‹ uvres de GilbertChapitre 36 sur 43 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Nous ne louerons pas Léopold d'avoir eu pour aïeux une longue suite de princes qui, depuis sept cents ans, régnaient sur la Lorraine; mais nous nous écrierons : Heureux les peuples parmi lesquels une si grande âme fut placée dans un si haut rang ! Si les premières années de l'homme annoncent ce qu'il doit être un jour, jamais fils de héros ne donna de plus belles espérances à la terre; et ces germes féconds des vertus qu'il montra dans la suite, déjà développes par une éducation cultivée, furent encore multipliés par le malheur, le plus excellent précepteur des humains. Charles V, qu'on ne saurait nommer sans se rappeler Vienne menacée et délivrée du joug des Ottomans, la Hongrie conquise, cent combats dont il sortit vainqueur; Charles V, dépouillé de sa couronne, forcé de finir sous des cieux étrangers sa carrière, ou plutôt un exil qui commença avec sa vie, n'avait laissé pour héritage à son fils que son infortune, la reconnaissance de l'Allemagne, et des prétentions incontestables sur un trône qu'il n'avait point occupé. Digne sang d'un tel père, souverain réduit à servir, mais résolu de faire rougir la fortune de ses crimes, Léopold se voua d'abord aux armes, et sans doute il eût égalé les plus fameux guerriers, s'il n'avait préféré le paisible honneur

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de rendre heureux les hommes à la gloire tumultueuse de les dompter. Que ces cœurs assez injustes pour croire mon héros faible ou lâche, quand il emploiera tous ses efforts à repousser la guerre loin de ses provinces, au lieu de travailler sans cesse à se rendre formidable à ses voisins, à reculer ses frontières, tantôt en prenant part aux dissensions des rois, pour en recueillir les fruits, tantôt en semant avec adresse la discorde entre eux, pour devenir leur arbitre et leur vendre la paix ; que ces cœurs, dis-je, le suivent avec moi, ou sur les bords du Rhin, ou dans les champs de Temeswar. Le voyez-vous se précipiter au milieu des ennemis tonnant de toutes parts, comme un aigle au travers des foudres et des éclairs? Si jeune encore, d'où lui vient ce mépris de la vie? La terreur, le trépas l'environnent; les mourants autour de lui tombent sur les morts; un de ses gentilshommes vient d'être à ses côtés renversé par le plomb mortel, son coursier même expire sous lui tout sanglant; et le fils de Charîes Y, dans sa seizième année, montre en ce moment l'intrépidité de son père, vieilli dans'les camps.

Fuyez, jeune héros, fuyez des périls inévitables, abandonnez ce théâtre de la mort; vous n'êtes encore qu'un soldat de l'empereur, mais déjà vos jours lui sont nécessaires ; mais vos tristes sujets, à qui vous vous devez, réclament une vie si précieuse. « Non, dit-il, la perte de « ma vie sera moins à plaindre que celle de mon nonce neur : mes frères peuvent réparer le vide que causera

« mon trépas, mais rien ne peut réparer la brèche qu'une « lâcheté ferait à ma réputation. »

Laissons-le, ce lion, assouvir la soif qu'il a du sang des chasseurs; bientôt nous le verrons oublier sa force, déposer son orgueil et cette ardeur pour les combats. Oui, messieurs, le premier sacrifice que Léopold destine à son peuple, c'est celui du penchant qui l'entraîne aux armes. Ni cette ivresse que donnent aux jeunes cœurs les premiers succès, ni la vivacité de son âge qui lui peignait la gloire militaire sous les couleurs les plus séduisantes, rien ne pourra le détourner de ce généreux sacrifice; il n'appartient qu'à Léopold de commencer sa carrière par l'effort qui coûte le plus aux grands hommes, et qui met le comble à leurs belles actions : par se vaincre soi-même.

Le traité de Riswick est conclu ; Louis redonne nos provinces au sang de leurs antiques souverains : comment s'est préparé cet heureux événement? par quelle adresse, à peine dans l'âge de régner, Léopold obtient-il ce qui fut refusé à son père, après quarante ans d'intrigues, de réclamations, de malheurs, et de gloire? Nous aimons à penser que la reconnaissance de l'Allemagne consomma l'ouvrage ; mais la prudence et l'activité de Léopold l'avaient commencé. Ici, messieurs, un nouvel ordre de faits se présente devant nous : vous n'avez encore vu que le fils de Charles V, et le duc de Lorraine va seulement paraître.

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Des guerres fréquentes, ou plutôt une seule guerre, qui durait depuis soixante-dix ans, avait rassemblé sur nos contrées plus d'horreurs que n'en peut imaginer l'esprit des hommes : tour à tour enlevées, rendues, reprises à leurs maîtres légitimes, elles étaient en proie aux Français, alors nos tyrans, aujourd'hui nos frères. La désolation, la disette et la mort semblaient en avoir fait leur séjour, et nos champs n'étaient couverts que de remparts détruits, de temples renversés, de cadavres et d'ossements affreux : plus de citoyens dans les villes, plus de laboureurs dans les campagnes; la moitié des Lorrains pleurait l'autre moissonnée par le fer ou les fléaux du ciel. De toutes parts on fuyait pour aller en d'autres climats chercher un sort plus doux. Des alarmes éternelles, un découragement général, avaient étouffé l'industrie et l'amour du travail. Eh! pourquoi le cultivateur couvrirait-il la terre de moissons? pour les voir servir de nourriture à ses bourreaux? Pour qui le commerce apporterait-il dans nos murs les tributs qu'il doit au luxe? pour des spectres qui manquent d'aliments? Partout vous auriez vu les droits confondus, le noble distingué seulement de l'artisan par une misère plus orgueilleuse, le désespoir courir les cheveux épars; on entendait le faible reste d'un peuple jadis si florissant sous les Antoine, les Charles, les Henri, s'écrier : Oh! quand luira le jour où la paix nous sera rendue? quand respirerons-nous de nos longues infortunes? faut-il craindre éternellement pour nos

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fils au berceau, pour le lit de nos épouses, pour nos pères courbés sous le fardeau des ans? Hélas! nous ne savons plus que verser des larmes! 0 Dieu! prends pitié d'un peuple infortuné! ô Dieu! fais que le Français nous traite comme ses enfants, ou rends-nous nos princes légitimes! Nous avons trop gémi sous des armées de tyrans.

Rassurez-vous, citoyens désespérés. Il est arrivé celui qui doit adoucir vos maux, celui que vos vœux appellent depuis tant d'années. Telle qu'au printemps, à l'aspect du soleil qui s'était caché durant un long et rigoureux hiver, on voit la terre, fécondée par ses rayons, se revêtir de gazon frais, de fleurs, de moissons verdoyantes; des troupeaux nombreux bondir sur de gras pâturages; les oiseaux se caresser dans les bosquets rajeunis, et peupler l'air de nouveaux citoyens ; le monde entier offrir partout l'image du bonheur : telle, à la vue de Léopold, parut toute la Lorraine. Ce n'était plus ce désert immense, semé de quelques chaumières et de vastes ruines. Des hameaux pleins d'hommes robustes et laborieux, des cités entières, un peuple innombrable, semblaient être sortis de la terre pour couvrir celte heureuse contrée. Mais par quelle voie opéra-t-il ces prodiges? Comment maintiendra-1- il son peuple dans la prospérité? Pénétrons un moment les secrets de sa politique, et mesurons la proondeur de son génie.

La situation de la Lorraine entre l'Empire et la France, dont les souverains, alors rivaux toujours désunis, se li-

vraient sans cesse la guerre, exposait cette province à en être souvent le théâtre ou la victime. Léopold dit à son cœur : La paix seule peut rendre un État florissant. Mes peuples épuisés ne respirent que le repos. Ce n'est pas assez d'avoir en leur faveur vaincu mon inclination pour l'héroïsme guerrier, si je n'écarte loin d'eux et le trouble et l'horreur des armes. Voisin du Français et du Germain, c'est avec eux seuls que je puis avoir des intérêts à démêler; enchaînons dans leurs mains les foudres dont ils pourraient frapper mes sujets. Dès ce moment il conclut avec Louis une alliance qui le mettait à l'abri de ses entreprises.

Déjà, par sa mère, neveu de l'empereur, par son hymen avec Elisabeth -Charlotte d'Orléans il le devenait encore d'un monarque le plus grand qui fût alors dans l'Europe, s'il eût été meilleur citoyen, et rendait ainsi protecteurs de son trône, de la tranquillité des Lorrains, les seuls potentats qui pussent troubler son règne. Persuadé que l'extrême indigence, loin d'éveiller l'activité des hommes, les plonge dans une langueur funeste; que le malheureux songe bien plus à se plaindre qu'à chercher le moyen d'embellir son sort; qu'un prince ne doit pas estimer sa puissance, sa richesse, sur l'étendue de son empire, mais sur le nombre de citoyens qu'il renferme, mais sur leur aisance et leur industrie; après avoir mis la Lorraine en sûreté au dehors, il jette les yeux sur ses habitants, diminue le fardeau des subsides, leur fait part de ses

propres trésors, appelle ou retient par ses bienfaits les étrangers dans ses provinces. L'agriculture encouragée est rétablie dans son premier honneur. Quelle foule de privilèges accordés au commerce ! que d'établissements en sa faveur! A qui devez-vous, Lorrains, ces routes nombreuses et magnifiques, ouvrages dignes de l'opulence de l'ancienne Rome, faits pour ouvrir aux productions de tous les climats les portes de vos villes ? A Léopold. Ces manufactures qui rendent encore aujourd'hui les nations voisines vos tributaires? A Léopold. Ces artistes utiles qui sont venus de toutes parts adopter la Lorraine pour patrie? A Léopold. Ce peuple même proscrit dans le monde entier trouve un asile sous sa domination; mêlé avec ses sujets, il leur communique dans les affaires cette audace pour entreprendre, cette prudence, ces ressources pour exécuter, ce génie actif, industrieux, qui le caractérisent; et rangé sous une police sage, se dépouille au milieu d'eux de cette défiance, cette avarice, cette fourberie , inévitables effets du malheur et de la persécution, vices affreux dont l'accuse peut-être avec justice le reste de la terre. Dans tous les états, dans tous les rangs, l'émulation s'allume. Léopold ne veut point que sur toute la face de la Lorraine un seul homme soit vu dans l'oisiveté; et déjà se sont élevés à sa voix des asiles où ces pauvres à qui la vieillesse ou d'autres infirmités interdisent les travaux seront rassemblés, et finiront dans un sort paisible leur vie qui

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devait être un fardeau pour leurs frères. Cette élite respectable de la nation, que les préjugés, compagnons d'une haute naissance, semblent dévouer aux occupations militaires ou à la mollesse, sous un gouvernement pacifique, ne languira pas cependant dans un repos infructueux pour son pays. Eh ! qui pourrait rougir d'imiter Léopold? Elle viendra près du trône, revêtue des emplois de la paix, s'associer aux grands desseins de son prince ; et les ministres de la vengeance, de la mort, le seront du bonheur et de l'humanité.

Je me sens ici, messieurs, forcé de rompre le fil de mes idées. Les mânes de Léopold m'accusent de leur ravir trop longtemps la plus belle moitié de leur gloire , et je dois vous peindre tout ce qu'il fit pour ces braves gentilshommes, ou plutôt interroger leurs fils, et leur en demander compte. S'il s'en trouve aujourd'hui dans ce sanctuaire des arts, ils sont trop vertueux sans doute pour rougir d'avouer ce qu'ils doivent au héros que je célèbre. Répondez, illustres et dignes rejetons des antiques soutiens de cette province. Les ombres de vos pères sont sorties de leurs tombeaux; elles remplissent enfouie ce lieu qui retentit du nom qui leur est cher, jusqu'au sein de la mort. Il me semble les voir tressaillir encore d'admiration au récit des merveilles dont elles furent les témoins. Elles aiment peut-être à voir un Lorrain brûler sur les autels de leur bienfaiteur un encens qu'elles partagent. Elles viennent vous ordonner, ces ombres gêné-

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reuses, de révéler ce qu'elles vous ont appris tant de fois. Répondez, que vous ont dit vos pères ? qu'épuisés par de longues guerres, par leur constance à défendre la cause commune, ils traînaient dans une indigence obscure des noms respectés depuis plusieurs siècles, mais alors avilis; que Léopold, sensible à leurs revers, était allé luimême les chercher au fond de leurs châteaux solitaires et ruinés, pour partager avec eux son opulence et son pouvoir; que ces palais fastueux où vous habitez encore, dont s'enorgueillissait cette capitale, avant qu'un autre Léopold l'eût embellie, étaient l'ouvrage de ses dons; que leurs domaines, leurs fiefs aliénés, avaient été rendus par ses trésors à leurs anciens possesseurs; qu'enfin toute cette splendeur qui distinguait leurs maisons leur venait de lui.

De quelles bontés ne vous a-t-il pas personnellement honorés? répondez. En quels lieux, par les soins de qui votre jeunesse fut-elle élevée? Ne fut-il pas érigé pour vous ce monument, école célèbre de Mars, où des maîtres habiles, tirés de toutes les nations, préparaient même aux princes étrangers d'illustres appuis? Combien de fois ce grand homme demanda-t-il avec intérêt à vos pères le nombre, les talents, les vues de leurs fils; et si vous avez rempli avec honneur les premières places de l'État, n'estce point au prince dont vous les teniez, qui sut choisir celles où votre génie pouvait se déployer dans tout son éclat, n'est-ce point à- lui seul que vous êtes redevables

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de vos succès? 0 générosité plus qu'humaine ! 0 mânes adorées du modèle des rois! ils se souviendront à jamais, ces nobles reconnaissants, que vous avez ressuscité la gloire de leur race. J'en jure par ces larmes involontaires que répandent ceux qui m'écoutent, par les ombres de leurs aïeux dont ils sont environnés, qui les ont remplis de leur âme héroïque , j'en jure par vous-mêmes ; car après Dieu, de qui vous fûtes l'image, vous êtes l'objet le plus sacré pour des Lorrains. Jetez, mânes augustes, jetez du haut du ciel un regard de complaisance sur eux. Recevez, comme l'éloge le plus digne de vous, le serment qu'ils font tous entre mes mains de transmettre à leurs fils, ainsi qu'un héritage, l'histoire de vos bienfaits. Enfants magnanimes des défenseurs de la patrie, me démentezvous ? ne le jurez- vous pas ?

Mais ces largesses immenses prodiguées à la noblesse, cette abondance de biens où l'avait placée le duc de Lorraine, n'étaient pas seulement des effets de sa bienfaisance ou de sa tendresse pour elle. Il avait vu dans les États les mieux policés la pauvreté ambitieuse des grands, appelés par leur naissance aux charges importantes, enfanter les malversations, les tyrannies subalternes, causes secrètes mais certaines de la chute des empires; il savait que leur aisance, suivie de nombreux besoins, sert, si j'ose ainsi m'exprimer, d'aliments aux arts, instruments ordinaires de la richesse du peuple ; et comme la prospérité générale était l'unique objet de ses vœux, il l'assu-

rait même par ses bontés envers les particuliers. Aussi différait-il en sa libéralité de ces souverains qui, généreux par ostentation, craignent cependant de l'être aux dépens de leurs plaisirs, et ruinent le reste des citoyens, pour entretenir le faste de ceux qui les entourent. Loin de voler à la patrie ce qu'il donnait à ses protecteurs, pour transmettre au simple sujet la fortune et la magnificence du prince, on le voyait se condamner à la fortune du simple sujet: semblable au Rhin, ce roi des fleuves, qui, divisant ses eaux en diverses rivières également majestueuses, porte sous leur nom l'abondance et la fécondité dans un pays immense, et se change lui-même en faible ruisseau. Ne vous figurez pas, messieurs, que je prête à mon héros des vues factices, des motifs supposés, un art, une habitude imaginaire de méditer ses moindres actions, de les diriger toujours vers la félicité publique. Tant d'application n'est pas, j'en conviens, l'apanage ordinaire des maîtres de la terre ; mais je parle de Léopold, et ce nom seul doit vous annoncer plus qu'un roi. Je violerais les lois divines et humaines, disait-il, si je dérobais au soin de mes peuples un seul de mes instants. Leur donneraisje l'exemple de la mollesse, moi qui commande à chacun d'eux de remplir avec courage, avec fidélité, les devoirs de son emploi? Nous formons tous ensemble un même corps, et ce corps c'est l'État : souverain, j'en suis la tête ; les grands en sont les bras ; les pieds qui le soutiennent, ce sont les citoyens inférieurs. C'est à moi de

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voir, d'entendre, d'ordonner, de régler, pour le salut commun, les divers mouvements des membres. Si je néglige un moment mes fonctions, ce vaste corps s'agitant, se traînant au hasard, tombera dans l'abîme et me perdra moi-même avec lui. Fondé sur ces vérités salutaires, il n'a point abandonné les rênes de J'empire à des mains mercenaires. Voudrait-il, à l'exemple du vulgaire des grands rois, borner ses travaux au choix de ses ministres, s'approprier la gloire de leurs belles actions, et jouir lâchement d'un héroïsme emprunté? Tout pense, tout agit par lui seul. Là s'élevait le cabinet solitaire où chaque jour, occupé de la patrie, il rétablissait l'ordre des finances, en rendait le gouvernement facile et simple, trop sûr qu'une administration compliquée par la foule d'agents subalternes qu'elle exige absorbe les revenus d'un État, et cause infailliblement sa ruine. Ici, dans un temps où la disette affligeait l'Europe entière, devançant l'aurore, il venait arracher au sommeil un magistrat éclairé, méditait avec lui les moyens d'écarter de ses provinces ce fléau destructeur, traçait le plan d'une police utile sur les grains, défendait le transport des nôtres, forçait l'Allemagne de partager avec nous les siens, commandait à de riches magasins de s'élever dans chaque cité pour distribuer les trésors de l'abondance à ses habitants, facilitait, par de sages ordonnances, les emprunts aux pauvres, leur procurait des ressources pour ensemencer leurs terres, ou leur prodiguait ses propres richesses.

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Plus loin s'ouvrait le portique où, recevant avec indulgence les plaintes des opprimés, il leur accordait vengeance. Près de ces lieux (ces vieillards vénérables se sont plu souvent à me le redire), dans ces moments d'alarmes où des mères désespérées, emportant leurs fils dans leurs bras, fuyaient avec des cris horribles de leurs maisons en proie aux flammes , on l'a vu plus d'une fois (ô marque d'humanité inconnue jusqu'à lui, je ne dis pas dans les fastes des rois, mais dans l'histoire du dernier des grands ! ) on l'a vu se mêler parmi les citoyens empressés à réprimer les fureurs de l'incendie, établir l'ordre, presser, tendre lui-même des secours de cette main qui gouvernait le timon de l'État, partout donnant toujours l'exemple et de la vigilance et de l'activité. Quelquefois dans ces rues écartées il errait sans suite, encourageait les malheureux à lui raconter leurs peines, et rendait justice à des familles gémissantes qu'un ministre dédaigneux avait refusé d'entendre. La peste, suite horrible des longues guerres, menace-t-elle la Lorraine : du fond de ce palais il a déjà fermé toutes les communications avec les pays infectés, et, par sa prudence et par ses nombreuses largesses, il a sauvé son peuple entier d'une mort inévitable. Ne nous vantez plus, orateurs sanguinaires, ces assassins couronnés qui, pour ajouter à leur royaume un coin de terre, un hameau, sacrifient des milliers d'hommes : Léopold fut aussi conquérant, mais son génie seul lui tenait lieu d'armée ; et tandis que

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les Lorrains goûtaient les douceurs de la paix, du sein de cette capitale, il a rangé vingt cités sous sa domination : celles-ci, en obligeant la France, par d'heureuses négociations, de consommer un traité qu'elle semblait avoir oublié; celles-là, par des acquisitions adroitement préparées, et qui, rouvrant un champ plus libre au commerce intérieur de nos provinces où ces villes étrangères étaient enclavées, devenaient pour nous une nouvelle source de richesses.

Mais où trouver dans la Lorraine entière un lieu qui n'atteste et ses bontés et son zèle infatigable à rendre ses États florissants? J'oserais presque interroger cette terre muette, voisine de FAlsace, vastes cantons jadis déserts, hérissés de forêts éternelles, et lui demander qui l'a couverte d'habitants, qui l'a transformée en pays fertile, si ce n'est Léopold? Il avait dit : J'enchaînerai le bonheur au milieu de mon peuple ; et si de nombreux obstacles l'ont quelquefois retardé dans le cours de ce vaste projet, il les a tous surmontés, et toujours par les plus sages moyens.

Vous rappellerai-je, messieurs, cet événement à jamais célèbre, quand la France, exigeant l'échange de cette province, tenta, pour l'obtenir, tout ce que l'art des négociations a de plus secret : conjoncture délicate où, quelque parti que le prince embrassât, il paraissait se mettre en butte aux plus cruelles souffrances? Que devaitil faire? abandonner ses sujets? Il ne saurait se résoudre

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à laisser imparfaite leur félicité, à descendre du trône de ses aïeux, rétabli par ses soins, pour aller régner sur des climats inconnus. Hélas! tremblant de le perdre, déjà vous eussiez entendu son peuple jeter des gémissements affreux : les pères, se rappelant avec horreur leur misère passée, et la comparant a leur richesse présente, disaient à leurs fils : Il va donc nous délaisser, celui qui faisait les délices de notre vieillesse! nous mourrons malheureux, et nous emporterons dans la tombe la douleur de voir nos tristes enfants soumis à des maîtres étrangers. Que devait-il faire? refuser? Il exposait ses États au ressentiment d'un souverain qui pouvait les écraser sous le poids de son immense pouvoir. Que devait-il faire? Ce qu'il fit : souscrire aux volontés de la France, mais à des conditions dont elle fût éblouie, qu'elle ne pût remplir, qui, compromettant les droits des autres puissances, anéantissent le traité aussitôt qu'il serait connu.

Les malheurs sont-ils donc enchaînés les uns aux autres? La mort du roi d'Espagne rallume les flambeaux de la guerre; toute l'Europe est en feu. Chaque prince veut avoir part aux débris de cette déplorable monarchie; de tous côtés les armées s'opposent aux armées, comme des lions avides qui, dans l'absence du pasteur, acharnés sur une génisse sanglante, se disputent son cadavre déchiré. Pressé par Louis, pressé par l'empereur de rompre la neutralité dans laquelle il s'est retranché, Léopold ravira-t-il aux Lorrains la paix, premier fonde-

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ment de leur prospérité naissante? attirerait-il sur eux la vengeance de l'un de ces deux rivaux, en se déclarant pour l'autre? Non. Mais si le Français, craignant que les Autrichiens, maîtres de Landau, ne pénètrent dans son royaume par la Lorraine, lui propose de recevoir une injurieuse garnison dans Nancy, l'acceptera-t-il ? Non. Si cette redoutable garnison s'avance, résolue d'entrer de force au sein d'une ville dépourvue de troupes et de remparts, lui résistera-t-il avec ses seuls gardes? Non : il est des moments où le sage doit plier sous la loi du plus fort. Je le vois sortir de sa capitale, sans l'ouvrir, sans la fermer aux Français, content de veiller à la sûreté de ses habitants; et, par cette conduite ingénieuse, il conserve la bienveillance de l'empereur et de Louis, prépare de loin à son fils le chemin du trône des Césars; et nos provinces, comme une île fortunée au milieu des mers en fureur, restent tranquilles, tandis que le reste de l'Europe est en proie au tumulte des armes. Bientôt même, par sa médiation, l'Allemagne et la France concluent une paix dont il recueille des fruits capables de le dédommager de l'affront fait à sa dignité souveraine.

De nouveaux revers nous menacent encore : un prince s'est élevé, dont le vaste génie, aveuglé par la fureur des systèmes, veut rétablir les finances de l'empire confié à ses soins, en substituant des effets d'une valeur factice à des espèces d'une valeur réelle. Les peuples, éblouis par l'espoir d'un gain facile, courent avec joie à leur perte.

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Français, Anglais, Hollandais, tout est infesté de cette contagion. Quelles ressources n'épuise point Philippe pour l'introduire en nos contrées! Mais ni les liens du sang, ni les pièges de la politique, ni l'or offert et prodigué, rien ne peut séduire Léopold. « J'aime mes peuce pies, répond-il; je serais indigne d'eux si je sacrifiais « leurs fortunes à mes intérêts. »

C'est par cette sagesse constante, par cette bienfaisance éclairée, par cette politique salutaire, qu'il rendit la Lorraine rivale des plus puissants royaumes, suppléant par l'opulence à ce qui lui manquait d'étendue. Eh! quels prodiges cet immense empire, enrichi des dépouilles de tant de nations vaincues, quels prodiges offrait donc alors la France aux yeux du voyageur, qu'il ne retrouvât dans nos contrées? Les sciences et les arts florissants? Les sciences et les arts florissaient parmi nous. J'en prends à témoin cette foule d'hommes célèbres, lumières de nos aïeux, cette illustre Académie où venaient se former les rivaux des Phidias, des Praxitèle; ces superbes hôpitaux, ces temples magnifiques, tous ces édifices fastueux, monuments qui portent jusqu'aux nues le témoignage du génie des Lorrains et de la grandeur de Léopold. Une cour brillante et polie? Eh! quelle cour devait avoir plus d'éclat que celle d'un prince dont la noblesse nageait dans l'abondance, qui cherchait les talents jusqu'au fond des forêts, pour les placer autour du trône, dans le même temps qu'il donnait un riche asile à des têtes couronnées,

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proscrites par des sujets ingrats, abandonnées par Louis même, leur premier protecteur? Un peuple heureux? Ah! redites-nous, Lorrains, s'il était alors dans le monde entier un peuple plus fortuné que vous.

L'ignorance, amie des tyrans dont elle excuse toujours la mollesse, oserait-elle nous dire que ces merveilles n'ont rien d'extraordinaire; qu'il est aisé de bien gouverner un État borné, de l'élever, de le maintenir au comble de la félicité ? Yous le savez, messieurs, le plus glorieux effort de l'esprit humain est de transformer les petites choses en objets dignes d'admiration. Il est plus rare, et l'histoire nous l'assure, de voir les peuples malheureux dans un vaste empire que dans un faible royaume; et s'il est difficile de conduire sagement le vaisseau d'une grande monarchie, il l'est bien plus encore à un prince presque sans pouvoir d'entretenir dans une paix constante sa province ensevelie au milieu de deux fortes puissances toujours en guerre, et qui menacent sans cesse de l'engloutir. Plaçons donc au rang des plus sublimes génies le restaurateur de la Lorraine. Mais nous n'avons vu qu'un coin du tableau ; de nouveaux miracles vont éclore sous nos yeux.

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