‹ Œuvres de Henri Hymans (volume 2)Chapitre 10 sur 26 · LÉGENDE · texte numérisé non relu

LÉGENDE

comptâmes vingt-quatre, lesquelles formaient une œuvre complète, pouvant être comparée, pour l’importance, aux plus célèbres produits de la gravure tabellaire ».

Suit la description.

Le précieux cahier est un volume in-quarto moyen (hauteur 18 centimètres, largeur 13 */2 centimètres, composé de douze feuillets ayant, au recto et au verso, une composition gravée en taille d’épargne, imprimée presque sans trace de foulage et coloriée en teintes plates au moyen d’un patron. Chaque page contient un sujet, sauf la première, la neuvième et la seizième, qui sont divisées en deux compartiments, et la seconde qui en a trois; il y a donc en tout vingt-neuf sujets ou tableaux, représentant des événements pris dans la légende de saint Servais ou relatifs à son culte. Au-dessous, la page est restée blanche : dans notre exemplaire, une main du XVe siècle a écrit en français l’explication sommaire de chaque scène représentée. Ajoutons que l’encre est très pâle, qu’en maints endroits elle a coulé et que le tirage est fort inégal; on a pu constater cependant, par les traits les mieux marqués, que les dessins ont été taillés sur des planches en bois de poirier (?), comme la plupart des estampes xylographiques primitives.

« Tous les sujets ont une dimension, à peu de chose près, identique; ils mesurent en largeur 11 x/2 centimètres, en hauteur 10 '/2 à 11 l/2 centimètres. »

Tel est le signalement de l’œuvre, tracé par la main même de celui qui eut la joie de la découvrir. Ajoutons, pour le compléter, que la couverture du recueil est un vulgaire cartonnage, pouvant dater de la fin du XVIIIe siècle, sinon même du commencement du XIXe siècle.

On parla peu de la découverte de Ruelens. En 1877, voulant donner plus d’ampleur à son étude, il fit paraître dans les Documents iconographiques et typographiques de

la Bibliothèque royale de Belgique un nouvel exposé accompagné, cette fois, d’une reproduction en autographie de l’ensemble des planches.

Cette reproduction ne pouvait donner qu’une idée très imprécise des originaux; elle en affaiblissait le style et devait forcément inspirer, à quiconque les voyait, le regret de ne les pas connaître mieux.

Le texte, comme généralement les écrits de Ruelens, faisait une part considérable à la documentation. Prodigue de renseignements hagiographiques, il avait le défaut de rattacher la Légende à l’œuvre des frères van Eyck. Ainsi il veut notamment montrer l’analogie entre les cavaliers de la planche XII et ceux du volet de Y Adoration de V Agneau. C’était le côté faible de l’étude, venant d’ailleurs d'un savant estimable, mais égaré par l’illusion.

Avoir mis la main sur un document iconographique entièrement nouveau ; y avoir trouvé la légende du saint le plus vénéré du Limbourg, du patron de la ville de Maestricht; y constater une mise en scène, une liberté d’allures à tous égards remarquable, n’était-ce point, par une pente assez naturelle, s’acheminer vers le rapprochement malencontreux qui viciait toute la démonstration? La découverte de Ruelens eut donc peu d’écho, et la précieuse série d’estampes à laquelle le respectable érudit vouait son étude n’arriva pas à la notoriété qu elle méritait. A vrai dire, on l’ignora.

A ce jour aucun autre exemplaire de la Légende de saint Servais ne s’est révélé, et nos recherches à travers les collections ne nous permettent d’en signaler, soit en original, soit en copie, aucun exemplaire complet ou partiel.

V ouloir conclure de là à une diffusion très restreinte se justifierait peu; la nature même de l’ouvrage implique le contraire. On peut trouver bizarre que sur notre exemplaire le texte soit resté manuscrit; la présomption qu’il s’agirait d’un simple essai n’est guère admissible. On peut

ne pas tirer argument de l’insuffisance du coloriage, conforme en son procédé à celui de l’époque et dont l’existence même implique un travail arrivé, à part l’écriture, à son expression définitive.

Les textes n’auraient pu se produire par l’impression, à moins de faire partie intégrante du bloc où était gravée la composition dont ils dépendent; mais le coloriage, alors, n’aurait-il pas été prématuré?

Le texte français paraît chose peu normale. Pourtant la Légende, bien que limbourgeoise, nous transporte en plein pays de Liège.

Envisagée au point de vue du style, l'œuvre a de nombreux points d’attache avec l’école néerlandaise. Elle ne saurait être ni allemande, ni française, ni italienne. Types, attitudes, costumes, manière de traiter le pavsage, évoquent le souvenir de certaines créations picturales ainsi que de miniatures de source flamande. Certaines compositions, le n° XVIII, par exemple, la translation des reliques de Tongres à Maestricht ; le n° XX, où deux femmes avant travaillé le jour de la fête de Saint-Servais, voient se maculer de sang le drap qu’elles ont tissé, accusent, certainement, un ensemble de caractères pouvant faire songer à Roger Van der Wevden. En ce qui concerne la technique, le procédé ne se compare à celui d’aucun autre incunable de la gravure sur bois. Il s’agit ici d’un artiste non seulement ingénieux dans l’art de concevoir une donnée, mais habile à la mettre en scène. Les groupes sont bien agencés, la perspective est correcte, la préoccupation du pittoresque, très évidente.

Dans les planches V, VII, XVII et XVIII les scènes se passent à proximité de constructions dont la maçonnerie est détaillée avec une surprenante précision. D’autre part, dans certaines voies publiques, le pavage est indiqué avec une véritable minutie.

Ce détail ne peut malheureusement servir à déterminer

d’une manière même approximative la date du recueil. Dans diverses villes du Brabant et de la Flandre, l’usage de paver les rues remonte au XIVe siècle déjà. Nous pouvons cependant, sans grande hésitation, faire dater l’œuvre du milieu du XVe siècle. Telles sont les indications fournies par le costume, très ajusté chez les gens du peuple, d’une grande ampleur chez les personnages de rang, — le peliçon à ceinture basse, — les coiffures des hommes et des femmes, enfin les chaussures pointues. Un examen du papier, d’autre part, révèle la présence, une seule fois, du filigrane à la tête de bœuf caractéristique de cette époque et dont Briquet signale l’emploi en Hollande aux environs de 1460.

Ruelens rattachait la Légende de saint Servais à la Classe des Livres des Pauvres ; nous ne souscrivons pas à cette théorie. Nous n’admettons pas davantage que les quatre dernières planches du recueil, celles relatives aux scènes de l’ostension des reliques de saint Servais, pratiquée, depuis le XIVe siècle, de sept en sept ans, seraient d’adjonction postérieure. L’abside de la basilique de Maestricht où a lieu la cérémonie, 11’est plus ce qu’elle était au moyen âge; mais, évidemment, c’est d’elle qu’il s’agit.

Nos estampes ont-elles vu le jour à Maestricht? Logiquement il faut le présumer, sans cpi’à cet égard il y ait aucune certitude. Il faut noter aussi l’absence de tout rapport de composition entre les scènes données par les gravures et celles des magnifiques bas-reliefs d’argent détachés du reliquaire du chef de saint Servais appartenant aujourd’hui au Musée d’Art industriel de Hambourg (. Das Muséum, XI, T a IL 95-96) (’).

(') Brinckmann, Das Hamburgische Muséum fur Kunst und Gcwerbc. Hambourg, 1894, p. 173.

Les textes de nos estampes sont suffisamment explicites pour nous dispenser d’en décrire les sujets. On les trouvera ci-dessous.

Ruelens et d’autres avant et après lui, s’ingénièrent à dégager le vrai du faux des récits du chroniqueur Hérigère et de ses continuateurs. Voici, d’autre part, comment s’exprime l’archéologue Schayes à ce propos (') :

« L’histoire des évêques de Tongres, de Maestricht et de Liège, par Hariger, chroniqueur du IXe siècle, continuée par le chanoine Anselme et commentée par Gilles d’Orval, est un des ouvrages du moyen âge qui renferme le plus de documents sur l'histoire ancienne de Belgique, principalement sur l’histoire ecclésiastique et sur l’état politique de ce pays. Mais, de même que dans la plupart des ouvrages historiques de ce temps, les faits y sont souvent dénaturés par des fables; ce n’est qu'en usant d'une saine critique qu’on peut y distinguer le vrai du faux.

» Hariger vivait sous le règne de l'empereur Otton II, vers l’an 890. Le chanoine Anselme écrivait environ cinquante ans après Hariger jusqu’à Wason, cinquantedeuxième évêque de Liège; Gilles d’Orval, commentateur de ces deux écrivains, llorissait vers l’an 1240.

» Le chapitre XXI V traite de l’élection de saint Servais à l’évêché de Tongres, sous l’empire de Constantin (notre planche III). Ce chapitre est terminé par un supplément de Gilles d’Orval, où il est dit que les Tongrois ne voulant pas reconnaître saint Servais pour leur évêque, ce prélat se retira à Maestricht dans 1 église de Saint-Pierre, où il prédit la destruction de Tongres par les Huns et proposa de déposer Euphrate, évêque arien de Cologne, ce qui eut lieu dans un concile en 346.

(1) Mémoire sur les documents du moyen âge relatifs à l’histoire de Belgique. [Mémoires de i Ac idémie royale de Belgique, 1837.)

» Dans le chapitre XXV est décrit le voyage de saint Servais à Rome pour implorer l’intercession des apôtres saint Pierre et saint Panl en faveur de Tongres menacé par les Huns (pl. XI). Chapitre XXVI, vision de saint Servais priant au tombeau de saint Pierre (pl. XI). Le supplément qui termine ce chapitre, qui est de Gilles d’Orval, nous apprend qu’après le départ de Rome, saint Servais fut pris par les Huns, mais que les barbares, frappés de terreur à la vue d’un miracle opéré par le saint, le relâchèrent immédiatement et qu’il se rendit alors à Worms, Cologne et Metz, on il avertit les habitants de la catastrophe qui les menaçait (pl. XII).

» Dans le chapitre XXVII, dont une partie est de Gilles d’Orval, il est parlé du retour de saint Servais à Tongres, où il convertit le peuple auquel il apprit ce qui devait arriver à la ville et la nécessité où il se trouvait de transférer à Maestricht le siège épiscopal de Tongres, les vases sacrés, les reliques et autres objets de la vénération publique ; le peuple accompagna son évêque jusqu’aux portes de la ville en pleurant et en gémissant (pl. XVII et XVIII).

» Le chapitre XXVIII , dont la lin est de Gilles d’Orval, traite de l’arrivée de saint Servais à Maestricht, où cet évêque ht construire au-dessous de l’église élevée par saint Materne, une crypte dans laquelle il déposa les vases sacrés apportés d’Octavie (Tongres), et prépara son tombeau; il meurt peu de temps après, le troisième jour des ides de mai l’an 388. »

On constate que la source dont s’est inspiré l’auteur des compositions formant notre recueil, lui a procuré divers épisodes dont il n’est pas lait mention dans le récit d’Hérigère ou de ses continuateurs. Peut-être puisa-t-il aux traditions populaires, peut-être encore ses sujets lui furent-ils fournis par l’auteur des textes, quelque pieux lettré de ses amis.

Voici les inscriptions se rapportant à ces gravures :

I. Icy sont priant à Dieu pour avoir ung enfant le père et mère de

saint Servais. Vint tantost un angele de saint (disant) leur prière estre ouye et qu’ils âroient ung enfant saint le quel multiplierait l’onneur de Dieu et sera appelé Servais et est icelle la adjucte (?) dudit enfant.

« L’épisode de la prière des parents de saint Servais et de l’intervention de l’ange ne se trouve, dit Ruelens, dans aucune des vies ou des légendes que nous avons pu consulter. »

II. Quant saint Servais fut en eage de XII ans laissa père et mère

vint en ihrlm (Jérusalem) et la par le patriarch fut fait prester et gardeur Du Saint Sepulchre et fut la ... (?). ans Adoncq vint ung angele et luy comanda qu’il allast à Tongre comme evesque estre la de par Dieu envoyé.

III. Cy donne ly angele et saint Servais le septre en sa main la

ville de Tongre pour la estre evesque estant enoye de par Dieu nostre seigneur en presence de tous le peuple estans en leglise.

IV. Icy fait saint Servais ung sermon au peuple de Tongre et pour

ce qu’il estoit de Arménie entendoient bien leur et laultre.

V. Icy vindrent devant le palais saint Servais boiteux aveugles et

demoniacles attendant lamonne venant de sa table car toulz megnans (mangeant) di ceux relieffs furent sains et garis de leur mal.

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