CHAPITRE LXXIX
Comment le dauphin ne vonlat aller [k Gkind, et des propos qui courroient sur ceste matière.
Ce fut par un mois de mars en quaremme que cest appointement se fît entre le duc et sa bonne ville de Gand et que le jour fust establi pour faire son entrée en ladite ville jeudy prochain après Pasques vi' d'avril, et sur cela demora leur conclusion fermée entre eux, et firent Gantois grant appareil et bien riche pour faire leur réception magnifique comme ils sont gens de grant courrage et de grant pouvoir. Or advint qu'après ceste conclusion prise et que Gantois faisoient de grans apprests, le xxvii* de mars en la sepmaine peneuse, en Gand et tout à Tenviron de la ville et non ailleurs fit un grant tramblement de terre qui beaucoup espoentoit cœurs et leur donnoit diverses ymaginations, et encore d'abondant, pour plus croistre peur, en l'abbaye de Saint-Pierre , saint Bertoul gisant en son fiertre estonna tout le couvent par force de buquier, lequel saint quant il ce fait donne signe d'aucun grand avènement futur* . Sy buqua ledit saint moult dru et moult fort, et tout sur le tempa correspondant au tramblement, par quoy si le tramblement de terre donna [à] ymaginer diverses choses, sy fit cestui saint aussi, et en volèrent les nouvelles par toutes terres et villes et tant plus pour ce que le duc devoit là faire son entrée temprement.
* Selon une ancienne tradition, toutes les fois que quelque grand événement devait s'accomplir, on entendait saint Bertulf s'agiter violemment dans son tomboau.
Sy ne seroient à dire les diverses interprétations qui en furent faites. Disoit Tun : t C'est un mauvais signe et une « chose qui fait bien à craindre, quant cestes deux choses- € icy correspondent l'une à l'autre et sur le temps de ceste « entrée. » Autres disoient : « Ce n'est pas de merveilles € si l'on a fait grant difficulté d'y aller, et vrayement je « tiens plus à saiges ceux qui s'y sont monstres froids que € ceux qui en ont fait le pourchas. » Autres disoient : € Regardez le dangier que c'est d'aller mener ces deux € princes entre ces vilains mutins pour les faire tuer tous € deux, et tous nous autres. Par la mort digne, si j'estoye < que de eux, jamais n'y mettroye pié. » Aucuns disoient mille autres choses, chacun selon son ymagination.
Or approchoit le jour que lentrée se devoit faire et faisoient Gantois leur appareil tousjours et y alloieiît plusieurs gens de la court voiries apprestemens, entre lesquels en y avoit d'aucuns de Thostel du dauphin qui y estoient allés aussy. Or faisoient Gantois barrer toutes les rues à double renc et à deux lez depuis la porte jusques à l'entrée de la maison du duc affin que les petites rues et les rues croisées fussent closes pour non donner voye à chevaux par ailleurs que par les rues aornées. Sy prirent les gens du dauphin qui point n'entendoient le mistère, h mettre ymagination en cecy , et pensans que cela se fist à cautelle et à mauvaisté, battant retournèrent vers leur maistre à Bruges, et lui annonçans ce qu avoient vu, lui conseillèrent que jamais n'y allast, car se doutoient de maie mesure et de péri] de mort en soy y trouver, et joignans le tramblementde terre et le frapper du saint avecques cestui barrement des rues de fort gros marrien, boutèrent telle peur en la teste du dauphin que tout le monde de là en avant ne ly eust sçu mener. Mesmes reqpist à son oncle par
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fortes instances et lui conseilla de n'y aller point, disant que sa vie y pendoit et de tous les siens. Donc et pour le rompre en cecy, lui dist outre ce : « Beaux oncles, c'est « grant folie à vous de vous vouloir aller bouter entre « ces vilains. Ce poise moy que je vous en requis onques. « C'est une mauvaise nation ; ils sont autreffois venus en « bataille contre vous, sept, huit fois, à bannières des- « ploiées et ont cachié à vous tuer. Or regardez quelle « fiance vous voulez prendre entre telles gens qui vous « peuvent garder une pensée pour eux se venger de vous. « Je vous prie, beaux oncles, que n'y alliez point au « moins que vous ne fassiez bien enquérir premier du « secré. » — « Déa, monseigneur, ce dit le duc lors, a j'ay promis d'y aller ; sy feroie mal de y faillir, court a ou long. Mais au regard de vous, dont la personne <( touche à trop, je suis bien aise que la faim vous en est « passée de y aller, jà-soit-ce que je vous y verroie vo- « lentiers h vostre bien. Toutevoies espoir ne m'est point, « selon la relation qu'on m'en a faite, que mal y doibt « avoir, ne qu'il y soit pourjetté, car l'évesque de Toul et « mon mareschal y ont esté longuement avec eux et n'y *< entendent que bien. Envis, toutevoies, je me bouteroie v( sciemment en dangièr, et pour tant, pour savoir com- « ment il en va, je y renvoieray le mareschal arrière visi- « ter tout et différeray le jour jusques à une autre fois. » Or estoit-il le mardy de Pasques que ce conseil se mua subitement. Le dauphin nullement ne vouloit aller à Gand pour cause des estranges rapports qu'on lui en avoit fait. Sy vinrent, celuy jour mesme, les nouvelles à Gand que la journée estoit rompue et que le duc ne bougeroit de Bruges d'une espace. Sy oyst-on merveilleuse murmure en Gand, femmes et hommes eux démçner et débattre par trouppées
ilO CHRONIQUE
et lever beaucoup de divers langnages, disans : c Et dont € nous vient cecy? Qui nous a brassé cestui breuvage?
< Que maudite en soit Tâme, si voir ne dit M Comment donc a sommes-nous traités? Sommes-nous gens.de malice et
< de mauvais aguet pour faire venir le fils d'un poy de « France en nostre ville, ensemble nostre naturel prince « et seigneur, soubs ombre de paix, et de leur vouloir « faire révérence et solempnité, et puis les tuer et mur- « drir? Qui veut dire cecy? Gantois ont-ils appris à estre « tels? A esté vu ou oy depuis leur première habitation « en cestui lieu qu'onques fissent une telle trayson? Certes « nenny et ne sera trouvé jamais. Que maudite soit l'âme
< de celui qui l'a mis avant! Sus, sus, envolons vers « lui et que l'on sache quelle chose il y a. » En cest estât fut le peuple esmu le plus terriblement que l'on vit onques, et craignoient fort les gouverneurs de la ville, et par espécial ceux qui s'estoient mellés de cette pouiîsieute, que le sort mauvais n'en chust sur eux et que le peuple ne leur fist comparer ceste faute. Sy montèrent h cheval prestement avec aucuns autres députés, et toute nuit ne cessèrent d'aller jusques estre le matin bien tempre à Bruges, là où ils s'allèrent présenter à Tévesque de Toul, conmie au chef du conseil, au seigneur de Croy et au mareschal de Bourgongne , et là remonstrèrent les douleurs et clameurs qui estoient en Gand, de cestes nouvelles et du changement de la conclusion, et remonstrans les grans maux et inconyéniens qui en pourroient naistre, si la faute y estoit, prièrent humblement qu'il leur plust à remonstrer au duc leur tribulation de cœur en cestui cas, et l'acertener fiablement et sur leurs corps et sur leurs
Si voir ne dit, s'il ne dit pas la vérité.
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âmes, que de danger n'y avoit point, ne intention, ne pensement qui onques fust, mais estoient fausses mauvaises bourdes semées, et que tout ce qui y avoit esté fait de barres et de cliarpentage, avoit esté fait pour tendre les rues magnifiquement de draps et d'armoiries et mettre luminaires dessus et non pas à nulle autre fin, comme le cas se prouvoit de lui-mesme à qui le voudroit aller visiter. Sy en firent lesdits seigneurs leur devoir, et y fut envolé le marescbal de Bourgongne pour visiter tout et pour voir ce qui en estoit, lequel retourné à Bruges, fit le recort qu'il n'y avoit que tout bien et que de danger n'y avoit point, mais lui avoit-on fait grant honneur et grant chière. Sy en fut le duc assez h sa paix, qui onques n'avoit eu peur de riens, non avoit-il icy et remist la journée jusques au jour de Saint-George, mais onques le dauphin ne se voulut changier de son opinion, tant l'avoit peur ahers* et ne l'eust sçu asseurer langue d'homme.
Gestes gens gantois donques revenus à Bruges si hastivement, furent renvoies à Gand pour mettre le peuple en sa paix et pour le reconsoler tout de nouvel. Sy le firent ainsi, et se pacifia très-bien ledit peuple , et par argu encore qu'il prist en tels mauvais parlers s'encouragea tant plus en bien faire et de croistre et doubler la richesse et solempnité par missions merveilleuses qui point ne s'y espargnoient, car avoient encore quinze jours de terme dedens lesquels ils avoient loisir largement pour faire hautes besongnes.
' Ahers^ saisi. ,