‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 50 sur 88 · CHAPITRE LVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVI

Comment le duc et le ^uphin furent reçus à très-grant solempnité à Bruges.

Or 8*estoit longuement tenu le dauphin en Brusselles et là entour avecques son oncle, chassant et volant, mais le duc, constraint de changier lieu et d aller visiter son pays de Flandres, induisy le dauphin de le mener à Bruges, lequel accorda et en fut fort désirant pour cause de la grant renommée de la ville et des estranges nations qui y demeiirent*.

Or estoit trespassé le duc de Bourbon ; sy en fît faire un bel service le duc de Bourgongne, mais iceluy fait, prestement au lendemain qui estoit le darrenier de mars, partirent le dauphin et luy de Brusselles, et le quattrième d'avril entrèrent en Bruges de vespres bien tard à très-curieuse et haute réception, de quoy il loist bien faire conte. Car premièrement tous les nobles et Notables de la ville, ensamble ceux de la loy, en grant multitude de chevaux, vinrent au-devant de eux une lîeue loings dehors la ville pour leur faire la révérence : y alloient aussy Flo-

* « Le duo Philippe, contendant à complaire au dauphin, le mena « en son pays de Flandres, à Oand, à Bruges, à Yppre, à Fumes, à « Bergues, à Boulongne, à Saint-Omer, à Aire et en mainte Tille, et puis » le mena au chastel de TÉcluse, mais depuis a esté maintefois dit « que le bon duc Philippe menoit le leu es brebis. » {Chron, manuse, de La Haye.) Pontus Heuterus ajoute : « Tu ignores, ô duc Philippe, la « nature de ce monstre. Tu nourris un loup qut dévorera tes brebis. (< Souviens-toi de cette fable où Ton voit un paysan rapporter chez lui u un serpent engourdi par la gelée et le réchauffer à son foyer, et » n'oublie pas comment il fut assailli par ceeerpent dès que sa vigueur « fut revenue. »

rentins, Vénetians , Catelans , Espaignos , riclieinent en point, par diverses différentes compagnies, chascun selong sa nation et tous vestus de soye. Or estoient ceux de la loy descendus à pié, et venus jusques au^ personnes des deux princes, se ruèrent à terre, et commença l'advocat d'iceux à dire ainsi : « Très-haut et très-puissant prince, aisné fils

< de nostre souverain seigneur, les bailli, escoutette, bur- « guemaistres, eschevins, gens de conseil et tous les inha-

< bitans de ceste ville de Bruges sont très-joieux de vostre « noble venue droit-cy, et comme raison veut, vous offrent « tout honneur et tout humble service, ensamble leurs t corps et leurs biens, et vous supplient, très-haut et très- « puissant prince, que, de vostre noble grâce, il vous plaise c tousj ours les avoir pour recommandés. » Et alors movant son chapeau respondy : « Messeigneurs, je vous mercie « de vostre bel offre et de l'honneur que vous me faites, t et me sera bien vostre ville pour recommandée en temps c à venir. » Le duc, tandis que la raison s*addressoit au fils du roy, tenoit tousjours son chapeau en sa main, mais incontinent celle raison finie, ledit advocat tourna le visage envers luy et dist:« Très -haut et très-puissant « prince et nostre très-redoubté et naturel seigneur, bailli, « escoutette, burguemaistres, échevins, gens de conseil, et « tous les inhabitans de ceste vostre très-humble et obéis- « sant ville de Bruges, sont très-jôieux de vostre noble t venue et vous offrent corps et biens à vostre comman- « dément, ensamble et les clefs d'icelle en vos mains, pour « en ordonner à vostre bon plaisir, vous supplians hum- « blement qu'il vous plaise les avoir tousjours pour recom- € mandés et en vostre bonne grâce. » Donc il respondy que sy feroit-il, et commanda à un huissier d'armes de prendre les clefs.

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Or advint que tandis que cest advocat parloit ainsi à ces deux princes, les Cattelans et Espaignos, qui gens sont de légière manière, vinrent courans parmy les champs comme si volassent, et voians que ceux de la loy parloient à eux, s'avançoient pour les oïr de près et vinrent wayfans de leurs torches que portoient non allumées et crioient les uns : t Vive Alphonse, roy d'Arragon I » et les autres : « Vive Diego, roy dé Castille ! i et crians et wayfans * de leurs torches qui samhloient estre lances et contenance de gens de guerre estrange au dauphin. Durement en devint perplex, et tout plein d'effroy cuidoit certainement estre trahy jusques à perdre toute manière et parole. Sy s'en perçut le duc et en devint tout honteux mesmes, mais leur fît dire que de par le diable, ils s*en rallassent tout court ou il les puniroit de corps, lesquels confus de leur folie le firent ainsi et Tallèrent attendre à la porte.

Pleins estoient champs et chemins de peuples et de gens à cheval pour la venue d'un fîls de roy de France, car faisoit le temps bel et moult clair. Or entrèrent en la ville, les deux princes l'un de costé l'autre, excepté que le duc venoit darrière, le dauphin environ la moitié de son cheval à la main senestre, le bonnet seulement en teste, et entrans en la porte qui estoit toute couverte richement de draps de deux couleurs rouge et blanc> trouvèrent tous les doyens et jurés des mestiers de la ville vestus de leurs longs manteaux, et tenoit chacun une torche allumée en sa main, dont le nombre et le reng à deux lez estoit grant et long et duroit jusques au marché, là où il y a grant chemin et bien long. Y avoit aussi des personnages entre deux qui se monstroient moult beaux, maisons pleines

' Wayfans, agitant.

d'allumeries, les unes de torches de cire, les autres de lan* ternes de papier paintes, moult belles, et autres d*autre mode nouvelle et estrange, pour convoier l'héritier de France. Les nations vinrent au front de la chevaucée, et tout premier vinrent les Cattelans en nombre de six maistres vestus de robes de veloux noir, montés et harnassiés richement, et avoient devant eux un More vestu de samit blanc, armoyé des armes du roy d'Arragon sur un manteau qui couvroit tout le cheval, et ainsi passans outre, avoient environ trente garssons tous vestus de blanc qui couroient de pié emprès eux, et porta chascun une torche allumée. Vinrent après les Espaignos en nombre de trente et deux maistres à cheval, vestus tous de veloux noir trèsrichement, et avoient samblablement leur nombre de garssons courans à pié emprès eux, qui portoient leurs torches allumées. Les Florentins vinrent après en nombre de seize maistres, vestus tous de violet drap de damas, montés très-richement et harnassiés et multitude de garssons portans leurs torches comme les autres. Les Genevois n'estoient point venus à cheval, dehors la ville, mais est oient mis devant Tesglise de Saint-Sauveur par où les princes dévoient passer, et là avoient fait fichier unes bailles en terre, sur lesquelles ils s'appuioient tout de reng en nombre de vint-quatre maistres, douze anciens vestus de longs manteaux de satin cramoisi, non aians riens en teste sans plus que un bonnet, et avoient par-desus eux tendu un riche ciel de drap de soye et par-devant leurs bailles un tapis tout au long, par lequel on ne les pouvoit voir fors depuis la ceinture en amont, et là avoient leurs riches allumeries, et estoit une très- magnifique chose et trèssomptueuse à les voir droit-là attendans, lesquels quant le dauphin les vist, moult enquist de leur estre et quels

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gens c estoient de ceux. S'enclinèrent à terre révéramment, et luy les resalua arrière, et passant outre, vînt jusques au marché là où torches voloient sans nombre et sans règle, et venus jusques à la maison du duc, trouvèrent là les dames, là où la ducesse avoit fait appointier un des beaux banquets et de la plus belle mode qui onques, ce croy-je, avoit esté vu en France.

En celuy soir furent faits maintes solempnités, maintes grandes chières et pompes monstrées, maint feu allumé en diverses rues et quarrefous, maintes somptueuses allumeries mises aux fenestres, tout au long de la nuyt, maintes sonneries de trompettes et de clairons et de tous instrumens, et tellement que les François, venus aveuc leur maistre, n'avoient jamais vu telle richesse, ne telle chière comme estoit icelle , et s'en tinrent à tous esmerveiUiés.

Le lendemain, après sa messe, allèrent devers lui les seigneurs de la loy, bailly et burguemaistres, et lui portèrent les riches présens qui avoient esté ordonnés pour lui de par la ville, lesquels il reçut en grant révérence et trèsagréables*, et, parlant à eux très-amiablement, les remercia moult et se présenta * beaucoup à ladite ville pour le temps à venir, si Dieu le souffroit vivre. Et Taprès-disner, celuy jour mesme, allèrent devers luy aussi les Genevois pour lui faire la révérence comme au fils de leur souverain seigneur le roy de France, et lui firent toutes les humbles présentations de corps et de bien, qui faire et dire se pouvoient. De quoy il les remercia moult et leur dist : « Vous

' Le dauphin reçut trois flacons d'argent doré, du poids de trentehuit marcs, qui avaient été achetés à un joailler nommé Huart DutIvier. Les échevins lui offrirent aussi deux queues de vin de Beaune et deux tvaghes de cire.

^ Se 'présenta^ fit des offres de service.

« estes mes bons voisins à mon pays du Dauphiné et vous « vouldroye faire tout le plaisir que je pourroye là où « vous auriez à faire de moy. » Et lors commença à demander à tel et à tel comment il se nommoit, ne de quelle génération il estoit en la ville de Gennes, lesquels après avoir nommé leurs noms, respondy : « Je cognoy bien € vostre nom et vostre progénie. Vous estes de gens de c bien et d'une bonne racine de gens. » Et en cest estât les examina tous et les tint en langages jusques à partir grandement contens de lui, et lui de eux.

Ne demora guëres après que deux gens passans par Champagne et apportans nombre de milliers d'escus à George de la Trémoulle, seigneur de Craon, demorant emprès le dauphin, furent espiés de huit compagnons, et faignans de vouloir venir en Flandres aveuc eux, emprès Harcies- sur -Oise leur couppèrent les gorges, prirent toutes les finances que portoient et s'en allèrent.

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