CHAPITRE LXXX
Comment le doc fat Bolempnement reçu à Gand.
Or vint le jour assigné, et party le duc de Bruges par un samedy et alla gésir à Hedo* en my-voye, et le lendemain, par un beau dimence, moult cler et attrempé, après sa messe et avoir disné légièrement, monta à cheval et se mist en chemin, tousjours tirant vers sa ville, là où infinité de peuple avoit par les champs et par les chemins là où il passoit. Tous variés et portans bagages allèrent devant prendre les logis de leurs maistres, et ne demora riens entour de la personne du prince que nobles hommes et environ deux cens archers vestus de ses palletos, aucuns de brigandines, aucuns point, mais tous sallades en teste, et l'arc et la trousse, bien montés et gentement en point. Y avoit de grans seigneurs à l'entour de lui grant nombre, comme le conte d'Estampes, messire Adolf de Clèves,le bastard de Bourgongne, le seigneur de Crdy, son frère messire Jehan, le mareschal de Bourgongne, le seigneur d'Antoing, le seigneur de Créqui, le seigneur de Lalaing, messire Simon de Lalaing, messire Sanse de Lalaing, beaucoup de grans barons deBrabantet de Haynau, (le Hollande une quantité, de Picardie aussi grant foison, et toute la fleur de la chevalerie de Flandres. N'y avoit nuls prestres, neprélas en celle route, ne clercs, ne secrétaires. Tous estoient allés devant en la ville voir et visiter les mistères et les divers personnages qui y estoient et dont les somptuosités et les magnificences estoient grandes et
' Eocloo.
de merveilleux coust.'Les notables et nobles de la ville aUoient au-devant de lui en très-grant nombre, tous vestus de noir comme gens eux humilians et recognoissans leurs fautes passées, et venus devant lui enmy les champs, descendirent à pié ceux qui à ce estoient députés, et lui firent la révérence avec la présentation des clefs de toutes leurs portes, et ce fait, se remirent devant et le conduisirent jusques dedens la ville, là où à la première porte il trouva des personnages moult beaux et de grant entendement, tous servans à proupos. Trouva la porte toute couverte richement de haut en bias de draps de laine, et iceux enrichis de diverses beautés, et de là en avant toutes les rues tendues de drap rouge à deux lez, et sur le haut du charpentage avoit les torches allumées tout en ranc jusques à l'entrée de sa maison, qui dure bien un grant quart de lieue par là où il alla, ou plus, et sur les draps avoit escrit en grosses lettres argentées : Veni nobisy pacificus dominus; utere seroitio nostro, sicut placuerit tibiy etc., qui vaut à dire en françois : t Viens « devers nous, paisible seigneur, et comme il te plaira, « use de nous et de notre service. » Et est celui mot que les peuples de diverses régions et cités dirent à Olofemes quant tramis du grant roy Nabugodonosor, il fit estemir la terre devant sa face. Et passant ainsi par divers quarefours et rues, avoit diversité de personnages aussi croissans et multiplians en beauté et richesse et servans tousjours à proupos pris de matères prises en la ville, puis es histoires romaines et ailleurs, aucuns aussi faits par nouvelle fiction à leur entendement, que tout œil qui les vit prisa par merveilles. On vint après à la porte seconde là où il y avoit un grant ciel devant, et tout le front d'icelle depuis le sommet du toit jusques au bas de la terre estoit
il 4 CHRONIQUE
armoiédes armes de tous les chevaliers de Tordre, qui moult estoit riche chose à voir et de grant labeur en la manière que faite estoit, ettousjours passant outre et trouvant personnages et solempnités de plus en plus fort, trouva ce qui ne seroit point à dire sans y mettre grant temps et ^rans languages, car y avoit choses merveilleuses et non jamais vues ailleurs, bien entendu toutevoies que toutes les fenestres estoient pleines de dames et de damoiselles par tant et tel nombre que l'œil à peine pouvoit mettre choix entre elles, tant en y avoit et de si drues. On vint & passer après un grant pont au travers de la rivière du Lis emprès la boucherie là où on trouva les chevaliers de mer, nageahs en Teaue et combattans l'un contre Vautre, les seraines de mer pareillement, toutes nues et échevelées ainsi comme on les peint, et au droit milieu de la rivière une grant nef richement estoflPée par en bas de tapisserie et de tous paremens dliostel, un haut dressoer eslevé sur le chasteau d'arrière, plein de riche vaisselle, et devant icelui nombre d'aucunes belles pucelles qui faisoient leur personnage aux passans. Ladite nef par dehors estoit toute couverte de vert drap, et au fons du bateau par dehors tout à l'entour avoit assis deux cens torches toutes allumées qui ardoient en leaue, et sur le bort d'icelui autant pareillement qu'on y en pouvoit planter. Le mast estoit dressé tout au milieu atout sa hune, dont le cordage estoit remply de torches tout partout, et la hune tant pleine que ce sambloient estoiles du ciel, et avoit au milieu de ce • mast pendu un escu armoyé des armes du duc et celui tant plein de torches pareillement que tout le bateau sam- Hoit estre en feu. Avoit trompettes et clairons dedens qui faisoient retentir la rivière par merveilleuse mélodie. Brief onques telle nef n avoit esté vue, ni de telle mission ,
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ni richesse. Avoitlàemprès une maison toute couverte, toit, muraille, huis et fenestres jusques en terre, d'orreliusant, et depuis le haut jusques en bas toute pleine de torches verdes. La boucherie qui est grande et spacieuse, estoit tant pleine de torches que Ton ne vit onques telle chose ; tout le marché du poisson, tant décoré et tant plein de riches paremenset de personnages et de torches que à dur se pourroit réciter tout sinon en gros ; tout le marché du Vendredi pareillement et si bien là où on ne passoit point que là où on passoit; le beaufroy, plein de torches allumées, lequel se voioit bien par nuit .en aucuns endroits de cinq et de six lieues loings, et sambloitestre tout en feu par la hauteur et grosseur de lui, car est un gros ancien édifice, et y avoit feu dessus allumé toute la nuit et trois jours après et tout partout ailleurs; et en cest estât trouvant tousjours plus et plus de merveilles et de hautes solempnités qui ne sont point à escrire de légier et dont trop en avoit, vint jusques à son hostel là où il descendy et se trouva à sa paix et à son aise et fît moult grant chière celui soir, et vinrent arrière les seigneurs de la ville lui faire les présens de vins et d'autres gratuités bien honnestes. Celle nuyt fi^on tout au long de la ville les plus somptueux feux qui onques avoient esté vus jusques à ce jour, et se continuèrent les allumeries des torches tout partout jusques au jour, et le lendemain par renvy l'un sur l'autre encore en celuymesme estât, et le tiers et le quart jour jusques au vendredi que tousjours faisoient festes et alumeries les mestiers l'un contre l'autre, les rues et voisinages pareillement par renvy l'un sur l'autre et tousjours tables mises en pleines rues, vins et viandes dessus à tous venans comme si riens ne coustassent, et chantoient et dan soient femmes et hommes, jouoient jeux de personnages, et faisoient de la nuyt
estrange et de moult dure interprétation-, tant pour la
manière du faire qui passoit la forme de la paix, comme
pour ce qu'encore le jour fut pris de si près qu'il sambloit
qu'on le vouloit prendre au despourvu et à pié levé et le
faire haster tout ainsy qu'on feroit un homme de peu de
poix. Et pour tant lui pensant à tout et aiant souvenance
de diverses rudesses et hautaines que les seigneurs du
parlement lui avoient faites autreffois et encore faisoient
tous les jours, demanda à l'adjoumant : € Et vous, mais-
€ tre, etc.*. » Et en outre considérant que guères n'estoit
bien voulu par delà d'aucuns des plus prochains du roy pour
cause du dauphin et qu'à ceste cause se pouvoient forgîer
^diverses cauteleuses voies et malices à l'encontre de sa
personne, demanda à Tadjoumant : « Avez-vous chai^ de
€ la propre bouche du roy d'estre venu droit-cy?» —
« Oy, monseigneur, ce dist-il alors. » — Et voire ; mais
« avez-vous bien entendu que vous me devez adjoumer
« en propre personne, et le vous a commandé monsei-
« gneur le roy de le faire ainsi? » — « Certes, ce dist-il,
« monseigneur, oy. Le roy le m'a commandé de bouche
« propre et m'a dit cestes mesmes paroles, et pour tant je
« vous supplie très-humblement qu'il vous plaise à moy
€ pardonner, car d'autrui main ne l'eusse osé empren-
« dre. » — « Vrayement, ce dist lors le duc, ce poise
« moy donques que le roy ne le m'a fait savoir plus tost
€ et de plus longue main, car le jour est bien brief, et
a d'aller en une telle assemblée là où il doit avoir tous ses
« pairs , il siet bien de l'accompagner à son appartenir.
« Je ne vis onques le roy; sy voudroye aller devers lui
« bien accompagné et le mieux que je pourroye : donc, si
» Les paroles prononcées par le duc sont omises.