermait deux grands lits et une couchette ; qu'il y avait un grand ciel do damas vert, garni de courtines de satin vert; que la chambre était tendue de soie verte ; que les lits avaient des couvertures d'hermines, doublées de drap violet ; qu'entre les deux grands lits se trouvait un fauteuil de drap d'or cramoisi. Le dressoir portait la plus riche vaisselle du duc. Un seul drageoir d'or, orné de pierreries, était évalué quarante mille écus. Sur le dressoir se trouvaient deux grands flambeaux allumés, car on attendait quinze jours avant d'ouvrir les fenêtres ou verrières. La chambre de l'enfant était aussi fort belle ; puis à côté était la chambre de parement , où Ton admirait une magnifique tapisserie que les habitants d'Utrecht venaient d'offrir au duc. La cérémonie du baptême fut célébrée avec beaucoup d'éclat à Téglise de Caudenberg. Le dauphin fut parrain de la jeune princesse, et il n'y eut pas de marraine « pour ce qu'on n'eust sceu trouver le pareil du dau- « phin. » Vop. sur tout ceci Lacurne de Sainte-Palaye, Mémoires sur Ja chevalerie, II, p. 216.
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lassent par escrit leurs questions. Sy en y ot tant et tant et si grand nombre abusés que le conte en seroit merveilleux. Mesmes prestres et clercs y vinrent et lui firent des questions en la foy pour assayer s'il en parleroit sainement, jà-soit-ce que ce n'estoient pas questions difficiles, mais à tout il respondoit en thioys et en latin, car mesmes ceux qui cuidoient qu'il fust sourd se décevoient eux-mesmes, car venoient devant lui, disans : < Çà, je lui vueil aller demander cecy et cela « pour oir qu'il en dira. Hier soir, je fis cecy, devant « hier, je fis cela; s'il le me scet dire, il faut bien qu'il « ait le diable au corps ou que Dieu y œuvre, » et luimesme le garson qui estoit malicieux, les solvoit et paioit par leur propre descouvrement. Autres aussi en y avoit, qui venoient faire questions sur les choses passées, comme sur les guerres gantoises qui ne faisoient que finer ; il [les] contenta aussi et déçut parce que tout au long des guerres avoit esté nourry dedans la ville et là entour, par quoy il en savoit tout le démené aveuc ce que son maistre le prestre, qui à ce l'avoit induit, l'en avoit informé. Sy mist et déclaira par escrit cent mille choses passées^ nomma les lieux où les Gantois avoient reçu desconfitures et ruynes, les portes de leurs yssues et rentrées, les lieux et les arbres où avoient esté pendus tels et tels, distinguoit les noms, touchoit la multitude et la quantité, brief en samblant déceveux, faisoit les choses de l'autre monde, mist tout le monde en erreur et en fremison, afferma et fit acroire que douze tels comme lui en avoit par l'univers monde espars çà et là, par œuvre et mistère de Dieu, pour faire apparoir ses vertus, disoit Ante-Crist estre né et venu en terre, donnoit horreur et espoentemens à toute manière de gens, mesme en court en tint-on ses contes et y donna per-
plexité, car tant estoit le garson asseuré et si fortifié de doctrine mauvaise de son maistre qu*en boutant le feu à une coleuvrine joignant ses oreilles, ne s'en desmeut onques , car avoit oy mesme qu'on l'avoit menascié de l'esprouver par ce party ; sy eu fut tant plus asseur et tant plus faint. Vinrent les nouvelles à la ducesse qui subtile estoit et caute, mais, si tost qu'elle entendy le cas, jugea ce qui en estoit et disoit qu elle y vouloit mettre sa vie que c'estoit un faint personnage et qu'une fois de son temps un cas samblable advint en Portingal, dont la faulseté fut attainte par son conseil, et que pour tant elle ne doubtoit point que cestui-cy bien examiné ne se trouvast tel. Donc, pour plus tost venir à l'abrégier et premier que Terreur crust plus grande, envoia mesme ses lettres closes à TojEcial de Toumay lui prier qu'il voulsist faire prendre ledit garson et le mener à Toumay, lequel ainsi le fist examiner très-bien devant le clergé en pleine convention, qui tantost perçut qu'il y avoit manière de variation en lui et que fiction et malice y régnoient. Sy fut approchié par menasces de gehines et de divers tourments apprestés devant luy, mais le cœur tantost lui commença à frémir à rencontre, et proféra parole, priant qu'on le déportast des tourments et il diroit tout. Lors cognut tout son fait et comment un prestre couvertement l'avoit induit à cecy faire par cautelle et par regard à privé proufit, lequel prestre s'enfuy et ne fut point rattaint, mais le garson fut mis en escliielle publique devant le palais, et puis battu de verges tout nu et banny dehors la ville et de l'éveschié, dont moult furent moqués et escharnis ceux qui y avoient mis foy et qui s'en estoient esmus en leur conscience. Le garson estoit né du païs de Zellande, mais soustenu longuement de nourriture gantoise.