‹ uvres de GilbertChapitre 31 sur 43 · CHANT SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHANT SEPTIEME

L'oiseau, pour reposer caché sous des feuillages, N'a point de ses accords égayé les bocages ; Le soleil n'a doré de ses premiers rayons Ni les brouillards errants, ni le faîte des monts : Dans les champs obscurcis l'air nage humide encore ; Et loin de sa chaumière, au-devant de l'aurore, Caïn marche déjà , farouche , et dans son cœur Portant tous les chagrins dont il veut fuir l'horreur : Il se figure encor son amante éperdue, Méhala, qui, croyant n'être point entendue,

Avait toute la nuit prié, gémi, pleuré, Malheureuse des maux dont il est dévoré.

Il erre sans dessein , et sa voix qui murmure ,

Dans le calme profond où dormait la nature,

Imite le bruit sourd d'un tonnerre éloigné.

« Cette nuit, dans mes sens quel désordre a régné !

« 0 songes! disait-il, ô nuit, ô nuit terrible!

« Mon âme cependant reposait plus paisible,

« Et déjà s'envolaient mes noires visions,

« Lorsque ses longs soupirs, ses lamentations

« M'éveillent , malheureux ! et du soin qui la ronge

« Accroissent mes ennuis, que le réveil prolonge.

« Quoi ! ma couche toujours nagera dans les pleurs !

« Toujours j'y puiserai de nouvelles douleurs!

« Tu gémis, Méhala! qu'ai-je donc fait? quel crime?

<( Elle ignore que Dieu rejeta ma victime ;

« Et ses pleurs et ses cris , d'avance pour Caïn ,

« Ont en un jour obscur changé ce jour serein.

« Abel est plus heureux... Qu'il parle, Dieu l'inspire;

« Qu'il agisse, on le vante; on aime à lui sourire.

« Je suis seul rebuté , c'est moi seul qu'en tous lieux

« Poursuivent le courroux et la haine des cieux ; « Et quand je crois les fuir, c'est l'épouse que j'aime, « Que je préfère au jour, au Seigneur, à moi-même, « C'est toi , toi , Méhala , qui fais rentrer les maux « Dans ce cœur où déjà pénétrait le repos. »

Bientôt devant ses pas se découvre dans l'ombre Un rocher d'où pendaient des arbustes sans nombre, Qui, s'ouvrant en berceaux sur un gazon naissant, A réparer sa force invitaient le passant. Là, vaincu de douleur, abattu, sans haleine, Caïn, prêt à tomber, d'un pas pesant se traîne, S'arrête, et prolongeant un pénible soupir :

« Sommeil! ô doux sommeil! daigne enfin m'assoupir, « Toi qui suspends les maux de la nature entière , <( Toi qu'en vain j'appelais dans ma triste chaumière ! « Nul en ces lieux du moins ne viendra me troubler, « Ou le ciel qui me hait, ce ciel, pour m'accabler, « Même aux êtres sans vie a commis sa vengeance, a Et toi, dont l'anathème a tari l'abondance, « Toi, dont les fruits douteux ne soutiennent mes ans

« Que pour rendre Caïn malheureux plus longtemps, « Terre, que tous les jours de mes sueurs j'arrose, « Un moment sur ton sein permets que je repose : « Chargé d'ennuis, hélas! épuisé de vigueur, « Le sommeil est pour moi le comble du bonheur. »

Gain dit, et s'étend sur l'herbe parfumée, Ferme, ouvre, ferme encor sa paupière enflammée, Et le sommeil, trompant ses chagrins envieux, Le couvre enfin de l'aile, et pèse sur ses yeux. Le fier Anamalech avait suivi sa proie ; Invisible il s'approche, et, tout bouillant de joie, La traîne en espérance aux pièges qu'il lui tend : « Tu dors, Caïn ! tu dors ! le triomphe m'attend. « De mon esprit impur remplissons cet ombrage ; « Qu'il respire à la fois mon haleine et ma rage. « Venez, songes trompeurs, seconder mes projets, « Épouvantez ses yeux des plus hideux objets; « Qu'il se lève, emporté d'une aveugle colère; « Que Dieu mon ennemi, que son vertueux frère, « Lui soient dès ce moment plus odieux qu'à moi; « Qu'enfin son crime à l'homme inspire tant d'effroi ,

« Tant de joie aux enfers, au ciel tant de surprise, « Que Satan, confondu de ma noble entreprise, « Du trône tombe au rang où je vis oublié, « Et baisse devant moi son front humilié. »

Ainsi parle en secret l'ange altéré de crime;

Et tandis qu'il se couche auprès de sa victime,

D'un sourd et long fracas retentissent les monts :

Le vent fougueux, au vent disputant les buissons,

Siffle, agite, et renverse, et relève leur tête,

Que replie à grand bruit l'effort de la tempête ;

Et du morne Caïn les cheveux hérissés

Battent son teint poudreux , et flottent dispersés.

Mais en vain l'aquilon fait mugir le feuillage,

En vain ses noirs cheveux ont couvert son visage;

Les pièges du démon près de lui sont tendus ,

Et son oreille est sourde, et son œil ne voit plus :

Mais, pour Caïn, dormir, c'est changer de souffrances.

Un songe affreux lui peint des campagnes immenses, Où, de chaume couverts, s'abaissent d'humbles toits, Rares et parsemés autour d'un vaste bois :

Ses fils, ses petits-fils, répandus sur la plaine, Nus et le dos courbé, s'exerçaient hors d'haleine, Tandis que le soleil, de son char lumineux, Sur leur cou rembruni faisait jaillir ses feux. L'un , de ses bras tendus pesant sur la charrue , Souffle, heurte, et fatigue une roche inconnue, Qui , repoussant du soc les coups retentissants , Épuise en vains efforts ses taureaux gémissants; L'autre, errant dans les blés qui verdissent la terre, Fait à l'herbe gourmande une implacable guerre; Et vingt fois secouant la ronce à dards certains, Pour en briser la tige ensanglante ses mains. Pressé d'un bras nerveux , l'arbre s'agite et crie , La pomme , avec fracas , tombe et roule meurtrie ; Tout vit par leurs travaux : l'épouse en ses foyers, Plus tranquille, apprêtait leurs aliments grossiers. Mais de ces malheureux que Caïn considère, Aucun n'a plus ému ses entrailles de père Que l'aîné de ses fils, Éliel, son appui. Il le voit ; sur son front siège le sombre ennui ; Tout son corps est baigné d'une sueur brûlante. Il se baisse, il embrasse une charge accablante,

La soulève, et s'agite et s'agite cent fois,

Couvre son large dos de cet énorme poids ;

Et, marchant à pas lourds dans un sentier pénible,

Il s'écrie , épuisé : « Que la vie est horrible !

« Dieu cruel! que ton bras s'appesantit sur nous!

« Tu créas les humains; les veux-tu perdre tous?

« Ou mon père et ses fils, les miens, et leurs fils même

« Ont-ils été les seuls qu'ait frappés l'anathème?

« Là, dans ces vastes champs, séjour des fils d'Abel ,

« Champs heureux qu'embellit un printemps éternel,

« Champs d'où nous a banni cette race perfide,

« Resserrant nos foyers dans ce désert aride,

« Vers ces lieux où, couchés sous des ombrages frais,

« D'un Dieu qui les protège ils chantent les bienfaits,

•( Tout ce que dans son sein la terre .a de richesse ,

« La terre le prodigue à leur molle paresse.

« Jours sereins, douce paix, loisirs voluptueux,

« Plaisirs purs, s'il en est... hélas! tout est pour eux;

« Mais à nous que le ciel , nous que le sort outrage ,

« Le travail et la faim, voilà notre partage. »

Éliel , à ces mots , sous son fardeau glissant,

Chancelle, et vers son toit se traîne en gémissant.

Caïn le voit, l'entend; ce n'est point un vain songe.

Il le suivait de l'œil ; mais devant lui s'allonge

Une plaine où partout se balancent des fleurs ,

Peuple odorant et riche en diverses couleurs.

Mille ruisseaux fuyant à travers la verdure ,

Se croisaient, circulaient, mariaient leur eau pure,

La divisaient encore, et, par de longs détours,

Tantôt sous des berceaux ils égaraient leur cours,

Tantôt en jaillissant roulaient dans un bocage,

Où , promenant leurs flots sous le mobile ombrage

D'arbres qui gémissaient courbés sous leur trésor,

Ils répétaient les cieux, les arbres, les fruits d'or;

Et, lasse enfin d'errer, leur onde réunie,

Lac paisible , étendait sa surface aplanie.

Là s'élève un bosquet d'orangers toujours verts,

Où le zéphyr se joue et rafraîchit les airs :

Ici le noir figuier de son feuillage sombre

Protège les amants étendus sous son ombre:

Loin d'eux, en serpentant, s'ouvrent de creux vallons

Où penchent les coteaux tout jaunes de moissons;

"Et des troupeaux nombreux, épars sur la prairie,

Foulent en bondissant l'herbe haute en fleurie. Plus loin s'ouvre un treillage en voûte replié, Que le rosier tapisse au muguet allié, Où de riants buveurs, de folâtres bergères Vont ensemble tromper les heures passagères. Sur des marbres polis, et de fleurs parsemés, S'élèvent en monceau divers fruits parfumés; Et le rouge nectar, pétillant dans la coupe, Fait cent fois tressaillir cette joyeuse troupe, Qui mêle, en son ivresse, aux chants mélodieux, Les rapides accords du luth harmonieux.

Mais que veut ce jeune homme? on l'écoute en silence :

Gain le voit, pâlit, rougit à sa présence.

« Amis! que tout vous rie; et pour mieux assurer

« Ce bonheur dont le ciel nous voulut honorer,

« Écoutez : c'est sans doute un ange qui vous aime,

« Ou plutôt c'est le ciel qui m'inspire lui-même.

« La terre dans ces lieux, docile à nos désirs, « Semble, il est vrai, dit-il , veiller à nos plaisirs; « Mais cette terre, amis, plus longtemps négligée*

« Peut en ingrat désert être soudain changée.

« Est-ce vous , est-ce moi , qui forcerons alors

« Cette avare campagne à céder ses trésors ?

« Nos doigts accoutumés à courir sur la lyre,

« Fixés sur le râteau , pourront-ils le conduire ?

« Et nos fronts, qui toujours reposent ceints de fleurs,

« Sauront-ils du soleil défier les chaleurs?

« M'en croirez-vous, amis? quand, tombant des montagnes,

« La nuit d'un voile épais couvrira les campagnes ,

« Courons, des laboureurs inondons le séjour;

« Et lorsque, travaillés des fatigues du jour,

« Dans un sommeil paisible ils oublieront leurs peines ,

« Amis, fondons sur eux, et chargeons-les de chaînes.

« Tout ce peuple grossier est fait pour nos besoins :

« Esclaves trop heureux , les hommes , par leurs soins,

« Dans nos champs cultivés enchaînant l'abondance ,

« Nourriront de leurs maux notre aimable indolence ;

« Leurs femmes, leurs enfants serviront nos beautés.

« Mais l'ombre doit couvrir nos projets concertés;

« Au risque d'un combat le jour peut nous réduire. »

Il a dit, et soudain la troupe, qui l'admire,

Par des clameurs de joie approuve son dessein,

Et la scène a déjà changé devant Gâïn.

La nuit sur l'univers étend son aile noire;

Le projet se consomme, et les chants de victoire,

Les cris d'un peuple entier qui pleure sur ses fers,

Confondus, prolongés, épouvantent les airs ;

Et la flamme, embrasant les chaumières croulantes,

S'élève jusqu'aux cieux en colonnes sanglantes,

Erre, et bat les rochers, dont le front rougissant

Repousse au loin un jour immense et pâlissant.

Aux funèbres lueurs de ce vaste incendie,

Caïn voit ses enfants, voit leur race avilie,

Devant le fils d'Abel marcher tes bras liés,

Comme un troupeau bêlant de moutons effrayés.

Tel fut son rêve; hélas! il en frémit encore,

Quand du fond du bosquet, au flambeau de l'aurore,

Abel le voit, s'approche à pas impétueux,

Et reposant sur lui son œil affectueux :

« Réveille-toi, Caïn! réveille-toi, mon frère!

« Déjà l'astre du jour s'élève et nous éclaire,

« Et ton Abel encor ne t'a point embrassé.

« Caïn!... Mais réprimons ce désir empressé;

« Vous, zéphyrs, gardez-vous d'agiter les feuillages,

« Et vous, chantres ailés, suspendez vos ramages...

« Il repose... craignons de hâter son réveil;

« Ses membres fatigués ont besoin de sommeil...

« Mais il vient de gémir; il me nomme! il m'appelle!

« 0 ciel ! et sur son front la fureur étincelle !

« Fuyez, songes affreux... Dieu! rendez-lui la paix,

« Et qu'en se réveillant, il chante vos bienfaits! »

Il s'éloigne à ces mots, et sous une ombre épaisse S'assied impatient de sa vive tendresse, Rêveur, et sur Gain les yeux toujours fixés. Ainsi, la gueule ouverte et les crins hérissés, Dormant au bord d'un antre, un lion homicide Force, quoique assoupi, le voyageur timide De reculer, de fuir par d'obliques détours, Tout pâle, et sans danger frissonnant pour ses jours. Qu'un trait sifflant dans l'air vole au monstre et le blesse, Aussi prompt que le coup sur ses pieds il se dresse, Cherche son ennemi, gronde, écume en fureur, Et, dans tout ce qu'il voit immolant le chasseur.

Il déchire un enfant qui fuyait vers sa mère :

Tel Abel s'épouvante à l'aspect de son frère;

Tel se lève Caïn, les yeux étincelants,

Du pied frappant la terre, et les membres tremblants,

Terrible, impatient du jour qu'il voit encore :

« Tombe sur moi le ciel ! que l'enfer me dévore !

« Je n'ai jamais senti, je ne sens que douleurs,

« Et pour dernier tourment je vois que mes malheurs

« Doivent s'éterniser dans ma race future...

« Et tu ne t'ouvres pas, en vain je t'en conjure,

« 0 terre! un Dieu cruel est contraire à mes vœux...

« Je dois vivre, il l'ordonne, et vivre malheureux!

« Et, de peur que l'espoir d'un avenir tranquille

« A souffrir le présent ne me rendît docile.

« Sa main, sa main barbare a levé le rideau

« Qui de mes maux futurs me voilait le tableau!

« Jour maudit où ma mère obtint par ma naissance

« De sa fécondité la première assurance!

« Et vous, champs renommés par son enfantement,

« Des vengeances du ciel soyez un monument,

« Puisse à vous cultiver l'homme perdre sa peine !

« Puisse, en vous parcourant, une terreur soudaine

« Du voyageur muet ébranler tous les os,

« Et toi, monde odieux, rentrer dans le chaos! a

Ainsi Caïn s'emporte : Abel tremblant l'écoute;

Il s'avance, il hésite, avance encore, et doute :

« 0 mon frère! a-t-il dit... Mais non... fuyons ce lieu;

« Ce n'est point lui... mon frère eût-il blasphémé Dieu?

« Gain ! où donc es-tu ? qu'en mes bras je te serre !

« — Le voici, répond-il d'une voix de tonnerre;

« C'est moi; reconnais-tu ce frère criminel,

« Jeune et beau favori du vengeur éternel?

« Te l'a-t-il dit ce Dieu, que ma race prbscrite

« Doit, esclave, ramper sous ta race bénite,

« Et, des champs à tes fils épargnant les travaux,

« S'épuiser pour nourrir leur tranquille repos?

« Éloigne-toi, perfide! — Ah, Caïn! ah, mon frère!

« Quel songe a contre Abel rallumé ta colère?

« A peine le jour luit, j'accourais t'embrasser :

« Cruel! et de tes bras je me vois repousser;

« Moi qui m'étais promis tant de vives caresses!

« Est-ce là ton amour? sont-ce là tes promesses?

« Ne puis-je t' inspirer que haine et désespoir?

« Oh! quand luira ce jour où les cris du devoir,

« Réveillant dans nos cœurs l'amitié fraternelle,

« Rapporteront la joie à l'âme paternelle,

« Où ta haine obstinée entretient la douleur?

« Non, tu ne me hais point, juge mieux de ton cœur.

« Cette réunion devant le ciel jurée,

« Tu n'as pu l'oublier, elle est pour moi sacrée.

« T'ai-je offensé depuis? comment? quel jour? en quoi?

« Parle... Mais quel regard tes yeux lancent sur moi !

« Je suis Abel, ton frère... ah! souffre qu'il t'embrasse!

« — Serpent! n'approche point. . . crains tout. » Yaine menace:

Son cœur entraîne Abel, et vers l'ingrat qui fuit

Il court les bras ouverts, et l'appelle, et le suit ;

L'appelle encor, l'atteint de la voix, de la vue :

Mais le cruel, chargé d'une lourde massue,

Sourd aux cris de son frère, et prompt à l'éviter,

Où sa fureur le guide il se laisse emporter.

« Regarde qui tu fuis ; c'est un frère qui t'aime

« Beaucoup plus que le jour, plus encor que lui-même;

« C'est Abel. » A ce nom il revient sur ses pas.

Abel, impatient, se jetait dans ses bras.

Caïn, que vas-tu faire?... ah, malheureux! arrête...

C'en est fait, la massue a sifflé sur sa tête ;

Abel tombe, et, blessé d'un coup trop assuré,

Se roule, se débat, sanglant, défiguré,

Cherche encore de l'oeil l'humble toit de son père.

Et, tourmentant sa voix pour appeler son frère,

Lui pardonne des yeux, et meurt. Lâche assassin,

Après ce coup fatal qu'est devenu Caïn?

Le voyez-vous pâlir, entouré de son crime,

D'un œil épouvanté regarder sa victime,

Qui lutte avec la mort, traînant de longs soupirs.

Reculer, frissonner, s'éloigner en désirs,

Et rester enchaîné dans ce lieu redoutable?

L'entendez-vous crier d'une voix lamentable :

« Ranime-toi, mon frère! Abel, ranime-toi!

« Cet œil fixe et mourant détourne-le sur moi !

« Va, -je ne te hais point; pardonne-moi ma rage!

« Abel!... Comme le sang inonde son visage!

« Qu'ai-je fait? malheureux! malheureux, qu'ai-je fait?

« J'ai pu l'assassiner!... Eh! quel fut son forfait?

« Mais il vient d'agiter sa tête appesantie;

a Peut-être... » Il a saisi ce cadavre sans vie,

Le soulève, et toujours doutant de son trépas :

(( Abel ! mon frère ! Abel î Abel ne m'entend pas !

« C'en est fait, il n'est plus... et ma main criminelle

« Vient d'enseigner le meurtre à la race mortelle !

« Fuyons; comment?... où fuir?... Ah! déjà ma terreur

« Croit entendre , croit voir une mère , une sœur ,

« Et mon épouse même, et Je plus tendre père,

« Me redemander tous le fils , l'époux , le frère

« Que mon bras ennemi leur ôta dans Abel.

« Que ieUr dirai -je? hélas! » Il regarde le ciel,

Se déchire le sein, se meurtrit le visage,

Et s'enfonce, en criant, dans l'ombre du bocage.

Des maux qu'il a causés le démon orgueilleux Se lève, touche au ciel de son front sourcilleux, Couvre Abel de ses yeux étincelants de joie, Et s'admirant en lui : « Que l'enfer me revoie, » Dit-il, « et que Satan s'égale encore à moi! « Par ce triomphe seul je puis marcher son roi. « Et toi, l'ami du ciel, frère, amant, fils si tendre, « Lève-toi, chante un Dieu qui n'a pu te défendre. <( Ce Dieu créa le monde, il commande à la mort, « Il s'en flatte du moins... et, maître de ton sort.

« Pouvant te rendre au jour, il hésite , il balance. « Je l'ai donc une fois convaincu d'impuissance. » Et regardant les cieux, il les brave de l'œil.

Dieu parle, et ce visage, où reluisait l'orgueil, Du morne désespoir porte la noire empreinte; Il s'indigne, il frémit de connaître la crainte, Et d'un fleuve de feu couvert, environné, Il retombe, en hurlant, dans l'enfer étonné.

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