SECONDE PARTIE
Lorsqu'un État désert, pauvre, ignoré, prend subitement une nouvelle face ; qu'arrivé, comme par un prodige, au faîte de la grandeur, il étonne la terre de sa richesse et de sa gloire imprévues, il est presque impossible qu'il conserve longtemps cette splendeur miraculeuse, et sa chute est souvent aussi prompte que son élévation : c'est un arbre qui plie et va se briser sous le fardeau trop pesant de ses fruits sans nombre, si la main du cultivateur oublie d'asseoir sur de solides appuis ses branches surchargées de trésors. Mais ces appuis d'un empire, quels sont-ils? Ce sont les instruments mêmes qui servent le plus ordinairement à l'élever : les lois, le caractère du peuple et les mœurs.
Que ne puis-je, messieurs, m'élever en ce moment audessus de moi-même, égaler mon génie à celui de Léopold, et suivre dans son vol cet aigle audacieux qui semble dédaigner la terre et le repos! Ce n'est donc point assez pour lui d'avoir repeuplé ses provinces, rendu l'industrie et l'abondance à leurs habitants, créé la Lorraine, et de l'avoir créée heureuse ? Léopold croit n'avoir rien fait tant qu'il reste quelque chose à faire pour la prospérité des Lorrains. « Je descendrais aujourd'hui du trône,
ELOGE DE LEOPOLD 1«». VTt
« disait-il, si je ne pouvais plus faire de bien à mes peuce pies. » Il faut encore, avant d'assurer la durée de leur bonheur, qu'à sa voix leur caractère se forme; que les mœurs parmi nous reprennent leur antique pureté ; que du sein du chaos sorte l'admirable édifice de nos lois. Les entreprises les plus épineuses sont les plus dignes de lui : un esprit vulgaire voit les difficultés attachées aux projets utiles, et les abandonne; Léopold voit le bien qu'ils doivent produire, et les exécute.
Avant d'examiner les travaux de ce nouveau Lycurgue, demandons-nous : Qu'est-ce qu'un prince législateur? C'est un homme tout-puissant qui donne lui-même des bornes à son autorité, qui l'enchaîne volontairement sous un pouvoir supérieur, pour mettre ses sujets en sûreté contre ses passions; c'est un maître qui dit à ses esclaves : Soyez libres et faisons ensemble un traité ; vous m'obéirez sans murmure quand mes ordres seront équitables; moi, je protégerai vos travaux, vos fortunes, vos maisons; si je manque à ces devoirs, alors je deviens votre égal, et la loi, notre commune souveraine, sera juge entre nous. C'est un héros qui fait le sacrifice le plus pénible, le plus honorable pour un roi, le sacrifice du pouvoir arbitraire. Demandons-nous encore : Qu'est-ce qu'un sage législateur? C'est un philosophe dont l'âme est le sanctuaire de la justice, sensible, ferme, généreux, ami de l'ordre et de l'humanité, qui, semblable au Dieu de l'univers, tient dans sa main tous les secrets du genre humain, profon-
278 ELOGE DE LEOPOLD 1er.
dément instruit de la situation, du caractère du peuple qu'il a policé, riche de tous les trésors du cœur et de l'esprit : car il a fait des lois qui donnent assez de confiance au faible pour oser recueillir de son champ, de son industrie, tous les fruits qu'il peut en tirer, sans crainte de les voir dérobés par une main étrangère; au fort, assez d'effroi pour étouffer dans son sein le désir de l'usurpation et de la tyrannie ; des lois avares de l'or et du sang des hommes, promptes à punir le crime, mais plus ardentes encore à le prévenir; qui mettent l'innocence accusée à l'abri des jugements de la prévention, de l'ignorance, de l'erreur, ou lui laissent, lorsqu'elle est condamnée, des ressources contre l'iniquité ; applicables à toutes les circonstances, sans être obscures ou trop nombreuses; qui entretiennent une harmonie constante dans les familles, entre les rangs divers; des lois enfin qui , toutes différentes qu'elles sont entre elles par leur objet, liées par des rapports invisibles, parviennent également à ce but, la félicité constante des peuples et la grandeur de l'État. Ici, messieurs, vous m'arrêtez, et dans ces deux portraits vous reconnaissez Léopold.
Si les ouvrages de ce grand prince ne publiaient assez par eux-mêmes sa gloire et la sublimité de son génie, orateur «ingénieux à profiter des moindres circonstances pour étendre la matière de son éloge , peignant avec feu es obstacles qu'il eut à surmonter, je vous promènerais, au flambeau de l'histoire, à travers les ténèbres qui cou-
ELOGE DE LEOPOLD I«r. 279
vraient avant lui notre législation , si l'on peut dire que nous en avions une : vous verriez la force décider encore du droit; des coutumes gothiques, la plupart nuisibles au bien public, multipliées et variées à l'infini dans la même province; le caprice des juges tenant lieu de règlement dans les procédures, de formes dans les jugements; les abus les plus bizarres érigés en autorités respectables ; à peine quelques sages ordonnances, ou devenues impuissantes, ou tombées dans l'oubli; des tribunaux aussi barbares que nos usages; toutes les horreurs qui naissent des troubles éternels de la guerre, d'une véritable anarchie. Quels tableaux je formerais des malheurs produits par ce défaut de lois, ou par le bouleversement, le silence, la barbarie de celles que nous avions ! La vie des sujets sans cesse exposée, leur fortune toujours flottante, toujours en butte au naufrage, à l'avidité des pirates; la moitié des Lorrains courbée sous le joug d'une servitude avilissante et dépouillée des privilèges du citoyen, je dirai presque du titre d'homme; le duel, ce monstre né de l'injure et du stupide orgueil, le glaive en main, levant une tête audacieuse et respectée, portant la désolation au sein des mères et des vieillards privés dans leurs fils de leur unique espérance; combien d'autres calamités plus affreuses encore, retracées à vos regards, vous arracheraient des larmes, hélas! de pitié pour vos aïeux qu'elles ont déchirés, d'admiration pour le dieu tutélaire qui les a bannies loin de nous. Mais mon
280 ELOGE DE LÉOPOLD 1er.
sujet n'est déjà que trop vaste. Je puis louer Léopold, et sur les maux que ses lois ont anéantis, et sur le bien qu'elles ont fait; ou plutôt exposons simplement ses travaux : chefs-d'œuvre de l'art et du ciseau, ces statues vivantes n'ont pas besoin d'être vantées ; il suffit de lever le voile qui les couvre, et la beauté de l'ouvrage frappera les yeux les moins éclairés.
Commencerai-je par vous développer cette partie intéressante de la législation, la plus nécessaire pour assurer la paix et le bonheur parmi les citoyens, je parle de l'administration de la justice? Eh! qui la porta jamais à un plus haut degré de perfection que le duc de Lorraine? Levez-vous, nobles et savants interprètes des lois; représentez-nous Léopold renversant d'un seul coup tant de funestes tribunaux, les uns formés de juges aussi gros-, siers que le peuple factieux qui les avait élus, les autres déserts ou plongés dans un lâche assoupissement; tous devenus le théâtre du désordre et recueil de l'opulence des particuliers. Déjà sur les débris de ces tribunaux monstrueux , j'en vois s'élever de nouveaux : établir une salutaire et constante uniformité dans leur manière de dispenser la justice, pour écarter les ténèbres dont la différence et le grand nombre des procédés judiciaires envelopperaient inévitablement les affaires les plus simples avant qu'elles fussent parvenues aux juges supérieurs ; assigner clairement à chaque juridiction son ressort, son pouvoir, de crainte que la lenteur des arrêts ne consommât
ELOGE DE LEOPOLD le*. -281
souvent la ruine des parties, tandis que les tribunaux disputeraient de leur compétence; affermir la subordination entre les différents corps, entre les différents membres, les assujettir à la plus sévère discipline ; car il faut que le vaincu soit forcé de dire : Ma cause était injuste , si des magistrats aussi respectables par l'austérité de leurs mœurs, par l'étendue de leurs lumières, m'ont condamné. Leur défendre déjuger d'avance de la bonté du droit, ou sur la condition ou sur la richesse des clients; leur donner cette fermeté, ce courage stoïque qui brave le crédit des grands coupables, et les immole aux pieds du pauvre dont ils étaient les oppresseurs ; les remplir de sa majesté, de son esprit, de ses vertus : tels sont les premiers soins de Léopold.
Où trouveriez-vous des ordonnances plus parfaites que les siennes? Faut-il décider de la fortune, faut-il décider de la vie d'un sujet : toutes les faces sous lesquelles peut se présenter une affaire sont prévues. Dans quelle occasion la conduite du juge n'est-elle pas tracée avec une exactitude scrupuleuse , et toujours de la manière la plus convenable? Combien de précautions ordonnées, de peur que l'innocence ne soit immolée sous les apparences et le nom du crime! Mais le crime lui-même ne mourra pas à chaque instant dans une longue attente de son supplice : l'usurpateur ne dira point dans son cœur avare : Ces champs que j'ai ravis sont désormais les miens; trop pauvre, ce n'est point par des pleurs que leur vil maître
saurait acheter une lente justice. La marche de la justice est rapide; le prix onéreux de ses oracles, modéré. Comme l'absent, la veuve, le pupille, sont favorisés! comme la clarté de la loi désespère l'avide chicane! Ici, la pauvreté devient un titre sacré pour obtenir sans or une vengeance plus prompte ! Quelle sagesse, quelle humanité perce dans chaque ligne de nos ordonnances! Oui, sans doute, elles auraient seules assuré le nom de Juste à leur auteur : mais ce n'est point une vaine renommée que cherche le duc de Lorraine; c'est le bonheur de son peuple, et chez lui les entreprises utiles succèdent sans relâche aux belles actions. *
Cette source intarissable de débats, de troubles, la multitude et la diversité des coutumes dans un même pays ravagea trop longtemps le nôtre; Léopold a conçu le projet de le soumettre à des lois uniformes, projet salutaire, mais périlleux, qu'il eût consommé si le ciel n'avait sitôt marqué le terme de ses jours. Ne voyez-vous point avec quel art il préparait secrètement cette révolution nécessaire? Une partie de nos provinces, gouvernée par des usages pleins d'inconstance, de contradictions et d'obscurités, gémissait abandonnée à d'éternels orages; et des institutions qui devaient affermir la tranquillité, la fortune des particuliers, étaient la cause même de leurs discordes et de leur ruine. Ces usages viennent, d'être anéantis; le prince corrige, éclaircit, s'efforce de concilier ceux des autres cantons, leur donne une forme plus
ELOGE DE LEOPOLD 1er. 283
durable, et cependant les rapproche par degrés des lois de la capitale : pareil à ces hommes qui , pour former un canal majestueux et navigable, rassemblent de toutes parts les eaux, et les amènent par une pente insensible dans le vaste lit qu'ils ont creusé. Ces adroites réformes, commencement fructueux d'un dessein non fini, facilitent encore le ministère de la justice, en précipitent les arrêts ; car moins les coutumes sont multipliées, plus les études de jurisconsulte sont bornées , plus il peut consacrer de moments à juger les peuples.
Mais à quoi servent les lois, si le prince ne les fait observer? Ah! gardons-nous de douter de la vigilance de Léopold. C'est peu de surveiller lui-même les tribunaux supérieurs, premiers dépositaires de ces lois ; il dit à d'austères censeurs : Parcourez mes villes ; examinez la vie, les mœurs, l'activité des magistrats; interrogez sur leur intégrité le dernier des citoyens; prêtez une oreille attentive à ses plaintes ou publiques ou secrètes ; que les opprimés soient aussitôt vengés, les abus déracinés, les malversateurs punis; volez, et revenez au pied du trône instruire un maître tremblant, et de ce que vous aurez vu, et de ce que vous aurez fait. 0 tendres inquiétudes d'un père sur le sort de ses enfants ! Faut-il donc que chaque sénateur soit son image vivante! Il le veut au moins. Ne croyez point qu'il attache à la magistrature une indigne vénalité. Il sait trop que l'homme n'achète jamais d'une moitié de sa richesse le pouvoir de servir
284 ELOGE DE LEOPOLD I«r
ses semblables. Celui que l'or peut décorer d'une dignité se propose, en l'acquérant, ou d'anoblir son opulence roturière, ou de s'ouvrir le chemin d'une fortune plus brillante : dans la première vue, c'est souvent un efféminé, qui cache sous la pourpre la mollesse, l'ignorance la plus honteuse ; dans l'autre, il s'engraisse peutêtre du sang des malheureux ; et pour l'État le sénateur oisif, le sénateur avare ou ignorant, sont un égal fléau. Les talents vertueux ont seuls droit de prétendre à ce noble emploi; et de même que Charles XII, prince tout guerrier, était le premier soldat de son royaume, Léopold, prince tout citoyen, est le premier magistrat de son empire.
Entrez avec moi dans le conseil ; contemplez ce héros, fils, allié de tant de souverains, ceint lui-même du bandeau royal : toujours assis à la tête du sénat, quelquefois il se plaît à descendre au second rang ; et cette voix qui commande à des milliers d'hommes ne croit point s'avilir en rapportant devant ses propres sujets les causes de l'infortuné. C'est ainsi que les dieux de la fable, descendus de l'Olympe, souvent se changeaient en simples bergers. C'est ainsi qu'un grand homme, après avoir donné des règlements salutaires, des ministres zélés à la justice, était encore l'âme de ces augustes corps, arbitres de la vie et de la fortune des sujets.
Maintenant j'ai de plus nobles efforts, de plus hauts faits à décrire : jetons les yeux sur ces branches de la
ELOGE DE LKOPOLD Te1'. 285
législation, qui, semblables a de majestueuses colonnes, ornements et soutiens à la fois de nos temples, forment l'opulence des États dont elles sont encore les principaux appuis, soit en favorisant la population, soit en ranimant l'industrie, soit en assurant l'ordre et l'aisance parmi les différentes classes de citoyens. N'attendez pas que j'étale à vos regards une foule d'ordonnances utiles, mais d'une importance vulgaire. Entre les grands objets qui s'offrent à mon esprit, je choisis les plus frappants; je vous dirai : C'est en vain que les passions tourmentent le cœur de ces enfants; retenus parla crainte de perdre l'héritage d'un père, respectant ses volontés, ils ne contracteront plus, dans un âge encore aveugle, des nœuds mal assortis, cause fréquente et de leur infortune et du désordre de leur famille ; mais ce père à son tour, dominé par l'avarice, ne pourra désormais interdire à ses fils, clans un âge plus mûr, un hymen nécessaire à leur félicité. Léopold a fixé la durée et de l'autorité paternelle et de l'obéissance filiale. Ce pupille, dont une majorité précoce faisait la perte, plongé dans la misère, n'accusera plus de ses égarements des lois qui le rendaient trop tôt maître de sa fortune ; le terme des tutelles est sagement reculé. Cette fille infortunée, qui porte dans ses flancs le gage de son déshonneur, fruit déplorable d'un amour illégitime, loin de tromper la nature pour prévenir le bruit de son opprobre, en viendra faire l'aveu, effrayée par l'aspect du châtiment; et ces magistrats, dépositaires de son secret,
286 ELOGE DE LEOPOLD 1er.
chargés de veiller sur elle, répondront au prince du sujet dont elle l'aurait privé par leur faute. Ces habitants exci-' tés par diverses franchises, s'empresseront, les uns à choisir des compagnes, à donner des élèves à nos ateliers, des cultivateurs à nos champs; les autres, à couvrir la terre d'édifices; ceux-ci à changer des déserts plantés d'arides bruyères, en guérets fertiles. Et toi, jeune et tendre épouse, tu ne baigneras plus de larmes ta couche solitaire, tremblante pour la vie de ton époux absent, à qui l'impatience de revoir ce qu'il a de plus cher fait affronter l'ombre dangereuse des nuits ; l'homicide voleur, voyant dans tous les Lorrains autant de satellites armés par l'espoir des récompenses pour le surprendre et l'enchaîner, a laissé nos chemins en sûreté. Le supplice, l'infamie, suivront le duel, et cet illustre vieillard ne pleurera plus la mort de sa race entière, assassinée dans son dernier rejeton par la vengeance déguisée sous le nom de l'honneur. Ces malheureux qui craignaient de se montrer industrieux, de donner le jour à leurs semblables, peuple avili d'esclaves dont quelques seigneurs ou leur prince même devaient être un jour les héritiers, au mépris de leurs proches, de leurs fils peut-être, ces malheureux, délivrés de leurs fers, marcheront les égaux des autres citoyens, s'applaudiront d'être pères : le duc de Lorraine sacrifie la moitié de sa richesse; mais ses États ne seront remplis que d'hommes heureux et libres, et c'est assez pour lui. Oh! qui peindrait dignement, qui pourrait
ÉLOGE DE LEOPOLD 1er. 28T
compter les exploits de ce législateur ! Imaginez tout le bien qu'on peut faire aux humains par le secours des lois ; Léopold en a fait davantage.
Que dis-je? sans les mœurs, quels biens sauraient produire les plus florissantes, les plus sages lois, ou plutôt de quels maux ne sont-elles pas l'origine? Les assassins, les brigands sont punis, leur trépas diminue le nombre des sujets : en voit-on moins de vols, moins de meurtres ? Le particulier s'enrichit : il en aime davantage la débauche, le faste, avant- coureurs certains de sa ruine prochaine. L'État se peuple; mais c'est de méchants. Eh! comment pourrait subsister une société composée de pervers? Avouons-le donc, messieurs, les lois peuvent donner un moment d'éclat aux empires , mais les mœurs seules en assurent la durée : disons plus, les lois n'ont de force, de véritable utilité que par les mœurs. Aussi leur rétablissement est-il un des premiers vœux de Léopold ; et sous le meilleur des princes, le plus fortuné des peuples doit être le plus vertueux.
S'il est vrai qu'une licence effrénée accompagne toujours les longues guerres et le bouleversement des États ; que l'extrême misère, comme l'expérience l'atteste, déprave les âmes ; si les cœurs corrompus sont capables des plus horribles excès; enfin, si l'impunité multiplie les crimes et les coupables ; hélas ! avant Léopold , quel théâtre affreux de vices, de dérèglements étaient nos provinces ! Mais jetons un voile sur le tableau de cette
288 ELOGE DE LEOl'ULD 1er.
dépravation générale : fils barbares! est-ce à nous de divulguer les égarements de nos pères? Considérez au contraire la vertu rappelée sur nos bords, d'où l'avait bannie le malheur des temps : voyez la bonne foi, la confiance refleurir dans le commerce; l'indulgence, l'union régner entre les artistes; la franchise, la droiture, et non cette politesse étudiée, masque ordinaire de la perfidie, triompher dans la société. Avec quelle bienveillance l'étranger est accueilli! quel empressement à secourir les malheureux! Ne diriez -vous pas que les Lorrains sont une nation de sages et de frères? Changement extraordinaire, dont la gloire est encore due à Léopold ! Que ne peuvent le génie et l'amour du bien, unis à l'autorité suprême ! La concorde établie dans le sein des familles, tous les ordres de TÉtat sagement policés, l'indigence publique convertie en richesse, la religion protégée, les plaisirs, les festins du peuple réglés par de sévères ordonnances, la débauche proscrite, le jeu discipliné, mille autres sources de corruption anéanties, une paix constante, tout concourt à cette réforme des mœurs, déjà corrigées par les grands exemples dont le souverain étonne la patrie. Eh! quelle influence n'ont point les actions des tètes couronnées sur les mœurs de leurs sujets! Ce courtisan, ce ministre qui contemple sans cesse dans ce héros un maître uniquement occupé de la félicité commune, s'y dévoue à son tour ; par ambition même, devient désintéressé, bienfaisant, s'approprie, si j'ose le dire, l'âme du
prince; et Je citoyen, servile imitateur des grands, ne trouvant plus en eux des hommes dédaigneux, trompeurs, se rend à son tour plus humain envers ses égaux ; les vertus du chef se communiquent à la nation entière : ce sont des feux rapides qui courent d'arbre en arbre, et se répandent sur une forêt immense.
Au milieu de ces révolutions étonnantes, le caractère des Lorrains, dénaturé durant ce siècle d'infortune qui précéda le règne de Léopold , se développait, se décidait insensiblement. De la culture assidue des arts renaquit notre aptitude pour y réussir ; du souvenir de nos misères passées, cette économie domestique, calomniée par nos ennemis sous le nom d'avarice ; des encouragements prodigués aux talents, cette émulation héréditaire et naturelle, qui de nos jours semble dégénérer en jalousie. L'activité, l'industrie, réveillées et nourries par nos lois, devinrent des qualités nationales. On vit reparaître cette tendresse exclusive, ce dévouement mêlé de fanatisme, en faveur de nos princes, trésor sacré dont Louis a si justement hérité, Louis, ce monarque trop magnanime pour faire un crime à nos contrées de vouer encore au sang de leurs anciens maîtres une reconnaissance immortelle; en un mot, tout ce que vous étiez alors, tout ce que vous êtes aujourd'hui, Lorrains, vous le devez à Léopold.
Mais osons le dépouiller du diadème, de la pourpre, de tout cet appareil de grandeur, vains ornements qui cachent peut-être les défauts d'un corps défiguré; contem-
290 ELOGE DE LEOPOLD 1er.
pions l'homme. Est-ce là ce prince de qui la politique fait le destin de la Lorraine et l'étonnement de l'univers? 0 candeur! ô simplicité vraiment digne des premiers âges! Que j'aime à le voir seul, et dès l'aube du jour, errant sur les places de cette capitale, où tant d'édifices somptueux annoncent sa magnificence et sa générosité; au lieu d'une garde farouche, environné de l'amour des citoyens, dont la plupart lui sont connus, ainsi que César connaissait ses soldais, les appelant par leur nom, conversant avec eux comme avec ses pairs, caressant les fils dans les bras de leurs mères ; bien différent de ces automates couronnés qui , n'ayant rien d'un roi que l'orgueil et le titre, croiraient dégrader la dignité souveraine 's'ils daignaient regarder un sujet, et qui, descendus de leur rang, seraient en effet les plus vils des humains! Si je le suis auprès de son auguste épouse, j'admire avec transport et les égards touchants qu'il lui prodigue, et l'attachement sincère qui l'unit avec elle. Ah! les tendresses de l'hymen sont-elles donc faites pour ces arbitres du monde? et ne dirait-on pas souvent qu'ils aiment mieux être malheureux que de ressembler, même dans leurs plaisirs, au reste des humains? C'est une amie, et non point une esclave, que Léopold veut posséder dans son heureuse compagne. Si le ciel, sensible aux vœux de ses peuples, le fait revivre tant de fois dans les fruits de ses fortunées amours, il sera le modèle des pères, et les embarras du trône ne l'empêcheront point de cultiver de ses
propres mains ces faibles arbrisseaux, sa plus chère espérance. Ohî qui ne verserait des larmes d'admiration en voyant ce grand homme se métamorphoser en auteur, recueillir dans les bons ouvrages les maximes les plus capables de former l'àme et d'orner l'esprit, rassembler celles que son expérience et son cœur lui ont dictées, les enseigner à ses enfants, les conduire lui-même dans nos temples, où, confondus dans la foule par ses ordres, ils apprennent, jeunes encore, cette vérité redoutable et trop ignorée des grands : que, tout élevés qu'ils sont, les princes deviennent les égaux des autres hommes devant 'auteur de la nature.
Laissez -les croître sous les yeux d'un si tendre père, ces nobles rejetons d'une race fertile en héros; bientôt ils effaceront la gloire de leurs ancêtres. Tu seras consolée, malheureuse Germanie ; tu disais en ton cœur dévoré d'alarmes : Elle va donc s'anéantir pour moi, cette tige fameuse de grands princes qui m'a si longtemps protégée sous son ombre! Tous mes bienfaiteurs, avec mon dernier maître, descendront au tombeau ! Hélas ! déchirée par d'éternelles guerres, toute sanglante encore de mes profondes blessures, je tomberai veuve de mon souverain, de même qu'une chaste épouse, assassinée par de barbares soldats, peu satisfaits d'avoir osé, sans pitié, l'outrager près du cadavre fumant de l'objet de ses amours! Quel homme, quel dieu ranimera mon corps expirant? Une jeune beauté me reste, hélas! unique es-
292 ELOGE DE LEOPOLD 1er.
poir de vingt peuples désolés. Oh! qui viendra du moins lui donner un époux dont la main tutélaire puisse essuyer mes larmes et repousser loin de moi cette mort qui menace ma tête? Tes vœux, tes vœux enfin sont exaucés : le sang de Léopold doit se confondre avec le sang de tes demi-dieux. Déjà François uni à Thérèse adoucit tes longs désespoirs par le bruit de sa valeur, et se place au rang des Césars, héritage promis à son ambition par l'auteur de ses jours. La moitié de l'Europe, heureuse sous ses lois, le proclame son père. Entendez-vous sur les rivages du Rhin les cris effrayants de l'aigle germanique? C'est son frère belliqueux ; c'est un autre Alexandre qui marche au combat : les Français mêmes, quoique ses ennemis, se voient forcés de chanter son courage. Plus loin, l'Ottoman frissonne et fuit à son aspect : les mères, dans Vienne triomphante, racontent à leurs enfants les exploits du second appui de l'Empire. Ici, Bruxelles, orgueilleuse de le posséder, admire en son protecteur un nouveau Titus. Les arts, rassemblés autour de lui, fleurissent à sa voix, impriment ses vertus dans la mémoire des hommes, et le monde, en proie à tant de tyrans, s'avoue redevable a Léopold de deux héros véritables. Un jour le dieu qui préside au sort des États, comme s'il avait résolu de leur accorder toujours de bons rois, mêlera ce sang précieux au sang de tous les maîtres de la terre : la France, plus chérie de ce dieu qu'aucun autre royaume, en recevra la partie la plus pure; et le plus aimé des Bourbons, en
ELOGE DE LEOPOLD 1er. 293
adoptant la fille des Lorrains, confessera qu'il a trouvé une rivale dans l'art de conquérir les cœurs.
N'en doutez point, messieurs, le fils de Charles V lisait dans l'avenir cette grandeur éclatante destinée à sa maison, et sa moindre gloire n'est pas de l'avoir préparée, d'en avoir rendu dignes tous ses enfants.
On nous dit sans cesse que l'amitié fuit les princes : maxime cruelle, mais qui ne peut concerner que les méchants couronnés. En effet, quel monarque bienfaisant ignora ses plaisirs? Ne suffit-il pas, au contraire, pour s'assurer de la bonté d'un souverain, de demander : A-t-il des amis ? Ah ! qui jamais en eut davantage que mon héros ? qui fut meilleur ami ? Laissant à ses actions le soin d'annoncer un roi respectable, il se montrait aux confidents de son cœur tel qu'il était sorti des mains de la nature : manières douces, prévenances délicates, confiance affectueuse, aimable sincérité, tout les enchaînait à Léopold. Capable d'un emportement, mais prompt à réparer l'injure avec cet art qui nous rend plus cher celui dont nous l'avons reçue, il leur faisait oublier le maître, se rabaissait à leur niveau, et vivait avec eux dans cette égalité qui forme et nourrit l'union des âmes. Accompagnons-le dans cette cour brillante où des deux bouts du monde accourent les étrangers : quelle noblesse imposante, mais en même temps quelle familiarité! Il écoute, et son silence donne de l'esprit ; il parle, et tout le monde admire la richesse, les agréments du sien. L'ar-
294 ELOGE DE LEOPOLD 1er.
tiste, le savant, le littérateur, le guerrier, s'étonnent également de l'étendue, de la variété de ses connaissances; il eût été grand dans tous les états. Honore-t-il quelqu'un d'une grâce ; persuadé qu'il en coûte bien plus aux âmes les moins délicates d'implorer, de recevoir, qu'aux âmes les plus avares de répandre des bienfaits, il n'attache pas aux siens cette humiliante et superbe pitié, cette morgue dédaigneuse qui fait trouver aux malheureux les secours accordés à leurs peines mille fois plus cruels que leur infortune même. Léopold donne en roi, avec les ménagements d'un sage et la tendresse d'un ami. Ses refus même ont toute la douceur des largesses. Un seul de ses regards vaut une récompense. Avez-vous manqué de reconnaissance envers lui; s'il l'apprend: « Je ne puis, dira- 1- il , leur reprocher leur ingratitude; en les comblant de biens, c'est moi seul que j'obligeai. » Alarmé de sa générosité prodigue, si son ministre lui représente qu'il se ruine pour ses sujets, vérité singulière, mais plus rare encore dans l'histoire des princes, je l'entends qui s'écrie : « Ali! j'en serai bien plus riche, mes sujets seront plus fortunés ! » Oui sut compatir davantage aux maux d'autrui ? qui garda plus de constance dans les revers ? La mort frappe entre ses bras un fils, cher et premier gage du plus beau lien; il le perd, et déjà ses jeunes mains aidaient un père à conduire les rênes de l'empire : toute la nation désespérée gémit et redemande aux cieux une tête si précieuse; Léopold seul dévore ses plaintes,
et ne semble toucbé que des tristes regrets de son peuple. Mais les flammes embrasent-elles ses palais, plus faible cette fois, il arrose leurs débris de ses pleurs. Quel en est donc l'objet? 0 grandeur! ô tendresse! ô que ma voix ne peut-elle en cet instant retentir autour de tous les trônes de l'univers! Le fils des rois pleure la mort d'un artisan, qui, se précipitant à travers les feux, jaloux de fermer un passage à leurs tourbillons rapides, et de conserver au moins à son maître une moitié de ces pompeux édifices, a péri victime de son zèle ; il le pleure, et lorsqu'il a comblé de richesses et des plus nobles titres ses malheureux enfants, il ne croit point avoir payé la vie d'un citoyen si fidèle. Philosophe sensible, il chérit tous les humains, les sert, et vit heureux de leur bonheur, effet glorieux de ses travaux.
Tel parut, durant le cours de ses années, ce mortel en qui le Très-Haut aimait à se montrer aux Lorrains. Ah! si dans un âge où les fronts couronnés songent à peine qu'ils sont nés les protecteurs et non les fléaux de leurs semblables, il avait fait sortir de leurs ruines nos provinces abandonnées; si, non content de leur avoir sacrifié jusqu'à ses penchants, il les avait mises à couvert des assauts de la guerre, et familiarisé avec l'abondance des peuples qui ne la connaissaient plus; si les arts, les mœurs, les lois, notre caractère même, si tout ce qui peut contribuer à la gloire, à la félicité des royaumes, nous avait été rendu par ses soins; s'il était à la fois le père
296 ÉLOGE DE LÉOPOLD 1er.
de l'État et du particulier, homme aussi parfait qu'habile souverain, que ne devait-on pas encore attendre de lui ! Mais, hélas! cet if stérile, qui ne prête pas même un ombrage favorable à son cultivateur, survit à des siècles entiers, et le palmier généreux, qui protège sous sa verdure le repos des pasteurs, et les nourrit en même temps de ses fruits abondants, tombe après quelques hivers. Parlons sans figure : les tyrans coulent de longs jours, et les bons princes ne font qu'apparaître aux hommes. Le jour redoutable est venu : au midi de ses ans, Léopold voit s'approcher sa dernière heure. La Lorraine entière demeure muette à force de douleur. Il expire en proférant ces paroles; écoutez tous, Lorrains, c'est Léopold qui parle ainsi : « Je meurs avec le regret de n'avoir pas fait à mon peuple tout le bien que je pouvais lui faire. »
Il fut un pays où les sujets avaient le droit de juger leur maître, au moment où la Providence rappelle les monarques pour leur demander compte de leurs actions. Ils s'assemblaient en foule autour de son corps exposé sur les bords du tombeau. Celui-ci insultait à ce cadavre, malheureux, en disant : Ma famille innocente fut empoisonnée par tes ordres; celui-là s'écriait : Il m'a ravi mon bien; cet autre : Les hommes étaient à ses yeux de vils troupeaux; tous le condamnaient à devenir la proie des oiseaux dévorants. Mais s'il avait été juste, alors toute la nation, les cheveux épars, jetant des cris affreux, se réunissait pour le pleurer et lui dresser de superbes mauso-
lées; les orateurs faisaient retentir les temples du bruit de sa gloire. Eh bien! le temps qui s'est écoulé depuis la mort de Léopold nous donne le privilège dont jouissaient ces peuples. Nous n'avons point à craindre le ressentiment de ses fils : son sceptre est brisé, son trône anéanti. Il est ici des citoyens de tous les ordres : les uns ont vécu sous ses lois ; les autres ont appris de leurs pères l'histoire de son règne. Qu'ils se lèvent; et vous, ombre de Léopold, sortez de la tombe ; venez recevoir le tribut de malédictions ou de louanges que vous doit cette auguste assemblée. Parlez, citoyens, pariez; cette grande ombre est ici présente. Qu'avez-vous à reprocher à Léopold? Aucun de vous n'élève la voix! Qu'avez-vous à reprocher à Léopold? Partout où je porte mes regards, je vois des visages interdits, de vaines larmes couler. Ingrats! vous osez outrager votre bienfaiteur par ce silence injurieux! Parlez : qu'avez-vous "a reprocher à Léopold? Hélas! je vous entends, vous n'avez rien à reprocher qu'au ciel, qui moissonna trop tôt ses jours. Pleurons donc, ah! pleurons sur sa cendre; célébrons tous cette ombre sublime que ma voix vient d'évoquer. Transmettez à vos fils ce faible monument que j'osai lui vouer, comme le dépositaire fidèle des regrets et de la reconnaissance des Lorrains; et dites avec moi : Puissent les éloges des souverains être toujours aussi sincères, aussi bien mérités! . m