‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 67 sur 88 · CHAPITRE LXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXIII

Comment le dac visita les viUes de la Somme.

Comme en plusieurs lieuxlcy-devant, j'ay dit que le duc Philippe avoit bien à regarder devant luy et de soy fortifier de sens et de bon avis tous les jours de plus en plus, encore présentement suis-je bien constraint d'en escrire samblablement. Car de tous lez du monde l'approchoit-on par samblances de mauvais exemple, huy cy, demain là, et sambloit qu'on lui préparast manasces icy par gens d'armes, là par journées et conventions secrètes que aucuns capitaines et chiefs de guerre tenoient entre eux à Paris et ailleurs , et avec ce firent approcher leurs gens d'armes près de ses pays le plus que purent, aucuns sur les frontières de Picardie, autres sur les marches de Bourgongne, à Langres et ailleurs en assez de lieux , et pour

<;e que cestes manières de faire estoient csls de mauvaise apparence, et que le duc craignoitque le peuple des villes sur Somme pouvoit estre variable aucunement et non ferme au besoing, jà-soit-ce que leur vie estoit pleine de félicité et de bonheur emprès ceux du royaume leurs voisins, le duc pour soy monstrer à eux, qui de long temps ne les avoit vus, ne visités, se disposa de les aller voir et de séjourner un peu de temps avec eux pour lesrenouveller en leur dilection et bonne amour envers lui. Et de fait soy partant de Hesdin, pour la première devant toutes les autres, alla à Abbeville, là où joieusement fut reçu, et vinrent tous les grans de la ville et les o£G.ciers au-devant de lui moult notablement bien loings enmy les champs et là lui firent la révérence. Sy fit celui soir le duc grant chère et lui porta-l'on les présens de vins largement. Le lendemain fit convenir devant lui tous ceux qui estoient en autorité en ladite ville, et là leur remonstrant toutes choses qui bien séoient à estre dites, leur interrogea comment ils estoient disposés envers lui et si leur vouloir n'estoit de lui estre bons et léaux arubjès, comme il leur avoit esté bon protecteur et bon prince, qui tousjours les avoit doucement et bénignement traitié et non usé sur eux de nulles choses grièves, ne aigres, leur remonstrant aussy comment du vieil temps, et premier que ils fussent à lui, tousjours de leur franchise et bonne amour , au temps de la guerre, ils portoient sa querelle et lui estoient fermes et favorables, dont maintenant il les remercioit, et alléguoit que par plus forte raison, si le cas y eschéoît maintenant, plus dévoient estre affectés à lui, car il estoit leur prince et seigneur, et avoient esté donnés à lui et transportés de la main royale en la sienne. De laquelle chose, jà-soit-ce que point n'y mettoit deàeflBlaùce, désiroit

bien toutevoies d'en avoir leur response pour celle heure de lors. Sur laquelle demande, quant ce vint à la response rendre, jà-soit-ce que aucuns y pouvoit avoir entre-deux couvertement qui avoient divers courages ainsi que gens ont, qui toutevoies n'avoientne force, ne pouvoir, tous d'un commun accord respondirenttrès-affectueusement: « Mon- € seigneur, nous vous tenons pour nostre seigneur et pour € nostre prince et vous avons trouvé tel et si bon, grâce à € Dieu et à vous, que nous voulons vivre et mourir « avecques vous, et n'est difficulté nulle que vous y doyez « mettre, car nous savons bien qu'en ce faisant nous nous

< acquittons envers Dieu et envers droit, et le devons faire « ainsi, car nous avons esté donnés et transportés en vos € mains par si grande et mure délibération royale que

< riens n'est qui nous puist reprendre de nous tenir à « vous, ne qui nous doye forcer aussy, ne requérir de « faire autrement: Et pour tant, nostre très-redoubté sei- « gneur, nous et nostre ville et tous les habitans; grans € et petits, nous sommes tous à vous comme raison veut, € et n'est riens, ne ne sera, si Dieu plaist, qui nous dis- « traye de vostre amour et bonne obéissance. » Sy fut le duc très-bien content de eux et les en remercia, et faisant bonne et joieuse chère avec eux, y demora une espasce de jours et de là tira outre et s'en alla à Amiens, là où trèssolempnellement fut reçu aussy, et, comme avoit fait interroger à ceux d'Abbeville, pareillement et droit-là aussi, là où la response fut de telle substance comme l'autre et d'aussy bonne efficace. Làfîst-il sa festede Nostre-Dame de la my-aoust, et y fust joyeusement reçu et festié en divers lieux. Mais après cinq ou six jours y avoir séjourné, pour ce que la mortalité y estoit grande et la plus subite qui avoit esté vue nulle part ailleurs, fut conseillé de s'en

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partir plus pour sa famille que pour lui, car lui ne craignoit ne mort, ne autre rien onques, et s'en alla de là à Péronne, et de Péronne à Saint-Quentin , là où tout partout se monstra à son peuple, et leur renouvelloit leurs amours et leurs affections à sa personne, par pareilles paroles comme à l'autre part. Lesquels tous par considération de sa bonté et de sa puissance aussy et que ils veoient bien qu'en vivre et mourir avecques lui et en maintenir sa querelle gisoit tout leur bien et salut , et en faisant le contraire , lei^r mort et désertion, comme autreffois avoient esté bien expers, se déclarèrent tous affectés à lui de cœur et d'âme, et non-seulement affectés, mais constrains de raison et de droit de faire ainsi. Et par ainsi le duc, après avoir fait tout celui tour sur la rivière de Somme, repassant par Cambray, par Valenciennes et par Mons, se rendy à Nivelles en Braibant devers le dauphin qui demouroit là emprès, et là firent leurs conjoïssances toutes nouvelles, car avoient esté dessevrés d'ensamble par l'espasce de deux mois bu mieux.

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