‹ Œuvres de Henri Hymans (volume 2)Chapitre 12 sur 26 · SAINTE BARBE · texte numérisé non relu

SAINTE BARBE

Cette estampe est un nouvel et intéressant échantillon de la gravure dite criblée (2), ou interr asile (de inter radere) , par les Français, Geschrottene Arbeit, par les Allemands, et dotted engraving, par les Anglais, dénominations qui toutes donnent une idée assez exacte de l’effet produit à l’impression par les planches, mais nous laissent dans l’ignorance des procédés techniques employés pour les mettre au jour.

Inconnues à Heineken, à Bartsch et à Ottlev, entrevues par De Murr, l’abbé Zani et Dibdin, ces estampes furent, par la suite, l’objet d’études plus approfondies de MM. Du-

( ) Bruxelles, T. -J. -J. Arnold, libraire-antiquaire, 1864.

(2) C’est M. Léon de Laborde qui s’est le premier servi de cette expression. Elle prend sa source dans l’aspect des estampes.

chesne (‘), Léon de Laborde (* 2), Chatte (3), Waagen (4 5), et surtout Renouvier (°), qui cherchèrent, par un examen attentif des diverses planches que nous a transmises le passé, à déterminer, les uns le procédé, les autres le but du travail, ou bien encore le pays dont il est originaire, le nom de l’artiste qui le pratiqua d’abord, et partant, la date première de son apparition. Dechesne, qui rangeait les criblés parmi les gravures sur bois, avant cru lire au bas d’une Vierge tenant /' Enfant fésus, de la collection d’un amateur anglais, les mots « Bernardinus Milnet », y vit un nom d’artiste et n’hésita pas à attribuer tous les travaux de cette nature à un même maître, dont le nom semblait français, donnant ainsi à toutes les estampes interrasiles une même origine française.

Rien n’est venu jusqu’ici confirmer les exclusives suppositions de M. Duchesne ; bien au contraire, aujourd’hui que dans un grand nombre de cabinets on a successivement mis au jour des planches criblées de stvles et sans doute aussi d’époques divers, il devient inadmissible qu’une même main ait pu les exécuter toutes. D’autre part, l’inscription dont a pris texte M. Duchesne peut se lire de plus d’une manière, et M. Renouvier, dans son beau travail, lui donne une interprétation bien autre (°).

Mais si, laissant de côté la question d’auteur, insoluble jusqu’ici, nous voulions, d’après le simple aspect des

( ’ ) Essai sur les Nielles. Paris, 1826.

(2) La plus ancienne gravure du Cabinet des Estampes est -elle ancienne? ( L'Artiste , 1840.)

(3) Wood engraving, its history and practice. ( Illustrated London News, 1844.)

(4) Trcasurcs of Art in Grcat Britain, etc. London, 1854.

(5) Histoire de l’origine de la gravure dans les Pays-Bas. (Mémoire couronné par l’Académie royale de Belgique le 23 septembre 1859.)

(6) Loc. cit. « L’inscription n’est peut-être que le bout d’une légende faisant allusion à la singulière faveur que saint Bernard, Mcllifluus Doc/or, avait reçue de la Vierge, faveur reproduite dans beaucoup d’autres estampes, où l’on voit le saint, Virginis ubcrc instar Jilii paslus, selon les expressions de Paquot. »

planches, entreprendre de les rattacher à une époque déterminée, nous serions exposé, à notre tour, à verser dans de graves erreurs. Ce n’est pas sans quelque charme que l’investigateur se laisse emporter dans le vaste domaine de l’hypothèse, et qui ne sait combien on est entraîné vite et loin par des suppositions? Aussi l’incorrection de la forme et la barbarie du travail nous feraient renvoyer bien avant dans les siècles les estampes criblées, si une date, heureusement inscrite sur la plus archaïque peut-être entre toutes, ne venait couper court à nos dissertations, en nous démontrant que ce que nous avions pu prendre d’abord pour naïveté n’était qu’ignorance et que nos estampes bien loin d’être en avance sont au contraire en retard. Car déjà nous sommes au XVe siècle et pas même au commencement; Finiguerra en Italie, le Maître de 1466 et le Beau Martin (‘) en Allemagne ont donné déjà au monde leurs plus beaux travaux, et c’est en vain que nous chercherions dans les criblés quelque reflet de la science du premier, de la grâce naïve ou même de la ténuité non dépourvue de charme du dessin des derniers.

La date qui vient si heureusement arrêter notre imagination dans son essor, est inscrite au bas d'un Saint Bernard prêchant, de la collection de Paris; avec un peu de bonne volonté, elle pourrait se lire 1414, mais on est aujourd’hui assez généralement d’accord pour admettre que le troisième chiffre, dont quelques-uns (v compris M. de Laborde) avaient cru pouvoir faire un cinq, est bien décidément un sept.

Quoique postérieur déjà de plus cl’un demi-siècle aux débuts de la gravure en relief, le Saint lier nard est une des planches les plus imparfaites qui se puissent voir (”).

( 1 ) Martin Schoen peut-être aussi Schoengauer.

(2) Le Saint Bernard, a été reproduit en fac-similé par M. Dllbin dans son Tour de France and Germany, t. II (London, 1821); par M. de Labokde dans

Se découpant sèchement sur un fond blanc, le sujet est encadré d’une large bordure d’étoiles et de nuages, également enlevés en blanc, offrant ainsi un aspect étrange et bien fait pour nous démontrer dès l’abord que nous sommes en présence d’un procédé qui n’est pas la taille d’épargne et qui cependant ne se rattache pas aux estampes en métal reproduites à la même -époque. Ce n’est donc ni dans l’une ni dans l’autre branche, croyons-üous, qu’il faut chercher les origines du nouveau genre de travail, et nous devrons, pour en rencontrer les premières traces, nous écarter momentanément de l’histoire des deux genres de gravures et remonter de quelques pages dans les archives

Le criblé, comme on le remarquera par l’inspection de la planche dont la reproduction accompagne notre article, est un genre de gravure où le sujet est produit par une combinaison de points et de traits croisés, se détachant en blanc sur un champ noir et où cependant apparaissent des traits noirs sur fond blanc, révélant ainsi une combinaison, plus singulière qu’heureuse, de gravure en creux et de gravure en relief. Dès lors, on est naturellement amené à se demander si c’est en bois ou en métal que sont exécutés les criblés. L’épaisseur du contour des mains et des visages, le peu de délicatesse du travail des chevelures, ces points nombreux enlevés en blanc sur le fond noir et par conséquent entaillés, semblent nous indiquer sûrement que c’est bien là de la taille d’épargne; mais si nous passons à l’examen d’autres parties : des fleurons, des parquets presque toujours très travaillés ou bien encore des fonds,

son ouvrage déjà cité, et par M. Chatto dans son travail sur la gravure sur bois, publié par V Illustratcd London News de 1844.

souvent sinon toujours ornés de dessins, nous constatons une finesse de traits que le burin seul peut donner. Et ce n’est pas tout. D’autres fois encore, comme pour achever de nous dérouter, la figure, ou même tout le sujet représenté par l’artiste, y compris les fabriques et les accessoires du fond, comme dans le Saint Christophe de la collection de Munich ( 1 ), vient se découper abrupt sur le papier, recevant encore fréquemment un encadrement, peut-être exécuté isolément, le tout rappelant assez bien, par l’aspect général, les peintures des maîtres primitifs où le fond d’or sert de repoussoir au sujet. Cette similitude d’aspect a amené M. Renouvier à voir, non sans raison, certaines affinités entre les maîtres de la primitive école de Cologne et les auteurs des estampes criblées; mais, pour notre part, nous aimons mieux chercher, avec M. de Laborde, dans les travaux de l’orfèvrerie, les premières traces d’un art qui semble avoir été dans le principe une branche de la ciselure et qui se rattache à celle-ci assez étroitement, pour que l’on puisse, en remontant dans l'histoire, rencontrer l’union fréquente des deux genres, sinon leur origine commune.

Le mot interrasile, dont nous nous sommes servi déjà dans le cours de ce travail, apparaît pour la première fois dans le plus ancien ouvrage traitant de l’art des temps chrétiens, portant pour titre : Diversatum artiuvi schednla, et dû à la plume d’un écrivain du nom de Théophile, prêtre et moine (2), qui vivait sans' doute au XII siècle. M. Renouvier, en reprenant ce terme, n’a pas insisté suffisamment, selon nous, sur les procédés décrits par le

(‘) Voyez la reproduction de cette curieuse estampe dans le recueil de Copies photographiques des plus rares gravures des À'Ir<; ci XVI1' siècles qui se trouvent dans la collection royale de Munich, publié par Robert Brulliot. Munich, 1856.

(2) U Essai sur divers arts, de Théophile, a été traduit en français et publié en 1843 par le comte Ch. de L’Escai.opier. Paris et Leipzig.

célèbre moine, alors, surtout qu’il y a entre ses indications et le travail du criblé, tel que nous le montrent les spécimens conservés dans diverses collections, une assez grande analogie. D’après Théophile, le travail interrasile (de opéré inter rasili) et le travail des points (de opéré punctili) se faisaient à l’aide d'instruments spéciaux, destinés à perforer ou bien encore à le pointiller. L’ouvrier se servait, à cet effet, d'un petit poinçon et d’un marteau, tandis qu’un enfant tenant la planche, lui présentait successivement les parties à traiter. Dorée, la plaque pouvait servir, d’après l’écrivain, à orner les meubles ou à être appliquée sur des livres avec des images (*).

(l) LXXI. Du travail ciselé (c’est ainsi que le traducteur rend le mot interrasile).

« Amincissez-vous des feuilles du même cuivre que plus haut, mais plus épaisses; y ayant tracé ce que vous voudrez, vous creuserez, comme ci-dessus. Ayez des fers étroits et de plus larges, selon la quantité des champs, qui soient à un bout minces et aigus, et à l’autre obtus ; on les appelle vieizel. Plaçant la lame sur une enclume, vous percerez tous les champs avec les fers indiqués en frappant au marteau. Lorsque tous les champs auront été perfores de cette façon, au moyen de petites limes vous les égaliserez partout jusqu’aux traits : cela fait, vous dorerez, vous polirez la lame, comme plus haut.

» De la même manière se font les tables, les lames d’argent sur les livres avec des images, des fleurs, des animaux, des oiseaux ; une partie en est dorée, savoir : les couronnes des images, les cheveux, les vêtements par places; une partie reste d’argent. On fait aussi des lames en cuivre, on les creuse, on les noircit, on les racle; on les met ensuite dans un vase contenant de l’étain fondu, pour que les raclures deviennent blanches, comme si elle’s étaient argentées. Elles servent à consolider les sièges peints, les chaises, les lits, à orner les livres des pauvres. »

LXX1I. Du travail de points.

« On fait la lame de cuivre de la manière précédente, on les creuse d’un travail délicat d’images, de fleurs ou d’animaux, on dispose le travail de sorte que les champs soient petits, on les nettoie au sable fin ; avec les outils nécessaires on les polit et on les colore. On pointe à l’aide d’un poinçon qui se fabrique de cette manière. On fait d’acier un instrument long de la longueur du doigt, effilé à un bout, plus gros à l’autre. Après l’avoir à la partie plus fine également limé avec un fer très fin et un petit marteau, on ouvre au milieu un petit trou, autour duquel on lime attentivement, jusqu’à ce que le bord en devienne également aigu à l’entour, de façon que partout où il est frappé apparaisse un très petit cercle. Ce fer chauffé à peine au blanc sera trempé dans l’eau. Tenez-le à la main

Ce n’est pas au point de vue de l'intérêt qu’il offre pour la découverte des origines de la gravure criblée seulement, qu’il faut surveiller de près le travail des orfèvres du moyen âge, et il importe de bien se pénétrer de la part que peuvent avoir eue aux découvertes de la gravure en creux et en relief, ces ciseleurs, dont les créations excitent encore de nos jours l’admiration et l’étonnement des antiquaires. « L’orfèvre seul, dit M. de Laborde ( 1 ) , qu’il fût moine ou séculier, avait près de lui tous les éléments de l’impression : la planche de métal, les instruments en fer, l’huile noircie pour nettoyer et reconnaître son travail, les brunissoirs employés au frottis de l’impression, enfin le papier qui avait servi au décalque du dessin. Ajoutons à cette réunion si favorable qu’il était le mieux placé pour comprendre l’avantage d’avoir une épreuve de ses travaux à mesure qu’ils avançaient, et nous trouvons la découverte de l’ impression possible à tout instant et utile même à celui qui la rencontre sans la chercher. »

M. de Laborde ne se trompait pas en émettant cette opinion, et la découverte toujours possible de l’imprimerie par les orfèvres à une époque reculée, est aujourd’hui suffisamment démontrée. C’est ainsi que, lorsqu’il v a quelques années, le fameux luminaire donné à la cathédrale d’Aix-la-Chapelle par Frédéric Barberousse, fut descendu pour recevoir une restauration indispensable, on conçut l’idée de tirer des épreuves des seize gravures qui ornent les faces de la couronne.

L’opération eut pour résultat l’apparition d’estampes en taille-douce d’une grande valeur et d’un haut intérêt

gauche, et de la droite un petit marteau; devant vous faites asseoir un enfant qui tienne la lame sur une enclume et l’applique dans les endroits où vous devez frapper. Alors battant doucement sur le fer avec le petit marteau, remplissez un champ de très petits cercles le plus près que vous pourrez les joindre l’un à l’autre. » Pages 235 et suivantes.

(3) Loc. cit.

iS

artistique, exécutées au XIIe siècle, et, selon toutes les probabilités, par deux mains différentes. Il y avait donc à cette époque déjà et peut-être antérieurement des graveurs, et ces graveurs ne pouvaient — l’impression n’existant pas — être que des orfèvres.

C’est ainsi que M. Passavant (') nous parla d’épreuves tirées de gravures du XIe siècle ornant un reliquaire de l’abbave d’Iburg et qui sont peut-être l’œuvre de saint Meinwerk, évêque de Paderborn. C’est encore chez le même écrivain que nous trouvons la mention d’un Christ en croix gravé au XIIe siècle et destiné à être imprimé sur parchemin, pour orner le plat d'un manuscrit, et enfin, ces nielles que l’on voit atteindre un si haut degré de perfection, bien longtemps avant l’impression des œuvres de Maso Finiguerra, étaient sans doute également l’œuvre des orfèvres.

L’impression donc, qu’elle ait ou non été pratiquée d’abord par les orfèvres, pouvait leur être d’un grand secours, et, une fois découverte, ils durent en profiter avec empressement pour la vérification de leurs travaux, que bien certainement ils modifièrent en vue d’une reproduction désormais possible.

Avant la découverte de l’imprimerie, les gravures, dont rien ne devait limiter ni la proportion ni même les formes, se rencontrent, comme nous l’avons vu plus haut, tantôt sur des châsses ou des luminaires, tantôt aussi en plus grandes dimensions, sous forme de plaques sépulcrales qu’on retrouve encore de nos jours dans les églises des Pays-Bas, d’Angleterre, de France ou d’Allemagne. C’est surtout avec les criblés que ces cuivres commémoratifs offrent de grandes analogies ("). Cependant la destination

(') Passavant, Le Peintre-graveur. Leipzig, 1860. (2) Idkm, ibid.

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