‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 68 sur 88 · CHAPITRE LXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXIV

Comment les Liégeois se mirent en armes.

Pendant ceste Visitation donques que le duc fit de ses villes sur Somme et que le regard avoit à tourner en beaucoup de lieux, huy en France, demain en Angleterre, lui vinrent nouvelles d'une autre ennemisté arrière toute soudaine, et lui rapporta-l'on, et vray fut, que les Liégeois avoient mis leurs bannières sur le marché en signe de guerre et se vouloient mouvoir contre luy et invader

son pays de Haynau, et de fait furent esmus et se cornmençoient à lever jà en grandes tumultes et tourbes de gens comme tous effuriés et cela à cause d une bonne et belle place nommée Fontaines*, ville et chasteau, laquelle lesdits Liégeois vouloient maintenir que tenir se devoit de Liège et ressortir à eux, et le seigneur du lieu, un noble chevalier, nommé le seigneur de Fontaines , subjet et vassal du duc, alléguoit du contraire, et ne vouloit nulle part sortir qu'en Haynau, dont il tenoit souverainement le chasteau, content aucunement de la ville que ce fust Liège. Sy en avoit la question longtemps traînée entre les Liégeois et lui, dont fînablement, maintenant, quant n'en purent avoir fin, délibérèrent de l'avoir au baston et conclurent d'y aller mettre le siège. Sy en fut le duc adverti, qui ne réputoit à guères grant chose leur manasse et monstra bien que ce n'estoit pas le plus fort de son soing que de résister à eux, ains dist très-bien: « Plust à Dieu, « quelque affaire que j'aye autre part, qu'ils y vinssent en « nombre de vingt ou de trente mille et que Dieu me « donnast grâce de les y voir à l'œil, pour voir lequel de « nous deux en partiroit à mauvais conte ! J'ay bien ail- < leurs à entendre, mais encore laisseroie tout pour les « aller combattre. j> Sy dist au seigneur de Fontaines qui estoit venu à conseil à lui pour savoir ce qu'il auroit à faire en cestui cas : « Sire de Fontaines , retournez-vous- « en et gardez vostre maison , et si effort nul vient sur « vous, ne vous en esmayez ; je ne vous souffreray guères « longuement en ce péril que je ne vous en délivre à l'aide « de Dieu, et si vous n'estes fort assez pour garder vostre « lieu, je vous ordonneray gens pour vostre renforcement

* Fontaine-rÉvéque, aune lieue de Charlepoy.

« assez bon nombre. » Et de fait ordonna à messire Jacques, seigneur de Harcies, un très-vaillant chevalier et bailli des bois de Haynau, de soy aller bouter en Fontaines avecques deux cens combattans, avecques le seigneur du lieu, leur commandant la garde d'icelui, et que au remanant ne se soussiassent de nulles manasces, quant encore toute la puissance de Liège se trouveroit devant eux. Sy alla ledit de Harcies et se mist sus au plus bel que pouvoit et s'attendy à l'aventure du remanant très-bien reconforté et le duc pareillement. Lequel escrivy à Tévesque de Liège son nepveu de ceste matière, qui grandement s'y porta bien en faveur de son oncle et mist grant peine à mettre son peuple en paix. Et le ravoyant durement de sa folie, lui remonstra la maie aventure et la maie perdition que il quéroit. Pareillement firent les nobleaet les notables du pays, lesquels ne vouloient point avouer le peuple en ceste folie, et ne vouloient entrer en guerre, ne en estrif encontre le duc leur voisin, que trop bien avoient cognu autreffois. Sy leur en souvenoit encore et le craignoient et ne vouloient que vivre en paix avecques lui. Sy porta telle vertu le conseil de l'évesque et des nobles qu'enfin toute celle effuriée commune qui s'estoit ainsi commue, retira ses bannières dedens et se remist en paix, et donna repos au duc aussy en celui endroit, qui jà estoit pourvu de conseil et de gens pour les aller combattre à la plus grant joye qu'il eust onques. Aucuns toutevoies pour celui temps murmuroient, disans que ceste commotion des Liégeois avoit esté pratiquée de main costière non amie au duc et par foraine suggestion couverte, pour le faire entrer en inconvénient et en tribulation adfin d'estre tant plus foible et plus empeschié en autres résistances, là où on le quéroit, imaginant que

ses CHRONIQUE

Franchois dévoient avoir pratiqué cecy, parce que autreffois avoient voulu faire du samblable et s'estoient assayés souvent de les faire mouvoir contre le duc et de les avoir de leur alliance en son contraire.

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