SAINT BERNARD
(Estampe négative.)
primitive de ce genre de travail semble avoir été de servir plus particulièrement à l’ornementation dans des proportions plus restreintes, et l’on voit dans quelques-uns (entre autres le Saint Bernard ) la trace des clous destinés à le fixer (').
Nous pouvons, par l’examen des planches qui nous restent, nous rendre un compte assez exact de l’effet qu’étaient appelés à produire les criblés après leur complet achèvement, par la dorure des traits saillants et le remplissage des parties creuses avec une matière de couleur foncée. Quelques plats de reliures produisent un effet assez analogue (2), et nous avons eu sous les veux des émaux fort anciens où des parties endommagées permettaient de voir des traits de gravure en relief destinés à recevoir l’émail.
On voit que nous rattachons, sans exclusion, les criblés à la gravure sur métal. Nous n’ignorons pas, sans doute, que quelques auteurs, y compris MM. Dibdin et Chatto, ont vu dans le même travail des produits de la gravure sur bois, mais ce serait s’égarer, croyons-nous, que de les suivre dans cette voie, les liens que l’on voudrait établir entre les deux genres de travaux ne résistant pas à un examen sérieux. MM. Renouvier et Passavant, à leur tour, croient que certains criblés étaient exécutés sur un métal plus mou que le cuivre ; mais que cette supposition soit ou non fondée, elle n’apporte aucune lumière nouvelle sur la question. D’ailleurs le fait de l’emploi de ce métal plus mou que le cuivre, n’explique pas le procédé et ne nous rapproche guère de la connaissance de son origine.
(’) V. de Laborde, La plus ancienne gravure connue, etc.
(2) Voir l’ouvrage de M. Techener, V Histoire de la Bibliophilie, où l’on rencontre plusieurs reproductions de reliures criblées.
De ce qui précède, il résulte que nous ne pouvons faire coïncider la naissance du genre de travail qui nous occupe avec l’apparition des planches (il y en a plus de cent aujourd’hui mises au jour et dont aucune ne semble antérieure au premier tiers du XVe siècle). D’ailleurs la date inscrite sur le Saint Bernard doit naturellement avoir pour effet de nous rendre circonspect dans l’attribution des autres pièces criblées. En tout état de cause, il nous serait difficile d'assigner une époque bien déterminée à la planche dont nous publions la reproduction.
La maladresse de l’exécution de certaines parties, la grossièreté des traits du visage et le dessin plus que médiocre des mains, ne sont point un indice d’antiquité (T), car, dès le commencement du XVe siècle, un stvle bien plus élevé caractérise les travaux même secondaires des artistes. Si, d’ailleurs, nous examinons le goût des ornements, les fleurons de la couronne dont est coiffée la sainte et surtout le style des draperies, nous acquérons la conviction que nous sommes plus proches de la fin que du commencement du XVe siècle; c’est donc dans le courant des quarante dernières années de ce siècle que doit avoir été exécutée notre. planche. Comme la plupart des pièces du même genre, celle-ci était collée à l’intérieur de la couverture d’un volume : l’incunable n° 2685, Sermones per notabiles Discipnli (J. Hérolt) de sanctis per anni circulant ; s. 1. n. d. (Coloniae Ulr. Zell c. 1470 .
(J) Généralement ces gravures appartiennent à des artistes d’un ordre secondaire et sont quelquefois très grossières : c’est à cause de cette particularité qu’on a voulu quelquefois leur attribuer une très grande antiquité quand il est de fait qu’elles appartiennent à une époque comparativement récente. (Passavant, Le Peintre-graveur.)
Voilà les seules données que nous possédions sur l’origine de notre gravure et, certes, il serait imprudent de rien inférer touchant son âge ou sa patrie, de la date ou du lieu d’impression du volume. Si cependant nous cherchions à la rapporter à quelque autre travail de même nature, nous pourrions trouver entre elle et l’un des criblés de la collection de Munich — Sainte Catherine et Sainte Barbe — reproduit par M. Bru Ilot dans son ouvrage, une grande analogie de stvle et de travail. Mais cette estampe étant comme la nôtre dépourvue de toute indication de date, la question ne fait aucun pas par le rapprochement. Le plus prudent est donc de s’abstenir de leur assigner un auteur ou un pays natal jusqu’à ce que quelque pièce, encore inédite, soit venue donner une direction nouvelle aux recherches sur les criblés.
Si la naissance des criblés est pour ainsi dire spontanée, leur disparition est entourée d’un mystère presque aussi impénétrable. La gravure sur bois, qui avait régné en souveraine depuis son apparition jusqu’à la fin du deuxième tiers du XVe siècle, se retire graduellement devant l'envahissement croissant de la taille-douce, pour servir presque exclusivement à l’ornementation des livres. Quant aux criblés que l’on rencontre de loin en loin pendant la dernière période du XVe siècle, ils disparaissent complètement dès le début du XVIe siècle, et c’est peut-être dans des livres publiés à cette époque (’) qu’il faut chercher la dernière trace de l’art, sous la forme de lettres initiales, de vignettes et de culs-de-lampe gravés en relief sur métal, pour quelques libraires de la fin du XVe siècle et qui, dès lors, préludaient au clichage (2).
P) Au nombre de ces ouvrages figurent les publications de Verard, Simon Vostrk et d’autres, où l’on rencontre fréquemment des estampes en partie criblées.
(a) M. Ambroise- Firmin Didot, dans son Essai sur l'histoire de la gravure sur bois, Paris, 1863, cite, à l’appui de cette opinion, un livre d’heures de 1448,
Les criblés proprement dits, cependant, n’ont été jusqu’ici trouvés qu’isolément, sans autre texte que de brèves inscriptions figurées sur quelques-uns d’entre eux, tantôt à rebours, tantôt dans le sens normal. Cette diversité de système tend à démontrer à l’évidence que l’on n’usait pas toujours du travail interrasile en vue de l’impression, et l’excessive rareté des épreuves tend à corroborer puissamment cette supposition.
Nous devons à l'obligeance d’un amateur malinois, M. Aug. de Bruvne, d’avoir pu joindre à notre travail l’épreuve d’une planche de cuivre qu’il a en sa possession et qui offre pour l’étude du travail criblé un document précieux, et peut-être le seul de sa nature (*), Cette planche gravée en cuivre est exécutée à la fois en creux et en relief. Elle représente la Trinité entre saint Crépin et saint Crépinien, patrons des cordonniers et des savetiers. Sous la planche on lit quatre vers flamands :
O heylicheyt aider heylicheden meest God vader, God sone, God heylichgeest Wilt o guldebrueders en susters osterke Ter saliciieyt. Met dueghdelike werken.
Que nous essayons de traduire ainsi :
O sainteté des saintetés la plus grande,
Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit.
O frères et sœurs de la confrérie, forti liez-vous Dans la voie du salut, par des œuvres vertueuses.
dont l’imprimeur Jean Dupré déclare que « c’est le répertoire des hystoires et figures de la Bible, tant du Viel Testament que du Nouveau, contenant dedans les vignettes de ces présentes Heures imprimées en cuyvre ». M. Passavant aussi [Peintre- graveur, t. 1) nous parle de divers livres illustrés à l’aide de planches de cuivre intercalées dans le texte.
(') C’est M. Ch. de Brou qui nous a signalé l’existence de cette intéressante pièce. M. Passavant ( Peintre-graveur ) nous parle aussi d’une planche de cuivre en relief, mais il ajoute qu’elle est identique par le travail à celles gravées sur bois.
Et sur des banderoles tenues par les saints, les mots :
Helpse ter eeren — heere der heeren.
(Aidez-les, pour votre honneur, Seigneur des Seigneurs.)
Dans cette planche, les traits des visages, les rayons qui entourent les têtes des saints personnages, les plis des vêtements, en un mot tout ce qui marque, est en relief comme dans la gravure sur bois, mais, d’autre part, la tailledouce a été mise largement à contribution et donne à l’impression des traits blancs sur fond noir.
Cette pièce se rapporte à une confrérie, celle des savetiers, fondée à Malines vers 1502, ainsi qu’il résulte d’un document manuscrit que possède également M. de Bruvne. L'épreuve se distribuait sans doute aux confrères qui recevaient également un jeton donnant droit à l’obtention d’un certain nombre de mesures de pois. La planche de cuivre était montée, lors de sa découverte, sur un fort bloc de bois, circonstance qui doit nous faire supposer que les épreuves en étaient tirées par la percussion.
Outre cette pièce intéressante, M. de Bruvne possède l’épreuve d’une autre planche, de même grandeur, exécutée par des procédés identiques et sans doute par le même maître. Elle représente l'intérieur de la maison de Marthe et de Marie. Le Christ y est assis à côté de la Vierge, sur un siège élevé, et semble prêcher; autour d’eux sont groupés plusieurs personnages, hommes et femmes, au nombre desquels on voit Lazare, dont le nom est inscrit sur une banderole déposée à ses pieds.
Dans le fond on voit Marthe s’occupant des soins du ménage et suspendant un chaudron sous la cheminée, tandis que Marie, un livre ouvert sur les genoux, écoute les paroles du Christ. De minces colonnes supportent un toit crénelé, flanqué de tourelles et sur lequel ou lit les mots :
CasteLlum marthe betliania.
Enfin, au bas de la planche se lisent, en une seule ligne, les mots :
Ex bethania p(ro)pe mechliniam tradit(ur)pressa.
Le couvent de Béthanie dont il est question dans cette planche, le premier couvent de femmes de la seigneurie de Malines, fut fondé en 1421, sous le titre de N.-D. en Bethanie ( Onze Lieve Vronw in Bethanieiî).
Sans vouloir affirmer que la planche même eût été exécutée au couvent, nous n’en devons pas moins la considérer comme imprimée dans son enceinte et distribuée sans doute, comme la précédente, aux confrères de quelque association religieuse.
S’il nous fallait chercher quel motif a pu conduire l’artiste à user du procédé long et difficile et, de plus, si borné dans ses moyens d’expression, que nous révèlent les estampes de M. de Bruvne, nous n’y pourrions voir que les nécessités d’un tirage considérable et le désir de retarder l’usure de la planche. Il y avait d’ailleurs dans ce système en métal en relief, un avantage, la simplicité du mode d’impression. Un coup de maillet devait suffire pour mettre au jour l’épreuve, et le tirage n’exigeant aucune préparation, pouvait se reprendre et s’abandonner selon les besoins du moment.
Malheureusement l’existence des planches de M. de Bruvne 11e peut servir à nous éclairer que sur les procédés de l’art étrange et irrationnel qui fait l’objet de notre article, sans nous permettre d’en rien déduire qui puisse faire faire un pas vers la découverte de ses origines. Nous croyons pouvoir donc nous borner ici.
Notre but, en écrivant ces quelques lignes, a été de mettre le lecteur au courant de l’état actuel de la question, et il 11e nous reste, cette tâche accomplie, qu’à exprimer l’espoir qu’il se rencontre quelque part un document qui vienne ouvrir aux recherches une voie nouvelle.