‹ uvres de GilbertChapitre 32 sur 43 · CHANT HUITIEME · texte numérisé non relu

CHANT HUITIEME

Du séjour des humains, la voix de l'innocence

S'élève jusqu'aux cieux et demande vengeance :

Dieu, du haut de son trône, est frappé de ses cris ;

Son trône en a tremblé; le chérubin surpris,

Dans sa mémoire en vain cherchant l'air qu'on répète,

Se penche tristement sur sa lyre muette :

Ce palais, que la joie a toujours embelli,

D'un silence imposant tout à coup s'est rempli ,

Et trois fois aussitôt la foudre roule et gronde.

Un nuage enfermait le souverain du monde ;

Il s'ouvre, et laisse voir son front éblouissant.

Un archange est nommé; l'archange obéissant,

D'un pas respectueux, vers l'enceinte sacrée

Marche, et, couvrant ses yeux de son aile dorée,

Se prosterne, attentif aux ordres du Seigneur :

Tout le ciel incertain écoute avec terreur,

Et l'Éternel a dit : « La mort a , par un crime,

« Ravi sur les humains sa première victime ;

« La gloire de mon culte , Abel enfin n'est plus.

« C'est à toi, Gabriel, d'assembler mes élus;

« Tu veilleras près d'eux, quand la mort effrayante

« Secouera sur leur front sa faux impatiente ;

« A ce dernier instant, où le juste troublé

« Reporte un œil craintif sur son âge écoulé,

« Et, comptant les vertus dont son âme est ornée ,

« Gémit, non de finir sa carrière bornée,

« Mais de m'offrir un cœur indigne encor de moi :

« Loin de lui, Gabriel, chasse ce vain effroi,

« Dis-lui que le Seigneur, plus clément que sévère,

« S'il récompense en Dieu, ne sait punir qu'en père, « Vole, et dès ce moment cherche l'ame d'Abel ; « Les cieux lui sont ouverts. Et toi, Salachaël, « Va, cours à l'homicide annoncer l'anathème; « Partez. » Tel fut l'arrêt de l'arbitre suprême ; Et le monde, exhalant de longs gémissements, Tremble au bruit de sa voix jusqu'en ses fondements, Tandis que loin des cieux, précédés du tonnerre. Les ministres ailés s'abattent sur la terre.

Déjà paraît Abel : d'un vol précipité

Son archange sillonne un fleuve de clarté,

Parfume, embellit tout de sa présence auguste,

S'approche, et souriant : « Esprit pur, âme juste,

a Quitte ce corps grossier, lève-toi glorieux ;

« Tu n'es plus à la terre, Abel est tout aux cieux ;

« Viens, et connais enfin si, pauvre en ses largesses,

« Dieu berce la vertu d'impuissantes promesses. »

Il parle, et de ce corps, plus prompte que l'éclair,

L'âme sort radieuse et s'élance dans l'air.

« Oùsuis-je?... où vais-je?... où vais-je?ô torrents de délices!

« — De ton bonheur encor ce n'est que les prémices.

(( Vois, sens, connais ton Dieu; je t'y vais réunir.

« — Et mon frère ? — Il vivra. — Dieu ! c'est trop le punir.

« Dieu, bénissez Caïn; et vous, vous tous que j'aime,

« Vous, dont le cœur abhorre et craint l'instant suprême,

« Épouse, mère, enfants, père, désespérés,

« Ne pleurez point sur moi... c'est m' outrager: mourez;

« Et vers Dieu, sur mes pas, vous ouvrant une route,

« Accourez, partagez le bonheur que je goûte...

« Ah! s'il existe au ciel des plaisirs imparfaits,

« Mes plaisirs loin de vous le seront à jamais. »

Ainsi parlait Abel, et d'une aile assurée L'ange fend avec lui les champs de l'empyrée, Environné d'un chœur de riants chérubins : L'air résonne, enchanté de leurs hymnes divins; Tandis que, pénétrés d'une divine ivresse, Et d'Abel étonné respirant l'allégresse, Les habitants nombreux des célestes vallons Font mollement jouer sous leurs doigts vagabonds Ou la flûte argentine, ou la harpe éclatante : Les vents ont suspendu leur haleine inconstante, Et, craignant de troubler ces chants harmonieux.

Les astres étonnés roulent silencieux.

L'air est un océan de mouvante lumière, L'éclat de Dieu jaillit sur la nature entière ; Et ce globe maudit, noir séjour du mortel, Orgueilleux de nourrir des enfants pour le ciel, Tressaille, et se revêt d'une fraîche verdure.

Cependant l'homicide errait à l'aventure ; Il veut fuir, mais, hélas! comment fuir le remord? Poursuivi d'un serpent qui glisse avec la mort, Ainsi le voyageur d'un pied léger l'évite ; Plus subtil, le serpent saute et vole à sa suite : Il va, revient en vain, le trompe en circulant; Le monstre s'en irrite; armé d'un œil brûlant, Dardant sa triple langue, il se dresse, il s'élance, Siffle, et, vainqueur enfin de toute résistance, Serre son ennemi dans ses replis nombreux : En vain l'infortuné jette des cris affreux, Arrachant à la fois de son flanc tout livide Et des lambeaux de chair, et ce reptile avide ; Hélas! un froid venin dans son corps répandu Avec son sang déjà circule confondu.

« Quoi ! partout voir Abel expirant sous ma rage!

« Toujours fuir, et toujours retrouver cette image !

« Je l'ai bien mérité. Barbare que je suis!

« Où me cacher? que faire? où traîner mes ennuis?

« Encor s'il m'eût aimé d'un amour moins sincère,

« S'il m'avait outragé, s'il eût maudit son frère,

« Oui, Ton m'excuserait: mais l'avoir massacré,

« Quand d'un bras caressant il me tenait serré;

« Au moment où son cœur, enflammé de tendresse,

« Battait contre le mien , partageait ma tristesse :

« Cruel! est-ce un forfait qu'on puisse pardonner?

« Insensé ! c'est par là que j'ai cru détourner

« Les revers que du sort mes enfants ont à craindre !

« Qu'entends-je? c'est mon frère... il semble encor se plaindre.

« Ah! malheureux! fuyons ce sang qui me poursuit,

« Fuyons, fuyons ces lieux, où le jour et la nuit

« Doivent m'offrir sans cesse et la mort, et mon crime,

« Et le courroux du ciel, hélas! trop légitime,

« Peints dans -tous les objets dont je marche entouré ! »

Vous l'eussiez aussitôt vu fuir désespéré : Mais un nuage en feu s'abat, tonne, le couvre;

Et de son large flanc, qui résonne et s'entr'ouvre,

Une voix formidable est sortie en ces mots :

« Qu'as-tu fait de ton frère? » Et partout les échos

Redisaient, effrayés : « Ton frère; » et l'homicide :

« Eh bien, mon frère, eh bien, m'en a-t-on fait le guide ? »

Et, frappé de terreur, confus, défiguré,

Sur ses genoux tremblants il recule égaré ;

Quand, tout couvert de feu, du nuage s'élance

Un ange : il n'avait point cet air de bienfaisance

Qui décèle aux humains un ministre de paix ;

Les menaces du ciel vivent dans tous ses traits;

Géant énorme, il marche et fait gémir la terre ;

Dans l'une de ses mains flamboyait un tonnerre,

L'autre s'appesantit sur le front du pécheur:

« Perfide! arrête, tremble, écoute un Dieu vengeur.

« Qu'as-tu fait? J'avais dit que l'envie et la haine

« Introduiraient la mort parmi la race humaine :

« Abel meurt sous tes coups , je suis justifié ;

« Mais ton forfait m'outrage, et n'est point expié ;

« L'innocence en gémit... Eh bien! tes mains avides

« Tourmenteront en vain les campagnes arides :

a J'ai parlé; plus de champ qui soit fécond pour toi.

(( Cherche à présent un Dieu moins terrible que moi : « Et s'il est un pays libre de ma puissance, « Où ne puisse avec toi parvenir ma vengeance, « Voles-y, tu le peux. Je fus ton père, ingrat! « Mais dans moi, dans ce père, après ton attentat, « Vois un Dieu; sois maudit : c'est là ta destinée. »

Plein de honte, sans voix, et la tête inclinée, L'homicide écoutait, morne d'étonnement, Et sous le bras divin restait sans mouvement; Mais son âme en secret gémissait agitée, Autant et plus encor que le coupable athée , Lorsque la foudre en main, tonnant du haut des airs, L'Éternel à ses yeux gourmande l'univers; Qu'il voit sous des palais la terre déchirée Se rejoindre et couvrir leur voûte dévorée , Et les temples sacrés qu'ont profanés ses pas Entre-choquer leurs tours et voler en éclats ; Quand parmi ce tumulte, où le monde entier veille. Les plaintes des mourants alarment son oreille, Que la terre vomit contre un ciel ténébreux Des rochers embrasés , des colonnes de feu .

Qui n'éclairent au loin que d'immenses ruines,

Monuments trop certains des vengeances divines :

Alors, alors il pleure, et son cœur effrayé,

Confessant malgré lui le Dieu qu'il a nié,

Il tombe sans chaleur sur la terre ébranlée.

Ainsi trembla Gain : son âme désolée

Longtemps cherche une voix pour dépeindre ses maux ;

Sa voix s'élève et meurt au milieu des sanglots.

« Hélas! pour te fléchir, oui, je suis trop coupable :

« Dieu terrible, dit-il, vengeur inexorable !

« Tu me proscris ! où fuir? hélas ! est-il des lieux

« Où puisse le méchant se cacher à tes yeux ?

« J'aurai beau promener ma course vagabonde,

« Ta vengeance avec moi traversera le monde ;

« Heureux si quelque ami , me déchirant le sein ,

« Délivrait l'univers d'un infâme assassin !

« D'un monstre... — Soit chargé d'un plus cruel supplice

« Quiconque aurait sur toi levé sa main propice!

« Les remords dévorants, imprimés sur ton front,

« Doivent assez parler aux yeux qui les verront,

« Pour qu'on dise : Voilà Gain le fratricide ;

a Écartons-nous des lieux qu'a foulés ce perfide. »

L'ange fuit, et son vol a bouleversé l'air :

L'éclair dans un ciel noir poursuit, croise Féclair;

Les vents , en mugissant , répandent les ravages ,

Étendent la poussière en immenses nuages,

Et, courbant les forets, emportant les buissons,

De leurs débris confus inondent les moissons;

Tandis que, de l'aurore au couchant élancée,

La foudre, sans repos par la foudre pressée,

Environnant Caïn de l'aspect du trépas,

Gronde dans l'ombre, éclate, et tombe avec fracas.

A ce bruit effrayant, des ombres fugitives

Semblent en longs regrets traîner leurs voix plaintives :

Vous diriez qu'au proscrit la nature en fureur

Par ce vaste désordre exprime son horreur.

Ces mots frappent encor son oreille troublée :

« Soit maudit, malheureux! » La tête échevelée,

Sombre, tout frissonnant, et les bras étendus,

Il roule autour de lui ses regards éperdus;

Et recevant la mort à chaque éclair qui brille,

Il veut du moins tomber aux pieds de sa famille;

Mais ses genoux rétifs trompent sa volonté. -

Dieu ! de quel désespoir son cœur est tourmenté !

Ses yeux gonflés de pleurs ne sauraient en répandre, L'orage a disparu; lui croit toujours l'entendre Mugir en s'étendant, gronder et retentir; Tout à ses yeux paraît vouloir s'anéantir : « Et je respire encor! Dieu- cruel ! Dieu barbare ! « De mon sang, par pitié, daigne être moins avare ! « La mort est le seul don que j'attends de ta main. « Montagnes, couvrez-moi; terre, abîme ton sein, « Engloutis mon forfait, mes jours', et mon supplice... « Non, non, n'espérez point qu'à mon gré je périsse... « Dieu, la terre, les monts, tout est sourd à mes cris. « M'abreuver de mes pleurs, dévorer les mépris, « Mourir autant de fois que j'ai d'instants à vivre, « Voilà, voilà, Gaïn, quel sort doit te poursuivre! , « Ah ! maudit soit ce bras trop docile à mes vœux , « Qui plongea dans son sang mon frère malheureux! « Qu'il sèche sur mon corps, comme un rameau débile, « Sans écorce, blanchi sur un chêne stérile ! a Et toi , jour odieux , où le plus noir démon « Par un songe imposteur égara ma raison, « Que toujours le soleil, plein de taches errantes, « Et ne parsemant l'air que de lueurs mourantes,

LA MORT DABEL. 235

« Paraisse avec regret te rendre à nos climats!

« Que l'univers entier, redoutant le trépas,

« Marque de cris affreux ton retour et ta fuite !

« La terre, avec Caïn par l'Éternel maudite,

« Peut-elle trop longtemps rappeler aux humains

« L'horreur de l'attentat dont j'ai rougi mes mains?

« Mais ces foudres, ces vents, leur immense murmure.

« Cet appareil de mort embrassant la nature ,

« Leur peindra -t- il assez les tourments de mon cœur?

« D'autant plus malheureux que j'en suis seul auteur,

« Que , les méritant tous , quelque sort qui m'accable ,

« Je n'aurai jamais droit aux pleurs de mon semblable. »

Non loin de l'homicide, un chêne audacieux

De son front mutilé menace encor les cieux.

Et, fier d'être semé d'un reste de feuillage,

Sur la mousse brûlée ouvre un informe ombrage ,

Noir des coups de tonnerre et par les vents brisés :

C'est là qu'il s'est assis, de forces épuisé.

Sa tête, pesamment contre l'arbre rangée,

Des pavots du sommeil reposait ombragée ;

Et ses membres, longtemps flétris par la douleur.

Déjà se remplissaient d'une jeune vigueur,

Indolemment jetés sur l'herbe défleurie.

Tout à coup il se lève, et furieux s'écrie :

« Oui , je l'entends gémir, je vois son sang couler !

« Et quelle main cruelle ose bien l'immoler?

« Arrêtez! c'est mon frère; oui , c'est Abel. Perfide!

« Mais où va ton erreur chercher le parricide ?

« Toi seul, toi seul as pu commettre un tel forfait!

« 0 mon frère! mon frère! ah! par ce que j'ai fait

« Juge, si tu m'aimas, quel sort me désespère;

« Et cesse, par pitié, de poursuivre ton frère. »

En des rêves affreux tristement absorbé,

Près du chêne, à ces mots, Caïn est retombé.

Bientôt le sage Adam, suivi de sa compagne, Sort, et, d'un pied tardif traversant la campagne, Demande où sont ses fils, qui les tient arrêtés, Que font-ils, et pourquoi se sont-ils écartés Avant d'avoir payé leur tribut de tendresse. Abel, Abel surtout l'étonné, l'intéresse : « Jamais de ses travaux Abel n'ouvrit le cours a Sans avoir embrassé les auteurs de ses jours ;

« Et ce fils vertueux , ce fils qui nous adore ,

« Aujourd'hui dans les champs a devancé l'aurore.

« Ah! courons, chère épouse, allons chercher mon fils.

« Mon fils, n'en doutons point, sous quelque ombrage assis.

« Élevant jusqu'au ciel son âuie noble et pure,

« Entretient dans ses chants le Dieu de la nature :

« Mais je veux le revoir ; pardonne à mon effroi ,

« Le jour le plus riant devient sombre pour moi ,

« Si par bénir ses fils Adam ne le commence.

« Viens... — Eve autant que toi désire sa présence.

« Mais vois ces fruits dorés, et connais mon dessein ;

« J'ai dit : Avec Adam j'irai trouver Gain ;

« Il recevra ces fruits de la main de sa mère ;

« 11 verra ma tendresse et l'amour de son père;

« Et sensible à nos soins, j'ose au moins l'espérer,

« Nous ne l'entendrons plus sans cesse murmurer,

« Se plaindre que son frère, objet de préférence,

« Est seul chéri de nous... — Que j'aime ta prudence!

« Oui, volons vers Caïn ; l'éclat de ce beau jour

« A dû rendre son cœur plus docile à l'amour. »

Soudain, pressant leurs pas appesantis par l'âge,

L'un sur l'autre appuyés, ils montaient au bocage.

Au détour d'un sentier, deux arbres opposés,

Laissant tomber leurs bras épaissis et croisés,

Forment sur leur passage une large barrière :

Eve, pour la franchir, s'avance la première,

L'entr'ouvre... « Dieu ! que vois-je?... » Aussitôt sur ses pas,

Tremblante, elle recule, et volant dans les bras

D'un époux qui frissonne et la soutient à peine...

« Un homme, lui dit-elle, étendu sur l'arène!...

« D'une aveugle terreur ne va pas m'accuser;

« Non , ce n'est point ainsi que l'on peut reposer ;

« De son front tout poudreux il presse la verdure :

« C'est la taille d'Abel, sa blonde chevelure...

« Le vois-tu? c'est lui-même... ô mon fils! lève-toi,

« Et secoue un sommeil qui me glace d'effroi !

« Mon fils !.. . » Épouvanté de son morne silence 5

Adam vers le cadavre, impatient, s'élance...

« Du sang! Eve! du sang!... » A ces terribles mots^

Eve d'un cri subit a frappé les échos ;

Elle tombe mourante, et sa tête oppressée

Sur le cœur d'un amant repose renversée.

Hélas! que fera-t-il? comment le secourir?

Lui-même de douleur se sent prêt à mourir.

Avez- vous jamais vu des figures sacrées

Autour d'un vieux tombeau s'embrassant éplorêes :

Près du cadavre ainsi tous deux siègent muets.

Tout à coup, échappé de la nuit des forêts,

Le coupable en ces lieux rentre. En voyant sa mère

Immobile et sans voix dans les bras de son père,

Qui dort inanimé sous le poids du chagrin :

« Tremblez, dit-il, c'est moi qui suis son assassin;

« Il vous sied bien, cruels, de plaindre ma victime !

« Votre lâche faiblesse est cause de mon crime;

« Vous seuls m'avez perdu : soyez maudits tous deux !

« Je suis son assassin. » Il dit : déjà loin d'eux,

Solitaire, il parcourt les bois vastes et sombres,

Et cache ses remords dans l'épaisseur des ombres.

Mais au bruit de sa voix , Adam tout étonné , Rompant le froid sommeil qui le tient enchaîné , Vient de rouvrir ses yeux , et d'un regard timide Cherche encor, mais en vain, les pas de l'homicide. Là d'un fils adoré le cadavre s'étend, De poussière noirci, de meurtre dégouttant;

Ici, sur son sein même, une épouse chérie

Peut-être sans retour languit évanouie :

« Où suis-je? ô mère, ô fils, ô père infortuné!

« Voilà ce que mon cœur avait trop deviné !

« Comme il est étendu! mon fils... et c'est ton frère...

« Le monstre!... hier encor (qui ne l'eût dit sincère?)

« Te jurait devant moi le plus constant amour;

« Et c'est lui, c'est sa main qui t'a ravi le jour !

« A cette heure, en ces lieux, il osait nous le dire...

« Il osait... Quoi ! celui qui vient de me maudire,

« Ce barbare est mon fils!... ce cadavre glacé,

« Qui dans des flots de sang nage ici renversé,

« Ilest aussi mon fils !... Ah! lorsque la justice

« De ma rébellion prononça le supplice,

« Devais-tu me cacher la moitié de mon sort?

« Tu ne m'avais , ô ciel ! annoncé que la mort.

« Et toi, mon seul espoir, toi, mon unique asile,

(( Es-tu morte en mes bras? tu restes immobile,

« Eve... hélas ! sur nos maux ton œil craint de s'ouvrir :

« C'est donc moi, c'est moi seul qui dois vivre et souffrir?

« Cependant je bénis ta volonté suprême,

(( Grand Dieu ! Mais quelle horreur s'empare de moi-même ! « Est-ce la mort? 0 mort! frappe tes derniers coups; « Joins le père à son fils, joins l'amante à l'époux... a Abel!... il n'est donc plus! » Une sueur mortelle De son front pâlissant sur ses membres ruisselle; Sa voix meurt, et ses yeux, de larmes obscurcis, Se fixent tristement sur le corps de son fils.

Des chaînes de la mort Eve enfin dégagée

Lève insensiblement sa tête soulagée;»

Et du fond de son cœur, oppressé de sanglots,

Faible et tout effrayée , elle exhale ces mots :

« S'éloigne-t-il? Adam! Adam! sa voix tonnante

« Ne vient plus retentir sur mon âme tremblante.

« Il nous maudit... Ingrat! si c'est un jeu pour toi,

« Maudis ta mère encor, mais ne maudis que moi.

« C'est moi, moi dont la main vous plongea dans l'abîme:

« Adam n'a pu vouloir ni commettre le crime;

« Et mon fils, par ton bras , c'est moi qui l'ai frappé.

« Mon fils!... » Ce nom dans l'air s'est à peine échappé,

Déjà sur le cadavre elle tombe étendue ,

L'embrasse, et, d'une voix qui n'est plus entendue,

Elle s'écrie : « Abel ! mon fils! Abel ! Abel !

« C'en est fait, et sa mort comble en ce jour cruel

« La malédiction contre nous prononcée.

« La voilà cette mort qui nous fut annoncée !

« Mais sur qui s'est levé le bras du meurtrier?

« Était-ce à l'innocent à mourir le premier?

« Ah! dis-moi qu'aujourd'hui ta haine est mon partage,

« Dis-moi que tes revers ont été mon ouvrage,

« Laisse-moi voir tes pleurs : Adam ! n'est-ce pas moi

« Qui d'un Dieu trop jaloux te fis trahir la loi ?

« Mon forfait t'a perdu,, j'en dois sentir la honte ;

« Ose du sang d'un fils me redemander compte.

« Vous, enfants malheureux, venez réclamer tous

u Un frère qui sans moi vivrait encor pour vous.

ce Hélas! en expirant a-t-ii maudit sa mère?...

« -*- Crois plutôt qu'il songeait combien serait amère

« La douleur que sa mort verserait dans ton sein.

« Mon fils a pardonné même à son assassin.

« — Voilà ce qui me rend encor plus criminelle...

« 0 mon fils !... ô mon fils ! — Que veux-tu donc, cruelle?

« Toujours te reprocher les maux que mon cœur sent?

<( Eh ! quel crime as-tu fait dont je sois innocent ?

« Va, nous fûmes tous deux également coupables;

« Nous en portons la peine ; et nos cris lamentables ,

a Et tes embrassements, et mes pleurs superflus

« Ne ranimeront point notre Abel qui n'est plus.

« Soumettons-nous , fuyons loin de ces lieux funestes ;

« Abandonne à la mort ces déplorables restes ;

« Suis-moi... Ce désespoir où ton cœur est plongé

« Semble accuser le ciel de s'être trop vengé.

a II te voit, il m'entend, ce ciel juste et terrible ;

« Il sait quel est pour toi le coup le plus sensible :

« S'il allait... — Il n'a plus de fils à m'arracher...

« — Quoi! mon amour, quoi! rien ne peut t'en détacher?

« — Laisse-moi dans son sein mêler encor mes larmes.

« — Viens, suis-moi ; mes tourments ont-ils pour toi des charmes?

« *— Que je l'embrasse encor pour la dernière fois !

« — Chère épouse ! — Àh, cruel! je t'entends, je te crois,

« Ton Dieu, dans ce moment, me défend d'être mère...

« Sans doute il me faudrait, pour ne point lui déplaire.

« Voir mon fils tout sanglant, et, sage en mes douleurs,

« Me vaincre, à ton exemple, et dévorer mes pleurs!

« Je laisse à ta vertu cet excès de constance ,

« Et je me plains d'un Dieu qui punit l'innocence ;

« Ou plutôt c'est à toi de répondre pour lui :

« Où mon Abel est-il? parle, est-ce d'aujourd'hui

« Que nous craignons Caïn, que tu connais sa haine?

« N'en prévoyais-tu pas la suite trop certaine ?

« Et tu n'as pas tremblé ?. Sur quelle foi, comment

« As-tu pu de ton fils t'éloigner un moment?

« Que faisais-je moi-même , où m'étais-je égarée,

« Quand le monstre est sorti, quand sa main abhorrée

« Sur son front innocent levait les premiers coups ?

« 0 ciel ! ô fratricide ! ô trop aveugle époux !

« Qu'avez-vous fait d'Abel ? Ah , vérité funeste !

« Le cadavre insensible est tout ce qui me reste. »

Soudain l'expression semble fuir sa douleur,

Et sa douleur muette hésite sur son cœur.

O femme! ô mère, hélas! mère trop malheureuse !

Le visage couvert d'une pâleur hideuse,

Malgré les cris d'Adam , malgré tous ses efforts,

Voyez-la de nouveau s'élancer sur ce corps,

De nouveau le serrer de ses mains défaillantes,

Coller sa froide bouche à ses lèvres sanglantes,

Y respirer la mort trop tardive à son gré,

Et, baignant de vains pleurs son front défiguré.

LA MORT D'AREL. 245

S'étendre en soupirant, et rester immobile.

Dieu, qui protèges l'homme à tes ordres docile,

Peux-tu, cédant la palme aux fureurs de Satan,

Dans ce moment fatal abandonner Adam ?

Oui, s'il éprouvait seul les traits de ta justice,

Il t'eût fait de ses maux un noble sacrifice ;

Mais voir d'un cœur soumis, voir d'un œil assuré

Son épouse mourir sur son fils massacré ,

Cet effort si cruel , grand Dieu ! peux-tu l'attendre ?

A ce triste spectacle, il me semble l'entendre

Maudire et ses destins, et son crime, et ses jours,

Appeler à grands cris la mort qui fuit toujours.

Tout paraît s'attendrir : l'astre du jour s'arrête,

Et d'un voile sanglant enveloppe sa tête ;

Le vent craint de frémir, caché dans sa prison ;

Un silence inquiet embrasse l'horizon ;

L'écho seul avec lui, l'écho gémit sans cesse,

Et l'univers entier respire la tristesse.

Mais déjà, déchirant son voile nébuleux,

Le soleil montre un front armé de nouveaux feux ;

Et, vainqueur de la nuit qui couvrait §a carrière,

L'enferme et l'engloutit dans des flots de lumière : Tout rit, tout se colore, et la terre et les cieux, Tandis que, s'abaissant en orbe radieux, Un nuage doré sur les champs se repose, S'entr'ouvre, et de ses flancs sur la terre dépose Un archange chargé des lois du Dieu vivant, Et soudain disparaît, emporté par le vent. L'ange de paix s'avance : une robe azurée, Sur sa taille élégante avec grâce serrée, S'allonge en vaste queue , et dans l'air parfumé Flotte au gré du zéphyr sous ses plis enfermé : Dans son port, dans ses yeux, sur sa face fleurie, Avec la majesté la douceur se marie ; Et les fleurs, défiant l'outrage du soleil, Balancent sur ses pas leur calice vermeil.

Plein d'Eve, plein d'Abel, à leurs corps immobiles

Tour à tour prodiguant ses secours inutiles,

Adam ne voit, hélas ! ni l'ange du Seigneur,

Ni du monde embelli la nouvelle splendeur.

Le ministre divin partage ses alarmes :

« Soyez bénis, ô vous qui baignez de vos larmes

LA MORT D'ABEL. Ml

« Ce reste ensanglanté du plus cher des enfants !

ce Dieu sans être touché n'a pu voir vos tourments ;

a II chérit l'homme encore, et c'est lui qui m'envoie.

« A la mort en ce jour il suffit d'une proie.

« Eve, sors du sommeil dont tes yeux sont couverts.

« Les hommes, il est vrai, par des chemins divers,

« Tour à tour au tombeau doivent un jour descendre,

« Et le père et le fils réuniront leur cendre...

« Mais de tes jours encor le terme est éloigné.

« Et qu'est-ce que la mort? C'est l'instant fortuné

« Où, de son corps grossier secouant la poussière,

« L'âme court se rejoindre au Dieu de la lumière.

« Pourquoi donc tous ces pleurs, ce désespoir mortel ?

« Seriez-vous malheureux du sort heureux d'Abel?

« Je sais que sa vertu, je sais que sa tendresse

« Charmaient de vos vieux ans la pénible faiblesse,

« Qu'avec luijes plaisirs s'envolent de vos bras;

« Mais l'Éternel enfin ne vous reste-t-il pas ?

« Ce fils même où vivaient toutes vos espérances ,

« S'il a pu sur la terre adoucir vos souffrances,

« Pourra-t-il moins pour vous, assis près du Seigneur,

« Des grâces et des biens inépuisable auteur?

« Ah! ranimez enfin votre force épuisée;

« Soyez dignes cTAbel. Que la terre creusée

« Reçoive de vos mains son corps enseveli.

« Tel est l'ordre de Dieu. » De ce Dieu tout rempli,

L'ange, à ces derniers mots, d'une clarté brillante

Les couronne, et déjà de sa bouche éloquente

La consolation a passé dans leur cœur.

Ainsi dans un désert le brûlant voyageur,

Au seul gazouillement d'une onde désirée,

Retrouve la moitié de sa force égarée.

D'une longue surprise Adam reste frappé;

Et d'un nuage d'or l'archange enveloppé

S'élève par degrés au-dessus de la terre,

Vole , prompt à se perdre au séjour du tonnerre ;

Quand , d'un nouveau courage enflammant sa vertu ,

Mais le cœur cependant de regrets combattu,

Eve sur ses genoux se redresse tremblante;

Et sur la main d'Adam collant sa bouche ardente :

« Pardonne, a-t-elle dit, au trouble de mes sens,

« Tous les noms odieux, les reproches cuisants

« Dont une injuste épouse a chargé ce qu'elle aime.

« Hélas! contre mon Dieu j'ai vomi le blasphème;

(( Et lorsque d'un regard il pouvait m'accabler,

« Par la voix de son ange il me vient consoler.

« Feras-tu moins que Dieu, toi que mon cœur adore,

« Que j'osais outrager, et qui m'aimes encore?

« Mais ton amour, Dieu même, et toute sa bonté,

« Rien ne me rend , hélas ! le fils qui m'est ôté.

« — La mort nous le rendra, puisque sa main cruelle

« Ne s'étendra jamais sur notre âme immortelle;

« Et bientôt la vieillesse amènera le jour

« Qui doit nous rassembler dans le même séjour.

« Oui, qu'à ce doux espoir tout notre cœur se livre.

« Quoi! frappés du trépas, nous sommes surs de vivre ;

« L'homme doit en durée égaler son auteur ;

« Et nous pourrions ramper vaincus par la douleur !

<f Non, non, élevons-nous jusqu'à l'Être suprême;

« Soyons dignes de lui, d'Abel, et de nous-même.

« Marchons, portons ce corps loin de ce triste lieu;

« Hélas! sur l'homicide (il est encor son Dieu,

«#Et sans doute Caïn a pleuré sur son frère )

« Si l'Éternel jetait un regard moins sévère !

« Il peut lui pardonner; et nous, faibles humains,

« Volons exécuter ses ordres souverains.

« Viens, Eve ! — Je te suis; que ta vertu m'enflamme! « Tu sais vaincre, charmer, et rassurer mon âme ; « Et je m'attache à toi comme un faible arbrisseau « Qui pour se soutenir embrasse un vieil ormeau. » Elle dit; et d'Abel la dépouille sanglante Déjà couvre d'Adam l'épaule gémissante : Sous ce poids précieux il marche chancelant, Et sa femme de loin le suit d'un pied tremblant, Rêveuse, pâle encore, et sur ce corps livide Reportant, malgré soi, son œil toujours humide.

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